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Cette œuvre célèbre, maintes fois rééditée, est toujours au catalogue de son éditeur Flammarion. C'est pourquoi nous limitons le texte ici publié à la préface que Jean Relinger a donnée à la dernière édition (1996), et à quelques extraits permettant au lecteur de prendre connaissance de ce chef-d'œuvre, qui reçut le prix Goncourt en 1916, alors que la Grande Guerre battait encore son plein.
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PRÉFACE
écrite par Jean Relinger pour la réédition de 1995
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Le Feu a été édité en 1916. Quatre-vingts ans après, il n'a rien perdu de sa terrible présence. Nous le republions aujourd'hui, avec les Carnets de guerre de l'auteur, que notre regretté Pierre Paraf faisait connaître dans l'édition commémorative du cinquantième anniversaire de la guerre de 1914-1918. Je tiens à lui en rendre hommage, ainsi que pour la préface qu'il en donnait. Elle a gardé toute sa valeur, situant d'emblée Le Feu comme œuvre de mémoire impérissable et propre à toujours frapper l'esprit des générations nouvelles. Revenons, après lui, sur cette période disparue et sur ce livre toujours actuel. * * * En août 1914, les hommes de gauche se rallient presque tous à l'idée d'une guerre qu'ils estiment nécessaire, libératrice et révolutionnaire contre le nationalisme, l'impérialisme et l'obscurantisme de l'Allemagne. Au nom de la « guerre qui tuera la guerre », les dirigeants socialistes acceptent les impératifs de la défense nationale contre le militarisme prussien de Guillaume II, dont la défaite signifiera le progrès général du socialisme. Le pacifiste Henri Barbusse participe à cette évolution inattendue : dès la mobilisation générale du 3 août 1914, il s'engage sans hésitation, alors qu'il appartient au service auxiliaire pour raison de santé et que sa classe n'est pas mobilisée (il a quarante et un ans). Il donne ses raisons dans la lettre qu'il adresse au directeur de L'Humanité le 9 août 1914 : « Voulez-vous me compter parmi les socialistes
anti-militaristes qui s'engagent volontairement pour la présente guerre? [...]
Cette guerre est une guerre sociale qui fera faire un grand pas — peut-être le
pas définitif — à notre cause. Elle est dirigée contre nos ennemis infâmes de
toujours : le militarisme et l'impérialisme, le Sabre, la Botte, et j'ajouterai
: la Couronne. Notre victoire sera l'anéantissement du repaire central de
Césars, de Kronprinz, de seigneurs et de soudards qui emprisonnent un peuple et
voudraient emprisonner les autres. Le monde ne peut s'émanciper que contre eux.
» Sa démarche était motivée par des raisons idéologiques, dont il suivait la logique jusqu'au bout. De plus, l'écrivain avait fait la preuve de son intérêt passionné pour la condition humaine : ce départ volontaire au front est la marque du besoin, sensible chez le héros de L'Enfer, de participer directement et concrètement au sort des autres, de quitter ce rôle de voyeur isolé de la vie et de la douleur commune. Dans son acharnement à rester au front dans la peine et le danger, à connaître et partager les souffrances et les misères des « poilus » de première ligne, le sang et la misère, il y a l'homme et l'écrivain. A la guerre, Barbusse se montre courageux et tenace. Grâce à ses lettres, à un carnet de notes et un carnet de guerre, il est aisé de l'y suivre (1). Après une incorporation à Melun puis Albi, il est versé sur sa demande dans le 23e régiment de ligne et part au front le 21 décembre 1914. Il arrive dans le Soissonnais pour être engagé dans l'affaire de Crouy du 8 au 15 janvier 1915, qui permet aux Allemands de prendre la rive gauche de l'Aisne, et au cours de laquelle il participe à une attaque de tranchée à la baïonnette, subit un bombardement intense, prend sa part de corvées sous les balles et les obus. Il est proposé pour son courage comme soldat de première classe. Il partage la vie de son escouade, avec ses marches et ses corvées : on creuse les tranchées, on pose la nuit les barbelés. Affecté au 67e territorial d'arrière à cause de sa classe, il demande par écrit à rester au 23e sur le front. II refuse d'être caporal. Début mai, il est en Artois, où son régiment effectue des travaux de terrassement et de défense, dégage les morts et occupe les tranchées et les villages pris aux Allemands. (1) Lettres d'Henri Barbasse à sa
femme, 1914-1917, Flammarion, 1937; le carnet de notes se trouve en tête du
volume. Le carnet de guerre a été présenté par Pierre Paraf dans l'édition
Flammarion du Feu en 1965 ; il est repris ici. Le 8 juin 1915, Henri Barbusse reçoit la croix de guerre avec citation à l'Ordre de la Brigade. Le 10 juin, il subit sa première crise de dysenterie. Il devient alors brancardier de compagnie. A ce nouveau poste il assiste à l'offensive du 25 septembre où il essuie la fusillade et les rafales d'obus en prenant part à l'avance pour établir des postes de secours de plus en plus proches de la ligne de feu. Pour s'être porté volontaire dans cette tâche, il reçoit le 15 octobre sa deuxième citation, cette fois à l'ordre de l'armée. Très malade, il doit abandonner son poste de brancardier le 18 novembre 1915: il est versé dans le 8e régiment territorial, et effectue des travaux d'aménagement et de terrassement. En janvier 1916, il est secrétaire à l'état-major du 21e corps d'armée dans le secteur de Verdun. Il remontera au front pour des périodes courtes, coupées de longs séjours en de nombreux hôpitaux, où il voit arriver l'armée innombrable des blessés et des mourants. Le 1er juin 1917, il est réformé. Grâce à ses lettres, on peut suivre l'évolution de ses idées pendant cette période militaire. Il s'est engagé avec la conscience tranquille d'un homme qui doit participer à une guerre juste contre l'impérialisme allemand. Mais peu à peu il est saisi par le doute devant tant de morts et de souffrance, devant la guerre, « cette chose