Ce livre, épuisé, n'a pas été réédité depuis 1978. Afin de permettre au lecteur d'approcher de plus près le talent de Barbusse, nous publierons cet ouvrage intégralement par livraisons successives.
I - MOI
Tous les jours de la semaine se ressemblent, du commencement à la fin.
Le soir, on entend sonner sept heures, doucement, et aussitôt, tumultueusement, la cloche. Je ferme le registre, j'essuie et je pose ma plume. Je prends mon cache-nez et mon chapeau, après un coup d'oeil à la glace qui nie montre l'ovale régulier de mon visage, mes cheveux lustrés et ma fine moustachu (on voit que je suis plus qu'un ouvrier). J'éteins la lampe, je descends de mon petit bureau vitré. Je traverse la salle des chaudières, pris dans l'épaisse cohue toute retentissante encore du coup de cloche qui l'a délivrée. Quelques voix, parmi cette sombra foule pressée qui se propage dans les corridors et roule dans les escaliers comme un nuage, nie crient en passant Bonsoir, monsieur Simon », ou, moins familières : « Bonsoir, monsieur Paulin. » Je réponds çà et là, je me laisse emporter par tout le monde.
Dehors, au seuil du porche qui s'ouvre sur la plaine nue aux horizons blafards, on voit se profiler comme de noirs décors gigantesques, les formes rectangulaires et triangulaires de l'usine, ainsi que la haute cheminée éteinte, et qui n'est plus couronnée que par le nuage de la nuit qui croule. La lourde ruée, obscurément, m'entraîne. Dans l'ombre, un rideau de femmes, plantées au pied du mur qui fait face au porche, attend; on entrevoit leurs pâles ligures moutonnières. On se reconnaît, dans le tas, en se penchant et en s'appelant. Les couples s'accrochent un à un, vite. On suit des yeux la mêlée des travailleurs qui s'enfuit le long de l'avenue fantôme.
C'est une piste blême tracée en pleins champs. Son cours est indiqué dans l'étendue par des alignements d'arbres malingres, fuligineux comme des chandelles soufflées, par des poteaux télégraphiques et leurs longues toiles d'araignée, par des buissons, ou bien par des palissades qui font comme des squelettes de buissons. Quelques maisons. Là-haut, une, bande de ciel est encore pâle et jaune par-dessus le faubourg clairsemé où rampe la foule boueuse détachée de l'usine. Le vent d'ouest fait frissonner des blouses bleuâtres, noirâtres ou couleur de terre, agite des bouts de laine flottants autour des cous, et des odeurs fauves, assaille nos figures invisibles et noyées tout en bas du ciel.
Des cabarets appellent çà et là l'attention. Les portes en sont closes; mais aux devantures et au-dessus des portes, les vitres semblent en or. Entre les cabarets, s'élèvent de vieilles façades basses, inhabitées, creuses; d'autres, eu décombres, ébrèchent d'un trou de ciel cette sombre vallée d'habitations. Tout autour de moi, les pieds ferrés traînent sur la chaussée en terre battue un sourd roulement de tambour, puis font sur les pavés du trottoir un bruit de chaînes. J'ai beau marcher tête basse, je n'entends pas le bruit de mes pas tellement il est mêlé aux autres.
Comme tous les soirs, on se hâte. A l'endroit où, dans le paysage d'encre, un grand arbre tordu se débat comme s'il avait une âme, on commence tout à coup à descendre, le pied plonge en avant. On aperçoit, là-bas, scintiller les feus de Viviers. Les hommes dont la journée est usée marchent vers ces étoiles qui sont par terre; les espoirs se ressemblent dans les soirs, autant que les fatigues : nous sommes tous les mêmes. Moi aussi, je vais vers ma lumière, comme tous les autres, et comme tous les soirs.
*
* *
Nous descendons longtemps, puis la pentu cesse, l'avenue s'aplanit comme un fleuve, et pénètre, en s'élargissant, dans la ville. A travers les ranatres dos vieux platanes qui sont là, encore nus dans ce dernier jour do rattes, on entrevoit les maisons ouvrières dressées dans l'espace, fantastiques échiquiers brumeux où sont posés par places des carrés de clarté. Ces falaises rectilignes absorbent notre fourmillement. Les gens, se dispersant parmi la colonnade crépusculaire des arbres, vont s'ensevelir dans les logements et les chambres accumulés :'ils confluent aux trous des portes, s'enfoncent dans les maisons, puis, vaguement, s'y changent en lumières.
