PACIFISME
ET RÉVOLUTION
Actes du Colloque
Organisé par
Les Amis d’Henri Barbusse
a Villejuif (94) du 5 au 7 novembre 1993
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TABLE
Seuls quelques textes sont présentés sur le site:
Une
Europe en quête d'elle-même: hier ou aujourd'hui ? par André PICCIOLA
OUVERTURE
DU COLLOQUE
par
Madame le Professeur Madeleine REBERIOUX
I - ITINERAIRES INDIVIDUELS
Serge DURET La
révolution pacifique d'Agénor Clérambault
Jean
ALBERTINI Rolland en 1919
Claude WILLARD L'humanisme,
voie royale vers pacifisme et révolution
Mourad JEMAA René
Arcos: un engagement pacifiste individuel
Tivadar GORILOVICS Jean-Richard
Bloch et la révolution au conditionnel
Philippe
BAUDORRE Barbusse en 1919, de Wilson à Lénine
Nicole RACINE "La
Révolution de 19" d'André Chamson
Evgueny KOUCHKINE Malraux et le pacifisme d'après-guerre
II - EBRANLEMENTS COLLECTIFS
Giovanni CARPINELLI Le wilsonisme en Italie
Natalia NAOUMOVA La
révolution et le pacifisme
Karl HOLL La révolution de Novembre 1918 en Allemagne et les
pacifistes
Marc
REINHART La
bataille
pour l'entrée de la
Confédération Helvétique à la S.D.N.
Anne CHOMETTE "Clarté":
à la recherche d'un équilibre difficile
André PICCIOLA Henri Barbusse et le mouvement ouvrier
d'après
les services de renseignements civils et militaires
III - MOYENS ET MEDIATIONS
Régis ANTOINE Du pacifisme jusqu'à Raymond Lefèbvre
Annie BURGER-ROUSSENNAC Le
socle d'un engagement communiste
Jorge
H. TAFUR-GARCIA L'imaginaire politique latino-américain
au lendemain de 1919
En guise de conclusion: Vers d'autres rencontres
par
André PICCIOLA
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UNE EUROPE EN
QUÊTE D’ELLE-MÊME :
HIER OU AUJOURD’HUI ?
par André PICCIOLA
Membre de la Présidence des Amis d'Henri Barbusse
L'Association des Amis d'Henri Barbusse, en collaboration avec
l'Association Républicaine des Anciens Combattants, fut à l'origine du colloque
universitaire qui eut lieu à Villejuif du
5 au 7 Novembre 1993, sur le thème : L'Europe en 1919 :
Pacifisme et Révolution.
C'était, depuis 1973, le troisième colloque de ce type, sur Henri
Barbusse, ou autour de Barbusse et son temps, destiné à mettre en lumière la
personnalité de l'auteur du Feu, autant que ses préoccupations
esthétiques et morales. Beaucoup plus que les précédents, toutefois, ce troisième
colloque était inspiré par le souci d'inscrire la démarche de Barbusse dans le
contexte intellectuel d'une Europe qui apparaît, au lendemain de la première
guerre mondiale, comme un champ de décombres d'où surgissent pourtant, avec
cette obstination que met la vie à reverdir sur des terres calcinées, les
interrogations, les espoirs, - et les utopies.
Ce colloque sur l'Europe partait d'un constat. Avec l'effondrement de
l'empire russe et des empires centraux, ce n'était pas seulement une géographie
politique qui se brisait; c'était toute un croyance optimiste, héritée du
XIXème siècle, sur l'avenir de l'humanité, sur l'idée de progrès, qui se voyait
brutalement remise en cause. En ce sens la première guerre mondiale a bien
constitué un rupture profonde, par laquelle la conscience européenne est restée
marquée, et sans doute traumatisée, durant des décennies, en même temps qu'elle
pressentait que de nouveaux regards cherchaient à comprendre l'ampleur de la
mutation qui venait de se produire.
La réflexion et les recherches élaborées pour rendre intelligibles les
événements qui, de 1917 à 1919, achevèrent toute une période de l'histoire,
firent apparaître un espace presque illimité d'hypothèses, de théories et de
professions de foi. De nombreux intellectuels se voulurent médiateurs de la
volonté pacifiste des peuples, de leurs désirs de changements en profondeur, de
leur foi en une grande révolution sociale - prolongement, épanouissement de
celle de Quatre-Vingt-Neuf - qui bannirait à jamais les menaces d'une nouvelle
guerre. D'autres furent sensibles au réveil fiévreux des vieux nationalismes
longtemps comprimés. D'autres encore se laissèrent séduire par une
contre-révolution qui préfigurait le fascisme. Tous ont tenté, dans le désordre
et la désolation qui se présentaient après le déchaînement de la tempête,
d'être témoins de leur temps, de proposer leur réponse, ou d'apporter leur
solution, avec cette part de lucidité qu'ils devaient à leur culture, et à leur
sensibilité propre.
Le colloque de Villejuif est-il parvenu à éclairer ces attitudes dans
leur diversité et parfois leurs contradictions? Éclairer entièrement, non. Et
c'est heureux: les discussions qui suivaient les communications, riches,
passionnées souvent, empreintes toujours d'une extrême attention à la parole de
l'autre, ont finalement permis de conclure qu'il restait devant nous, sur
toutes les questions posées, un inexploré d'un singulier foisonnement. Mais
cette rencontre en permettait le survol et la reconnaissance: c'était déjà
beaucoup.
Les communications que l'on va lire livrent comme une première
impression de l'importance cruciale des débats où se sont jetés les
intellectuels de l'après-guerre. Non sans tâtonnements ni retours sur
eux-mêmes.
Il nous a été donné de suivre les cheminements des prises de conscience
individuelles: douloureux parfois, accidentés souvent, et qui s'efforçaient à
plus de lumière pour connaître plus d'efficacité. Devant nous sont passées les
figures de René Arcos, d'Henri Barbusse, de Jean-Richard Bloch, d'André
Chamson, d'André Malraux, de Romain Rolland, de Marcel Willard: prestigieuse
cohorte dont l'action confère à l'époque une grandeur pathétique que ne
diminuent ni les aveuglements ni les ornières où cette époque s'est embourbée.
L'Europe de 1919 fut aussi le lieu des affrontements idéologiques issus
de la conflagration.
Face aux égoïsmes, aux attitudes conservatrices figées dans la courte
vue des intérêts étroitement nationaux, le wilsonisme apparaît d'abord comme la
grande espérance d'une humanité délivrée des rancœurs et des haines. La haute
figure du président américain incarne, pour un temps, l'aspiration à la
justice, au droit des nations et des peuples, le refus que l'éthique s'efface
devant le "réalisme politique". Et puis le rêve passe...
Il reste l'action pacifiste, ou si l'on préfère, un pacifisme épars, qui
se cherche et hésite sur le choix des moyens.
Il reste surtout, en rupture radicale aux événements qui viennent de
broyer les peuples d'Europe, la révolution prolétarienne dont le souffle
orageux gronde, depuis l'Europe jusqu'en Amérique latine.
Ce colloque sur l'Europe offrit enfin l'occasion de s'interroger sur les
rapports entre le message dont l'œuvre écrite était porteuse, et l'écriture
spécifique que ce message requérait pour atteindre à son expression la plus
pleine. C'est assez dire si son ambition était vaste; et c'est aussi ce qui
justifie le sentiment de bien des participants que cette rencontre en appelait
d'autres.
Ces trois jours sur l'Europe telle que la guerre la laissait, nous
avions souhaité leur donner une dimension qui fût internationale et
interdisciplinaire. Chercheurs venus de Russie, de Hongrie, d'Allemagne, de
Suisse, d'Italie, du Pérou, et chercheurs travaillant en France, spécialistes
de la littérature du XXème siècle et historiens contemporains, ont ainsi pu
confronter durant trois jours leurs points de vue. C'est à eux qu'iront d'abord
nos remerciements. Cette rencontre fut la leur, la réussite leur en revient.
Mais ce colloque de Villejuif n'aurait pu se tenir sans le dévouement,
dans une simplicité et une remarquable bonne humeur, de nos amis de l'A.R.A.C.
qui en ont assuré toute la partie matérielle, immense et multiforme. Pour
certains d'entre eux, c'était une première. A tous nous rendons grâce.
Enfin nous ne saurions oublier l'accueil chaleureux et efficace réservé
par la municipalité de Villejuif et le Conseil Général du Val-de-Marne à nos
travaux. Ces quelques lignes sont loin d'épuiser la dette de reconnaissance
contractée à leur égard.
L'histoire, la remarque n'est pas neuve, reste une matière vivante.
C'est à partir des préoccupations du présent, et à partir de nos acquis, que
nous interrogeons le passé: interrogations incessamment renouvelées par
conséquent, à chaque regard, et chargées d'exigences. Le choix du thème d'un
colloque n'est jamais innocent. La plongée dans un passé si proche, que la
rencontre de Villejuif a permise, son intérêt était certes d'offrir, sur les
divers aspects de la période étudiée, des mises au point pertinentes. Notre vœu
est que son actualité puisse également atteindre celles et ceux qui prendront
connaissance de ces Actes.
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par Madeleine REBÉRIOUX
Professeur émérite des Universités
C'est pour moi un grand plaisir d'être parmi vous. C'est aussi avec un
grand intérêt que je prends part à ce colloque qui a comme objectif d'évoquer
l'Europe en 1919. Vous le savez, nous ne possédons pas de portrait de groupe de
l'Europe à l'heure de la fin de la guerre, au moment où s'achève la tragédie,
où naissent des espérances, et où, en fait, commence une autre époque.
Au reste qu'est-ce que l'Europe à la fin de la Première guerre mondiale
? il n'est pas facile de la définir. En 1919, des hommes, des peuples entiers
errent à travers un continent, et on ne peut même pas dire qu'ils se cherchent
vraiment. L'errance des peuples d'aujourd'hui, issus de l'ex-Yougoslavie,
soumis par les politiciens à la purification ethnique, voilà ce qui, à ce
moment-là, apparaît déjà pour la première fois depuis l'avancée des Turcs
jusque sous les murs de Vienne: la fin de la première guerre mondiale a vu les
premiers grands déplacements de peuples sur le continent européen. C'est aussi
le moment où l'Autriche-Hongrie s'est effondrée, où l'empire des Tzars s'est
effondré, et où la disparition des cadres politiques qui avaient constitué
l'armature de la vieille Europe rend tout possible, y compris le pire.
Pas seulement le pire, mais y compris le pire: d'où l'intérêt d'un
colloque où sont présents des Russes, des Hongrois, des Italiens, des
Allemands, des Suisses, et des Français bien sûr. Mais aussi, pas de Tchèques,
pas de Polonais, pas de Serbes, pas de Slovènes, pas de Croates, pas
d'Albanais. On ne peut pas avoir toute l'Europe représentée, mais vous avez été
capables de réunir des représentants d'un très grand nombre de pays de cette
Europe de la fin du 20ème siècle.
Et c'est vrai que l'on ne peut pas tout avoir, même quand on se réclame
d'Henri Barbusse, de Romain Rolland et de Paul Vaillant-Couturier. Quelle
époque, cette année 1919 ! Les hommes viennent de cesser de s'entre‑tuer;
il y a partout non seulement des errants, mais des réfugiés, même en France. En
regardant hier soir les textes que j'avais chez moi sur cette époque, je suis tombée
sur un passage de Raymond Lefèbvre dans "L'éponge de vinaigre" où
l'auteur évoque des réfugiés qu'il rencontre, «des gens froids et fiers, un peu
rebutés par une certaine hostilité de la population contre eux». C'est toujours
ainsi qu'ils se présentent, les réfugiés, souvent fiers, froids de détresse, -
c'est l'hiver - et il est "normal" rencontrent une certaine hostilité
de la population. Tout réfugié est mal accueilli.
Il y a aussi, en ce début d'année 1919, une espérance intense dans
l'alliance entre Wilson et Benoît XV. Wilson, il faut bien s'en persuader, est
perçu à ce moment-là comme le défenseur de ce que Vaillant-Couturier et Raymond
Lefèbvre appellent à l'époque la douceur chrétienne. Wilson, c'est l'homme en
qui sont mises les espérances. D'autres espérances viendront après, mais c'est
la parole de Wilson qui, au début de 1919, polarise sur elle l'essentiel des
espérances. La lutte française pour la Société Universelle des Nations, dont
les bases ont été jetées en décembre 1918 par le vieux Victor-Lucien Meunier,
par Henri Barbusse, par Victor Basch, témoigne de cela. Barbusse considère
alors Wilson comme une des plus hautes figures de l'époque, comme l'apôtre de
la paix des peuples. Je crois que si l'on veut comprendre l'année 1919 et la manière
dont évoluent les consciences, il faut partir de là: de l'admiration pour
Wilson.
L'autre messager des temps nouveaux - c'est toujours ce que dit
Barbusse... - ce n'est pas Lénine, c'est Sa Sainteté Benoît XV ! En janvier
1919, c'est ainsi. Benoît XV et Wilson ! C'est ainsi que s'ouvre l'année 1919,
et c'est assez intéressant. Les wilsoniens si nombreux, parmi lesquels vont se
recruter l'ensemble des courants politiques qui, en France en tout cas,
représentent les forces de l'avenir, de l'immédiat avenir, vont être déçus. Le
projet de société des Nations, tel qu'il émerge dès le printemps, ne répond
pas, disent-ils, à l'idéalisme wilsonien. C'est le moment où Cachin écrit le 17
février, dans l'Humanité: «de l'échec du projet wilsonien, il faut rendre
responsables les peuples, et pas seulement Wilson lui-même. Les peuples doivent
se rendre compte de leurs propres responsabilités».
On est au tout début de l'année et déjà, pour un certain nombre, le
wilsonisme, et avec lui le projet de Société des Nations, est considéré comme
en crise. Un mois plus tard, fin mars, c'est l'élaboration du projet de la
Troisième Internationale, et les travaux qui ont été faits sur la naissance de
l'Internationale Communiste dans les 20 années qui viennent de s'écouler nous
ont appris que la constitution de la Troisième Internationale est très peu
perçue à travers l'Europe et pas beaucoup plus à travers le monde: le vrai
congrès fondateur sera le deuxième -comme toujours d'ailleurs dans les
Internationales: c'était la même chose pour la Deuxième en 1889 - le vrai
congrès de fondation c'est le congrès de 91. C'est ici la même chose, le vrai
congrès de fondation se passera plus tard. Et pourtant, fin mars, c'est la
naissance de la Troisième Internationale. A l'est de l'Europe, dans le centre
de l'Europe, c'est la montée du pouvoir des Bolcheviques, c'est la République
des Conseils en Hongrie. Ce qui signifie qu'au moins en Europe centrale et
orientale, même si la Troisième Internationale n'est pas encore perçue comme
une force vouée à un grand avenir, le projet bolchevique commence à intéresser.
En France, le projet bolchevique est en vérité encore très peu perçu. En
revanche, ce qui est perçu c'est la
montée du mouvement ouvrier et socialiste, qui s'exprime avec une grande
force le 1er mai 1919. Mon maître Ernest Labrousse, qui a aussi été le maître
de Claude Willard ici présent, avait coutume de dire que «qui n'a pas vu le 1er
mai 1919 à Paris, n'a rien vu» et que «la grande journée de sa vie politique
avait été le 1er mai 1919».
Nous sommes donc dans le mouvement ouvrier, et nous sommes aussi, y
compris en France, dans l'esquisse d'une vision internationale de ce qui se
prépare. L'ARAC propose en juin 1919 la création d'une Internationale des
anciens combattants. Les intellectuels rescapés de la guerre ne supportent plus
les fausses valeurs de la civilisation européenne bourgeoise, valeurs qui se
sont à leurs yeux effondrées pendant la guerre au fil du massacre, et l'heure
des espérances, non seulement européennes mais internationales, va sonner pour
eux aussi. Cette heure là est celle de la naissance de cette nouvelle revue
"Clarté", dont le projet est élaboré pendant toute l'année 1919, et
qui est finalement créée en novembre 1919. C'est une revue d'intellectuels, née
dans un milieu dont les intellectuels sont friands, porteuse d'espérances et
d'avenir. Une revue à travers laquelle vont s'exprimer - nous sommes donc à la
fin de l'année -, la vague d'internationalisme, en train de se développer chez
les intellectuels comme dans le mouvement ouvrier; le pacifisme, l'horreur de
cette guerre et la volonté que rien de pareil ne puisse jamais réapparaître; et
enfin l'attente de la justice, c'est-à-dire de la justice sociale: tels sont
les trois mots d'ordre de Clarté quand la revue vient au monde en novembre
1919.
Derrière cette revue, il n'y a pas seulement un ou deux individus -
Barbusse et d'autres -, il y a un mouvement, avec quelques centaines
d'adhérents dès l'automne 1919, et un mouvement capable de rassembler des milliers
d'individus. Ainsi en est-il le 23 octobre 1919 à Paris, où sous la présidence
de Duhamel, "Clarté" tient le grand meeting pour la révolution russe,
attaquée par la France. Culture et
politique, c'est la nouvelle alliance; et à partir d'une telle alliance à la
fin de l'année 1919, les intellectuels sont nombreux à croire que "tout
est possible". Ce mot d'ordre sera postérieur de plus de 15 ans, mais
nombreux sont ceux qui pensent que tout est possible dès lors que la nouvelle
arche d'alliance, celle qui rapproche le monde ouvrier et la société des
intellectuels, est en train de s'élaborer.
A travers les travaux qui vont nous être présentés, nous aurons
l'occasion de comprendre à la fois ce qu'a été l'apport du mouvement ouvrier
français, ce qu'a été l'apport des intellectuels français à cette alliance, et
enfin ce qu'a été l'apport des intellectuels d'autres pays - les pays dont vous
êtes venus nombreux nous parler ici.
Je conclurai simplement sur une question qui m'est inspirée par le livre
de Christophe Prochasson, par son très beau livre sur les intellectuels et le
socialisme depuis la fin de l'affaire Dreyfus jusqu'à la Seconde guerre
mondiale; livre issu d'une thèse, que j'avais eu la joie de diriger. Ce que
Christophe Prochasson a montré dans ce travail, c'est que l'on ne peut pas
séparer 1919 de 1920, c'est-à-dire qu'il y a vraiment deux années dans
l'histoire de l'Europe qui sont, je dirai, les années heureuses, non pas
seulement parce que l'on sort du massacre, mais parce qu'il y a un espoir de
jeunesse du monde; un espoir de brève durée, mais un espoir particulièrement
fort et vivace dans les milieux intellectuels. Alors que politiquement, rien
n'est encore figé, tout parait encore possible. Donc un espoir de brève durée,
mais un espoir quand même. Les intellectuels français, venus de lieux
différents, et qui vont se retrouver après le congrès de Tours de 1920 avec des
options différentes, ont au moins vécu ces deux années dans cette espérance:
vous me direz s'il en est de même dans les pays d'où vous êtes venus nous
parler aujourd'hui.