monstrueuse et surtout stupide », cette « immense injustice ». L'enthousiasme et l'optimisme du début sont tombés. Il pense qu'« il ne nous reste plus qu'un seul objectif à envisager : sortir victorieux de l'aventure » et tout faire après pour « éviter le retour de nouveaux conflits ». Cela devient sa préoccupation majeure : comment éviter d'autres guerres? Il pense que cela ne pourra se faire que si « les peuples qu'on mène à la boucherie prennent enfin la simple et logique résolution de se tendre la main les uns les autres [...] malgré les désirs des gouvernants... ». Il affirme que le socialisme est « le seul recours possible contre les guerres futures », le seul capable de donner une réponse aux questions essentielles pour lui, celles de la paix et de l'entente des peuples. Au fil des jours, il s'est beaucoup interrogé sur les souffrances, les tueries inutiles, sur le « bourrage de crâne », l'injustice et le mensonge. Au nom de quels intérêts? Ce ne sont encore que des questions dans ses lettres. C'est dans Le Feu qu'il faut y chercher réponse. Barbusse a mis environ six mois à écrire Le Feu, qui paraît en
feuilleton dans L'Œuvre du 3 août au 9 novembre 1916. Dès le début, malgré les
mutilations de la censure et du journal lui-même, c'est un immense succès. Le
tirage de L'Œuvre augmente. En septembre 1916, la maison Flammarion lui propose
de publier Le Feu en volume et de le présenter au Goncourt. Le livre obtient le
prix le 15 décembre 1916. C'est aussitôt un énorme succès de librairie. Les
rééditions se succèdent et se poursuivent jusqu'à nos jours. Pourtant, il se trouva bien vite des détracteurs, en particulier pour contester l'authenticité du livre. Mais Le Feu est bien le journal du soldat Henri Barbusse. Lettres à sa femme, journal de route, carnet, apportent la preuve que tout ce qui y est décrit a été vu ou entendu par l'auteur en diverses circonstances de sa présence au front. Les lieux-dits de la région de Souchez servent de cadre à l'action du Feu : le boyau de l'Arbre Isolé, le bois du Pendu, la route des Pylônes, le chemin Creux, le bois de Berthonval, la cote 119, la ferme des Alleux, le Cabaret Rouge, le Boyau International, la route de Béthune, Liévin, Notre-Dame de Lorette, Lens, Vimy, Mingonval (Argonval dans le livre), Gauchin-le-Gal et Camblin-l'Abbé (devenus Gauchin l'Abbé)... Barbusse s'est inspiré de situations précises et vécues. Il y a la réalité immédiate, commune à tous les combattants : la boue, les poux, la peur, les souffrances, les corvées, les patrouilles en avant des tranchées, les cadavres et leurs attitudes, l'assaut donné par les tirailleurs algériens et sénégalais, le bouleversement des tranchées après l'attaque, etc. Apparaissent aussi des traits plus personnels : la visite faite avec Poterloo à Souchez à la faveur du brouillard, l'affaire de Crouy, la tranchée allemande, les terribles pluies de septembre 1915, la marche harassante dans le froid de la nuit et la chaleur du matin, les journalistes en visite, le défilé des territoriaux... Le livre fourmille de détails, de « choses vues », de « petits faits vrais » qu'il n'invente pas. Les personnages sont directement inspirés par l'entourage immédiat de l'auteur à l'armée : Marthereau le chiffonnier, Barque le livreur parisien en triporteur, Vercingétorix Barbier (devenu dans le roman Martin César), Paradis qui a conservé son nom, tout comme Mondain, l'infirmier Plaisance, le caporal Salavert, le sergent Heuriot, le sergent Suilhard... Les personnages du Feu sont donc d'authentiques « poilus ». Le Feu est bien le « Journal d'une escouade ». On a voulu faire aussi le procès de leur langage. C'est au contraire l'une des grandes forces de l'écrivain Barbusse que d'avoir été sensible à cet argot des tranchées si vrai, qui caractérisait si bien ses personnages, et d'avoir su le rendre avec justesse.
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Le premier mérite de l'écrivain est d'avoir su voir la guerre : la plupart des combattants, enfermés dans le calvaire immédiat, ont manqué de recul et n'ont joué qu'un rôle d'acteurs dans cette tragédie. Barbusse au contraire a gardé la distance indispensable pour être à la fois participant et spectateur. Artiste très conscient, il conjugue les avantages de ce double point de vue dans un même « je » narratif. "Tout ce qui souligne sa participation directe à l'action décrite accentue sa crédibilité. Il est acteur de la tragédie, élément de l'escouade, intégré à ce monde clos, dont il se fait le porte-parole. Il ne cherche pas à s'effacer de son texte : dans le chapitre « Les gros mots », il se montre délibérément comme poilu écrivain, comme sujet et auteur. Le parti ainsi pris refuse la mystification d'un récit impersonnel. En soulignant l'écriture de son livre, affichée comme moyen expressif, le soldat-écrivain appelle ses camarades de combat à la réflexion sur la réalité décrite, à la prise de distance, au jugement. L'écriture est bien là, Barbusse a l’« écriture artiste », le style impressionniste, fait de variété, de rythme, de trouvailles, d'instantanés, de mosaïque poétique, qui peignent par touches brèves et formules inattendues. Les images abondent dans Le Feu. Elles surgissent d'un paysage, d'une attitude, d'un geste, d'un événement banal. Elles donnent l'atmosphère, l'émotion et l'effet de sens. Rien de plus simple en apparence, de plus proche des événements que cette poésie réaliste. Grâce à la sensibilité de l'auteur, les soldats deviennent poètes, ils s'élèvent au-dessus d'eux-mêmes, dans leur diversité, leurs habitudes, leur passé, leur sensualité, leur humour. Jetés dans la fournaise, ils se souviennent de ce qu'ils étaient, des êtres aimés, des lieux qu'ils ne reverront jamais. Chacun révèle ses rêves et ses sentiments humains les plus intimes. Pris dans l'effroyable crise, ces êtres frustes ont un passé, un terroir, une sensibilité : ce sont des hommes, que la guerre ne détruit pas tout entiers.