Je continue à marcher, encadré do quelques compagnons, contremaîtres et employés, car je ne fraye pas avec les ouvriers. Puis je serre des mains, et je marche seul.
De confus passants s'éclipsent; les bruits des serrures et les tapements des volets s'espacent; les maisons se sont refermées, la ville nocturne devient un désert approfondi. Je n'entends plus que mon pas sur la terre.
Viviers se divise en deux parties, connue beaucoup de villes sans doute; la ville riche : la Grande Rue, où sont le Grand Café, les hôtels de luxe, les maisons sculptées, l'église, puis le château sur sa colline. L'autre partie est le quartier bas, dans lequel je m'engage. Le réseau de ces rues forme le prolongement de l'avenue que bordent les casernes ouvrières et qui monte jusqu'au plateau de l'usine. Tel est le chemin que, depuis six ans que je suis employé chez MM. Gozlan, j'ai l'habitude de gravir le matin, et de descendre lorsque la lumière est finie. Je suis encore enraciné dans le quartier; je voudrais vivre un jour là-bas. Mais il y a entre les deus moitiés de la villa une séparation, une sorte de frontière, qui a toujours été et qui sera toujours.
Rue Verte, je ne rencontre qu'un réverbère, puis une petite fille gris souris qui sort des ombres et y rentre sans me voir, occupée à serrer sur son coeur, comme une poupée, le pain de trois livres qu'on l'a envoyée acheter. La rue de l'Etape: ma rue. Dans la demi-obscurité, la boutique du coiffeur est peuplée d'un remuement lumineux qui se silhouette sur l'écran embué de la glace. La porte translucide, à l'inscription cintrée, s'ouvre à l'instant où je passe, et sous le plat à barbe chevelu qui appelle les passants en cliquetant, M. Justin Pocard lui-même apparaît en même temps qu'une bouffée grasse de clarté parfumée; il prend congé d'un client et prononce à cette occasion quelques paroles; et j'ai eu le temps de voir le client, persuadé, faire oui de la tête, et M. Pocard, l'oracle, caresser, avec la lueur de sa main, sa barbe blonde éternellement neuve.
Je contourne l'ex-ferblanterie aux murs lézardés, courbes et poussiéreux, aux vitres feutrées, et, par endroits, trouées et étoilées de noir. 11 m'a semblé apercevoir, quelques pas plus loin, l'ombre enfantine de la petite Antoinette, qui a mal aux yeux et qu'on n'arrive pas à guérir, mais je n'en suis pas assez sûr pour aller jusque-là, et je rentre dans ma cour, comme tous les soirs.
M. Crillon, à la porte de son échoppe qui est au fond de la cour et où il s'acharne tout le jour à de menus travaux, se trouve devant mes pas, chaque soir, tel une borne. A ma vue, le bon géant hoche sa grande face rasée surmontée d'un bonnet carré, membrée d'un nez énorme et de vastes oreilles. Il tape sur son tablier de cuir dur comme une planche. Il m'entraîne au bord de la rue, m'adosse au pilastre du porche, et me dit à voix basse, avec une ardente conviction :
— Ce Pétrarque, c'est vraiment une mauvaise nature.
Il retire son bonnet, et avec un hochement grandissant de sa tête hérissée qui balaie le soir, il ajoute :
— J'y ai raccommodé son porte-monnaie. Il était devenu inserviable. J'y ai mis une pression qui m'a coûté trente centimes, pas? et recousu le tour en tresse, et tout. C'est dépensif, ces travails-là. Eh bien, quand j'l'ouvre pour y parler de l'affaire de sa machine à coudre qui m'intéresse, et qu'i' n'peut pas s'servir, i' d'vient transparent !
Il me signale les prétentions folles de Trompson à propos d'un « rassemelage », et la conduite de M. Bécret, qui, tout vénérable qu'il est, a abusé de sa bonne foi en le payant de la réparation de sa gouttière avec un couteau qui coupe « tout ce qu'il voit n. Il m'énumère tout ce qui est important dans sa vie. Puis il dit :
— Moi, j'suis pas riche, mais conscieux. Si j'bricole, c'est pa'ce que mon père bricolait et son père aussi. Y en a qui r'muent loin, oui. Moi, j'suis pas d'cet avis. J'fais c'que j'fais.