Je n'avais pas la prétention de faire une véritable introduction,
mais seulement de rappeler une très
courte chronologie et d'introduire ainsi ce colloque qui porte sur l'année
1919.
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par Jean ALBERTINI
Cette intervention, sans s'interdire quelques coups de projecteur en
arrière (1917‑1919), ni en avant (1920 à 1922), sera essentiellement
consacrée à la pensée, à l'activité et à la création d'art de Romain Rolland en
1919. Année de transition d'un état de guerre sauvage à une "paix"
armée déjà occupée, dans toute l'Europe, à des opérations guerrières contre le
mouvement révolutionnaire, qui tiennent tantôt de la guerre civile (en
Allemagne ou en Hongrie), tantôt de l'intervention étrangère combinée avec la
guerre civile (Russie). Les dispositifs policiers et de surveillance restent
apparemment intacts en France (censure de la presse et du courrier, qui
disparaît souvent). L'appareil judiciaire est mis à contribution pour intimider
et réprimer le mouvement pacifiste et révolutionnaire. Mais les conditions de
la circulation des personnes, du moins, du côté de la Suisse, sont meilleures,
ce qui se traduit pour Rolland, par de nombreuses visites d'Anglo‑Saxons,
d'Allemands, de Russes, d'Asiatiques, qui, scrupuleusement consignées et
relatées par lui dans son Journal, lui permettent, et nous permettent,
après lui, d'avoir un tableau fidèle et "sur le vif" des
problèmes du moment, de l'état des consciences les plus avancées de l'Europe,
de l'Amérique, voire de l'Asie moyenne ou extrême, dans les domaines qui nous
intéressent ici et aujourd'hui.
Concrètement, Rolland, qui vit alors à Villeneuve, à l'extrémité
orientale du Léman, dans un grand hôtel à moitié vide, l'hôtel Byron, y
demeure, exception faite de quelques voyages à Genève ou à Berne, le plus
souvent liés précisément aux problèmes de l'heure, jusqu'au début de mai 1919,
moment où il doit brusquement (non sans inquiétudes pour sa liberté
personnelle, car on a cherché à le compromettre dans des procès intentés contre
des pacifistes en France, et pour la possibilité de regagner la Suisse ensuite)
partir pour Paris, ayant reçu le 2 mai un télégramme parti le 30 avril de
Paris: sa mère, qui était restée avec lui jusqu'à la fin de janvier 1919,
venait d'être victime d'une attaque qui la laissait hémiplégique et aphasique,
dans un état très grave. Elle devait, du reste, décéder le 19 mai. Il demeure à
Paris jusqu'à la mi‑juillet, et revient ensuite à Villeneuve, espérant
retourner à Paris fin octobre, mais cloué à la clinique de Territet (au‑dessus
de Lausanne) par une grave bronchite, jusqu'à fin novembre, il ne peut regagner
la capitale française qu'alors pour y demeurer jusqu'au printemps 1920: il doit
y achever notamment Clérambault, histoire d'une conscience libre pendant la
guerre.
Nous disposons, comme textes publiés de cette période, de la fin
de son Journal des Années de guerre (1), jusqu'au 23 juin 1919, jour de
la signature du Traité de Versailles, des textes rendus publics pendant toute
cette année 1919 et recueillis dans Les Précurseurs (publiés ensuite en
un seul volume, en 1931, avec le recueil d'Au‑dessus de la Mêlée,
sous le titre L'Esprit libre), d'une partie de sa correspondance
d'alors, publiée dans Les Cahiers Romain Rolland, et de ses
correspondances inédites, recueillies dans le Fonds Romain Rolland, à la
Bibliothèque Nationale maintenant. Nous disposons également du bilan qu'il
dresse de cette période au début du Panorama qui ouvre Quinze ans de
combat, daté du 1er novembre 1934 (à propos de ce texte, il faut se
demander si la problématique, en partie différente, qui est alors la sienne, en
1934, quinze ans après 1919, n'influence pas un peu le tableau qu'il en dresse
à ce moment: essentiellement, on sent chez lui le besoin de défendre ses
positions d'alors, plus réservées à l'égard du mouvement révolutionnaire en
1919 qu'en 1934, mais je crois que le "Panorama" garde toute sa
valeur objective dans ce texte, la perspective générale et fondamentale qui est
alors la sienne demeurant identique, comme je vais essayer de le montrer.
Enfin, le contrepoint de ces textes de pensée nous est donné dans ses oeuvres
de création alors rendues publiques: Liluli, une pièce de théâtre
publiée, avec des illustrations de Frans Masereel, à Genève, aux Editions du
Sablier, animées par René Arcos, en juin 1919, et en France, chez
Ollendorff, en janvier 1920, et Colas Breugnon, écrit en 1912‑1913,
mais mis en vente seulement en mars‑avril 1919, alors qu'on le sait, il
était imprimé au début de l'été 14, mais n'avait pas été diffusé à ce moment,
du fait des circonstances. Clérambault paraîtra au milieu de 1920.
Quelle analyse sommaire peut‑on faire de ce corpus important et
très divers, comme l'on voit? Je crois que, pour essayer d'oublier le moins de
faits et de pensées, on la pourrait présenter sous cinq rubriques principales:
1
- Dénonciation des méfaits de la contre‑révolution en Europe, et lutte
contre ses effets:
a) Il s'agit essentiellement de ses articles, écrits entre le 1er et le
3 février 1919, publiés les 16,17 et 18 du même mois, dans l'Humanité (2),
sous le titre "janvier sanglant à Berlin", où il relate en
détail, presqu'à chaud, et de manière irréfutable, à partir de renseignements
de première main, la répression de la révolution spartakiste et l'assassinat de
Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg: c'est le seul article de cette ampleur, de
cette qualité et de cette force de dénonciation, qui a paru, en France, sur ces
événements.
b) Mais il faut citer aussi l'appel l'appel "Pour nos frères de
Russie. Contre le blocus affameur, dans l'Humanité du 23 octobre
1919, qui commence en ces termes: "L'écrasement de la Révolution russe
par la coalition des bourgeoisies de l'Europe - alliées, germaniques et neutres
- est un forfait odieux. Mais il ne saurait étonner [...]", les
nombreuses protestations contre la famine en Allemagne et les efforts pour
organiser des secours aux affamés, les interventions, pour faire libérer le
pacifiste belge Jean Toussel, romancier prolétaire, après quatre mois de
cellule, auprès d'Emile Vandervelde, alors ministre de la justice belge,
intervenions couronnées de succès, finalement, le refus de renier Henri
Guilbeaux (3), malgré des pressions et des faux policiers, lorsqu'il est
condamné à mort par contumace, le 21 février 1919. Rappelons que cinq semaines
plus tard, le 29 mars, Villain, l'assassin de Jaurès le 31 Juillet 1914, est
acquitté, alors que "l'égratigneur" de Clémenceau est, lui, condamné
à mort, sans parler des inculpations, vers la fin de cette année 1919 de
Jacques Sadoul (4) et de Paul Meunier (5).
2
- Etude attentive, bienveillante et passionnée de l'oeuvre révolutionnaire en
Russie:
Il note, par exemple, sur plus de cinq pages imprimées, toutes les
informations, dans le détail, qui lui sont fournies par son ami tolstoyen Paul
Birukoff, qui rentre en Suisse après quatre mois (deux de voyage et deux de
séjour à Moscou pour accompagner un convoi d'internés russes en Suisse renvoyés
dans leurs foyers) (22 mars 1919). Mais on en aurait bien d'autres exemples, y
compris de plus personnels, lorsqu'il reçoit, en octobre 1918, déjà, la
nouvelle de son élection, le 25 juin 1918, comme membre ordinaire de l'Académie
des sciences sociales de Moscou, et qu'il accompagne cette information de ce
commentaire amusé, dans son Journal:
"Je ne vois pas très bien à quel titre je me trouve dans cette
compagnie: et j'ai mon petit sourire, en notant que l'un des premiers actes de
la Révolution sociale triomphante est de fonder une Académie... Et nunc et
semper in secula seculorum... .Amen (6)". (JAG, p.1622).
Autre exemple, parmi beaucoup: le 3l janvier 1919, il note dans son
Journal des extraits d'une lettre de Tokyo de son jeune ami japonais Seichi
Narusé, sur l'influence de la Révolution russe au Japon, via la Sibérie...
3
- Recherche des moyens de renouer les liens intellectuels et culturels entre
les pays ex‑ennemis, leurs jeunesses et avec les intellectuels russes:
a) Rolland sert d'intermédiaire entre les mouvements socialistes de
jeunesse d'Allemagne et de France, pour les remettre en contact (JAG, p.1774).
b) Mais surtout, il s'efforce de faire prendre position aux
intellectuels de tous les pays du monde - avec un souci particulier pour
l'Europe ‑ sur la question, à ses yeux capitale, de l'Indépendance de
l'Esprit par rapport au pouvoir et des Etats bourgeois, à ce moment. A cette
fin, il s'associe avec le médecin allemand Nicolaï [évadé au Danemark, dans les
derniers mois de la guerre, en aéroplane, après des mois de forteresse, et qui
a été accepté comme citoyen naturalisé de la RSFSR, à compter du 30 septembre
1918, par un décret signé Kameneff (JAG, p.1634)], dès le 1er novembre 1918.
Les démarches se succèdent auprès des intellectuels (c'est à dire de ceux qu'on
appellerait maintenant les grands intellectuels) (7) européens, de mars à
juillet 1919 surtout, mais ensuite encore, pour obtenir qu'ils souscrivent aux
idées simples, voire timides, aux yeux de Rolland, contenues dans cette
déclaration. Le temps manque pour l'analyser, mais voici le commentaire qu'en
donne Rolland lui‑même, dans le début du Panorama de Quinze ans
de combat (1935):
Il était clair pour moi que cette indépendance n'était point celle de
Pilate, qui se lave les mains du sang du juste, qu'il sait injustement
condamné. L'indépendance de l'esprit ne peut être légitimée que si, après
avoir, au‑dessus, au‑delà des passions du combat, pesé intègrement
la cause, elle apporte le poids de son jugement lucide au service de la justice
méconnue et violée. Je ne suis point l'astronome de La Fontaine: quand
j'entends les cris d'un qui se noie, je laisse ma lorgnette pour courir à
l'aide de l'homme en danger: et quand je vois ‑ (comme je vois) ‑ qu'on le noie, alors
je suis bien forcé, pour sauver la victime, de combattre l'assassin. Pendant
toutes ces années. j'ai couru de ma lorgnette au champ de combat, sans parvenir
à concilier l'apparente antinomie d'une pensée "au‑dessus de la
mêlée" avec la nécessité d'action dans la mêlée.
On ne peut qu'être frappé du petit nombre de signatures françaises, sous
le texte. Et pour cause: on voit, par exemple, fin mars 1919, l'Académie de
médecine de Paris radier tous ses membres étrangers de nationalités allemande
ou autrichienne. Rolland résume les réticences, en France et ailleurs, au lu
des réponses à ses sollicitations: 1°, crainte de signer une profession de foi franchement internationaliste,
2°, répugnance à condamner les errances des intellectuels pendant la
guerre. Cependant, pour lui, l'essentiel est précisément là: il pense que
l'affranchissement des préjugés et des haines nationalistes et chauvines est la
clé incontournable d'avancées sur les autres points, surtout de la part des
intellectuels. Mais il se rend compte que, même sur des positions aussi simples
et relativement anodines, il n'obtient pas grand chose, ni grand monde,
notamment dans son propre pays. Anatole France n'a pas même répondu. Barbusse
signe la déclaration, bien entendu. La première lettre que Rolland a reçue de
lui, le 25 février 1919, à Villeneuve, avant qu'il le sollicite, est signée, il
le note, "votre admirateur fervent et dévoué". Ils se verront
le 13 juin à Paris (JAG, p.1824). Et ceci nous amène à préciser rapidement la
position de Rolland par rapport au groupe Clarté en formation (8).
4)
Rolland et Clarté:
Si Rolland refuse d'adhérer à Clarté, c'est d'abord parce qu'il croit, à
tort ou à raison, que le crédit que lui ont valu, dans le monde entier, ses
prises de position, dès le début de la guerre et par la suite, risquerait
d'être en partie ruiné dans les esprits par une adhésion à un mouvement trop
structuré et de couleur révolutionnaire nettement marquée, au sens du
cautionnement de la révolution bolchevique et de ses aléas et péripéties.
Certes, sur le principe, il se sent solidaire de cette révolution. Mais non au
sens politique précis du terme, d'autant qu'il connaît mal la réalité
révolutionnaire et qu'il est loin d'approuver nombre des analyses et
comportements de cette révolution.
Il y a deux autres raisons importantes à ce refus:
1) Rolland ne veut pas "frayer" au sein d'un mouvement, avec
un certain nombre d'intellectuels ou écrivains dont le ralliement tardif à la
cause pacifiste et internationaliste lui paraît suspect;
2) La question des structures d'organisation du Mouvement lui pose un
problème grave: dès juin 1919, un échange de lettres entre Barbusse et lui
montre une divergence importante sur les structures futures du groupe, non
encore "lancé" publiquement. Rolland refuse d'admettre que Clarté
puisse être dirigé par un comité de X membres qui prendrait les décisions et ne
serait jamais "soumis à aucun contrôle" (selon les termes
mêmes de la lettre inédite de Barbusse du 17 juin 1919, confirmés par l'article
III des statuts, tels qu'ils figurent en annexe à La Lueur dans l'abîme)
(9). Cela heurte trop sa conception fondamentale de la démocratie, même si nous
comprenons bien le souci de Barbusse et de ses amis d'éviter noyautage et
dégénérescence au Mouvement qui se fonde. Cependant, si Rolland n'adhère pas à
Clarté, il ne fait rien pour en détourner ses amis ou ceux qu'il influence.
C'est même lui qui met en rapport Barbusse avec Paul Colin à Bruxelles, et
Stefan Zweig, à Vienne, pour la création de sections belge et autrichienne du
Mouvement.
Précision supplémentaire, donnée un peu plus tard, à un correspondant
allemand, dans une lettre du 15 août 1921 (10):
"...Bien qu'entièrement séparé de Clarté, je ne veux pas la
combattre: car c'est le seul groupe intellectuel français qui lutte avec
courage contre la guerre, contre le militarisme, contre les injustices et les
mensonges de la victoire. Et je ne puis comprendre que vous, Allemands, vous ne
lui rendiez pas justice. C'est là un là un mérite trop rare, parmi nos
écrivains, pour que je ne leur en sache pas gré, - quoi que je pense de leurs
idées sociales. Si vous connaissiez, comme moi, pour l'avoir vu à l'épreuve
depuis 1914, l'équilibrisme moral de certains groupes intellectuels français,
dont l'européanisme actuel vous fait illusion, vous apprécieriez
l'intransigeance morale de Clarté, même en rejetant ses idées. (J'en
parle avec d'autant plus d'impartialité que mon Clérambault a été traité
par eux sans ménagements, et qu'ils m'ont appelé "mystique sans
emploi")".
Il faudrait pouvoir encore développer sur la lucidité de Rolland à
l'égard de Wilson, mais je n'en ai pas le temps. Mieux vaut confirmer, dans une
dimension supplémentaire, plus riche et variée, les analyses précédentes par
quelques mots sur les oeuvres de fiction de sa plume qui sont alors données au
public.
5) Colas Breugnon et Liluli:
Ce sont deux oeuvres de la même veine, Colas dans un registre
plus détendu, et pour cause (écrit en 1912‑1913), et Liluli, farce
ultra‑grinçante vengeresse, presque désespérée, qui ne respecte aucun
tabou et s'en prend même au "Maître Dieu" des églises (catholique et
réformée), tel qu'on l'a galvaudé pendant la guerre, présenté comme "beau
vieillard, majestueux et rasta: grande barbe blanche, avec des touffes qui
furent blondes, qui sont vertes; l'accent un peu levantin; des gestes nobles
qui s'encanaillent dans les instants d'abandon, où la gravité des tirades se
parfume de relents faubouriens." (p.8). Ces deux livres, avec des
moyens différents, faisaient "la nique" aux puissants, et appelaient
le peuple à la lutte, quoi qu'il arrivât, sans illusions, mais sans
découragement, dans l'esprit de la devise de Guillaume d'Orange, que Rolland
avait faite sienne: "Je n'ai pas besoin d'espérer pour entreprendre, et
de réussir pour persévérer".
Si l'on reprend les têtes de rubrique de cette analyse, on se rend
compte qu'à l'exemple du courage et de la fermeté qu'il a montrés, au milieu de
pressions et d'épreuves inouïes, depuis le début de la guerre, Rolland
continue, dans cette année charnière, de déployer une activité, de défendre des
idées et positions qui accroissent encore l'immense prestige moral qu'il a
acquis dans le monde depuis Au‑dessus de la mêlée. Ce n'est qu'un
peu plus tard, à partir d'avril 1921, que l'attirance qu'il ressentira pour la
personnalité de Gandhi (grâce a Tagore et à Kalidas Nag) va orienter pour
plusieurs années sa réflexion et son action vers la non‑ résistance
active de masse comme mode de lutte à ses yeux le meilleur dans le combat
révolutionnaire et pacifiste. Ceci est déjà une autre histoire. La critique que
l'on peut sans doute adresser à sa position de 1919‑20, et c'est ce que
ne manqueront pas de faire ses amis communistes, dans sa controverse avec
Barbusse (11), est la suivante: celle de privilégier l'individu par rapport au
"mouvement des masses"; mais cette objection ouvre un débat qui est
loin d'être clos. D'autre part, comment ne pas voir qu'une masse qui n'est pas
formée d'individus de la plus forte trempe ne peut être fiable ni à brève, ni à
longue échéance? Rolland, qui a assumé le néant, pendant le cataclysme, a eu la
force de le maîtriser, de le dépasser, pour faire, à ce moment comme avant et
après, son devoir d'homme et d'intellectuel. Au sortir du chaos, alors que le
Minotaure aveugle (12) cherche à tâtons des voies nouvelles, il continue de
faire face, calmement et sans illusions, et de contribuer, parmi d'autres et à
sa manière, à rendre le monde un peu moins inhumain.
________________________________
NOTES:
(1) Désormais indiqué sous les initiales JAG dans la suite de ces pages.
Tous les volumes de Romain Rolland sont édités par Albin Michel, à l'exception
de Quinze ans de combat (Ed. Rieder, 1935).