L'amalgame de poésie et d'expression triviale donne au langage parlé du Feu son originalité, dans l'équilibre du naturel et de l'expressif : mélange de photographie et de tableau d'art, de reportage et de symbole. Ainsi va le livre : fusion de la crudité des paroles, du macabre, de l'horreur directe, du réalisme, du pittoresque et du lyrisme. La consistance psychologique des personnages repose donc en grande partie sur leur langage, sur l'évocation poétique et sensible de leur passé, sur leurs habitudes, sur le décor macabre qui les environne. Ils gravitent dans un univers qui est le leur et leur appartient en propre. Ce « pays » de l'avant est parfaitement clos sur lui-même, absolument spécifique au roman. Les personnages principaux sont exclusivement ceux de l'escouade et ils ne nouent de rapports humains importants qu'entre eux. Ils constituent un groupe très homogène. C'est bien un monde isolé, étranger à tout ce qui n'est pas lui. Menant la même vie, courant les mêmes dangers, ayant les mêmes inimitiés à l'égard des « heureux », les soldats sont très sensibles aux dissemblances et ne les aiment pas. Devant les civils qui ne parlent pas le même langage, ils sont perdus et se réfugient dans le silence. Les barrières se dressent pour emprisonner les poilus dans leur univers. Ils ont leurs lois et leur philosophie : fatalisme à l'égard de la mort ; volonté farouche de tenir contre vents et mitrailles ; pudeur et refus de toute gloriole ; haine et mépris à l'égard de ceux qui ne sont pas au front mais devraient y être ; sentiment constant de solidarité entre soldats, et conscience aiguë d'appartenir à la même catégorie et presque à la même classe sociale. Les personnages du Feu sont bien enfermés dans un monde à part où, dès les premières pages, le lecteur est enfermé avec eux. Débarrassé de tous les détails secondaires au profit de l'essentiel et chargé d'une constante affectivité, le cadre spatial contribue fortement à entraîner le lecteur dans ce monde d'enfer. Un univers spécifique est campé dès les premières lignes : pas de précision géographique, pas de pittoresque, pas de couleur locale. Seulement trois éléments fondamentaux, la terre, le ciel et l'eau, dont les seules variations sont dans leurs rapports changeants jusqu'à leur fusion du dernier chapitre. La terre est une plaine désertique à l'aspect démesuré sur laquelle s'enchevêtre un réseau chaotique de lignes et de « sillons » ; le ciel dispense une lumière « triste » et « endeuillée » qui n'éclaire les choses qu'en noir, blanc ou gris ; l'eau ruisselle sur la terre et transforme son étendue en « décor diluvien ». Elle liquéfie même le ciel qui devient « vaseux ». Cet environnement saisissant, lunaire et apocalyptique est donc réduit à ses composantes premières. Ces éléments ont une fonction particulière : ils situent les hommes au milieu d'un environnement hostile, et surtout ils amalgament et unifient ce monde des tranchées dans une même valeur affective de tristesse sans borne qui prolonge la vision immédiate. La création artistique est à l'œuvre aussi dans l'efficacité d'un temps narratif spécifique au roman, où la succession des événements et des saisons donne la sensation de profondeur, de durée, de temps interminable qui s'écoule. La fin de la guerre paraît atrocement lointaine, avec le flou et l'imprécision temporelle, la succession des tableaux et épisodes dont le cadre climatique varie sans que la guerre s'éloigne jamais. Le livre est construit sur une série d'instantanés qui durent chacun de quelques minutes à vingt-quatre heures au maximum. Ainsi, la durée du roman est de quelques dizaines d'heures. En identifiant presque le temps du livre avec le temps de sa lecture, Barbusse intègre le réel dans une durée romanesque spécifique. Même les récits du passé, de l'arrière, du bonheur civil ne sortent pas les combattants de leurs tranchées : ils les y enfoncent davantage. Ce monde clos n'accepte les éléments extérieurs que pour nourrir son enfer immédiat. L'escouade est un microcosme de l'armée innombrable des combattants. Quelques hommes sont rassemblés par le cataclysme et soudés par la souffrance commune. Montrer leur malheur quotidien tel qu'ils le ressentent eux-mêmes, c'est dire toute la guerre. Rien n'est plus propre à ce dessein que la forme du journal avec ses tableaux, ses conversations, sa structure séquentielle, ses tranches de vie naturalistes, et sa succession de thèmes, moins chronologique que thématique, avec ses alternances d'épisodes. L'important est dans l'accumulation régulière et inexorable : elle transpose l'écrasement ressenti par les soldats eux-mêmes, fait de fatigue, d'inconfort continuel, d'horrible permanent et d'absurde quotidien. Après la présentation des hommes de l'escouade aux tranchées, nous voyons leur vie au cantonnement, brutalement interrompue par le départ. De retour aux tranchées, ils entendent deux récits d'arrière par deux des leurs, avant la séquence du fusillé. Suivent divers épisodes quotidiens et alternés de la vie au cantonnement ou au front, coupés par le dialogue sur la vérité romanesque, dont la place centrale souligne l'importance. Et c'est la progression vers la fin, interrompue brièvement le temps d'une permission d'un jour : le bombardement, l'attaque, le poste de secours, la corvée en avant qui se termine dans le déluge de l'Aube. Chaque chapitre apporte sa pierre à un fardeau qui devient progressivement intolérable. A mesure que s'allonge la liste des épreuves subies, le lecteur a envie de crier comme les personnages du Feu : « Assez ! Assez ! » Tout est conjugué par accumulation pour montrer que les combattants n'en peuvent plus et que de cette épreuve surhumaine doivent surgir leurs interrogations angoissées : jetés dans le cataclysme, ballottés par les événements, ils en subissent d'abord les fatigues et les souffrances, sans chercher à les comprendre. Mais elles finiront, au dernier chapitre, par entrouvrir les portes de leur conscience. L'évolution des combattants est donc inscrite dans la structure, dans la progression du livre, dans la montée interne de la tension émotionnelle. Le prologue « La Vision » et l'épilogue « L'Aube » encadrent de leurs réflexions philosophiques les pages centrales, et les chargent ainsi — même les plus prosaïques —, d'une valeur symbolique.