Brusquement; un piétinement sonore s'acharne et se multiplie sur la chaussée, et une forme émerge, qui s'avance vers nous par élans, mal équilibrée, se cramponnant à elle-même, et mue par une force supérieure. C'est le forgeron Brisbille, ivre comme d'habitude.
En nous avisant, Brisbille lance des exclamations. Arrivé à notre hauteur, il hésite, puis, frappé d'une idée subite, il stoppe sur le pavé, les semelles sonnantes, avec un tumulte d'attelage. Il mesure de l'oeil la hauteur du trottoir; mais ravale, avec un effort des poings, ce qu'il voulait dire, et repart en titubant, la face charcutée de taches rouges. Il sent la haine et le vin.
C't' anarchiste ! dit Crillon avec dégoût... C'est vraiment des idées répugnantes, pas?
— Ah ! qui nous débarrassera de lui et de ses alcoolytes ! ajoute-t-il en me tendant la main. Art revoir... Je n'décesse pas de l'dire au Conseil Municipal. J'dis : « Faut les visser, cette bande de partageux, à la moindre infractuosité aux règlements sur l'ivresse. » Ali ouiche ! Au Conseil, c'est Jean Latrouille, pas? I's veulent l'ordre, mais où quand c'est qu'i' s'agit de l'faire, i's s'déguisent en courants d'air.
Le bravo homme est furieux. Il brandit dans le vide son gros poing, semblable à un outil multiforme. Il me désigne la direction où Brisbille vient de se précipiter en pataugeant dans l'ombre:
— V'là c'que c'est qu'les socialistes, dit-il. L'peup' souv'rain qui peut pas s'tenir sur ses jambes ! Si j'bricole dans la vie, c'est que j'suis pour 1a tranquillité et l'ordre. Au r’voir, au r'voir... A va bien, la tante Joséphine? J'suis pour la tranquillité, la liberté et l'ordre. C'est pour ça qu’j'ai jamais voulu êt' de leur bande. C'tantôt, j'la voyais courir, vivace comme une jeune fille; et j'te cause, et j'te cause!
II rentre dans son échoppe. Mais non. Se retournant, il me rappelle. Il me fait un signe mystérieux.
— Vous savez qu'ils sont arrivés tous, au château, là-haut?...
Le respect a fait baisser sa voix : il est plein de l'image des châtelains, et, instinctivement, en me quittant, il s'incline devant moi.
Son échoppe est une étroite cage de verre qui s'ajoute familialement à notre maison, et vit là. J'entrevois, à l'intérieur, la forte charpente populaire de Crillon, debout près d'un engrenage de ruines au-dessus duquel trône une chandelle. La clarté qui allume l'amoncellement d'ustensiles ainsi que ce qui est pendu sur la paroi, fait une ornementation embrouillée et dorée autour de l'image de ce sage, qui se remet à bricoler comme son père et son grand-père, l'âme vierge de toute revendication haineuse et d'envie.
J'ai monté les marches du perron, et poussé notre porte grise qui n'a que le seul relief de sa clef. La porte entre en geignant, puis me livre passage, dans le corridor sombre, jadis pavé, et que les semelles ont, peu à peu, pétri de terre et changé en sentier. Je heurte du front la lampe accrochée au mur; elle est éteinte, sue l'essence et pue. On ne la voit jamais, cette lampe, on s'y cogne toujours.
A ce moment, moi qui me dépêchais tant, je ne sais pourquoi, de rentrer, je ralentis le pas. Arrivé, j'ai, comme tous les soirs, une sorte de petite et terne désillusion.
Je pénètre dans la pièce qui nous sert de cuisine et de salle d manger, et où ma tante est couchée. Cette chambre est plongée dans une obscurité presque complète.
— Bonsoir, Mame.
Un soupir, puis un sanglot s'élèvent du lit qui est entassé devant le pâle quadrillage céleste de la fenêtre.