(2) Dont nous apprenons dans le JAG, à la suite de la visite à
Villeneuve d'Amédée Dunois, son secrétaire général, que sa vente est passée de
9.000 à 20.000 exemplaires en deux mois, de décembre 1918 à début février 1919.
(3) Henri Guilbeaux: socialiste internationaliste et pacifiste français,
réformé, qui avait gagné Genève en 1915. Rolland lui avait procuré un travail à
l'Agence internationale des Prisonniers de guerre. Il publie à partir de
janvier 1916 une revue, Demain, interdite en France, Allemagne et
Italie, et devient l'ami de Lénine. Arrêté en Suisse, puis expulsé vers la
Russie, au début de 1919, il est condamné à mort à Paris.
(4) Jacques Sadoul (1881‑1956): officier français envoyé par
Albert Thomas, ministre de l'armement, en Russie en mission officielle. Gagné
au bolchevisme, il prend part à la guerre civile et accomplit des missions internationales
pour le compte des Soviets. Condamné à mort par contumace, lui‑aussi, le
2 novembre 1919, a Paris.
(5) Paul Meunier (1871‑1922): député radical‑socialiste de
l'Aude et avocat des soldats pacifistes devant les tribunaux militaires
français, il est inculpé début 1919 de haute trahison. Mais son dossier est
vide et l'on doit le libérer après 22 mois de détention sans procès. Il meurt
quelques semaines plus tard.
(6) "Et maintenant et toujours, dans les siècles des siècles...
Ainsi soit‑il".
(7) Voir, au sujet du sens de ce terme, les études du volume Intellectuel(s)
des années Trente entre le rêve et l'action, sous la direction de D.Bonnaud‑Lamotte
et J.‑L.Rispail, Editions du CNRS, Paris, 1989. Celle qui concerne
Rolland se trouve aux pages 89‑96.
(8) Une lettre de Barbusse à Romain Rolland de la mi‑juin 1919
indique que Clarté compte alors 300 adhérents.
(9) Livre d'Henri Barbusse publié alors aux Editions Clarté,
précisément.
(10) Citation d'une lettre de Romain Rolland à Ernst Robert Curtius,
publiée dans le Cahier Romain Rolland n°17, "Un beau visage à tous sens", p.182.
(11) Les textes de cette controverse ont été recueillis ensemble dans le
volume Textes politiques, sociaux et philosophiques choisis de Romain
Rolland, Cl. du peuple, Editions sociales, 1970. Ils se trouvent aux pages
182‑233.
(12) L'expression est de la plume même de Rolland, dans la Préface du Jeu de l'Amour et de la Mort. Elle correspond, de manière fort intéressante, à l'un des personnages principaux du rideau de scène peint par Picasso, en 1936, pour les représentations du 14 juillet, à l'Alhambra, à Paris, dans l'été du Front populaire.
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DE WILSON A LENINE
par Philippe
BAUDORRE
(Université de
Bordeaux)
Nous sommes en décembre 1917. Après un séjour à Houlgate et un bref
retour à Paris, Barbusse est venu se reposer à Théoule, dans une grande villa
isolée qui surplombe la Méditerranée, comme il le fera régulièrement jusqu'à sa
mort. Depuis un an, c'est à dire depuis l'attribution du Prix Goncourt pour son
roman Le Feu (qui vient d'atteindre 170.000 exemplaires), il jouit d'une
très grande popularité dont il peut mesurer chaque jour l'ampleur à la
volumineuse correspondance qui lui parvient de la France entière. Réformé
temporaire depuis le mois de juin, Barbusse est beaucoup plus libre de ses
mouvements et de ses prises de position. Il est en contact avec certains
groupes pacifistes ‑ la Ghilde des forgerons et sa revue La Forge,
la Société d'études documentaires et critiques sur la guerre fondée par
Morhardt ‑ il rencontre Caillaux en août à Paris, correspond
régulièrement avec Victor Basch.
Ces contacts se prolongent régulièrement par des articles dans des
revues comme Les Nations ou Le Pays. Mais cette importante
activité ne lui suffit pas, elle ne lui permet pas de peser sur l'opinion comme
il le souhaiterait. Il a le sentiment qu'après Le Feu on attend beaucoup
plus de lui, et que sa mission est de répondre à cette attente:
"Oui mon petit, écrit‑il le 21 mai 1917, à
son épouse, vous avez raison, il y a un devoir à accomplir et il faut
parler. Ce devoir m'a toujours tenu au coeur mais il m'apparaît maintenant
beaucoup plus que jamais impérieux et important, d'abord parce que les grands
événements actuels rendent toutes les réformes possibles, et ensuite parce que
la vogue du Feu me donne à présent la certitude d'être entendu"
(1).
Il a déjà étudié, à peu près un an auparavant, en collaboration avec
deux jeunes intellectuels, Raymond Lefèbvre et Paul Vaillant‑Couturier,
un projet de revue internationale (2) auquel ils n'ont, pour l'instant, pas
donné suite.
C'est pourtant ce dont il a précisément besoin: une revue à lui. En ce
mois de décembre 1917, Barbusse remet donc en chantier un projet de même type.
Ce projet est mal connu (3) mais il doit, dans le cadre que nous avons fixé
pour cette communication, retenir notre attention.
Barbusse envisage en effet le lancement, dans les plus brefs délais,
d'une revue qu'il compte intituler "Le Feu", titre provisoire, qui
lui a été suggéré, mais qui, écrit‑il, "est peut‑être un
peu trop une réclame indirecte pour moi"(3). Afin de trouver des soutiens
financiers, il rédige un certain nombre de notices de présentation.
A qui adresse-t-il ces notices? Il est difficile de le dire. Trois
destinataires seulement peuvent être identifiés. La première est Nathalie
Clifford Barney, femme de lettres franco‑américaine qui n'est pas
vraiment connue comme une intellectuelle engagée. Les deux autres destinataires
sont des familiers de son salon: Salomon Reinach et la duchesse Elisabeth de
Clermont-Tonnerre, née duchesse de Gramont, figure haute en couleurs de la
haute aristocratie, de sensibilité pacifiste, voire socialiste, ce qui lui
vaudra le surnom de "duchesse rouge" (4). On rencontre en effet dans
ce salon, à l'époque où Barbusse semble le fréquenter régulièrement,
c'est-à-dire au printemps et à l'automne 1917, des pacifistes comme Rappoport,
Séverine ou Aurel que Barbusse connaît bien, ainsi que de nombreux Américains
avec lesquels Barbusse a pu entrer en contact. C'est à ces derniers que ces
notices semblaient plus particulièrement destinées (5).
Barbusse souhaiterait utiliser une formule journalistique qu'il
affectionne, reposant sur quelques principes simples: brièveté, clarté, absence
de polémique et de violence, une "mise au point de l'actualité, sage et
hardie, nette et forte".
Le programme de la revue peut être résumé en deux formules, pour
Barbusse équivalentes: d'une part "faire entendre la grande voix de
Wilson", exiger d'autre part "l'application la plus intégrale
et la plus étendue possible de la déclaration des droits de l'homme".
On trouve dans d'autres documents des formules équivalentes: l'idée
républicaine ou l'idéal républicain (déclaration des droits de l'homme), la
grande "formule franco-américaine" qui associe le président américain
et les idéaux de la République française.
Que recouvrent pour Barbusse ces formules? Il le précise: souveraineté
populaire, politique extérieure au grand jour, égalité sociale des femmes et
des hommes, démocratisation du monde, libre échange, liberté entière des mers,
c'est-à-dire les plus importants des 14 points que Wilson rendra publics le
mois suivant, en janvier 1918.
Il s'agit donc d'un projet beaucoup plus politique que celui ébauché en
février-mars avec Lefèbvre, qui déclarait la "guerre à l'autocratie"
et revendiquait, timidement, un esprit internationaliste. Entre temps, grâce au
président Wilson, les convictions républicaines de Barbusse ont trouvé un
visage, un programme, une expression politique, en un mot une voix.
Tout au long de 1918 et 1919, Barbusse va continuer à entendre cette grande
voix et à s'en faire l'écho.
"Il a parlé selon le coeur et l'esprit de la France humaine. Il
s'est exprimé comme un grand président de la République française" écrit‑il le 31/01/18 dans La Vérité.
Le 25 juin 1918, il répond à ses calomniateurs: "Tout dans Le
Feu est conforme aux idéaux de Wilson (...) Je considère comme une gloire
d'avoir été l'un des Français ayant parlé exactement dans le même sens que
cette grande voix."
L'armistice ne mettra pas un terme à cet enthousiasme. Au contraire, la
présence de Wilson sur le sol français en décembre 1918 attise le wilsonisme
généralisé qui s'est emparé d'une grande partie de l'opinion publique (6). Le
15 décembre 1918, Barbusse, qui a déjà salué au nom de l'ARAC le président
américain, célèbre dans "Le Citoyen du Monde": "(...)
une des plus hautes figures de la guerre et de notre époque, sinon la plus
haute. Au‑dessus des ambitions, des compromis et des intrigues
universelles, il a fixé les principes qui doivent régler la vie commune des
sociétés en un langage magnifiquement clair et net. Nul être humain n'a fait
plus que lui pour supprimer l'ordre des choses qui depuis 6000 ans provoque la
guerre".
Le 17 janvier 1919, Le Populaire publie le "Manifeste des
Intellectuels combattants français" signé Barbusse, Lefèbvre, Vaillant‑Couturier,
Gaston Vidal, Torrès, Mercereau, Noël Garnier, Fontanille, D'Espouy, Le Troquer
et quelques autres; il contient un vibrant hommage à Wilson: "Wilson
fut notre puissant ami. Sa voix fut la nôtre. Notre voix sera la sienne, malgré
tout et malgré tous."
Quel est pour Barbusse le sens de ce wilsonisme, qui s'exprime avec
force et constance, dans des termes toujours identiques et très significatifs?
Pendant les combats, se réclamer de Wilson, c'est, à la fois, affirmer
des valeurs politiques démocratiques et républicaines et répondre à
d'éventuelles accusations de défaitisme. Wilson a engagé son pays dans la
guerre aux côtés des alliés; le débarquement des premiers contingents ne date
que de juin 1917. Mais le wilsonisme a une signification plus profonde.
Barbusse reste persuadé qu'il faut combattre "jusqu'au bout" (7),
oui, mais pour quoi? dans quel but? avec quels objectifs? L'Entente n'a pas
exposé clairement ses objectifs de guerre. Wilson l'a fait, son message suffit
pour donner un sens au sacrifice, aux souffrances, à la mort de milliers de
soldats. La voix de Wilson permet d'engager et de gagner un combat capital:
celui du sens du combat. Elle affirme que la victoire des alliés doit être
celle de l'idéal républicain sur l'autocratie allemande, sur tous ceux, où
qu'ils soient, qui n'ont jamais admis cet idéal; elle porte l'espoir de
nouveaux rapports entre les peuples; elle permet à tous ceux qui souffrent et
meurent de maîtriser le sens de leur sacrifice et d'éviter la pire des
absurdités, celle de la mort pour rien.
Cette voix a d'autant plus frappé Barbusse que, depuis toujours, il a
lui‑même été hanté par l'appel, le cri de vérité, qui réveille les
consciences et leur apporte la révélation et par elle le salut. Comme Jésus,
comme Zola, Wilson est pour Barbusse une voix, c'est à dire un crieur de
vérité, la plus haute réalisation de son idéal humain.
Après le 11 novembre 1918, l'importance de cette grande voix ne faiblit
pas. On attend de Wilson qu'aux tables de négociation, où il sera le seul
représentant de l'idéal républicain, il impose une paix démocratique et
transforme la victoire militaire en victoire politique, le triomphe de quelques
pays en triomphe de l'humanité tout entière. On attend de lui qu'il chasse les
marchands du temple.
Cette attente immense, à la hauteur des traumatismes et des souffrances
nés de la guerre, plonge en Barbusse ses racines très profond, jusque dans une
mythologie très personnelle, un imaginaire très particulier, mais elle est aussi
partagée par une large fraction de l'opinion publique française qui clame très
haut son enthousiasme. Enthousiasme lorsque Wilson associe la déclaration de la
paix à l'instauration de la démocratie. Enthousiasme lorsqu'il propose, le 22
janvier 1919, quatre jours après l'ouverture de la Conférence de la paix, à
tous les gouvernements existant en Russie de s'asseoir à une table de
négociation.
"Wilson reste Wilson" écrit alors Renoult dans Le
Populaire.
Enthousiasme par contre beaucoup plus modéré, pour ne pas dire
déception, lorsqu'il propose, le 14 février, la création d'une Ligue des
nations, à laquelle il n'associe pas l'Allemagne. Le projet comporte des
aspects positifs, par exemple la volonté de "prévenir tout conflit par
l'arbitrage" mais il est très loin de l'attente provoquée chez les
pacifistes par l'idée d'une véritable Société Des Nations. On commence alors à
entrevoir les limites de son action mais sans lui en faire porter l'entière
responsabilité. Ce n'est pas sa faute, écrit en substance Cachin dans L'Humanité,
si les socialistes sont minoritaires et si Clémenceau est au pouvoir (8). Les
difficultés que rencontre le président américain, loin d'amoindrir son
prestige, renforcent, pour l'instant la conviction qu'il faut appuyer son
action et faire bloc derrière lui. II a besoin d'alliés, d'une mobilisation
populaire. Et les prises de position en sa faveur se multiplient.
La commission administrative de la CGT renouvelle le 30 décembre 1918
son attachement aux principes de paix sur la base des 14 points de Wilson.
"Wilson, écrit Margueritte dans Le
Pays, vient de proclamer, avec la faillite de la force, l'Evangile
nouveau: foi dans la communauté d'intérêts qui unit aujourd'hui toutes les
nations du monde, dans cette conscience universelle dont les masses populaires
seront l'incarnation nouvelle." (9)
Le comité central de l'ARAC affirme en janvier son soutien total à
Wilson. Le 5 février, Vaillant‑Couturier écrit de lui dans Le
Populaire:
"C'est un pasteur qui parle, avec toute sa pieuse ferveur, c'est
l'apôtre de la paix des peuples qui prêche, souriant, tourné du côté des
Incrédules. Sa pensée est sans équivoque. Elle ne voit de paix future possible
que dans la suppression de la charge écrasante des armements... Merci Monsieur
Wilson."
L'enthousiasme, la foi, sont alors à leur
apogée. La voix de Wilson est celle de la vérité et de la raison. Elle
s'adresse à tous les hommes et tous ceux qui l'entendront seront sauvés. C'est
la voix de la rédemption et de la réconciliation, celle qui délivrera les
combattants marqués par "le remords tragique d'avoir été pendant plus
de quatre ans les ouvriers du massacre et de la stérilité" (10). Elle
exprime un immense désir de rachat, de faire de ce combat destructeur un combat
d'où sortirait une humanité régénérée.
Barbusse en a toujours été convaincu: parler sauve, parler unit. C'est
dans cette conviction que le rêve wilsonien puise sa force: il permet de
dépasser les conflits, les antagonismes. C'est un rêve d'unanimité, de
réconciliation: il concilie le combat militaire, les souffrances des soldats et
le combat politique et social. II réconcilie la patrie et l'internationalisme,
la paix, la démocratie et la justice. Autour de cette haute ambition empreinte
d'universalité, tous les hommes de bonne volonté peuvent s'entendre et se
regrouper.
C'est dans cette perspective que se poursuivent les démarches de
Barbusse en vue du lancement de cette nouvelle revue, dont on parle depuis plus
de deux ans et qui n'a toujours pas vu le jour.
Tous les efforts qu'il déploie en ce début d'année 1919 sont frappés au
sceau d'un utopique rêve d'unanimité. C'est à la lumière de ce rêve que nous
pouvons rapidement évoquer le face‑à‑face Barbusse‑Rolland.
Rolland désapprouve l'éclectisme qui préside à la naissance du mouvement
"Clarté". Pour sa part, il refuse de côtoyer des hommes qui pendant
la guerre n'ont pas été fidèles aux principes de vérité pour lesquels il s'est
battu. Barbusse souhaite au contraire un large rassemblement. Pour des raisons
de puissance et donc d'efficacité, mais aussi par principe: "S'il est
parmi les adhérents des personnalités dont l'attitude n'a pas été impeccable
(et encore ne faut‑il pas exagérer leur quantité), leur adhésion
constitue une condamnation formelle de cette attitude antérieure." (11)
Chacun a droit au rachat et au pardon de ses fautes. Ce n'est pas ce que
pense Rolland. II y a pour lui, d'un côté les purs, ceux qui ont été fidèles
aux principes; de l'autre les impurs, les renégats, ceux qui ont trahi. Les
premiers seront sauvés, pas les seconds. Et qu'importe si les élus ne sont
qu'une poignée?
"La situation actuelle, lui écrit Rolland, exige avant tout la
constitution d'un noyau serré, solide, résistant, d'âmes intransigeantes qui
portent la foi nouvelle". Suit cette formule célèbre:
"Ce n'est pas avec des Tout‑Paris qu'on peut édifier la cité
future" (12). Faut‑il sauver l'humanité tout entière, ou un
petit noyau de justes?
Ce sont les événements qui vont trancher. Très vite, la personnalité et
l'action de Wilson cessent de faire l'unanimité. Les espoirs s'effondrent, le
grand rêve se lézarde. Sans refaire l'histoire de l'opinion à ce moment‑là,
on peut en reprendre les principales causes: échec de la proposition de
Prinkipo, insuffisance de la Société des nations, insuffisance des traités de
paix. Le wilsonisme est un fiasco.
"Ce n'est pas la paix Wilson, c'est la paix Clémenceau" constate le 7 mai Le Populaire, qui titre le 11: "La
défaite de Wilson". "Les peuples ne peuvent pardonner à Wilson de les
avoir trompés", peut‑on lire le 21 mai dans l'Humanité.
Il est alors clair qu'un nouvel ordre international, fondé sur la
justice et la raison, ne sortira pas de la guerre. La chute du wilsonisme,
c'est la prise de conscience de l'inutilité du massacre, de l'impossibilité
d'un consensus, d'un rassemblement que Barbusse a longtemps cru possible autour
de la voix de Wilson et des principes universels qu'elle exprimait à ses yeux.
Ce n'est pas cette voix‑là qui donnera un sens à l'intolérable carnage.
Sentiment d'échec, de trahison d'autant plus fort que se produit alors un autre
événement inacceptable: l'acquittement de l'assassin de Jaurès, deuxième
assassinat de l'idéal socialiste républicain, en forme de coup de grâce.