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Dans le premier, la fièvre des malades du sanatorium et le déchaînement de la tempête provoquent la vision de la guerre qui vient, avec son cortège de souffrances et de morts. Du haut de leur montagne, les « voyants » annoncent aussi « L'Aube » d'espoir qui doit naître de l'explosion. Elle prépare la deuxième partie, les masses de soldats en mouvement, l'orage de fer et de feu, le monde de flammes et de nuées, la monstrueuse cohorte des blessés et des mourants. La pluie envahit l'immense champ de bataille, dans un renouvellement de déluge apocalyptique. Et « L'Aube » se lève sur un décor de fin du monde où les trombes d'eau et l'infinie désolation de la terre s'accordent avec l'infinie souffrance des hommes pour faire surgir une ultime vision symbolique. Plus pleine et plus ouverte que la première, elle la prolonge : elle désigne le jour qui se lève dans l'esprit des combattants futurs de la paix, au contact de la réalité qu'ils ont vécue. Lorsque tout se ligue ainsi contre eux, lorsque les éléments eux-mêmes viennent amplifier leurs souffrances comme pour un cataclysme universel, les personnages effarés commencent à trouver le sens de la guerre et des combats à venir, à balbutier les premières paroles d'espoir. Dans cette épreuve ultime semble naître une conscience nouvelle. On peut donc considérer Le Feu comme une épopée : il en a les aspects grandioses, visionnaires, prophétiques. Mais il rompt avec la tradition guerrière pour en construire un nouveau type, celle de la révolte sociale et du pacifisme. Terrible réquisitoire réaliste contre la guerre, il contient aussi une vision de l'avenir, et il conjugue sans les dissocier le réalisme et l'épique. Les personnages sont des héros et des anti-héros. Leur bravoure est obscure et sans gloire, « vertu quotidienne » faite d'habitude, de bon sens et de solidarité. Ce sont des hommes ordinaires, auxquels la guerre confère une âme collective propre à l'amplification symbolique, mais dans le respect de leur diversité humaine. La réussite de Barbusse est d'avoir construit une réalité romanesque où l'exceptionnel d'une situation extrême, favorable au souffle épique, au lieu de nous exiler dans l'aventure et le légendaire, arrive à maintenir ses personnages dans une zone de réalité quotidienne. C'est une combinaison de l'apocalypse et de l'intimité, du détail et du sublime, de l'individuel et du collectif. Le Feu est l'épopée réaliste du peuple en guerre. Immédiatement, son retentissement fut considérable. Il était le premier roman sincère sur la guerre. Les combattants, pris dans l'effroyable engrenage, dans le corps à corps quotidien contre la souffrance et la mort, dans la « guerre-habitude », ne savaient pas la dire. Quelques-uns avaient écrit des journaux, carnets de guerre ou souvenirs personnels, à l'audience limitée par leur genre. Les quelques romans parus n'avaient pas donné une vue authentique de la guerre. Dans l'ensemble, l'image des livres était la même que celle des journaux, marquée par la propagande, la tradition cocardière, l'optimisme de commande. La raison première de l'extraordinaire succès du Feu est venue de là : enfin un roman montrait la réalité des fatigues et des douleurs de la guerre sans restrictions ni préjugés. De plus, il conjuguait cette valeur d'authenticité du journal de guerre et les vertus littéraires du roman : un style trivial et poétique, un tableau saisissant, un vent d'épopée, tout était là pour frapper l'imagination du lecteur. Il devint et resta le premier roman vrai sur la guerre. Barbusse a reçu des centaines de lettres de soldats. Elles le remerciaient d'avoir « osé dire » la vérité sur les « poilus » et la guerre. Il les aidait « à revoir et à mieux sentir [leurs] propres souvenirs », et à faire connaître leurs souffrances à ceux de l'arrière, qu'ils se sentaient si tragiquement impuissants à éclairer. Il leur donnait la certitude que par lui le souvenir de l'atroce expérience ne serait pas perdu. Pour des raisons similaires, le retentissement ne fut pas moins considérable à l'arrière. Les civils estimèrent que par son réalisme et son « effroyable beauté », le roman faisait « voir » la guerre avec intensité à ceux qui ne l'avaient pas faite. Beaucoup ajoutaient qu'en montrant la vraie guerre et son horreur, Barbusse en avait dressé le plus puissant réquisitoire. Pour d'autres au contraire, c'était la raison même de leur hostilité. Se déclencha donc une véritable campagne contre Le Feu, venant de la presse de droite et d'extrême droite, d'un certain nombre de militaires, puis de critiques littéraires conservateurs. En peignant la guerre dans toute sa sombre laideur, le roman sapait les « énergies morales », l'esprit de sacrifice, l'enthousiasme guerrier, la volonté de victoire. Il faussait le chant de gloire et d'amour de la patrie engagée dans une guerre sacrée, et servait le camp du défaitisme et de l'anti-France. Partiale était cette analyse. En affirmant la nécessité d'une victoire militaire de la France sur l'Allemagne, Le Feu reprenait une idée essentielle de l'«Union sacrée». Le caporal Bertrand, personnage central, évoque la sauvagerie de l'assaut et ajoute : « Il le fallait, il le fallait — pour l'avenir. » Dans le dernier chapitre, on entend le cri d'un des parleurs anonymes tirant avec l'auteur les leçons du combat : « Faut tuer la guerre, dans le ventre de l'Allemagne l » Mais il est vrai que Le Feu ne s'en tenait pas là. Le militarisme allemand était haïssable, sans aucun doute ; la France avait aussi ses responsabilités et ses fautes. Il fallait vaincre, indiscutablement ; cela ne donnait aucune noblesse à la boucherie guerrière, à ses atrocités, à son inhumanité. Après la victoire, la tâche prioritaire était de déclarer la guerre à la guerre, de construire la paix future sur l'entente des peuples contre les gouvernants, contre les nationalismes, contre l'asservissement social. Barbusse était donc bien un rebelle et son livre un brûlot. Choqués d'abord par le réalisme du Feu qui démythifiait la guerre et prenait ainsi un caractère subversif, ses adversaires attaquèrent aussi son esprit de 'révolte. Désormais, l'image du Feu était fixée. Qu'on s'y reconnût ou qu'on la dénigrât, elle fut associée à un message de subversion, de haine contre la guerre, de refus du nationalisme, d'appel à la lutte sociale contre la passivité, de détermination pacifiste, internationaliste et révolutionnaire. A ce titre, Le Feu fut célébré ou combattu, et il joua un grand rôle entre les deux guerres. Dans l'itinéraire de Barbusse, il occupe une place centrale : point de départ d'une position personnelle définitive, il opère pour son créateur la fusion de la littérature et de la vie. Il a acquis par ailleurs une audience considérable, non seulement en s'imposant d'emblée et durant toutes les années qui ont suivi comme le plus grand livre de la guerre de 1914-1918, mais en prenant au fil des ans une remarquable pérennité. Il n'est pas simple document : pour les générations de l'avenir, il dure comme roman quand la réalité qui l'a fait naître a disparu. S'il s'est imposé avec tant de force, on doit en chercher les raisons dans sa valeur esthétique, inséparable de son contenu de philosophie politique. Le chapitre final qui contient le plus d'idées politiques a beau être le plus prolixe et paraître par là même transcender le reste du livre, il n'en constitue pas moins le crescendo d'une structure symphonique, dans un ensemble qui tire sa force romanesque tout à la fois de l'éclat de son style, de la consistance des personnages, du traitement spécifique de l'espace et du temps, de l'alliance du poétique et du prosaïque, de la combinaison de l'apocalypse et du quotidien, de l'amalgame réussi de l'épique et du réalisme, de la fusion du témoignage et de l'engagement. * * * Nous sommes heureux, par cette édition, de permettre à des lecteurs nouveaux, et singulièrement à la jeunesse, d'entrer dans ce livre de tragique beauté, exemple de courage et de lucidité, vertus qui n'ont rien perdu de leur actualité. Que tous ceux qui participent à ce rapprochement tonique entre les forces vives et une œuvre d'art toujours rayonnante soient ici remerciés. Je pense en particulier à l'Historial de la Grande Guerre à Péronne (Somme), qui organise en 1996, en collaboration avec l'association des Amis d'Henri Barbusse, une belle exposition sur l'auteur du Feu, et un colloque sur « Art et Mémoire » à l'occasion de ce quatre-vingtième anniversaire, et aux collectivités locales diverses qui agissent pour faire connaître Le Feu à la jeunesse. Pour sa part, l'association des Amis d'Henri Barbusse continuera d'œuvrer pour rénover la maison de l'écrivain à Aumont (Oise), et pour toujours mieux faire connaître l'œuvre d'Henri Barbusse, combattant de l'espoir. Jean RELINGER
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Voici deux illustrations extraites d'une série consacrée a "Feu" par Solange GUERY
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L'adjudant
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" Mon cher Henri, comme il fait beau pour le jour de ta fête... "
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Voici quand même 4 extraits de ce livre si célèbre, qui a été tant diffusé, et qui doit l'être encore...