Alors, je me souviens qu'il y a eu une scène, à l'aube, après le café an lait, entre ma vieille tante et moi. II en est ainsi deux on trois fois par semaine. Cette fois-ci, c'était à propos d'une vitre salie. Exaspéré ce matin par le jaillissement continu de ses plaintes, j'ai lancé un mot malsonnant, et je suis parti à mon travail en tapant la porte. Aussi, toute la journée, Maine a dû pleurer. Elle a nourri et remâché su rancœur et humé ses larmes, tout eu s'occupant du ménage. Puis, comme le jour tombait, elle s'est couchée et a éteint la lampe, dans le but d'entretenir et de manifester son chagrin.
Lorsque je sois entré, elle était en train d'éplucher des pommes de terre sans y voir ; il y a des pommes de terre éparpillées sur le carrelage, partout; on les heurte du pied et elles roulent sourdement parmi le bric-à-brac des ustensiles ut les décombres mous des vêlements qui traînent. Sitôt que je suis là, ma tante déborde de larmes bruyantes.
N'osant plus rien dire, je m'assois dans mon coin habituel.
Je discerne, par-dessus le lit, une forme pointue et entoilée se silhouetter sur les rideaux qui charbonnent légèrement la fenêtre; c'est comme si on soulevait le drap par en dessous avec un bâton, car ma tante Joséphine est la maigreur en personne.
Peu à peu, dans le silence, elle élève la vois et se met gémir.
— Tu n'as pas d'cœur, non, tu n'as pas d'cœur, non !... Ce mot affreux que tu m’as dit... Tu as dit : Tes gueulements ! » Ah! Les gens ne savent pas c'que tu m’fais endurer. Ah, méchant ! Ah, charretier !
Silencieux, j'écoute couler, sombrer, de sa figure dont la tache obscure s'étend sur l'oreiller sans couleur, ces paroles ruisselantes de lames, dans le noir de la chambre.
Je me lève, je me rassois, je hasarde :
— Allons, c'est fini, voyons...
Elle pousse un cri :
— Fini ! Ah ! jamais ça ne sera fini !
Avec le drap que le soir encrasse, elle se bâillonne, se masque la figure, et remue la tête de gauche et de droite, violemment, pour s'essuyer les yeux et faire signe que non.
— Jamais! Un mot comme celui que t'as dit casse le coeur à jamais. Mais il faut bien que je me lève pour te faire à manger. Il faut que tu manges. Je t'ai élevé quand tu étais p'tit (sa voix chavire); j'ai tout sacrifié poux toi, et tu es avec moi comme si j'étais une aventurière.
J'entends le bruit de ses pieds secs qui se posent successivement sur le carreau, comme deux boites. Elle cherche ses affaires disséminées sur le lit et glissées par terre; elle avale un sanglot. Elle est debout, informe dans l'ombre. Mais je vois par moments se découper sa minceur extraordinaire. Elle enfile une camisole, un caraco, et j'ai l'apparition spectrale des linges et des tissus qui se déploient autour des hampes de ses bras, par-dessus l'armature de ses épaules.
Elle soliloque, tout en se vêtant, et peu à peu, toute mon histoire, tout mon passé sort de ce que dit la pauvre femme, la seule proche parente que j'ai sur la terre, qui est comme ma mère et comme ma servante.
Elle frotte une allumette. La lampe sort du noir et zigzague dans la chambre, comme une fée portative. Ma tante est enveloppée dans la lueur vive; elle a des yeux à fleur de tète, de grosses paupières spongieuses, une grande bouche qui remue et rumine la douleur. Des larmes fraîches augmentent le volume de ses yeux et les font scintiller, et vernissent le pointes de ses joues. Elle se met à aller et venir, sans cesser de broyer du noir. Ses rides font des moulures épaisses sur sa figure, et la peau est, autour du menton et au cou, si plissée qu'on dirait des intestins —, et tout cela a l'air un peu saignant dans la lumière crue.
Maintenant que la lampe est allumée, quelques coins du sombre capharnaüm où nous sommes terrés apparaissent la toile à matelas tendue, par deux clous, devant le bas de la fenêtre, à cause des courants d'air ; le marbre de la commode garni d'une laine de poussière, et la serrure, bouchée par un tampon de papier qui dépasse.
La lampe file, et ne sachant où la placer dans l'encombrement, Mame la dépose par terre et s'accroupit devant pour régler la mèche. Il s'élève du tripotage de la vieille femme, intensément jaspée de vermeil et de nuit, un jet de fumée noire qui retombe en parachute. Mam soupire. Elle ne peut pas s'empêcher de parler toujours.