Comment réagit Barbusse? Il ne peut nier l'évidence. Mais cette révision
d'un idéal qui a été le sien depuis deux ans est un déchirement. Le 13 juin,
Rolland note que, malgré les faits, il semble ne pas avoir perdu toute illusion
dans le président américain (13). Il demande même audience à Wilson et prie Anatole
France (14), par télégramme, de se joindre à lui. Nous ne savons pas comment
s'est passée cette entrevue, mais Barbusse écrit peu après à Rolland:
"Nous avons vu samedi le président Wilson pour lui demander des précisions
sur l'application pratique de ses quatorze propositions, et il ne nous a fait
qu'une réponse bien vague" (15).
Il s'accroche néanmoins très longtemps à son idéal. L'appel "Contre
la paix injuste" paraît dans L'Humanité le 22 juillet 1919.
Déclaration officielle du groupe "Clarté", c'est une condamnation
sans ambiguïté des traités. Barbusse espère ainsi rassurer les rollandistes
mécontents de la trop grande prudence du mouvement naissant. Mais tout en
admettant la ruine des espoirs entretenus jusque là par Wilson, le texte fait
encore référence aux fameux 14 points. Même chose dans le "Devoir des
Intellectuels" du 17 août. Il consistera à préparer "la république
universelle hors de laquelle il n'est pas de salut pour les peuples",
une république fortement teintée de wilsonisme.
Mais, peu à peu, Barbusse prendra ses distances avec celui qui a incarné
un temps son idéal. Il en viendra à distinguer l'homme et son message. Il écrit
en décembre 1919: "Wilson n'a jamais compris ce qu'il avait dit (...)
il n'a jamais attaché à ses déclarations le sens total et splendide"
qui leur a été donné par ceux qui ont cru en lui (16).
Le prophète peut donc trahir sa voix, déserter sa parole, ne plus être à
la hauteur de son message.
Au cours de l'été 1919, un autre espoir va prendre le relais. En juillet
1919, quelques jours après son entrevue avec le président Wilson, alors que
rien n'est encore clair autour de lui, que tout se construit et se déconstruit
en permanence, Barbusse commence à rédiger une préface aux lettres de guerre du
capitaine Jacques Sadoul (17). Ce texte marque l'adhésion de Barbusse aux
idéaux de la révolution russe. Il y développe les principaux thèmes qu'il
reprendra au cours de ses nombreuses interventions en faveur des bolcheviks et
surtout contre l'intervention des troupes alliées au côté de la
contre-révolution. Nous n'avons pas la place d'évoquer ici les raisons de cette
brusque et radicale métamorphose, mais nous voudrions tirer quelques
conclusions de l'abandon, déchirant, de son enthousiasme wilsonien.
C'est d'abord pour lui la remise en cause d'une conviction très
ancienne: la proclamation de la vérité agit comme une révélation.
"Quand les hommes sauront, ils seront sauvés", affirmait-il (18).
Non, parler ne suffit pas.
C'est aussi la preuve que la parole de vérité n'apporte pas
nécessairement la paix, l'unanimité, la conciliation. Elle peut aussi provoquer
la division et la scission.
Elle l'amène enfin à réfléchir sur la fidélité de l'homme à sa parole,
sur l'autonomie de la voix. La parole proférée, le message, n'appartiennent
plus à celui qui les a formulés, mais peuvent se retourner contre lui. Wilson a
trahi le wilsonisme qui, en retour, le condamne. La leçon ne vaut-elle pas pour
Barbusse lui‑même? Parmi tous les appels qui lui parviennent alors tous
les jours, un document pose cette question avec une force particulière. C'est
une lettre qui lui est envoyée le 6 novembre 1918 par le jeune militant
socialiste, Jean de Saint‑Prix. En voici quelques extraits:
"... comment, écrit‑il, vous qui avez
dit cette vérité pouvez-vous maintenant donner votre nom à la coalition
républicaine et signer des télégrammes de confiance à Wilson? La voix claire de
Bertrand criait "Liebknecht" mais il n'aurait pas reconnu dans
l'homme de Washington le juste dont ont besoin ceux qui ont vécu dans la
souffrance et dans la mort. Wilson est l'homme qui a lancé les Etats‑Unis
contre le Mexique pour soutenir une compagnie pétrolière contre une autre;
Wilson est l'homme qui après s'être érigé en justicier des criminels de toutes
les nations a donné son adhésion au patricide mondial et a lancé de nouvelles
victimes innocentes dans la tuerie, (...) Wilson est enfin l'homme qui, pour le
plaisir de façonner une organisation concertée entre les nations, oublie que
l'organisation du monde entier est fondée sur la misère des uns et sur la
tyrannie des autres (...)"
Saint‑Prix demande à Barbusse d'être fidèle à lui‑même, de
ne pas renier le message de son oeuvre, le message du Feu, de ne pas
trahir l'attente de ses lecteurs et de tous ceux qui se sont reconnus en lui,
bref de ne pas trahir la voix de Barbusse:
"(...) vous, auteur du Feu, vous, soldat parmi les soldats,
malheureux parmi les malheureux, reconnaissez vos vrais frères. Oh comme ils
sont plus simples et plus vrais que tous les politiciens du monde (...) Fuyez
ces hommes qui nous préparent à l'oubli des maux subis et qui défendront aux
humains d'avoir le coeur inquiet parce qu'ils leur auront donné ce qu'ils
appellent la justice. A la tête de ces hommes marche Wilson. En face d'eux se dressent
ceux qui ne sont dupes d'aucune idéologie, ceux qui plongent au coeur de la
réalité leur regard lucide et qui sentent s'élargir l'éternelle misère des
hommes, ceux qui n'attendent d'autre salut que ces heures de plus pleine
humanité, ces épanouissements de conscience qui surgissent parfois de cette
misère-même et qui révèlent la vérité dans toute sa nudité. (Et Saint‑Prix citait Lénine, Rolland, Liebknecht). Je crois
que vous appartenez à ceux‑ci plutôt qu'aux premiers. C'est pour vous
dire cela, c'est pour vous rendre hommage que je vous écris cette lettre, ces
paroles sont d'ailleurs aussi fraternelles que ferventes (...)" (19)
Barbusse n'a jamais rencontré Jean de Saint‑Prix, mort de la
grippe espagnole en février 1919. Cette lettre n'avait absolument pas entamé
son enthousiasme pour Wilson. Mais on peut penser que de tels témoignages,
émanant de ceux qui se réclament de lui et qui ont reçu Le Feu comme une
révélation, l'ont profondément marqué en lui rappelant sa propre responsabilité
et son devoir: être à la hauteur des espoirs qu'il a fait naître. Il a été
wilsonien, l'auteur du Feu n'aurait pas dû l'être.
En décembre 1917, Barbusse célébrait dans sa correspondance avec
Nathlalie Clifford Barney l'axe franco‑américain, la grande voix de Wilson.
En novembre 1919, il se réclame de nouveaux symboles: le drapeau rouge, la
faucille et le marteau. Une évolution spectaculaire car radicale, mais une
évolution banale dans la mesure où elle est celle d'une large fraction de
l'opinion de gauche. On peut la décrire en termes politiques en associant les
prises de position de Barbusse avec les événements. On peut aussi y voir un
moment charnière dans un cheminement plus souterrain. Moment-clé de la
réflexion sur la voix et le crieur. Moment de passage d'un idéal de la
révélation à un idéal de l'incarnation. Avec Wilson, l'idéal avait trouvé une
voix. Ce n'est pas suffisant. Avec la révolution russe, il trouve un sol, un
corps. Il s'incarne. En juin 1921, Barbusse écrira dans Le Couteau entre les
dents: les communistes "sont forts aussi à cause de la Républi-que
russe, par laquelle l'idéal essaie de prendre corps. Ils vaincront, ils
changeront la face du monde, et par eux les hommes seront sauvés" (20).
Cette communication s'intitule "De Wilson à Lénine", ce
qui correspond à la réalité historique. Mais le cheminement personnel sera plus
long, plus complexe. Barbusse passera peu à peu des demi-dieux, hommes de la
parole, prophètes, "crieurs" pour reprendre un mot qui lui est cher,
que sont Wilson, Jésus, Zola, (peut‑être Barbusse lui‑même) au vrai
dieu, taciturne mais tout-puissant, qui n'annoncera pas les temps nouveaux mais
les réalisera, en construisant la cité future, ici et maintenant. Pour
Barbusse, Staline seul sera cet homme.
_______________________________
[Cette communication de novembre
1993 s'appuyait sur des observations et des réflexions reprises dans mon livre Barbusse,
publié en mars 1995 par Flammarion.]
_______________________________________
NOTES
(1) Lettres de Henri Barbusse à
sa femme, 1914‑1917, Paris, Flammarion, 1937, p. 253.
(2) Projet bien connu depuis la
publication de la correspondance Barbusse - Lefèbvre par Mme Annie Kriegel,
"Naissance du mouvement Clarté", in Le mouvement social, n°42, janvier‑mars 1963, pp.117-135.
(3) Les documents se trouvent dans
le fonds Nathalie Clifford Barney de la Bibliothèque Jacques Doucet.
(4) Pour de plus amples
renseignements, cf Jean Chalon, Chère Nathalie Barney, Paris,
Flammarion, 1976.
(5) Lettre de Barbusse à
N.C.Barney du 8 décembre 1917 conservée à la Bibliothèque Jacques Doucet.
(6) Pour l'importance du
wilsonisme en France, je renvoie à l'ouvrage très important de Pierre Miquel, La
Paix de Versailles et l'opinion française, Paris, Flammarion, 1972, auquel
j'ai emprunté des analyses et des exemples.
(7) Henri Barbusse, "A mes
camarades", Jusqu'au bout, journal mensuel des combattants, n°10, septembre 1917 (document communiqué par Patrick
Rammseyer).
(8) L'Humanité, 15 février
1919.
(9) Le Pays, (7 janvier
1919)
(10) Extrait du "Manifeste
des intellectuels combattants français", Le Populaire, 17 janvier
1919.
(11) Lettre de Barbusse à Rolland
du 29 avril 1919, fonds R.Rolland, département des manuscrits, Bibliothèque
Nationale.
(12) Lettre de Rolland à Barbusse
du 23 juin 1919, ibid.
(13) Journal de Rolland du 13 juin
1919, ibid.
(14) Télégramme de Barbusse à
Anatole France, fonds Anatole France, département des manuscrits, Bibliothèque
Nationale.
(15) Lettre de Barbusse à Rolland
du 23 juin 1919, cf note 12.
(16) "La Lueur dans l'Abîme.
Ce que veut le groupe Clarté", Clarté, 27 décembre 1919.
(17) Jacques Sadoul, Notes sur
la révolution bolchevique, La Sirène, 1919.
(18) "Vers les temps
nouveaux", discours prononcé au banquet organisé par "La Forge"
le 10 juin 1919, Paroles d'un combattant, Paris, Flammarion, 1920,
p.109.
(19) Fonds Barbusse, département
des manuscrits, Bibliothèque nationale.
(20) Henri Barbusse, Le Couteau
entre les dents - Aux intellectuels, Paris, Clarté, 1921.
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LA RÉVOLUTION DE NOVEMBRE 1918
EN ALLEMAGNE ET LES PACIFISTES:
CHANCES
ET ILLUSIONS
par le Professeur
Karl HOLL
(Université de
BREME)
Les expériences de la Grande Guerre eurent évidemment l'effet d'une
césure décisive pour le mouvement allemand de la paix, et il en fut de même
pour les autres mouvements nationaux de la paix. Lorsque la guerre se termina,
il devint clair à quel point le mouvement allemand de la paix s'était
transformé sous l'influence de la guerre en ce qui concerne son apparence en
public, son profil, son programme, et sa structure intérieure, y compris sa
structure sociale et politique. A cause de la persécution des pacifistes sous
l'état de siège, ceux-ci se débarrassèrent en grande partie de leur paralysie
du début. Ils avaient gagné beaucoup en revanche, également en ce qui concerne
leur flexibilité organisatrice et leur imagination politique. Pour le pacifisme
bourgeois du début, à savoir pour le "pacifisme de notables" d'avant‑guerre,
il fut dès lors nécessaire de changer d'opinions et de coopérer avec des forces
socialistes de toutes sortes afin d'obtenir la paix le plus vite possible. Ceci
était favorable pour les deux courants dans le sens qu'ils pouvaient se rendre
compte des positions de programme avec plus de clarté, de sorte que tous les
deux aboutirent à élargir leur base de recrutement. En fin de compte, cette
guerre avait aidé à développer une clairvoyance approfondie en ce qui concerne
la corrélation entre la politique extérieure et la politique intérieure. Tout
cela demanda impérieusement d'en tirer les conséquences pour l'avenir.
Depuis le milieu de l'année 1917 au plus tard, le mouvement allemand de
la paix, tout en attendant des chances plus propices pour le temps
d'après-guerre, se livrait aux débats sur les exigences pacifistes dans l'avenir.
La perspective la plus essentielle annonça une révision de la doctrine
pacifiste. Là‑dessus des questions importantes se posèrent. La guerre
n'avait‑elle pas révélé incontestablement son caractère détestable, non
seulement dans le sens éthique, mais aussi dans le sens qu'elle était l'ennemie
de toute civilisation, et dans le sens qu'elle causait de gigantesques dommages
aux économies nationales? Les expériences de cette guerre ne devaient-elles pas
mener à la conclusion qu'un désarmement total était nécessaire? L'industrie des
armements n'était elle pas si dépendante des intérêts de profits, tout en
favorisant le déclenchement des guerres, qu'un contrôle efficace en toute
publicité était nécessaire? Si une société des nations allait être créée,
n'était‑il pas nécessaire d'établir un parlement mondial, et en plus, de
renoncer au principe de l'unanimité au cours des conférences internationales
des gouvernements? En fin de compte, un tel nouvel ordre mondial n'aurait‑il
pas besoin de moyens d'action afin de le rendre efficace et digne de foi?
N'était‑il pas nécessaire de pouvoir recourir à des instruments de
sanction contre tout agresseur le cas échéant?
C'est avec les quatorze points du président des Etats Unis Woodrow
Wilson que les exigences essentielles du pacifisme international prirent pour
la première fois la forme d'un programme gouvernemental de caractère officiel.
Si le gouvernement allemand s'en servit en sélectionnant des éléments
particuliers, ce fut ‑ comme le pensaient les pacifistes allemands -grâce
au pragmatisme de ce même programme. En même temps, il était bien clair pour
les pacifistes allemands que la mise en oeuvre des chances nouvelles dépendait
essentiellement de l'établissement d'un nouvel ordre politique en Allemagne, ce
qui signifiait un ordre basé sur la démocratie.
C'est donc cette simple réflexion qui dirigea les attitudes des
pacifistes allemands durant la révolution de novembre 1918. Ils étaient profondément convaincus
qu'il était de rigueur pour eux d'accepter les faits créés par la révolution.
Dans leurs rangs il n'y avait donc pas le moindre support pour le maintien et
la survie de la dynastie des Hohenzollern. Des espoirs d'avant‑guerre en
ce qui concerne le rôle possible de l'Empereur Guillaume II en tant qu'empereur
de la paix s'étaient révélés comme des chimères. La monarchie en tant que
principe politique était discréditée dans les milieux pacifistes déjà avant la
chute des dynasties allemandes.
Ce fut le "Bund Neues Vatertand" (la "Ligue
Nouvelle Patrie") qui se manifesta de nouveau comme l'organisation la
plus radicale parmi les organisations pacifistes allemandes. Dès le début de
son existence, la Ligue avait essayé d'établir des contacts avec des
intellectuels français pacifistes parmi lesquels se trouvaient surtout Romain
Rolland et Henri Barbusse, et la Ligue continuera bientôt après la guerre cette
ligne tout en établissant des relations amicales avec la Ligue Française des
Droits de l'Homme, dont elle adoptera, en 1922, le nom en tant que Ligue
Allemande des Droits de l'Homme. Pendant la phase finale de la guerre et
pendant les premiers mois de la période révolutionnaire, la ligue déployait une
force d'attraction particulièrement efficace pour les intellectuels de gauche,
surtout pour les représentants de l'avant‑garde littéraire. Cela se
manifestait avant tout dans les annuaires "Ziel" du "Cercle
de l'Action" et dans les contacts étroits des intellectuels pacifistes
avec le "Conseil Politique des Travailleurs Intellectuels" dont la
fondation fut essentiellement l'oeuvre de Kurt Hilfer, qui se fit le
porte-parole d'une démocratie fondée sur l'esprit, à savoir sur ce qu'il
appelait la "logocratie". Dans un manifeste de la "Ligue
Nouvelle Patrie" établi par le poète alsacien René Schickele pour
une manifestation du 10 novembre 1918, on réclama une république socialiste et
des élections pour une assemblée nationale constituante, la deuxième demande
étant en principe une demande des partis bourgeois. Voilà un exemple
significatif pour la simultanéité des positions politiques formulées sur la plate‑forme
de la Ligue. Au sein de celle‑ci se réconciliaient donc pour une période
passagère plusieurs tendances divergentes, à savoir la démocratie bourgeoise,
la démocratie sociale, et la démocratie socialiste.
Ce fut un autre membre de la Ligue, le professeur de médecine Georg
Friedrich Nicolai, qui se chargea en 1919 de faire la traduction en
allemand de l'appel de Romain Rolland aux intellectuels européens "pour
l'indépendance de l'esprit" ‑ appel qui, espérait Rolland, pourrait
créer un nouveau climat de réconciliation entre les peuples. Nicolai réussit en
effet à obtenir la signature de quelques centaines d'intellectuels allemands
pour cet appel.
D'un autre côté, la stabilité du nouvel ordre de l'Allemagne qui était
en train de se former dépendait essentiellement de la façon où le programme
Wilsonien allait se réaliser auprès des puissances victorieuses. C'est dans
cette dépendance que se concrétisa, d'une manière irrésistible mais inattendue,
la formule de l'interdépendance entre la politique extérieure et intérieure.
Depuis que la défaite des puissances centrales était devenue indéniable, les
pacifistes allemands jugeaient une paix de victoire des alliés de même qu'une
paix de victoire allemande: un ordre de paix juste et durable ne pouvait jamais
résulter d'une paix de violence qui violerait les intérêts vitaux du vaincu.
Par conséquent le mouvement allemand de la paix se montra extrêmement alarmé et
épouvanté lorsque les conditions de l'armistice furent connues. Ce fut surtout
la Société Allemande de la Paix qui par des appels passionnés s'adressa au
président américain en le suppliant de se prononcer en faveur d'une paix juste.
Durant le passage de l'ancien régime des Hohenzollern à la république
démocratique, et jusqu'à ce que le traité de paix fût signé, s'ouvrit néanmoins
pour le mouvement allemand de la paix, pour lui aussi, ce qu'un observateur
contemporain a nommé "le pays de rêve de la période de l'armistice" (Ernst
Troeltsch). Est‑ce qu'on pouvait profiter du désir de paix de tant
d'hommes pour créer enfin en Allemagne une base de masses pour le pacifisme?