LE FEU
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I
LA VISION La Dent du Midi, l'Aiguille Verte et le Mont Blanc font face aux figures exsangues émergeant des couvertures alignées sur la galerie du sanatorium. Au premier étage de l'hôpital-palais, cette terrasse à balcon de bois découpé, que garantit une véranda, est isolée dans l'espace, et surplombe le monde. Les couvertures de laine fine — rouges, vertes, havane ou blanches — d'où sortent des visages affinés aux yeux rayonnants, sont tranquilles. Le silence règne sur les chaises longues. Quelqu'un a toussé. Puis, on n'entend plus que de loin en loin le bruit des pages d'un livre, tournées à intervalles réguliers, ou le murmure d'une demande et d'une réponse discrète, de voisin à voisin, ou parfois sur la balustrade, le tumulte d'éventail d'une corneille hardie échappée aux bandes qui font, dans l'immensité transparente, des chapelets de perles noires. Le silence est la loi. Au reste, ceux qui, riches, indépendants, sont venus ici de tous les points de la terre, frappés du même malheur, ont perdu l'habitude de parler. Ils sont repliés sur eux-mêmes, et pensent à leur vie et à leur mort. Une servante paraît sur la galerie; elle marche doucement et est habillée de blanc. Elle apporte des journaux, les distribue. — C'est chose faite, dit celui qui a déployé le premier son journal, la guerre est déclarée. Si attendue qu'elle soit, la nouvelle cause une sorte d'éblouissement, car les assistants en sentent les proportions démesurées. Ces hommes intelligents et instruits, approfondis par la souffrance et la réflexion, détachés des choses et presque de la vie, aussi éloignés du reste du genre humain que s'ils étaient déjà la postérité, regardent au loin, devant eux, vers le pays incompréhensible des vivants et des fous. — C'est un crime que commet l'Autriche, dit l'Autrichien. — Il faut que la France soit victorieuse, dit l'Anglais. — J'espère que l'Allemagne sera vaincue, dit l'Allemand. Ils se réinstallent sous les couvertures, sur l'oreiller, en face des sommas et du ciel. Mais, malgré la pureté de l'espace, le silence est plein de la révélation qui vient d'être apportée. — La guerre ! Quelques-uns de ceux qui sont couchés là rompent le silence, et répètent à mi-voix ces mots, et réfléchissent que c'est le plus grand événement des temps modernes et peut-être de tous les temps. Et même, cette annonciation crée sur le paysage limpide qu'ils fixent, comme un confus et ténébreux mirage. Les étendues calmes du vallon orné de villages roses comme des roses et de pâturages veloutés, les taches magnifiques des montagnes, la dentelle noire des sapins et la dentelle blanche des neiges éternelles, se peuplent d'un remuement humain. Des multitudes fourmillent par masses distinctes. Sur des champs, des assauts, vague par vague, se propagent, puis s'immobilisent; des maisons sont éventrées comme des hommes, et des villes comme des maisons; des villages apparaissent en blancheurs émiettées, comme s'ils étaient tombés du ciel sur la terre, des chargements de morts et des blessés épouvantables changent la forme des plaines. On voit chaque nation dont le bord est rongé de massacres, qui s'arrache sans cesse du coeur de nouveaux soldats pleins de force et pleins de sang; on suit des yeux ces affluents vivants d'un fleuve de morts. Au Nord, au Sud, à l'Ouest, ce sont des batailles, de tous côtés, dans la distance. On peut se tourner dans un sens ou l'autre de l'étendue: il n'y en a pas un sent au bout duquel la guerre ne soit pas. Un des voyants pâles, se soulevant sur son coude, énumère et dénombre les belligérants actuels et futurs: trente millions de soldats. Un autre balbutie, les yeux pleins de tueries : — Deux armées aux prises, c'est une grande armée qui se suicide. — On n'aurait pas dû, dit la voix profonde et caverneuse du premier de la rangée. Mais un autre dit : — C'est la Révolution française qui recommence. — Gare aux trônes ! annonce le murmure d'un autre. Le troisième ajoute : — C'est peut-être la guerre suprême. Il y a un silence, puis quelques fronts encore blanchis par la fade tragédie de la nuit où transpire l'insomnie, se secouent. — Arrêter les guerres ! Est-ce possible ! Arrêter les guerres ! La plaie du monde est inguérissable. Quelqu'un tousse. Ensuite, k calme immense au soleil des somptueuses prairies où luisent doucement les vaches vernissées, et les bois noirs, et les champs verts, et les distances bleues, submergent cette vision, éteignent le reflet du feu dont s'embrase et se fracasse le vieux monde. Le silence infini efface la rumeur de haine et de souffrance du noir grouillement universel. Les parleurs rentrent, un à un, en eux-mêmes, préoccupés du mystère de leurs poumons, du salut de leurs corps. Mais quand le soir se prépare à venir dans la vallée, un orage éclate sur le massif du Mont-BIanc. Il est défendu de sortir, par ce soir dangereux où l'on sent parvenir jusque sous la vaste véranda — jusqu'au port où ils sont réfugiés — les dernières ondes du vent. Ces grands blessés que creuse une plaie intérieure embrassent des yeux ce bouleversement des éléments: ils regardent sur la montagne éclater les coups de tonnerre qui soulèvent les nuages horizontaux comme une mer, et dont chacun jette à la fois dans le crépuscule une colonne de feu et une colonne de nuée, et bougent leurs faces blêmes aux joues écorchées pour suivre les aigles qui font des cercles dans le ciel et qui regardent la terre d'en haut, à travers les cirques de brume. — Arrêter la guerre ! disent-ils. Arrêter les orages ! Mais les contemplateurs placés au seuil du monde, lavés des passions des partis, délivrés des notions acquises, des aveuglements, de l'emprise des traditions, éprouvent vaguement la simplicité des choses et les possibilités béantes... Celui qui est au bout de la rangée s'écrie : — On voit, en bas, des choses qui rampent! — Oui... c'est comme des choses vivantes. — Des espèces de plantes... — Des espèces d'hommes. Voilà que dans les lueurs sinistres de l'orage, au-dessous des nuages noirs échevelés, étirés et déployés sur la terre comme de mauvais anges, il leur semble voir s'étendre une grande plaine livide. Dans leur vision, des formes sortent de la plaine, qui est faite de boue et d'eau, et se cramponnent à la surface du sot, aveuglées et écrasées de fange, comme des naufragés monstrueux. Et il leur semble que ce sont des soldats. La plaine, qui ruisselle, striée de longs canaux parallèles, creusée de trous d'eau, est immense, et ces naufragés qui cherchent à se déterrer d'elle sont une multitude... Mais les trente millions d'esclaves jetés les uns sur les autres par le crime et l'erreur, dans ta guerre de la boue, lèvent leurs faces humaines où germe enfin une volonté. L'avenir est dans les mains des esclaves, et on voit bien que le vieux monde sera changé par l'alliance que bâtiront un jour entre eux ceux dont le nombre et la misère sont infinis.