— Toi, mon petit, dit-elle, toi qui es si distingué quand tu veux, et qui gagnes cent quatre-vingts francs par mois... Tu es distingué, mais tu manques par trop de savoir-vivre. C'est ça surtout qu'on te reproche. Ainsi, tu as craché sur le carreau, j'en suis sûre; j'en donnerais ma tête à couper. Et tu vas sur tes vingt-quatre ans ! Et pour te venger parce que j'avais découvert que tu as craché, tu m'as crié que j'avais une gueule, car c'est ça, en sonne, que tu m'as dit. Ah! voyou que tu es ! Ces messieurs de l'usine sont bien gentils pour toi. Ton pauvre père était leur meilleur ouvrier. Tu es plus distingué que ton pauvre père, plus Anglais, et tu as mieux aimé entrer dans le commerce que de continuer à apprendre le latin, et tout l'monde a trouvé ça si bien, mais pour le travail, tu ne le vaux pas, ah là là ! Avoue que tu avais craché sur la vitre...
« Parce que ta pauvre mère, ajoute le spectre de Mame, qui traverse la pièce en tenant une cuiller de bois, il faut bien le dire, elle avait le goût de la toilette. Ce n'est pas un mal, non, mais surtout pour celle qui a de quoi. Elle a toujours été un enfant. Faut dira qu'elle avait vingt-six ans quand on l'a portée en terre. Ah! elle aimait les chapeaux ! Mais elle avait de jolis côtés, quoique ça, quand elle m’a dit : « Venez avec nous, Joséphine ! » Alors, je t'ai élevé, moi, en tout sacrifiant... »
Marne s'arrête de parler et d'agir, en proie à l'émotion du passé. Elle suffoque et remue la tète et s'essuie la face avec sa manche.
Je risque doucement :
— Mais je le sais bien…
Un soupir me répond. Elle allume le feu. La braise produit un bourrelet de fumée qui grossit, roule sur le fourneau, en descend et charge le sol de ses mousselines. Mame manipule le feu, les pieds dans la couche nuageuse, et ses vagues cheveux blancs, qui sortent de son bonnet noir, semblent aussi de la fumée.
Puis elle cherche son mouchoir, tape sur ses poches avec ces doigts que la braise a veloutés de noir. Maintenant, elle remue des casseroles, le dos tourné.
— M. Caillou, dit-elle, son père, le vieux Dominique, était venu du Cher s'installer ici en 66 ou 67. C'est un homme de bon conseil puisqu'il est conseiller municipal. (Il faudra qu'on lui dise gentiment d'ôter ses baquets de d'vant la porte.) M. Bonéas est très riche et parle si bien, malgré son cou malade. C'est d'te faire bien voir de tous ces messieurs. Tu es distingué, et on te donne déjà cent quatre-vingts francs par mois; et c'est ennuyeux que tu n'aies pas une marque pour montrer, quand tu entres et sors de la fabrique, que tu es aux écritures, pas ouvrier.
— Ça se voit bien...
— J'aimerais mieux une marque.
Pleine de souffles humides, elle renifle d'une façon plus intense, plus pressante, cherche çà et là un mouchoir. Elle rôde avec la lampe. A mes yeux qui la suivent, la chambre se réveille de mieux en mieux. Mon regard retrouve, à tatons, le sol carrelé, la réunion des chaises adossées côte à côte au mur; la fenêtre dont la pâleur stagne au fond, par-dessus le lit renflé et bas, semblable à un tas de terre et de plâtre; les hardes éparses sur le sol comme des taupiniéres; sur des bords saillants de tables et de planches, des pots, des bouteilles, des bouillottes, des étoffes qui pendent; et cette serrure avec son coton dans l'oreille.
— J'aime tant l'ordre, dit Maine en se faufilant parmi cette accumulation de choses couvertes d'une couche duvetée comme des coins de tableaux au pastel.
Ainsi que d’habitude, j'allonge mes jambes, je pose mes pieds sur l'escabeau qu'un long usage cire et embellit comme s'il était neuf. Ma figure va et vient vers le fantôme maigre de ma tante, et je me berce de son inépuisable murmure.