Dans le train des choses, cela ne dépendait pas tellement des émotions des
masses ouvrières, mais plutôt des transformations dans la conscience politique
des classes moyennes avec leur mouvance sociale qui augmentait de jour en jour.
"Pacifisme", dans la compréhension de grandes parties du peuple, ne
signifiait qu'une paix clémente. Voilà la base sur laquelle les circonstances
telles qu'elles se présentaient accorderaient selon l'opinion commune une
contribution valable à la construction du nouvel état de la part des
pacifistes. Derrière l'espoir naïf des masses portant sur un effet amollissant
du pacifisme se cachait déjà la menace de ce que les émotions paisibles des
masses pourraient se transformer en haine dans le cas où leur espoir pourrait
être déçu.
C'était grâce à cette attente répandue partout que des pacifistes bien
connus atteignirent des positions importantes sur la scène politique, dont
voici quelques exemples. Le professeur de pédagogie et philosophie F.W.Foerster
devint ambassadeur de la Bavière en Suisse. Le président de la Société
Allemande de la Paix, l'historien Ludwig Quidde, à qui son parti des
libéraux de gauche en Bavière accorda en quelque sorte le rôle d'un arbitre
pour des conflits intérieurs de son parti, connut une bienveillance inattendue.
Dans les milieux bourgeois, on fut content de lui lorsqu'il entra dans le
Conseil National Provisoire de la Bavière, dont il fut élu à la vice‑présidence,
et où il critiquait avec véhémence la politique du socialiste Kurt Eisner.
Quidde, ainsi qu'un autre libéral de gauche et pacifiste lui aussi, le
professeur de droit international Walther Schücking, furent élus dans la
Constituante de Weimar. A Berlin, quelques membres de la Ligue Nouvelle Patrie
furent investis de postes importants dans l'administration de l'état prussien,
tel le comte Arco qui devint chef de section au ministère du commerce,
tel Hellmut von Gerlach qui devint sous‑secrétaire d'état au
ministère de l'intérieur, tel le comte Harry Kessler qui fut envoyé
comme chargé d'affaires à la légation prussienne à Varsovie. A Stuttgart,
capitale de Würtemberg, le professeur Imanuel Herrmann, bien connu comme
pacifiste, par une curieuse ironie des circonstances, fut mis à la tête du
ministère de la guerre dans ce même état.
Au début de l'état de Weimar, le mouvement allemand de la paix se
trouvait donc dans la certitude d'un nouveau départ vers un avenir prometteur.
On se croyait sur un champ libre ouvert par tous les moyens pensables à un
épanouissement splendide. Etait-il cependant permis d'établir le nouvel état
sur un ensemble de questions sensibles auxquelles on ne savait pas encore
répondre? Le problème des causes de la guerre et des responsabilités de celle‑ci,
voilà le problème le plus grave pour les pacifistes allemands. Il apparut très
vite qu'à l'égard de ce problème il n'y avait pas d'opinion commune parmi les
pacifistes allemands. Certains, dont F.W.Foerster, soutenaient la thèse
d'une responsabilité illimitée de l'Allemagne à l'égard de la guerre, tandis
que d'autres avaient des doutes en ce qui concerne cette position, comme Quidde,
et d'autant plus que l'accès aux archives gouvernementales des grandes
puissances leur était encore fermé. De plus, ces derniers mirent en doute que
l'acceptation d'une responsabilité allemande pour la guerre pût faciliter la
révision éventuelle du traité de paix.
Quoi qu'il en soit, lorsque le traité fut connu en détail, de fortes
émotions de déception, d'abattement et de courroux se répandirent parmi les
pacifistes allemands, avec seulement de rares exceptions. Des sentiments
d'amertume se dressèrent contre Wilson qui, selon eux, n'avaient rien essayé
pour faire valoir sa volonté en faveur d'une paix de justice et d'une réconciliation.
L'effet de ce traité concernant la position des pacifistes dans la vie
politique de l'Allemagne fut encore pire. Dès lors il devint encore plus facile
d'identifier les pacifistes allemands avec un traité de paix qui, semblait‑il,
n'avait pas d'autre objectif que d'étrangler la nation allemande. Pour les
nationalistes de l'extrême droite, mais pas seulement pour eux, il était
évident que les pacifistes avaient fait partie de ceux qui avaient porté le
coup de poignard contre l'armée allemande et contre les dirigeants de l'Empire,
puisqu'ils n'avaient d'autre désir que de vivre la défaite de l'Allemagne. Sous
peu les pacifistes allemands retombèrent donc à leur rôle d'avant-guerre, à
savoir un rôle marginal dans la société; de plus, ils attiraient dès lors la
haine acharnée de la droite politique, ce qui se manifesta déjà au début des
années vingt par une série d'attentats sur des pacifistes de premier rang.
Voilà la triste réalité d'une vie de tous les jours telle que la
politique d'après‑guerre l'offrait bientôt aux pacifistes allemands. Il
était évident que les milieux nationaux, surtout ceux de la bourgeoisie ‑
elle‑même victime d'une inflation progressive et de la déchéance des
valeurs morales, - étaient toujours réceptifs à la propagande chauviniste et à
la fois antisémite, puisque le terme "pacifisme", pour l'idéologie de
l'extrême droite, ne représentait qu'un synonyme d'une conspiration de la
juiverie internationale contre la nation.
Il ne faut donc pas oublier que ce chemin devait mener, quatorze ans
plus tard avec l'avènement d'Hitler au pouvoir, à une nouvelle persécution des
pacifistes allemands ‑ persécution plus sévère que jamais, à savoir à la
torture de pacifistes dans des prisons et dans des camps de concentration, à
leur exil, et avec cela à l'extinction totale du mouvement de la paix en
Allemagne. Hitler, dans son autobiographie, n'avait‑il pas exprimé sa
conviction que le pacifisme signifiait un programme fondamentalement opposé à
toute l'histoire allemande qui, selon lui, représentait au contraire la
réalisation des principes de la lutte, de la victoire et de la conquête?
_____________________
Pour un exposé plus détaillé, voir mon livre "Pazifismus in Deutschland", Francfort-sur-le-Main, 1988, p.132‑144.
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ET
LA BATAILLE POUR L'ENTRÉE
A
LA SOCIETÉ DES NATIONS
par Marc REINHARDT
Le peuple suisse a refusé d'entrer à l'ONU et d'adhérer à l'Espace
Economique Européen (EEE). C'est l'histoire récente. En 1920, après une campagne
acharnée ‑ à la suite de toute une préhistoire durant la grande guerre,
que nous ne pouvons qu'esquisser ‑ il donna suite à la proposition du
gouvernement et des chambres de s'affilier à l'organisation internationale
nouvellement créée.
Le désir de consolider cette paix que l'on croyait définitive avait été
plus fort que scepticisme et retenue qui de nos jours caractérisent à nouveau
nos gens, au demeurant passablement pusillanimes. S'y mêlaient aussi la crainte
du bolchevisme (1) et la fierté (flanquée d'intérêts très concrets) de ce que
Genève ait été préférée à Bruxelles comme siège de la Ligue (2). La tradition
de Genève comme lieu de rencontre la prédestinait à recevoir des organismes
internationaux, à l'abri de la neutralité perpétuelle de la Suisse.
L'installation dans ses murs de la SDN et du Bureau International du Travail ne
pouvait être que bienvenue dans une cité dont le renom de ville de congrès
n'était plus à établir (3). Difficile d'imaginer que le pays hôte ne fût pas
membre de l'organisation de fait! Et pourtant, l'adhésion n'alla pas sans
tiraillements et hésitations, étant donnée la nécessité de la consécration
plébiscitaire qui est chez nous de mise lorsqu'il s'agit de questions
décisives.
Les malheurs du conflit qui déchirait l'Europe n'avaient pas laissé
notre peuple indifférent. Nul n'ignore l'oeuvre charitable accomplie notamment
par la CroixRouge internationale, dont
le siège est dans la ville de Dunant. On connaît peut-être moins les efforts de
certaines personnalités et associations visant à mettre fin aux hostilités,
souvent en tâchant d'encourager le prudent Conseil fédéral à offrir ses bons
offices.
Signalons que dès avant 1914, Ernest BOVET, professeur de
littérature française à l'Ecole politique fédérale et rédacteur de la revue Wissen
und Leben, qui connut un grand retentissement dans les milieux
intellectuels, disait sa foi en une Europe unie. (4) Auguste Forel,
savant de renommée mondiale (s'exprimant comme Bovet indifféremment en français
et en allemand), voyait déjà étendue à tout le globe (Les Etats‑Unis
de la terre, 1914)(5) et, forçant son optimisme, lança en 1916 un écrit
intitulé "La paix supranationale".
Il présidait la section romande de la Ligue mondiale des peuples,
alors que le professeur Otfried NIPPOLD prenait la tête du Comité de
l'Association suisse pour l'étude des bases d'une paix durable, songeant à
élargir l'audience de la publication de Bovet dans la perspective de ce
groupement; mais il renonça lorsque l'écrivain et historien Gonzague de REYNOLD
reprit l'idée d'une Revue des nations émise déjà en novembre 1914 par un
Autrichien, qui pensait avec raison qu'elle ne pouvait se réaliser qu'en
Suisse.
Une pluie de protestations étouffa le projet, les Français n'y voyant
qu'une entreprise sabotant leur effort de guerre. Avant de faire figure de
fieffé réactionnaire, Reynold avait flirté avec des idées plus ou moins
"avancées", comme on disait. Assez proche des réfugiés pacifistes
français (Guilbeaux, Jouve, Romain Rolland ‑ dont il avait lu "avec une
sorte de fièvre" l'"Au‑dessus de la mêlée" (6)-) et
du Suisse Edmond PRIVAT, grand prêtre de l'espéranto, il avait manifesté
de la sympathie à leur égard. (7) La Nouvelle Société Helvétique l'avait
vu parmi ses fondateurs; c'était une association patriotique destinée à
cultiver l'esprit de résistance, mais qui s'employa aussi à encourager les
tentatives suisses de médiation et de réconciliation internationale. Pendant la
guerre, Reynold avait été rattaché à un service spécial de l'état‑major
chargé de faire des conférences pour remonter le moral des soldats et des
officiers qui se morfondaient aux frontières. Malgré ses liens avec le Général
Wille, le Commandant en chef pro-allemand et farouchement opposé à ce que la
Suisse rejoigne le camp des vainqueurs, Reynold demeura partisan de la
Ligue,portant plus d'une fois la contradiction à ses adversaires.
Le premier trimestre de l'année 1915 vit paraître signé de trois cent‑seize
professeurs et privat‑docents de nos universités un manifeste intitulé La
mission des Universités suisses, exhortant les belligérants à composer afin
de sauvegarder la civilisation occidentale en en appelant à la solidarité de la
république des lettres. Un certain Théodore Wälti, quelque peu fantasque,
trouva que ce geste n'était pas suffisant ‑ qu'une mission plus sublime
attendait ceux qui s'inscriraient à la "Fraternité Internationale
Lumière et Amour" pour "abaisser les barrières qui séparent les
hommes et conjurer la guerre" (8). Son effet, nous l'imaginons
facilement fut quasi nul.
Ces précurseurs furent pour une bonne part parmi les acteurs de la
campagne de 1919‑1920 s'engageant pour l'adhésion. Le Conseil fédéral,
qui s'était signalé par une grande discrétion en fait de démarches tant que
l'armistice n'était pas conclu, s'activa dès ce moment en vue d'effacer de
fâcheuses impressions auprès des Alliés (collaboration avec les empires
centraux, réputation de nid d'espions et de trafiquants) et de favoriser
l'admission du pays dans le club des vainqueurs, avec les autres neutres.
On retrouve là naturellement Ernest Bovet, qui produit durant l'année
décisive une série d'articles dans sa revue (onze contributions!) ‑ en
allemand, ce qui était important étant donné l'hostilité alémanique à l'égard
de l'institution. Il croit pouvoir déceler une poussée irrésistible de
l'humanité vers l'union des peuples et une modification profonde des conditions
économiques de leur vie (9). Il marie donc là en quelque sorte le désir de paix
se réalisant dans la SDN et la volonté de transformation sociale véhiculée par
une gauche évidemment non léniniste. Lui qui avait déjà polémiqué avec Alexis
François, professeur à Genève et un des pires jusqu'auboutistes, se dresse
maintenant contre ceux qui estiment que la Ligue ne pourra pas mieux fonctionner
que toutes les utopies passées, qu'il était donc illusoire de rejoindre la
compagnie des grands qui ne songent qu'à conserver les avantages acquis (le
"butin") et mener la politique du monde.
Comme lors des récents débats sur l'EEE, l'argument suprême des
détracteurs fut celui de l'abandon de la neutralité traditionnelle et, partant,
la fin de l'Helvétie. Bovet leur oppose la constatation que, bien que faisant
partie du Traité de Versailles, la reconnaissance du Pacte des Nations ne
signifie nullement l'approbation globale du dit traité. Le porte‑parole
des amis de la SDN raisonna ainsi dans un premier temps. (Restait à savoir si
ce point de vue pourrait être maintenu par la suite.)
Il cherche à convaincre les hésitants et
s'en prend aux adversaires modérés. Ainsi, il réfute ce que fait valoir Albert
OERI, l'influent rédacteur en chef des Basler Nachrichten, qui
flairait le danger que la Suisse soit colloquée dans un groupe de
"petits" (des sans‑grades, forcés d'accepter une sorte de
protectorat les soumettant aux décisions prises à l'unanimité ‑ obtenue
sous pression); il ne croit pas comme son interlocuteur que l'abandon de la
diplomatie secrète puisse n'être que pure illusion.
En outre, la Suisse n'a pas qu'à subir; elle a quelque chose à donner qui
la place au niveau des autres, soit l'exemple de la coexistence pacifique
possible entre plusieurs cultures et nationalités. La perte de la neutralité intégrale
(intégrale depuis l'interdiction du service mercenaire) par la participation à
d'éventuelles sanctions morales et économiques n'est pas en contradiction avec
les traités de Vienne, qui ne stipulent expressément que la neutralité
militaire.
Cette nouvelle neutralité différenciée, mais toujours armée, est une
contribution à l'ordre mondial qui s'instaure et rachète la frilosité du
comportement helvétique antérieur. Même quelque peu amputée, elle constitue une
garantie du bon fonctionnement de la Ligue, placée en quelque sorte sous le
régime de l'exterritorialité. (En 1938,
il y aura retour à la neutralité pleine et entière, justifiée par
l'effondrement des cadres genevois de la sécurité collective. Ce sera la
politique de l'hérisson, lâchée après 1945 au profit de la notion de la
neutralité active se réclamant de la solidarité et de l'entraide ‑ éléments
renforçant la mission humanitaire déjà pratiquée en 1914/18.) D'ailleurs, les
puissances étaient conscientes de ce que l'écroulement de la Mitteleuropa
ravivait la fonction de la Suisse comme plaque tournante, intermédiaire,
réconciliatrice: que l'on songe seulement au secours aux affamés d'Allemagne et
d'Autriche transitant par notre sol ‑ aide que les Alliés cachaient de
peur des réactions de leur opinion publique!
Point n'était besoin à Bovet de convaincre du bien‑fondé de sa
cause son collègue Paul SEIPPEL, son homologue à l'Université de Zurich.
Humaniste pacifiste, ami de Romain Rolland ‑ dont il fut le premier
biographe ‑ il s'était lancé depuis belle lurette dans la lutte pour un
service civil au profit des objecteurs de conscience et la propagande en faveur
de l'entrée à la SDN, notamment par le truchement du Journal de Genève.
Comme son collègue, il récusait tant les ultraconservateurs que les va‑t‑en-guerre
rouges, misant sur la Ligue comme un pari sur l'avenir - sous‑tendu d'une
foi inébranlable en une humanité raisonnable. Il est aussi certain de la
culpabilité de l'Allemagne ‑ qui répugne aux Alémaniques ‑ que du
rôle que la Suisse est appelée à jouer dans le concert des nations. (Pour ne
point élargir le fossé entre Confédérés, il refuse la Légion d'honneur que la
France désire lui décerner!)
Un parallèle à la situation actuelle (par rapport à la EEE) s'impose
lorsque Seippel met en garde ses compatriotes contre l'isolement qui les menace
si les "neinsager" l'emportent. Le pays serait alors plus tard
réduit à mendier son adhésion en position de faiblesse (10). Après le triomphe
du oui, il proclame que "Si le siège était dans un pays
belligérant, le "Völkerbund" serait une ligue, si à Genève,
elle deviendrait de plus en plus une société, où un jour toutes
les nations pourront se rencontrer pour un travail commun et fécond" (11).
Le consentement des Suisses fut acquis après un mémorable marathon couru
par le gouvernement et les promoteurs de l'adhésion. Par des délais impartis,
les Alliés exercèrent une forte pression sur notre système lourd et compliqué,
dont l'appareil institutionnel exige un parcours qui part de l'arrêté fédéral
pour aboutir - via sa ratification par
les chambres ‑ à la consultation populaire indispensable pour des décisions
de cette importance. Giuseppe Motta, alors président de la Confédération tout
en étant aux affaires étrangères, put parler le lendemain de la consultation
des "...journées de noble passion patriotique qui ont précédé le
scrutin mémorable du 16 mai 1920 (...)". Jamais le Conseil fédéral
n'était intervenu, avec une vigueur aussi méthodique, dans une votation
populaire. Et, partant, faire sienne la victoire !
Voyons encore une fois en accéléré ce que l'un de nos historiens a
appelé le "furieux corps‑a‑corps de 1919‑1920"
(13). La Société suisse de la paix et la Nouvelle Société
Helvétique, ayant déjà servi de porte‑parole aux loges maçonniques
inquiètes du prolongement des hostilités, pressent le Conseil fédéral de
solliciter la participation helvétique à la future Conférence de la paix. Ce
que celui-ci fait le 20 novembre 1918, tout en faisant remarquer assez
maladroitement que la Suisse ne pourrait envisager l'affiliation à
l'organisation internationale à venir que si sa neutralité intégrale était garantie
et que l'ensemble se révélât de caractère universel, c'est‑à‑dire
incluerait tant les Etats‑Unis que les vaincus.
Devait s'y ajouter le maintien de la neutralité du Nord de la Savoie et
des zones franches autour de Genève, que la France conteste. Clémenceau croira
obtenir gain de cause en échange de la neutralité reconnue, mais finalement, ce
sont les disposition de 1815 qui seront maintenues. (Je passe sur la demande
d'incorporation du Vorarlberg à la Confédération, formulée à cor et à cri par une
population plus proche du Liechtenstein et de la Suisse que de Vienne; son
acceptation nous aurait valu les pires ennuis!)