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II DANS LA TERRE Le grand ciel pâle se peuple de coups de tonnerre : chaque explosion montre à la fois, tombant d'un éclair roux, une colonne de feu dans le reste de nuit et une colonne de nuée dans ce qu'il y a déjà de jour. Là-haut, très haut, très loin, un vol d'oiseaux terribles, à l'haleine puissante et saccadée, qu'on entend sans les voir, monte en cercle pour regarder la terre. La terre ! Le désert commence à apparaître, immense et plein d'eau, sous la longue désolation de l'aube. Des mares, des entonnoirs, dont la bise aiguë de l'extrême matin pince et fait frissonner l'eau; des pistes tracées par les troupes et les convois nocturnes dans ces champs de stérilité et qui sont striées d'ornières luisant comme des rails d'acier dans la clarté pauvre ; des amas de boue où se dressent çà et là quelques piquets cassés, des chevalets en x, disloqués, des paquets de fil de fer roulés, tortillés, en buissons. Avec ses bancs de vase et ses flaques, on dirait une toile grise démesurée qui flotte sur la mer, immergée par endroits. Il ne pleut pas, mais tout est mouillé, suintant, lavé, naufragé, et la lumière blafarde a l'air de couler. On distingue de longs fossés en lacis où le résidu de nuit s'accumule. C'est la tranchée. Le fond en est tapissé d'une couche visqueuse d'où le pied se décolle à chaque pas avec bruit, et qui sent mauvais autour de chaque abri, à cause de l'urine de la nuit. Les trous eux-mêmes, si on s'y penche en passant, puent aussi, comme des bouches. Je vois des ombres émerger de ces puits latéraux, et se mouvoir, masses énormes et difformes : des espèces d'ours qui pataugent et grognent. C'est nous. Nous sommes emmitouflés à la manière des populations arctiques. Lainages, couvertures, toiles à sac, nous empaquettent, nous surmontent, dont se silhouette, tout autour, la mâchoire déchiquetée, chaque fois qu'un coup de canon jette son aube dans le ciel. Cocon fit amèrement : — Ça ne donne pas envie de mourir. — Mais si, reprend placidement quelqu'un, mais si... N'exagère pas, voyons, peau d'hareng saur. […]
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X
Le crépuscule du soir arrivait du côté de la campagne. Une brise douce, douce comme des paroles, l'accompagnait. Dans les maisons posées le long de cette voie villageoise — grande route habillée sur quelques pas en grande rue — les chambres, que leurs fenêtres blafardes n'alimentaient plus de la clarté de l'espace, s'éclairaient de lampes et de chandelles, de sorte que le soir en sortait pour aller dehors, et qu'on voyait l'ombre et la lumière changer graduellement de place. Au bord du village, vers les champs, des soldats déséquipés erraient, k nez au vent. Nous finissions la journée en paix. Nous jouissions de cette oisiveté vague dont on éprouve la bonté quand on est vraiment las. il faisait beau; l'on était au commencement du repos, et on rêvait. Le soir semblait aggraver les figures avant de les assombrir, et les fronts réfléchissaient la sérénité des choses. Le sergent Suilhard vint à moi et me prit par le bras. Il m'entraîna. — Viens, me dit-il, je vais te montrer quelque chose. Les abords du village abondaient en rangées de grands arbres calmes, qu'on longeait, et, de temps en temps, les vastes ramures, sous l'action de la brise, se décidaient à quelque lent geste majestueux. Suilhard me précédait. Il me conduisit dans un chemin creux qui tournait, encaissé ; de chaque côté, poussait une bordure d'arbustes dont les faîtes se rejoignaient étroitement. Nous marchâmes quelques instants environnés de verdure tendre. Un dernier reflet de lumière, qui prenait ce chemin en écharpe, accumulait dans les feuillages des points jaunes clairs ronds comme des pièces d'or. — C'est joli, fis-je. II ne disait rien. Il jetait les yeux de côté. Il s'arrêta. — Ça doit être là. Il me fit grimper par un petit bout de chemin dans un champ entouré d'un vaste carré de grands arbres, et bondé d'une odeur de foin coupé. — Tiens ! remarquai-je en observant le sol, c'est tout piétiné par ici. Il y a eu une cérémonie. — Viens, me dit Suilhard. Il me conduisit dans le champ, non loin de l'entrée. Il y avait là un groupe de soldats qui parlaient à voix baissée. Mon compagnon tendit la main. — C'est là, dit-il. Un piquet très bas — un mètre à peine — était planté à quelques pas de la haie, faite à cet endroit de jeunes arbres. — C'est là, dit-il, qu'on a fusillé le soldat du 204, ce matin. «On a planté le poteau dans la nuit. On a amené le bonhomme à l'aube, et ce sont les types de son escouade qui l'ont tué. Il avait voulu couper aux tranchées; pendant la relève, il était resté en arrière, puis était rentré en douce au cantonnement. Il n'a rien fait autre chose ; on a voulu, sans doute, faire un exemple. Nous nous approchâmes de la conversation des autres. — Mais non, pas du tout, disait l'un. C'était pas un bandit; c'était pas un de ces durs cailloux comme tu en vois. Nous étions partis ensemble. C'était un bonhomme comme nous, ni plus, ni moins — un peu flemme, c'est tout. Il était en première ligne depuis le commencement, mon vieux, et j' l'ai jamais vu saoul, moi. — Faut tout dire : malheureusement pour lui, qu'il avait de mauvais antécédents. Ils étaient deux, tu sais, à faire le coup. L'autre a pigé deux ans de prison. Mais Cajard (1), à cause d'une condamnation qu'il avait eue dans le civil, n'a pas bénéficié de circonstances atténuantes. Il avait, dans le civil, fait un coup de tête étant saoul. (1) J'ai changé le nom de ce soldat, ainsi que celui
du village. (H. B.) — On voit un peu d' sang par terre quand on r'garde, dit un homme penché. — Y a tout eu, reprit un autre, la cérémonie depuis A jusqu'à Z, le colonel à cheval, la dégradation ; puis on l'a attaché, à c' petit poteau bas, c' poteau d' bestiaux. Il a dû être forcé de s' mettre à genoux ou de s'asseoir par terre avec un petit poteau pareil. — Ça s' comprendrait pas, fit un troisième après un silence, s'il n'y avait pas cette chose de l'exemple que disait le sergent. Sur le poteau, il y avait, gribouillées par les soldats, des inscriptions et des protestations. Une croix de guerre grossière, découpée en bois, y était clouée et portait: «A Cajard, mobilisé depuis août 1914, la France reconnaissante. » En rentrant au cantonnement, je vis Volpatte, entouré, qui parlait. Il racontait quelque nouvelle anecdote de son voyage chez les heureux.