Mais voilà que, tout d'un coup, elle s'est rapprochée de moi. Elle a son caraco à raies grises et blanches, qui pend sur ses épaules aiguës; elle met ses bras autour de mon cou et me dit en tremblant :
— Tu peux arriver haut, toi, avec les dons que t'as! Tu iras peut-être un jour dire partout aux hommes la vérité des choses. Ça s'est vu. Il y a eu des gens qui ont eu raison par-dessus tout le inonde. Pourquoi n'en serais-tu pas un, toi, mon petit, un de ces grands crieurs !...
Et la talc doucement hochante et encore encrée de pleurs, elle regarde au loin, et me voit criant et écouté dans les rues!
*
* *
Puis, à peine cette étrange évocation est-elle passée au sein de notre cuisine, que Manne ajoute, ses yeux dans mes veux :
— Mon petit, gaude-toi de regarder plus haut que toi. Tu es déjà un peu un homme d'intérieur. Tu as déjà des habitudes sérieuses et âgées. C'est bien. N'essaye jamais de n'être pas pareil aux autres.
— Il n'y a pas de danger, voyons, Mante.
Non, il n'y a pas de danger. Je voudrais rester comme je suis. Quelque chose me retient au décor de mon enfance et de ma jeunesse, et j'aimerais qu'il soit éternel. Sans doute, j'espère beaucoup de la vie : j'espère, j'espère comme tout le monde: je ne sais même pas tout ce que j'espère; mais je ne voudrais pas de trop grands changements. Au fond de moi, je voudrais que rien ne modifie la place du fourneau, de la fontaine, de l'armoire marron, ni la forme de mon repos du soir, qui revient fidèlement.
*
* *
Ma tante, le feu allumé, fait réchauffer le ragoût en le remuant avec la cuiller de bois. Il jaillit parfois du fourneau une flamme triste qui l'éclaire, semble-t-il, par lambeaux.
Je me lève pour contempler le plat. Le roux ronronne; on y voit des morceaux pâles de pommes de terre, et il est pointillé de vagues mucosités d'oignons. Mame le verse dans une grosse assiette blanche.
— C'est pour toi, dit-elle. Moi, qu'est-ce qu’il me faut?
On s'installe de chaque côté du la petite table noiraude. Mame se fouille. Puis sa main maigre, bossuée et sombre, se déracine de sa poche; elle en extrait un morceau de fromage, le gratte avec un couteau qu'elle empoigne par la lame, et elle l'engloutit lentement. Dans le rayonnement de la lampe qui se tient a côté de nous, je vois que sa figure n'est pas séchée; une goutte d'eau s'est attardée sur sa joue que tuméfie chaque bouchée, et brille. Sa grande bouche va dans tous les sens et avale parfois des restes de pleurs.
Nous sommes là, devant nos assiettes, et le sel qui est posé sur un bout de papier, et ma part de confitures mise dans un moutardier; nous sommes là, étroitement proches, nos fronts et nos mains réunis par l'éclairement, et pour le reste, habillés pauvrement par l'ombre immense. Assis sur ce fauteuil fatigué, les mains sur cette table en déséquilibre qui, si on appuie d'un côté, se met tout d'un coup à boiter, je mu sens implanté profondément où je suis, dans cette vieille chambre désordonnée comme un jardin, usée, que l'obscurité amollit, où la poussière vous effleure doucement.
Après qu'on a mangé, les propos se raréfient. Puis. Mante recommence à marmonner, et, une fois de plus, elle s'attendrit sous la flamme rauque du pétrole, et une fois de plus, dans son compliqué masque japonais couronné d'ouate, ses yeux s'embuent et une vague clarté en coule.
Les larmes de la vieille fée sensible clapotent sur sa lèvre volumineuse comme une espèce de coeur. Elle se penche vers moi, et son rapprochement est si profond que je crois qu'elle me touche.
Je n'ai qu'elle au monde qui m’aime vraiment. Malgré son caractère et ses gémissements, je sais bien qu'elle a toujours raison.
*
* *
Je bâille, tandis qu'elle ôte les assiettes sales et va les cacher dans un coin ténébreux. Elle emplit la bassine avec le broc, puis la traîne sur le fourneau pour la vaisselle.