Les démarches dictées par notre naïveté continuèrent encore de plus
belle: le 8 février 1919, un mémorandum aux puissances contient encore le refus
de transiger sur la neutralité totale, demande assortie d'un projet de
fédération internationale sur le modèle helvétique...
Des diplomates plus souples arrangeront les
choses en admettant que la reconnaissance implicite du Traité de Versailles
soit liée à l'admission à la SDN ‑ et obtiennent le choix de Genève comme
siège de l'institution. Le gouvernement cède dès lors sur le point de
l'aménagement de la neutralité, ce qui lui vaut le suffrage des grands ‑
et un beau tollé à l'intérieur. Le rythme endiablé d'un Conseil fédéral
déchaîné à force d'être soucieux se heurtera à l'inertie des chambres et à
l'opposition des militaires (qui rejettent toute concession en matière de
neutralité, entraînant derrière eux une large frange de l'opinion bourgeoise,
surtout alémanique) et des socialistes, pour qui tout cela n'est que manigance
capitaliste.
Le 1er août 1919 ‑ jour de la fête nationale! ‑ il y eut une
nouvelle manifestation d'intellectuels en faveur de l'adhésion, sous l'égide du
Comité national pour l'étude de la question de l'entrée de la Suisse dans la
Société des Nations (on simplifiera: en abrégeant: Comité pour l'entrée de
la Suisse dans la société des Nations / Schweizerisches Aktionskomitee für den
Volkerbund; s'y oppose le Vorort des Volksbundes für die Unabhangigkeit der
Schweiz). On se rend alors compte qu'il faut "compléter cette action de
quelques francs‑tireurs par un mouvement général de propagande
organisée" (14) si l'on veut toucher la masse des électeurs et les mobiliser
dans le sens souhaité.
Et c'est la guerre des proclamations, affiches, tracts, brochures,
articles et annonces dans la presse, car la contrepropagande a été très active
(15). Le gouvernement propose en date du 4 août 1919 aux chambres un arrêté au
début significatif: "La Suisse accède au Pacte de la Société des
Nations..." Les réserves formulées se rapportent essentiellement au
maintien de la neutralité militaire; l'article "américain" a été
biffé. Or, le législatif se cramponne encore à cette "clause
américaine" (l'adhésion des Etats‑Unis à la Ligue considérée comme
condition sine qua non de notre affiliation)× Flots de discours à ce propos,
assaisonnés de lamentations sur l'abandon de notre neutralité séculaire.
Le Conseil fédéral demande au Conseil suprême des Alliés l'explicitation
de la garantie y afférente, afin de calmer les esprits; à un refus initial très
sec succéda une concession de taille: le délai décisionnel, fixé d'abord à deux
mois dès l'entrée en vigueur du Traité de Paix (qui date du 1er janvier 1920),
fut étendu pour permettre la consultation populaire. On ne parla plus de la
participation américaine, vu le changement politique intervenu à Washington, ce
qui permit aux chambres de se rallier à la demande d'entrée. La voie du processus
référendaire était ainsi ouverte; l'arrêté fédéral fut notifié aux instances
internationales concernées le 3 mars, et le 16 mai 1920, le peuple suisse donna
son aval à l'adhésion par 416.870 voix contre 327.719; l'approbation des
cantons, indispensable complément dans de telles votations, fut acquise
d'extrême justesse: 11 1/2 Etats pour, 10 1/2 contre. (Il y a lieu de tenir
compte des demi‑cantons!)
Quels échos ces événement, liés au problème de l'instauration d'une paix
durable, trouvèrent-ils dans les lettres romandes? Mis à part ceux qui
militaient sur le plan politique, dans quelle mesure les écrivains prirent‑ils
part aux luttes idéologiques qui préoccupaient, voire déchiraient nos
compatriotes?
Benjamin VALLOTTON, marié à une Alsacienne ‑ après avoir
enseigné la littérature française aux collégiens de Lausanne, il s'établira
après la guerre à Strasbourg - fanatiquement pro‑français, se demanda en
1919, après avoir salué Leur Calvaire! (Ceux de Cambrai, Noyon, Lille,
Saint‑Quentin) Et la Suis-se?.. (16) Il critique les neutres dans
cet écrit‑pamphlet, tout en louangeant nos soldats gardant les
frontières, mais surtout les Suisses s'étant engagés du côté français. (On
parle de 10.000 volontaires, quasi tous romands, dans leur presque‑totalité
enrôlés dans la Légion.) "C'est parce qu'on est Suisse qu'on crie: Vive
la France!" (17). Sans une parole pour Cendrars, qui s'en est tiré en
perdant un bras, il cite deux héros glorieusement tombés: un capitaine Junod,
et Samuel Bourquin, pasteur comme le père de l'auteur, il a été en poste en
France; revenu au pays pour sa défense, il retourne dans sa patrie d'adoption,
persuadé qu'il faut "détruire la guerre par la guerre". (18) S'il n'est fait aucune allusion à la SDN ‑
ce qui est bizarre, vu l'année de parution de ce texte ‑ il y a forte
polémique contre la germanisation de la Suisse alémanique. (19) D'autre part,
sont portées aux nues les oeuvres de bienfaisance qui ont racheté la lâcheté de
ceux qui sont restés l'arme au pied.
A l'opposé de Vallotton, Robert DE TRAZ s'exprime en fervent
défenseur de la SDN sur le rôle de la Suisse en son sein. Et ce par le
truchement d'une publication centrée sur et rayonnant de Genève, précisément la
Revue de Genève, fondée en 1920, (parfois aussi dans la Semaine littéraire.)
En guise d'introduction‑programme, rédacteur en chef, il présente dans l'Editorial
du premier numéro (juillet 1920) ses idées sur les sujets qui le préoccupent.
Il assigne à la revue ses buts, trace les limites de son influence possible:
"Nous voudrions réunir ici des écrivains de valeur, appartenant à
des pays divers, et les faire entendre côte à côte, sans autre intermédiaire
que la traduction. (...) Que l'on nous comprenne bien: nous ne venons pas
prêcher une doctrine de conciliation obligatoire, mais simplement fournir
l'occasion de rencontres qui ne se produiraient pas ailleurs. (...) Détestant
les malentendus et les sous‑entendus, nous ne préconisons pas une
embrassade générale; nous savons que les hommes sont différents, inégaux en
civilisation, opposés par les souvenirs, les haines, les gloires, déchirés par
les luttes économiques et sociales. Et néanmoins l'ordre, le bonheur sont au
prix d'une compréhension réciproque, et le monde en ruines ne peut être rebâti
que par des efforts conjugués.(...) Ainsi donc, (...) la Revue de Genève,
internationale, ne sera pas internationaliste, et sera inter‑sociale sans
être socialiste... A côté des grands peuples civilisateurs (...) nous comptons
faire large place aux petits Etats... est‑il besoin de dire que
l'Allemagne et l'Autriche, que l'immense et malheureuse Russie seront l'objet
de notre curiosité la plus attentive. (...)
Etant fermement attachés nous‑même à notre patrie, nous accordons
de l'importance à ces chroniques nationales. (...) L'oeuvre de reconstruction
générale (...) n'est réalisable que si chaque nation y apporte ses dons
particuliers et ses compétences historiques. Il ne s'agit pas, aujourd'hui,
d'abolir les variétés spécifiques de l'humanité, il s'agit de les
accorder" (20).
De Traz imprime à sa revue ce qu'on pourrait appeler "la ligne
SDN", conforme à l'opinion de Bovet, qui s'exprime ainsi:
"La réaction et le
bolchevisme excluent intelligence et noblesse d'âme; (...) ils nous mènent à
une catastrophe qui pourrait être la dernière...(21).
Un chapitre d'un de nos ouvrages de références s'intitule de manière
significative: "Vom Sitz der Revolution zu dem des Völkerbundes"
(Du siège de la révolution à celui de la SDN) (22) - allusion à Lénine et
les siens quittant notre sol, qui devait héberger la Société des Nations. Ce
passé de foyer de conspirateurs (Zimmerwald, Kienthal) aurait pu nuire à cette
fin, si le Conseil fédéral ne s'était démené pour se mettre au mieux avec les
Alliés ‑ tout en ménageant l'Allemagne. Notre diplomatie déploya tout son
savoir pour déjouer dans la mesure du possible le danger d'une entente germano‑russe
avec sa menace de bolchevisation du continent. L'échec de la grève générale
chez nous (novembre 1918) écarta le danger intérieur; la défaite de l'Armée rouge
devant Varsovie fit que les Spartakistes, déjà en passe d'être écrasés ‑
et, partant, la révolution à l'Ouest ‑ ne purent être sauvés.
Dans ses Souvenirs sur Igor Stravinsky, Charles-Ferdinand
RAMUZ parle davantage de la Russie que de la Société des Nations, ce qui en
somme peut se comprendre (23). Sceptique, il remarque que
"La guerre (...) finie depuis deux ans (...) était loin de nous
avoir valu les illusions généreuses dont les conversations et les articles de
journaux surabondaient autour de nous. On entendait dire partout et on lisait
très couramment que la fin de cette guerre allait être la fin de toutes les
guerres. (...) le monde ne voyant pas ou ne voulant pas voir (...) que la
guerre allait seulement changer de place, qu'elle ne fait jamais que changer de
place...(...) Strawinsky me parlait de la Russie: il avait décidé déjà d'y
retourner. (...) Sa place était "là-bas", maintenant que ce là‑bas
allait être aussi son chez lui. La vraie Russie allait paraître enfin à la face
du monde, une Russie nouvelle, mais qui serait en même temps l'ancienne, ‑
éclose enfin, épanouie, tirée de son long sommeil, ressuscitée de sa propre
mort."
Ce projet de retour de l'exilé naquit après février 1917 ! octobre
allait le détruire. Le compositeur rêvait d'une Russie mythique, "celle
d'avant Pierre le Grand et d'avant l'européanisme, qui ainsi irait d'abord en
arrière, mais pour mieux aller de l'avant..."
Illusions que le Vaudois partageait:
"... je les partage encore, écrit‑il en 1929 lors de la
rédaction du texte, malgré les événements; et (...) homme d'Occident, même
d'Extrême‑Occident, je crois que le salut viendra quand même (un jour) de
cette autre extrémité de l'Europe. (.,.)... bien qu'un peu plus tard nous ayons
assisté, et même à petite distance, au départ de Lénine dans son wagon plombé
(...)
Le départ de Lénine et son triomphe même n'apparaissaient déjà plus
(...) que comme une parenthèse. "Nous n'avons jamais désespéré (...) de
ce qui est le fond, (..,) la silencieuse masse de dessous de ce grand peuple
(...), quelle que soit par ailleurs la doctrine qu'elle adopte, (...) dans son
extrémisme même, étant d'ailleurs, géographiquement aussi, à l'extrémité de
l'Asie... Elle est extrême et extrémiste, ou, comme on dit en politique,
radicale (en donnant au mot tout son sens): comment s'étonner alors qu'un de
ses "radicalismes" (le dernier) ait été d'espèce livresque, tout
scolaire, pseudo‑scientifique, marxiste, athéiste, mécanisant? C'est une
crise qu'elle devait subir, et dont on ne s'étonne plus même quand on songe aux
innombrables réfugiés politiques et aux milliers d'étudiants chevelus que les
quartiers du bord de l'Arve, pour ne parler que de Genève, abritaient depuis si
longtemps (...) toute une immense foi (quand même!) est déviée, à quoi tout est
sacrifié: et Lénine n'a plus qu'à paraître: maniaque de l'extrémisme, et de
l'absolutisme, saint à rebours, saint sans Dieu. (...)
La Révolution russe s'est faite: il va falloir attendre maintenant
qu'elle se défasse ou se refasse, et justement par des moyens complètement
contradictoires à ceux qu'elle a employés pour se faire: organiques, secrets,
cellulaires, vécus au fond d'un coeur (...) c'est sans doute pourquoi pour
l'instant la Russie semble tellement se taire, c'est pourquoi elle semble tellement
immobile autour des ruines de son premier espoir" (24)
Pour qui croyait Ramuz apolitique et dépourvu de sens de l'histoire...
Mais c'est au célèbre romancier franco-suisse Guy de POURTALES
que fut dévolue la réussite de hausser la problématique de son temps et le
devenir historique au niveau de la grande littérature. Dans l'Epilogue de sa
fameuse "Pêche miraculeuse", intitulé "Un nouveau ciel
et une nouvelle terre", il évoque la première assemblée de la Société
des Nations, mélangeant événements et fiction (25).
"Au début de novembre de l'année 1920, les délégations de
quarante-et-un Etats se réunirent à Genève pour la première assemblée de la
Société des Nations. Ce n'est pas par hasard que cette ville avait été choisie.
Son passé faisait d'elle le lieu le plus justement désigné pour une telle
expérience. "Cité de Dieu" au XVIe siècle (Calvin !), "Cité de
Refuge" au XVIle (les Huguenots !), Cité de l'indépendance intellectuelle
et des sciences au XVIIIe, elle pense avoir le droit moral de devenir un jour
la Cité de la Paix Universelle...
Deux siècles après Calvin parut dans cette même ville Jean‑Jacques
Rousseau. Après la prédestination au mal, la prédestination au bien. Un petit
jeune homme (...) finit par s'évader en Savoie où il tombe un beau jour dans
les bras d'une femme solitaire qui a du goût pour les adolescents, et voilà
l'ombre du sombre Calvin pour jamais refroidie. Le romantisme vient de naître
(...) La nature l'emporte sur Dieu, et la poésie sur la théologie. Le
Consistoire est vaincu par les libertins.
... Il propose Genève en exemple au monde. De ses moeurs, il tire l'Emile;
de son école de droit politique, Le Contrat social. Sa "Confédération
des peuples", garantie d'une paix perpétuelle, c'est l'image de la
Suisse qui lui en inspire le plan."
Si donc il put sembler paradoxal à certains de voir s'installer à
Genève, patrie de deux agitateurs intellectuels puissants, le parlement
pacifique des nations, à beaucoup d'autres ce choix parut naturel:
"(...) Aussi les délégués qui commencèrent
d'arriver en ville vers le 10 novembre de cette année 1920, sentaient‑ils
un climat spirituel particulier les envelopper. Comme dans l'ancien temps des
touristes, les rues étaient pavoisées aux couleurs de l'univers. Des groupes de
citoyens stationnaient tout le jour devant la gare ou la porte des hôtels. On
se montrait les ténors de ce nouveau Grand Théâtre du Monde. On
discutait les fanions des autos, les insignes aux boutonnières de ces
représentants de toutes les races et de tous les régimes politiques. Les
curieux se portaient des quais, où sont les hôtels occupés par les diverses
délégations, à la salle de la Réformation, où devait avoir lieu la premières
assemblée.
Une animation intense régnait dans les rues et dans les magasins, tout
commerçant se plaisant à imaginer qu'il recevrait bientôt la visite d'un
maharadjah, ou pour le moins celle de quelque ministre. Bien qu'il eût été
recommandé à tous de faire montre d'une neutralité de bon aloi, Mlle Ramel
n'avait pu résister au plaisir de décorer sa vitrine des drapeaux des Alliés et
du portrait du maréchal Joffre, son favori. Comme elle s'était munie d'un stock
de cartes postales à l'effigie des grands hommes, la clientèle abondait dans
l'espoir d'obtenir bientôt des autographes. Les camelots criaient le Journal de
Genève, le Daily Mail, la Frankfurter, la Chicago Tribune et le Matin. Sur tous
les visages se lisait l'humeur joyeuse d'une population longtemps privée d'une de ses richesses principales: l'étranger."
[14/18 avait ruiné l'hôtellerie et les autres branches de l'économie liées au tourisme.]
"Le soir du dimanche 14, les cloches de Saint‑Pierre
sonnèrent à toute volée le culte d'ouverture de la Société des Nations...
(...) Une ardente prière s'éleva
de tous les coeurs vers la Providence afin qu'elle benît les travaux de ces
âmes de bonne volonté.
[Mêlant hardiment reportage et trame romanesque, l'auteur poursuit:]
Le lendemain matin, sous un délicat soleil d'automne, des centaines de
personnes contenues par un piquet de gendarmerie stationnaient devant la Salle
de la Réformation pour voir les délégués sortir un à un de leurs voitures.
L'un des premiers parut M. Nansen, l'explorateur du Pôle, grand chien de
mer majestueux et hirsute. Il fut suivi bientôt de lord Fisher et de sir Eric
Drummond. Vinrent ensuite Le Président Paderewski, son chapeau de haute forme
posé sur une auréole de cheveux couleur de bois de rose; M. Hymans, le délégué
belge; des Chinois, des Japonais, un Hindou; MM. Hanotaux et Léon Bourgeois,
les patriarches français; lord Robert Cecil dans son vaste faux col de
gentilhomme d'autrefois; des inconnus, des journalistes, des interprètes, des
secrétaires. (...) Le visage de Bardin rayonnait de la gloire de sa chère cité.
On a beau dire, Genève garde son rang dans le monde. Les siècles passent, les
guerres, les tempêtes, la Ville demeure avec son prestige intact. ‑ Oui, oui, on a beau blaguer, c'est
grand, c'est noble, mon cher.
(...) "Tout de même, faudrait pas trop charrier, pour une fois
qu'ils ont une idée." Mais Galland ne « charriait » pas. Au fond de lui‑même,
il était aussi fier que Bardin et que le bon "peuple".
[Prononciation typiquement
genevoise.]
‑ Tiens, et celui‑là, qui est‑ce?
C'était M. Motta, Président de la Confédération. On se mit à applaudir
comme on applaudit au cinéma les têtes sympathiques. (...)
Puis la séance fut ouverte devant ce parterre de «l'intelligentzia»
universelle. Le Président Motta monta à la tribune et prononça avec émotion son
discours d'ouverture, qu'il termina en plaçant la cité nouvelle "sous la
garde de celui que Dante a nommé dans le vers sublime qui achève et résume son
poème sacré: «L'amor che muove il sole e l'altre stelle». " L'amour qui
met en mouvement le soleil et les autres
astres" s'inscrivait partout dans le monde transformé," (Dans sa Traduction Nouvelle de la Comédie divine, Union latine
d'éditions, Paris, 1938, André DODERET met "l'Amour qui émeut le
Soleil") (...)"
Tel fut l'espoir que suscita en Guy de Pourtalès, combattant volontaire,
la fondation de la Société des Nations.