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XXIV L'AUBE […] Et le rêve tâtonnant des pensées se continue par une autre vision où les adversaires éternels sortent de l'ombre du passé et se présentent dans l'ombre orageuse du présent. * * * Les voici... Il semble qu'on la voie se silhouetter au ciel sur les crêtes de l'orage qui endeuille le monde, la cavalcade des batailleurs, caracolants et éblouissants, — des chevaux de bataille porteurs d'armures, de galons, de panaches, de couronnes et d'épées... Ils roulent, distincts, somptueux, lançant des éclairs, embarrassés d'armes. Cette chevauchée belliqueuse, aux gestes surannés, découpe les nuages plantés dans le ciel comme un farouche décor théâtral. Et bien au-dessus des regards enfiévrés qui sont à terre, des corps sur qui s'étage la boue des bas-fonds terrestres et des champs gaspillés, tout cela afflue des quatre coins de l'horizon, et refoule l'infini du ciel et cache les profondeurs bleues. Et ils sont légion. Il n'y a pas seulement la caste des guerriers qui hurlent à la guerre et l'adorent, il n'y a pas seulement ceux que l'esclavage universel revêt d'un pouvoir magique; les puissants héréditaires, debout çà et là par-dessus la prostration du genre humain, qui appuient soudain sur la balance de la justice, parce qu'ils entrevoient un grand coup à faire. Il y a toute une foule consciente et inconsciente qui sert leur effroyable privilège. — Il y a, clame en ce moment un (les sombres et dramatiques interlocuteurs, en étendant la main comme s'il voyait, il y a ceux qui disent: « Comme ils sont beaux ! » — Et ceux qui disent : « Les races se haïssent ! » — Et ceux qui disent : « J'engraisse de la guerre, et mon ventre en mûrit ! » — Et ceux qui disent : «La guerre a toujours été, donc elle sera toujours!» — Il y a ceux qui disent : « Je ne vois pas plus loin que le bout de mes pieds, et je défends aux autres de le faire !» — Il y a ceux qui disent: «Les enfants viennent au monde avec une culotte rouge ou bleue sur le derrière !» — Il y a, gronda une voix rauque, ceux qui disent : « Baisser la tête, et croyez en Dieu ! » * * * Ah ! vous avez raison, pauvres ouvriers innombrables des batailla, vous qui aurez fait toute la grande guerre avec vos mains, toute-puissance qui ne sert pas encore à faire le bien, foule terrestre dont chaque face est un monde de douleurs — et qui, sous le ciel où de longs nuages noirs se déchirent et s'éploient échevelés comme de mauvais anges, rêvez, courbés sous le joug d'une pensée ! — oui, vous avez raison. Il y a tout cela contre vous. Contre vous et votre grand intérêt général, qui se confond en effet exactement, vous l'avez entrevu, avec la justice, — il n'y a pas que les brandisseurs de sabres, les profiteurs et les tripoteurs. Il n'y a pas que les monstrueux intéressés, financiers, grands et petits faiseurs d'affaires, cuirassés dans leurs banques ou leurs maisons, qui vivent de la guerre, et en vivent en paix pendant la guerre, avec leurs fronts butés d'une sourde doctrine, leurs figures fermées comme un coffre-fort. Il y a ceux qui admirent l'échange étincelant des coups, qui rêvent et qui crient comme des femmes devant les couleurs vivantes des uniformes. Ceux qui s'enivrent avec la musique militaire ou avec les chansons versées au peuple comme des petits verres, les éblouis, les faibles d'esprit, les fétichistes, les sauvages. Ceux qui s'enfoncent dans le passé, et qui n'ont que le mot d'autrefois à la bouche, les traditionalistes pour lesquels un abus a force de loi parce qu'il s'est éternisé, et qui aspirent à être guidés par les morts, et qui s'efforcent de soumettre l'avenir et le progrès palpitant et passionné au règne des revenants et des contes de nourrice. Il y a avec eux tous les prêtres, qui cherchent à vous exciter et à vous endormir, pour que rien ne change, avec la morphine de leur paradis. Il y a des avocats — économistes, historiens, est-ce que je sais ! — qui vous embrouillent de phrases théoriques, qui proclament l'antagonisme des races nationales entre elles, alors que chaque nation moderne n'a qu'une unité géographique arbitraire dans les lignes abstraites de ses frontières, et est peuplée d'un artificiel amalgame de races; et qui, généalogistes véreux, fabriquent aux ambitions de conquête et de dépouillement, de faux certificats philosophiques et d'imaginaires titres de noblesse. La courte vue est la maladie de l'esprit humain. Les savants sont en bien des cas des espèces d'ignorants qui perdent de vue la simplicité des choses et l'éteignent et la noircissent avec des formules et des détails. On apprend dans les livres les petites choses, non les grandes. Et même lorsqu'ils disent qu'ils ne veulent pas la guerre, ces gens-là font tout pour la perpétuer. Ils alimentent la vanité nationale et l'amour de la suprématie par la force. «Nous seuls, disent-ils chacun derrière leurs barrières, sommes détenteurs du courage, de la loyauté, du talent, du bon goût!» De la grandeur et de la richesse d'un pays, ils font comme une maladie dévoratrice. Du patriotisme, qui est respectable, à condition de rester dans le domaine sentimental et artistique, exactement comme les sentiments de la famille et de la province, tout aussi sacrés, ils font une conception utopique et non viable, en déséquilibre dans le monde, une espèce de cancer qui absorbe toutes les forces vives, prend toute la place et écrase la vie et qui, contagieux, aboutit soit aux crises de la guerre, soit à l'épuisement et à l'asphyxie de la paix armée. La morale adorable, ils la dénaturent: combien de crimes dont ils ont fait des vertus, en les appelant nationales — avec un mot ! Même la vérité, ils la déforment. A la vérité éternelle, ils substituent chacun leur vérité nationale. Autant de peuples, autant de vérités, qui faussent et tordent la vérité. Tous ces gens-là, qui entretiennent ces discussions d'enfants, odieusement ridicules, que vous entendez gronder au-dessus de vous : «Ce n'est pas moi qui ai commencé, c'est toi ! — Non, ce n'est pas moi, c'est toi! — Commence, toi ! — Non, commence, toi!» Puérilités qui éternisent la plaie immense du monde parce que ce ne sont pas les vrais intéressés qui en discutent, au contraire, et que la volonté d'en finir n'y est pas ; tous ces gens-là qui ne peuvent pas ou ne veulent pas faire la paix sur la terre ; tous ces gens-là, qui se cramponnent, pour une cause ou pour une autre, à l'état de choses ancien, lui trouvent des raisons ou lui en donnent, ceux-là sont vos ennemis ! Ce sont vos ennemis autant que le sont aujourd'hui ces soldats allemands qui gisent ici entre vous, et qui ne sont que de pauvres dupes odieusement trompées et abruties, des animaux domestiques... Ce sont vos ennemis, quel que soit l'endroit où ils sont nés et la façon dont se prononce leur nom et la langue dans laquelle ils mentent. Regardez-les dans le ciel et sur la terre. Regardez-les partout ! Reconnaissez-les une bonne fois, et souvenez-vous à jamais ! * * * — Ils te diront, grogna un homme à genoux, penché, les deux mains dans la terre, en secouant les épaules comme un dogue : « Mon ami, t'as été un héros admirable!» J' veux pas qu'on m' dise ça ! «Des héros, des espèces de gens extraordinaires, des idoles? Allons donc ! On a été des bourreaux. On a fait honnêtement le métier de bourreaux. On le r'fera encore, à tour de bras, parce qu'il est grand et important de faire ce métier-là pour punir la guerre et l'étouffer. Le geste de tuerie est toujours ignoble — quelquefois nécessaire, mais toujours ignoble. Oui, de durs et infatigables bourreaux, voilà ce qu'on a été. Mais qu'on ne me parle pas de la vertu militaire parce que j'ai tué des Allemands. — Ni à moi, cria un autre à voix si haute que personne n'aurait pu lui répondre, même si on avait osé, ni à moi, parce que j'ai sauvé la vie à des Français ! Alors, quoi, ayons le culte des incendies à cause de la beauté des sauvetages! — Ce serait un crime de montrer les beaux côtés de la guerre, murmura un des sombres soldats, même s'il y en avait! — On t' dira ça, continua le premier, pour te payer en gloire, et pour se payer aussi de c' qu'on n'a pas fait. Mais la gloire militaire, ce n'est même pas vrai pour nous autres, simples soldats. Elle est pour quelques-uns, mais en dehors de ces élus, la gloire du soldat est un mensonge comme tout ce qui a l'air d'être beau dans la guerre. En réalité, le sacrifice des soldats est une suppression obscure. Ceux dont la multitude forme les vagues d'assaut n'ont pas de récompense. Ils courent se jeter dans un effroyable néant de gloire. On ne pourra jamais accumuler même leurs noms, leurs pauvres petits noms de rien. — Nous nous en foutons, répondit un homme. Nous avons aut' chose à penser. — Mais tout cela, hoqueta une face barbouillée et que la boue cachait comme une main hideuse, peux-tu seulement le dire ? Tu serais maudit et mis sur le bûcher ! Ils ont créé autour du panache une religion aussi méchante, aussi bête et aussi malfaisante que l'autre ! L'homme se souleva, s'abattit, mais se souleva encore. Il était blessé sous sa cuirasse immonde, et tachait le sol, et, quand il eut dit cela, son oeil élargi contempla par terre tout le sang qu'il avait donné pour la guérison du monde. * * * Les autres, un à un, se dressent. L'orage s'épaissit et descend sur l'étendue des champs écorchés et martyrisés. Le jour est plein de nuit. Et il semble que, sans cesse, de nouvelles formes hostiles d'hommes et de bandes d'hommes s'évoquent, au sommet de la chaîne de montagnes des nuages, autour des silhouettes barbares des croix et des aigles, des églises, des palais souverains et des temples de l'armée, et s'y multiplient, cachant les étoiles qui sont moins nombreuses que l'humanité, — et même que ces revenants remuent de toutes parts dans les excavations du sol, ici, là, parmi les êtres réels qui y sont jetés à la volée, à demi enfouis dans la terre comme des grains de blé. Mes compagnons encore vivants se sont enfin levés; se tenant mal debout sur le sol effondré, enfermés dans leurs vêtements embourbés, ajustés dans d'étranges cercueils de vase, dressant leur simplicité monstrueuse hors de la terre profonde comme l'ignorance, ils bougent et crient, les yeux, les bras et les poings tendus vers le ciel d'où tombent le jour et la tempête. Ils se débattent contre des fantômes victorieux, comme des Cyrano et des don Quichotte qu'ils sont encore. On voit leurs ombres se mouvoir sur le grand miroitement triste du sol et se refléter sur la blême surface stagnante des anciennes tranchées que blanchit et habite seul le vide infini de l'espace, au milieu du désert polaire aux horizons fumeux. Mais leurs yeux sont ouverts. Ils commencent à se rendre compte de la simplicité sans bornes des choses. Et la vérité non seulement met en eux une aube d'espoir, mais aussi y bâtit un recommencement de force et de courage. — Assez parlé des autres ! commanda l'un d'eux. Tant pis pour les autres !... Nous ! Nous tous !... L'entente des démocraties, l'entente des immensités, la levée du peuple du monde, la foi brutalement simple... Tout le reste, tout le reste, dans le passé, le présent et l'avenir, est absolument indifférent. Et un soldat ose ajouter cette phrase, qu'il commence pourtant à voix presque basse : — Si la guerre actuelle a fait avancer le progrès d'un pas, ses malheurs et ses tueries compteront pour peu. Et tandis que nous nous apprêtons à rejoindre les autres, pour recommencer la guerre, le ciel noir, bouché d'orage, s'ouvre doucement au-dessus de nos têtes. Entre deux masses de nuées ténébreuses, un éclair tranquille en sort, et cette ligne de lumière, si resserrée, si endeuillée, si pauvre, qu'elle a l'air pensante, apporte tout de même la preuve que le soleil existe. Décembre 1915
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| Et en 2005, "LE FEU" est repris dans
une nouvelle collection : "Les 100 éclats de lire",
qui donne à lire un long fragment ; pour le plaisir de découvrir, ou de
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100 pages - 2 € |
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