Antonia m’a donné rendez-vous près du kiosque, à huit heures. Il est huit heures dix. Je sors. Le couloir, la cour... Dans la nuit, toutes les choses familières m’enveloppent eu se cachant. Un diffus éclairement plane encore au ciel. L'échoppe prismatique de Crillon brille comme une escarboucle au sein de la nuit, derrière la débandade énorme des baquets. J'y aperçois Crillon — il ne s'arrête jamais — limer un objet, puis examiner son travail tout près de la chandelle qui palpite comme un papillon englué, et il tend la main vers un pot du colle fumant sur un réchaud. Ou entrevoit sa face captivée et insouciante d'artisan du bon vieux temps, les plaques noires de ses joues mal rasées, et, dépassant du bonnet, une visière de cheveux raides. Il tousse et les vitres vibrent.
Dans la rue, ombre, silence. A la longue, des formes s'y hasardent, des gens sortent ou rentrent, quelques murmures résonnent. Des lueurs montent et descendent dans les étages. A deux pas, au tournant, M. Joseph Bonéas disparaît, tout d'une pièce; j'ai reconnu le foulard blanc, épais, recouvrant les furoncles qui lui cimentent le cou. Comme tout à l'heure, juste au moment où je passe, la porte du coiffeur s'ouvre. Sa voix suave dit : « Tout est là, en affaires. — Quand même! répond un homme qui s'en va, et dont on ne voit, dans le four de la rue, que la petitesse. Ce doit être cependant un gros personnage : M. Pocard s'occupe toujours d'affaires et a de vastes projets. Un peu plus loin, je devine, au fond de son trou bouché par une fenêtre grillée, la présence du père Eudo, l'oiseau de malheur, l'étrange vieillard qui tousse, et a un oeil malade, et geint toujours. Même chez lui, il doit porter sa lugubre pèlerine et l'abat-jour de son capuchon. On le traite d'espion, non sans raisons.
Le kiosque. Il attend tout seul, dans l'ombre, avec sa pointe. Antonia n'est pas arrivée : elle m'aurait attendu. J'ai un mouvement d'impatience, puis de soulagement. Ben débarras.
Sans doute, Antonia est encore tentante lorsqu'elle est là. Elle a de la fièvre qui lui mordure les yeux, et sa maigreur vous brûle. Mais je ne m'accorde guère avec cette Italienne. Elle est surtout préoccupée de ses affaires personnelles, dont je ne me soucie pas. Mieux vaut cent fois la grosse Victorine, qui est toujours prête à se laisser faire, ou Mme Lacaille, rêveuse et vicieuse, quoique j'en sois également rassasié. En vérité, je me lance sans réfléchir dans un tas d'histoires d’amour, que je trouve ensuite vulgaires. Mais je ne peux jamais résister à la tentation féerique de la première fois.
Je n'attendrai pas. Je m'en vais. Je côtoie la forge de cet ignoble Brisbille. C'est la dernière maison de la chaîne de collines plates qu'est la rue. En pleine obscurité, le vitrage de l'atelier présente une plaque flamboyante, orangé vif, sous le réseau noir des barreaux des vitres. Au milieu de cette feuille de lumière quadrillée, on voit est dessiner, par transparence, tantôt très noire et très précise, tantôt plus vaste et plus floue, la silhouette désaxée du forgeron. Le spectre, à travers l'illumination, se démène avec une frénésie maladroite et tâtonne terriblement sur l'enclume. Il chancelle et semble plonger de droite et de gauche, comme le passager d'une barque d'enfer. Plus il est ivre, plus il s'acharne contre le fer et le feu.
Je retourne à la maison. Au montent où je vais entrer, une voix m'appelle timidement :
— Simon…
C’est Antonia. Tant pis peur elle, je presse le pas, pour, suivi par ce faible souffle.
Je monte dans ma chambre. Elle est nue et toujours froide, il me faut toujours quelques instants de frisson pour la ressusciter. En fermant les volets, je revois la rue : le noir oblique et massif des toits peuplés de cheminées qui se découpent sur le noir clair de l'espace, quelques fenêtres qui veillent, laiteuses, et au bout d'un ténébreux décor dentelé, l'apparition sanglante et trébuchante du forgeron fou. Je discerne, plus loin, la croix du clocher qui est dans le creux, et très haut, largement illuminé sur la colline, le château, riche couronné de pierreries. L'oeil se perd en tous sens dans les ruines noires où se cache la multitude des hommes et des femmes, tous si inconnus et si pareils à moi.