Pour en revenir à la votation historique de 1920: Les résultats du
scrutin ont fait réapparaître le sempiternel clivage entre Romands et
Alémaniques, ceux‑ci étant rejetants, les Latins acceptant. A deux
exceptions près, à vrai dire: celle du Tessin et celle des Grisons, où la
majorité alémanique opta pour l'entrée, alors que leurs Latins, à l'instar des
Tessinois, se déclarèrent contre. Ces derniers se signalèrent par 50 %
d'abstention (moyenne suisse de participation 76,5 % !), hésitation due
probablement à l'attitude de l'Eglise, qui avait vu le salut dans la victoire
des empires centraux et se méfiait d'une machine d'observance anglo‑saxonne
et protestante. (A titre de comparaison: le pays de Vaud protestant vote massivement
oui ‑ à dix contre un ‑ et la participation atteint le 80 %
des électeurs !)
Le vote grison avait fait pencher la balance positivement, aussi en ce
qui concerne les voix cantonales (rappelons qu'une décision n'est réputée prise
que s'il y a double oui: celui du peuple et celui des Etats). Ce fut juste ‑
à l'arraché même, pour ce qui est des cantons, et le triomphe des thuriféraires
d'autant plus bruyant.
En passant la presse en revue, on remarque La Suisse, qui se
moque de la singulière coalition négative de la "camarilla militaire et
des socialistes révolutionnaires." Le Bund, de Berne, fait
l'éloge des Romands, la Gazette de Lausanne se félicite de l'avoir
emporté sur les "militaires prussophiles" et les "sectaires de
la troisième Internationale". Le Démocrate de Delémont loue
ceux des Alémaniques qui ont prôné le oui, alors que le Berner Tagblatt
dénonce le chantage romand et prétend qu'il a "livré le pays aux potentats
de Paris." Dans la Tagwacht socialiste, Robert Grimm fulmine
contre les Welches; le Basler Vorwärts, qualifié de "feuille
léniniste" par l'opinion droitière, croit pouvoir constater que la Suisse
de 1848 a maintenant rejoint les impérialistes bourgeois...
Comme j'habite le canton de Neuchâtel, j'ai jeté un coup d'oeil sur la
presse du cru. Ce qui est d'autant plus intéressant que les montagnes ‑
horlogères comme on sait ‑ sont depuis l'avant‑ guerre (de 1914) un
haut lieu socialiste. Rappelons que le Parti socialiste suisse était contre les
"ligophiles" (terme glané dans La Sentinelle du 12 mai 1920);
au manifeste du Comité central s'ajoute le rapport du Congres des socialistes
neuchâtelois: "Le Pacte est un renouvellement de la SainteAlliance de
1815. C'est une société d'assurance capitaliste." (ib.) La majorité
écrasante des délégués vota contre l'adhésion, et faibles furent dans la presse
du parti les voix qui optaient pour l'entrée. D'autant plus dépitée fut la
direction en constatant que les troupes l'avaient lâchée: les ouvriers avaient
voté massivement oui, préférant la garantie de la paix à la politique
aventureuse de la splendide isolation! On peut dire qu'il y eut sursaut
populaire, les travailleurs neuchâtelois ayant donné dans l'alternative
manichéiste de: la paix = SDN; l'Internationale = guerre civile, chaos,
dictature (diable que les bourgeois peignaient à la muraille).
Le National suisse (radical) signale l'engagement extrême des
autorités: le président de la Confédération ne se déplaça‑t‑il pas
pour venir prêcher la bonne parole à Saint‑Imier, la Chaux‑deFonds
et au Locle ? Le 13 mai, il y avait eu à Colombier un rassemblement populaire
en faveur de l'adhésion qui réunit entre dix mille et vingt mille personnes' L'Impartial,
comme son nom l'indique, fit place aux promoteurs comme aux adversaires, mais
avec une nette prépondérance des premiers. L'historien et écrivain William
Martin fournit une série d'articles explicatifs, on publia un appel
pathétique de Paderewski, un autre de la Société d'agriculture (qui craignait
pour ses exportations en cas de refus). Une certaine brochure du camp adverse,
répandue rien qu'en Suisse alémanique à un million d'exemplaires fit l'objet de
critiques acerbes ("Peuple suisse, garde ta liberté!" ‑
slogan repris lors de la récente votation sur l'EEE!).
Les résultats du scrutin ont fait apparaître le sempiternel clivage en
Alémaniques et Romands, les premiers étant rejetants, les latins acceptant. A
deux exceptions près: celle du Tessin et celle des Grisons, où la majorité
alémanique opta pour l'entrée, alors que leurs Latins, comme les Tessinois, se
déclarèrent contre. Ces derniers se signalèrent par 50 % d'abstention (moyenne
suisse de participation: 76,5 %), hésitations dues probablement à l'attitude de
l'Eglise, qui se méfie d'une machine d'observance anglo‑saxonne et
protestante. (A titre de comparaison: le pays de Vaud protestant vote
massivement oui ‑ à dix contre un - alors que la participation
atteint 80 % des électeurs !)
Le vote grison avait fait pencher la balance positivement, aussi en ce
qui concerne les voix cantonales (une décision n'est réputée admise que s'il y
a double oui: celui du peuple et celui des Etats): 11 1/2: 10 1/2 ! ce fut
juste, à l'arraché même, et le triomphe des thuriféraires d'autant plus
bruyant. Dans la revue de presse, on remarque La Suisse, qui se moque de
la singulière coalition négative de la "camarilla militaire et des
socialistes révolutionnaires". Le Bund, de Berne, fait l'éloge des
Romands, la Gazette de Lausanne se félicite de la victoire sur les
"militaires prussophiles" et sur les "sectaires de la Troisième
Internationale."
En conclusion, l'affiliation à la SDN a été pour nous bénéfique, en ce
sens qu'elle a garanti en la renouvelant la neutralité perpétuelle octroyée
(mais aussi souhaitée de notre part) en 1815. Elle est politique et militaire ‑
la neutralité armée ‑ et fait partie du droit des gens, inclut
l'inviolabilité du territoire (une seule rectification mineure à l'époque de
Napoléon III), l'intégrité des institutions que la Suisse s'est données, le
maintien des zones franches autour de Genève (contestée par la France
victorieuse, mais confirmée par le Tribunal de La Haye au terme d'un procès
célèbre). En droit public international son statut est après 1920 rendu
crédible par son accord de participer le cas échéant à des sanctions économiques.
(Elles ont été observées avec une pudique retenue lors de la conquête de
l'Abyssinie par nos voisins du sud!)
D'avoir refusé l'incorporation du Vorarlberg, si ardemment désirée par
sa population, a été ‑ comme l'adhésion au Pacte des Nations ‑ une
contribution de la Suisse à la paix... et aussi des actes ayant porté leurs
fruits à notre profit. A la lumière de ce qui a suivi, notre prudence et notre
disponibilité ont été payantes.(Que l'on songe à l'Anschluss de l'Autriche!)
Si la Suisse allemande a refusé de prendre place au sein de la
communauté se constituant après 1914/18, c'était par souci d'indisposer notre
principal partenaire commercial (l'Allemagne), mais encore suite à un réflexe
de sympathie pour le vaincu et des attaches culturelles indéniables. La récente
bouderie à l'égard de l'ONU et de l'EEE ‑ les Alémaniques l'emportant en
entraînant l'ensemble du pays, cette fois‑ci ‑ est en revanche
issue de la crainte de la surpuissance germanique retrouvée, crainte du risque
qu'elle domine l'Europe et accroisse encore notre dépendance à son endroit.
Cela ne signifie pas pour autant que la Suisse renonce à se considérer (à tort
ou à raison) comme un exemple de cohabitation pacifique de races diverses par
la langue, les religions, les mentalités ‑ dans une tolérance dont
certains pourraient s'inspirer,‑ bien qu'elle ne soit pas exempte de
tensions.
On peut en considération finale se demander à bon escient quelle part
d'influence sur les événements évoqués ici revient aux intellectuels suisses en
général, à ceux de la Suisse française en particulier. Celle des écrivains à
proprement parler nous paraît en tout cas mince.
__________________________________
NOTES
1) Hans Beat Kunz, in Weltrevolution
und Völkerbund. Die schweizerische Aussenpolitik unter dem Eindruck der
bolschewistischen Bedrohung 1918‑1923 (Stämpfli, Bern 1981), s'étend
longuement sur le sujet. Le Conseil fédéral a cherché à
oeuvrer auprès des Alliés en faveur de la modération à l'égard de l'Allemagne ‑
de peur que celle‑ci puisse constituer avec la Russie une Ligue des
Nations bolcheviques contre la SDN de l'Entente.
2) Bruxelles a depuis pris sa revanche au moins au niveau européen. A
noter que Lausanne a failli être le siège de la Conférence de la paix, Wilson
préférant à Paris un terrain neutre.
3) Songeons seulement au Congrès de la Paix de 1867, visant à établir
des conditions de paix durables. (Y assistaient entre autres Garibaldi, Leroux,
Louis Blanc, Bakounine, et Dostoïevski en observateur. On y reprenait en somme
le programme de Mazzini: unité allemande et italienne, rétablissement de la
Pologne, Fédération danubienne remplaçant l'Autriche‑Hongrie, Etats‑Unis
de l'Europe républicaine, etc.) ‑ Ou au premier rassemblement universel
consacré à l'espéranto en 1906; en 1920, ce sera, flanqué du Congres
international des mineurs, celui de l'Internationale socialiste, qui se
prononça avec quelques réserves pour la SDN ‑ dans l'attente de
l'avènement d'un système socialiste mondial démocratique. Cela impliquait le
rejet de la Troisième Internationale, du bolchevisme et de la dictature du
prolétariat. Fait piquant, le chroniqueur de Wissen und Leben
(A.Charasch, Ein Nachwort zum Genfer Kongress der Internationalen, No de
la XIIIe année, 1er octobre 1919 ‑ 15 septembre 1920, pp. 865 ss.)
prévoit l'effondrement de l'URSS et de l'Internationale léninienne.
4) En 1909t il affirme: "Je crois aux Etats‑Unis d'Europe;
mes yeux ne les verront pas, ma foi les devine." (article Nationalité,
in Wissen und Leben, IV, p.445). La condition préalable en est
évidemment la réconciliation franco‑allemande: "La France et
l'Allemagne se sauveront ensemble ou périront ensemble, et nous tous avec
elles." (art. Violence et réaction, in W.u.L., XXV, 1er mars
1923, p.436).
5) Chez F. Ruedi, Lausanne ‑ Forel savait comme Bovet que c'était
là musique d'avenir ‑ pas comme Ernst Jünger qui prétend qu'aujourd'hui
même, nous vivons "déjà dans l'état universel" (in Construire,
Zurich, No 22 du 2 juin 1993); affirmation tout de même un tantinet téméraire.
(Ed. introuvable.)
6) Gonzague de Reynold (1880‑1970), Mes Mémoires (Editions
Générales, Genève 1961), t.II, p. 245.
7) Privat, en sa qualité de délégué de la Perse, était dans la place,
lorsqu'il tenta avec ses acolytes d'imposer l'espéranto comme une langue neutre
et internationale ‑ seule digne de la Société des Nations. Or Reynold,
membre de la Commission intellectuelle de la Ligue, monta à l'assaut "des
utopistes absolus et des intertationalistes intégraux: les espérantistes",
lui qui dans ses jeunes années s'était intéressé à l'idéal de Zamenhof. (Mes
Mémoires, t.lII, 1963, p.452)
8) La Mission du peuple suisse à propos du manifeste des trois
cent‑seize professeurs et privat‑docents des Universités suisses:
"La Mission des Universités suisses" et de l'affaire des colonels.
(Editions philosophiques Th. Wälti, 5, rue des Alpes, Genève, 1916.)
9) Der Völkerbund, in revue cit. (Cf. en particulier le No de
novembre 1919, p. 845) ‑ Comme Bovet, l'historien William Rappard est
convaincu que "la SDN est essentiellement l'oeuvre des peuples". L'entrée
de la Suisse dans la Société des Nations, Ed. par les soins de
l'Association suisse pour la SDN, Genève, S.A. des Editions Sonor, 1924, p.2)
10) "... prendre place sur les bancs des mendiants pour obtenir les
miettes tombées de la table." (D'un article publié simultanément dans le Journal
de Genève et la Neue Zürcher Zeitung le 10 mai 1920, juste avant la
votation décisive.
11) D'un projet de toast porté en famille. (Kurt Marti, Paul Seippel,
/1858‑1926/, Basel & Stuttgart 1973, Verlag von Helbing und
Lichtenhahn, p. 327)
12)
Rappard, op.cit. ‑ De l'Avant‑propos par le président Giuseppe
Motta.
13) Roland Ruffieux, La Suisse de l'entre‑deux‑guerres,
Payot, Lausanne 1974, p. 91.
14) Rappard, op. cit., p.63.
15) Un appel fut lancé moyennant une "brochure verte" diffusée
en la seule Suisse alémanique à un million d'exemplaires: "Peuple
suisse, garde ta liberté!"
16) Les deux titres parus chez Berger‑Levrault, libraires‑éditeurs,
Nancy‑Paris‑Strasbourg, 1919.
17) op. cit., p.74.
18) id., p. 58.
19) Forte propagande pangermaniste entretenue par les vingt‑deux
mille ressortissants d'outre‑Rhin résidant en Suisse allemande, soutenus
"par une clique de petits journalistes, de naturalisés de la veille ou de
l'avant‑veille, plus tard de bolcheviki à la solde de l'impérialisme
moribond." (op.cit., p.18)
20) Revue cit., pp.3‑5.
21) Traduction par nos soins d'un passage de l'article Die
"Revue de Genève" qu'Ernest Bovet avait écrit en allemand
("Reaktion und Bolschewismus schliessen Klugheit und Seelenadel aus; (...)
sie führen uns zu einer Katastrophe, die endgültig sein könnte...") in Wissen
und Leben, XIII. Jahrgang (1919‑1920), p.846.
22) Kunz, op. cit., sous‑chapitre
de la deuxième partie intitulée Die Schweiz, der Bolschewismus und das
Versailler System.
23)
Editions de l'Aire, Lausanne 1978
24) op. cit., pp. 96‑104 ‑ A remarquer à la fin de la cit.
la prophétie concernant l'avenir de la Russie bolchevique, rejoignant la
prédiction d'A.Charasse.
25) Gallimard, Paris 1937, pp. 331 ss. (Epilogue / Un nouveau ciel et
une nouvelle terre)
-> Remarque au sujet de la bibliographie: On consultera avec profit
Stupan, Sergio: Comment la Suisse a adhéré au pacte de la Société des
Nations, Thèse, Lausanne 1943 (riche bibliographie)
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L'IMAGINAIRE POLITIQUE LATINO‑AMERICAIN
AU
LENDEMAIN DE 1919
par Jorge H. TAFUR
GARCIA
AVANT‑PROPOS
L'imaginaire hors de la mémoire de la souffrance ou de son équilibre
sémantique, le sujet lui‑même est très vaste et complexe. L'orientation
de mon étude, qui n'est pas une simple étude de la pensée latino‑américaine,
s'est affirmée à la suite d'une recherche sur l'influence de l'oeuvre et de la
pensée d'Henri Barbusse chez les latino‑américains. D'autres
facteurs se sont rencontrés peut‑être, celui, phénoménologique, de relire
notre actualité, mais surtout le fait que la culture nationale se définit par
son contenu et non par l'origine de ses composantes.
Le point de départ a été "Au‑dessus de la mêlée"
(1): son argumentation politique, sa conception et son processus, son concours
au sein des mouvements politiques. Dans une Amérique latine nourrie des
soupçons et des rancoeurs dressant Uruguayens contre Argentins, Argentins
contre Chiliens, Chiliens contre Péruviens, Péruviens contre Equatoriens: la
transcendance des mouvements sociaux à côté de la notion de race, et celui de
l'humanisme antiraciste représente l'un des aspects de mon étude. Je me
permets, à cette occasion, de faire une remarque très particulière sur les discussions
de la Première Conférence Communiste latinoaméricaine de Buenos Aires en juin
1929.
A la suite des événements de 1919, la discussion pour la paix ‑
les influences, les relations, les moments de réflexion entre la réalité
officielle et la réalité vraie ‑ est à l'ordre du jour chez les latino‑américains.
Incitation à la tolérance, à l'intérêt de juger des systèmes injustes ‑
essentiellement celui des cultures dominantes et de l'enseignement d'une
histoire sans liens avec elles ‑ les lendemains de 1919 ont porté à la
tribune une féconde réflexion anti‑impérialiste, sans que l'exotisme pour
l'Europe ou les divagations sur la latinité soient un obstacle préalable aux
débats. A cause de leur sensibilité et de leurs préoccupations aux problèmes
historiques, certains penseurs ‑ dont la plupart sont passés par
l'Europe, écoutant les cris des rues de Rome, de Milan, de Berlin, de Madrid,
de Paris, de Vienne... ‑ commencent à être assimilés aux idées de
pacifisme et de révolution qui à l'époque agitent le monde.
Dans cet esprit d'affirmation latino‑américaine et
révolutionnaire, et s'inspirant de la phrase d'Oscar Wilde ‑ progresser
c'est réaliser des utopies ‑ tout un univers d'ouvrages, de relations
visent à inaugurer de façon novatrice de nouveaux moyens d'accéder aux courants
philosophiques, politiques et littéraires européens.
Les parcours de notre histoire
Notre vision actuelle, issue d'une accumulation d'expériences longues et
nombreuses, ne peut être comprise si l'on ne souligne pas qu'au cours de la vie
difficile de l'Amérique latine, le moyen âge et la renaissance coïncidèrent
avec l'esprit de la conquête; le baroquisme avec l'époque de la colonisation;
le néoclassicisme et le romantisme avec les guerres d'indépendance; le
modernisme et le post‑modernisme avec la guerre de Cuba et la révolution
mexicaine; les avant‑gardes avec la première guerre mondiale, la mort
d'Emiliano Zapata et la naissance des syndicats et des partis socialistes; les
prises de conscience contemporaines avec la guerre civile espagnole, avec la
guerre du Vietnam, la révolution cubaine, le massacre de Tlathelolco, le
renversement de l'union populaire au Chili, la révolution au Nicaragua, le
développement des mouvements de libération...
Au milieu du dix‑neuvième siècle, l'Amérique latine fut l'objet
d'une seconde conquête, conquête commandée par le capitalisme européen qui
commençait son expansion. A la fin de ce siècle, le capitalisme nord‑américain
prit sa place, accélérant le processus à partir de la première guerre mondiale
et de l'ouverture du canal de Panama.
L'expansion du capitalisme européen eut de nombreuses raisons, mais il
en est une que nous devons particulièrement signaler: soulager les tensions
sociales dans les pays européens eux‑mêmes. Une telle expansion agit
comme une soupape de sûreté au mécontentement en permettant d'élever le niveau
de vie métropolitain au détriment du monde colonial, C'est pourquoi le
développement économique provoqué par les capitalistes avait pour but
l'obtention de bénéfices sur le marché mondial et non le développement des pays
exploités. Ce bénéfice était obtenu de préférence en convertissant les pays,
comme l'a dit Sarmiento, en pays spécialisés: du sucre, Cuba; du café, le
Brésil; de l'étain, la Bolivie; de la laine, l'Uruguay; de la viande,
l'Argentine; du Salpêtre et du cuivre, le Chili; du guano, le Pérou; du
pétrole, le Venezuela; des fruits, l'Amérique centrale, etc... Ce processus
s'accentuant d'autant plus que la pénétration du capitalisme étranger se
faisait plus forte. Dans certains pays comme l'Argentine, le Brésil et le
Chili, on a crû à l'authentique avènement du capitalisme. Si bien que l'on
pensa à la possibilité de passer à l'étape impérialiste: certains dirigeants de
ces pays commencèrent à se disputer ce qu'ils appelèrent l'hégémonie sud‑américaine.
Les désaccords avec l'universalité
Au delà de savoir si les porte‑drapeaux
du progrès ont été fils de la mère de Dieu, au‑delà de la séduction
latino‑américaine chez les historiens européens, il y a eu, après la
débâcle de l'empire colonial espagnol (2) un regard latino‑américain
marqué par la mythification de ce qui était étranger. En dépit de cette
fascination de l'exotisme, une expression se fait jour: "L'Espagne est la
terre de nos ancêtres... Par conséquent elle n'est pas la nôtre." A la
suite de l'ouverture aux autres continents, on regarda d'abord avec faveur les
héritiers de la grande culture méditerranéenne, les descendants de Platon et de
Virgile, de Montaigne, de Shaw, de Racine et les descendants des héros de Valmy.
Mais la réalité ne sera qu'une suite de dictatures militaires, de crimes
politiques, et la disparition de toute empreinte du passé.
Apprendre à se méfier des mots ou apprendre à se méfier de la dite
géographie ou de la dite histoire dans l'Amérique latine passe nécessairement
par le développement d'une culture libératrice continentale. Un des principaux
problèmes qu'a dû résoudre l'Amérique latine a été celui de sa place dans le
contexte géopolitique universel, c'est‑à‑dire dans la planisphère
traditionnelle. Certains, comme Leopoldo Zea, refusent d'accorder une priorité
à notre situation géographique, mais l'écrivain uruguayen Eduardo Galeano vient
de marquer son importance : "L'équateur n'est pas au centre ; le Nord
occupe les deux‑tiers et le Sud le troisième. La Scandinavie semble plus
grande que l'Inde alors qu'en réalité elle est deux fois plus petite ; l'Union
soviétique est le double de l'Afrique alors qu'elle est nettement plus petite.
L'Amérique latine prend sur la mappemonde moins d'espace que l'Europe et bien
moins que l'ensemble des Etats‑Unis plus le Canada, alors qu'en réalité
elle est deux fois plus grande que l'Europe et bien plus grande que le Canada
ajouté aux Etats‑Unis" (3). L'irruption du réel a détruit les
illusions historiques, ‑ entre autres celles de Bartolomeo de Las Casas ‑
qui se superposaient aux exigences populaires d'une souveraineté politique et
culturelle. Dès lors qu'il n'était plus possible de préserver les premières
sans s'opposer aux secondes, cette opposition, ce furent les normes
institutionnelles du libéralisme et de l'impérialisme qui en prirent la
responsabilité.
Les enjeux de l'histoire
En mars 1919, à Moscou, le premier congrès de l'Internationale
communiste avait lancé un appel à la formation de partis communistes. Il fut
rapidement entendu en Europe. Et peu de temps après en Amérique latine: au
Mexique, en septembre 1919, un hindou, un nord‑américain et un russe
formèrent le P.C. de ce pays; puis des partis similaires virent le jour en
Argentine (décembre 1920), au Brésil (novembre 1921)... En peu de temps, ils
menèrent divers types d'actions et ils déployèrent une importante activité
journalistique avec la A Clase Obrera au Brésil, Los Comuneros au
Paraguay et La Humanidad en Colombie. Le Pérou resta en marge de ce
mouvement, peut‑être parce que là, la classe ouvrière était plus réduite
et plus jeune que dans les autres pays et que n'existait pas un parti
socialiste du style de la deuxième Internationale.
Dans la mesure où le communisme naquit comme une dissidence à
l'intérieur des partis sociaux‑démocrates, la tâche fut facilitée dans
des pays comme l'Argentine ou le Chili, et fut gênée dans d'autres pays comme
le Pérou ou la Bolivie. L'Internationale communiste marqua du cachet du
sectarisme les pays retardataires. Le Komintern put s'introduire avec plus de
facilité dans la partie la plus occidentalisée de l'Amérique latine.
Le marxisme latino‑américain
Le marxisme commença à se répandre en Amérique latine à la fin du dix‑neuvième
siècle et cela peut être considéré comme un apport des émigrants allemands,
italiens ou espagnols. A cette époque nous voyons apparaître les premiers
partis ouvriers et les premiers penseurs qui se réclament du marxisme; nous
voyons surgir un courant socialiste inspiré par la seconde Internationale, ‑
Juan del Busto (1865‑1925) et son parti socialiste argentin (fondé
en 1895) qui représenta l'aile modérée, et Emilio Recabarren (1876‑1924)
et son parti ouvrier du Chili (fondé en 1911) qui constitue l'aile
révolutionnaire et insurrectionnelle. Juan del Busto fut le premier traducteur
du Capital en espagnol, mais on peut difficilement le considérer comme le
premier marxiste d'Amérique latine tant sa pensée était éclectique et
semi-libérale.
Les partis communistes apparaissent dans les années Vingt et procèdent
de deux origines différentes:
‑ A l'aile gauche, internationaliste, certains partis socialistes
(Argentine, 1928) ou même la majorité de ces partis (Uruguay, 1920; Chili,
1922) sont liés à la révolution d'octobre.
‑ Il faut ensuite noter l'évolution vers le bolchevisme de
certains groupes anarchistes ou anarcho‑syndicalistes (Mexique, 1919,
Brésil, 1922). La force de ces partis durant longtemps restera limitée : le
P.C. du Chili, le plus fort déjà, ne dépassera pas mille membres en 1929.
Malgré l'existence de partis communistes dans la grande majorité des
pays latino‑américains, l'intérêt de l'Internationale communiste pour le
continent fut très mince: d'abord parce que son attention avait été presque
exclusivement dirigée vers l'Europe; ensuite, parce que de tous les pays
défavorisés, les fonctionnaires de l'Internationale privilégièrent les pays
d'Asie. La situation se modifia substantiellement avec le VIème congrès de
l'Internationale communiste, tenu entre Juillet et septembre 1928, quand on
commença à prévoir l'émergence d'une situation révolutionnaire comme
conséquence de la difficile crise que devrait affronter le système capitaliste
dans les années futures. Pour ce nouveau combat, qui va se dérouler sur une
échelle mondiale, l'Internationale décide de coordonner et d'encadrer l'action
de ses sections. C'est dans cet esprit qu'est organisée la premières Conférence
communiste latino‑américaine.
Il est intéressant de signaler que dans l'organe du bureau sud‑américain
de l'Internationale ‑ installé à Buenos Aires ‑ le Pérou était
encore absent. Si on relit les pages de La Correspondencia Internacional,
on peut constater un intérêt pour le Chili ou l'Argentine, pays qui possèdent
une classe ouvrière nombreuse, de tradition presque européenne; un intérêt pour
la Colombie, où se sont produits des affrontements de classe; pour le Mexique, ‑
bien qu'on comprenne mal son expérience agraire ‑ et même pour le
Nicaragua ‑ étant donné sa lutte contre l'impérialisme ‑, mais on
constate peu d'intérêt pour les pays andins. Même dans le programme initial de
la Conférence, seuls huit points apparaissent: il manquait celui qui serait le
quatrième point, c'est‑à‑dire le problème des races en Amérique
latine. La majorité des intervenants étaient logiquement mexicains, argentins,
uruguayens ou chiliens. Le Pérou fut un invité de dernière heure. A tous les
inconvénients structurels ‑ du point de vue de l'Internationale ‑
s'ajoutaient d'autres difficultés: l'existence à peine visible d'un petit parti
socialiste, au futur incertain dirigé par un intellectuel qui, pour des raisons
incompréhensibles à ce moment, résistait à la dénomination de parti communiste.
Toute une série de questions politiques clefs ‑ alliances de
classes, voie armée ou voie pacifique, étapes de la lutte, etc.‑ sont
intimement liées à cette problématique centrale: faut‑il lutter pour le
maintien des intérêts matériels ou pour l'universalisation des valeurs
spirituelles ? Cette problématique recouvrait a la fois une réflexion qui
résultait de l'analyse des formations sociales latino‑américaines et une
volonté de synthèse pour définir une stratégie et une tactique politiques; en
d'autres termes, elle constituait le point nodal de la réflexion scientifique
et d'une médiation décisive entre la théorie et la pratique.
La tempête aux
Andes
Dans l'Amérique latine qui a poursuivi son histoire d'amour avec
l'Europe, l'intellectuel latino‑américain était persuadé que les
bûcherons de forêts vierges et que les semeurs de nouvelles semences
n'appartenaient pas à l'Espagne: Hegel et Schopenhauer naquirent en Allemagne,
Darwin et Spencer en Angleterre, Fourier et Comte en France... Et malgré cela,
il n'y eut pas moyen d'éviter que l'Espagne continuât de nous éblouir de titres
académiques comme celui de Nocedal en religion, de Canovas et de
Guerra Y Orbe en littérature. C'est pour cela que notre relation n'est pas
toujours harmonieuse avec l'Europe, et qu'en de nombreuses occasions cette
tension même s'exprime comme un contrepoint entre l'art d'avant-garde et
l'indigénisme, entre l'Occident et le monde andin, entre la revendication de
l'hétérodoxie et l'exaltation de la discipline, entre le national et
l'international, entre le Mexique et le Pérou ‑ le côté primitif de
l'Amérique latine ‑ et Buenos Aires, le port vers l'Europe. Dans les
temps que notre culture était notablement menacée, vinrent des lectures nées de
la guerre, la connaissance d'Henri Barbusse et la connaissance des autres
romanciers qui, à partir de leur expérience européenne, soulignent le déclin de
l'Europe: Romain Rolland par exemple, le manifeste des 93, le contremanifeste
du philosophe Nicolaï, du physicien Einstein, du philosophe Bauek, de
l'astronome Foerster, les lectures attentives d'Adriano Tilgher, les mémoires de
Ludendorff, Hindenburg et Erzberger (qui font une description de l'état d'âme
de l'Allemagne après la guerre). En même temps se répand la phrase de Walter
Rathenau: "Nous appelons révolution allemande ce qui a été la grève
générale d'une armée en déroute. Au‑delà, Proust préside la nuit qui
marque la décadence post‑stendhalienne.
On découvre alors un monde crépusculaire, à sa dernière heure, dans un
moment historique bien différent de celui vécu par l'Amérique latine, agitée
par la réforme universitaire et les derniers moments de la révolution mexicaine
(4). La lecture de Oswald Splengler servira à réaffirmer les nouvelles
images de l'Europe. La Décadence de l'Occident, avec cette habileté qu'a
Spengler à donner comme siennes les idées des autres ‑ en donnant
l'illusion de l'érudition exposée dans un style agile et brillant ‑
devient un véritable best‑seller dans les pays de langue espagnole, et
cela grâce à l'appui non négligeable d'Ortega y Gasset (5). Mais ces
références politiques, en réalité, restent anecdotiques, parce que le texte,
réactionnaire en Europe, eut des effets imprévisiblement révolutionnaires en
Amérique latine, affirmant et renforçant la valeur des positions critiques de
ceux qui revendiquaient les racines authentiques de notre culture. Comme le fit
à Cuzco le Péruvien Luis E. Valcarel qui, s'appuyant sur le schéma
théorique de la Décadence de l'Occident, écrivit la Tempête des Andes.
Sans la Décadence de l'Occident, la Tempête des Andes n'aurait
pas été écrit de la même façon (6).
La prospérité promise aux nations latino‑américaines était déjà
réalisée, nombreux furent les gouvernements qui se sont efforcés de
s'occidentaliser. L'européanisme continua d'inspirer une évolution politique
latino‑américaine erronée. Depuis l'Europe, on transplanta mécaniquement
le modèle de développement économique et social que l'Europe avait rencontré
dans son évolution historique. C'est contre cela et avec l'aide de cette
dynamique que les penseurs politiques latino‑américains se soulèvent et
construisent des doctrines plus justes et plus réalistes. Mais la critique à
l'égard de l'Occident ne dériva pas vers une négation absolue parce que l'on
sut faire la distinction entre la culture occidentale et le capitalisme. La
décadence, la chute et la fin concernent un système économique et non les
conquêtes d'une culture. L'Occident ne devait pas suivre obligatoirement le
chemin du capitalisme. De fait la révolution russe était un produit de
l'Occident ‑ de même que la grande guerre ‑ mais avec un contenu
évidemment distinct: elle naquit à l'extrémité orientale de cette civilisation
unie à l'Occident par le marxisme.
Vive le marxisme
L'Amérique latine trouve son expression théorique la plus profonde dans
l'oeuvre de José Carlos Mariàtegui (7): celui qui dirigeait ce petit
Parti socialiste au futur incertain. Malgré les analyses de l'Internationale
communiste, l'Amérique latine manifestera son identité la plus éclatante avec
l'insurrection du Salvador en 1932. Mariàtegui a été aussi considéré comme un
hétérodoxe, idéaliste ou romantique Il est certain que nous rencontrons dans
ses oeuvres ‑ en particulier dans: Défense du marxisme ‑ une
profonde influence de l'idéalisme italien (Croce, Gentile), de Bergson et
surtout de Georges Sorel. Mais il suffit de comprendre le volontarisme ethnico‑social
de Mariàtegui comme une réaction à la version économiste et matérialiste du
marxisme, pour comprendre sa véritable pensée.
C'est pourquoi Mariàtegui et les penseurs politiques marxistes qui
apparaissent au début des années Vingt, constituent un cas atypique dans le
contexte général du marxisme latino‑américain et mondial.
Mariàtegui au Pérou, Luis Emilio Recabarren au Chili, Julio Antonio
Mella à Cuba, Anibal Ponce en Argentine, Farabunda Marti, Alonso
Luna, Mario Zapata ou Miguel Marmol au Salvador, n'ont pas eu de
successeurs. Aucun de ces penseurs latino‑américain n'a eu de postérité,
comme cela s'est produit une fois dépassée la préhistoire du socialisme
utopique: Marx génère Lenine, Lenine génère à son tour Staline, et il y a peu
Mao.
Ce qui pouvait sembler dommageable au marxisme finira par se révéler
bénéfique à la pensée critique latino‑américaine et aux penseurs latino‑américains;
les théories scientifiques de Marx, une fois dépassées et transcendées, n'ont
absolument rien perdu de leur vigueur. Ceci est radicalement étranger à la
fortune mouvante des idées scientifiques et philosophiques qui l'accompagnent
ou qui la précèdent immédiatement dans le temps(9).
Ce qui se passe, c'est que ces penseurs finirent par élaborer une
manière spécifique ‑ Indo‑américaine, latine, métisse et réelle -
de penser Marx et, comme toujours, d'autant plus universelle qu'elle était plus
latino‑américaine. De cette manière, on arrive à proposer un marxisme
aussi différent de Marx que celui de Gramsci ou de Lukacs, et aussi important
et aussi ample que ces deux courants de pensée, C'est grâce à eux que notre
continent a fait son entrée dans la géographie du socialisme.
Evidemment, cette pensée latino‑américaine, cette pensée
révolutionnaire, cette pensée politique en accord avec l'histoire, avec les
sentiments et les intérêts des peuples sous-développés et exploités du monde
entier, en accord avec les intérêts et l'honneur de la sagesse collective,
cette pensée n'est pas un produit exotique qui appartient à ses propriétaires.
Elle reste, en tant que notre imaginaire politique, comme le fer éternel dans
la mémoire du monde qui lutte.
____________________________________
NOTES
(1) "Au-dessus de la mêlée", article
de Romain Rolland, le père des grandes influences spirituelles entre les
penseurs latino‑américains.
(2) 19O2 : naissance de la République de Cuba,
(3) Eduarao Galeano: "L'Amérique: la
découverte qui n'a pas encore eu lieu" Messidor, Paris 1992.
(4) Révolution qui fit concevoir à ses
apologistes pressés et excessifs l'espérance d'une révolution socialiste régie
par des facteurs essentiellement latino‑américains, avec une économie
maximale de théorisation européenne. Les faits se chargèrent de jeter à la mer
cet espoir tropical et messianique. Et aucun critique circonspect ne se
risquerait aujourd'hui à souscrire à l'hypothèse que les chefs et les plans de
la révolution mexicaine aient pu conduire le peuple aztèque au socialisme.
Cette révolution a conduit à de nouvelles réformes impétueuses à partir
desquelles il nous fut possible d'évacuer les séquelles de la monarchie
espagnole.
(5) Peu de gens savaient que Spengler était un
personnage conservateur et personne ne pouvait supposer qu'il terminerait comme
l'idéologue du national‑socialisme.
(6) Valcarel n'a pas pour souci essentiel de
reproduire Spengler. Il passe du témoignage que prétend être "La décadence
de l'Occident" au manifeste indigéniste. Ceci parce qu'après la
proclamation de la réforme universitaire de Cordova (Argentine), une bonne
partie des universités latino‑américaines soit suivraient le même chemin,
soit en emprunteraient un autre parce qu'une telle réforme amenait à suivre la
dynamique universitaire européenne. Au contraire Valcarel avait proposé une
réforme plus réaliste, authentiquement révolutionnaire, compromis avec le passé
socialiste, celui des Incas, et par dessus tout parce que les distance socio‑culturelles
et les frontières économiques entre l'Europe et l'Amérique latine étaient
océaniques.
(7) Selon l'opinion d'Henri Barbusse,
Mariàtegui était "une nouvelle lumière de l'Amérique, un nouveau spécimen
de l'homme américain". Barbusse avait exprimé son admiration pour
Mariategui, qu'il considérait comme un des rares membres de son
"Internationale de la Pensée."
(8) Pourquoi est‑ce ainsi ? s'interroge
Mariàtegui. Et il répond: Parce que ce que croit Marx, ce n'est pas vraiment
une philosophie ou une théorie scientifique, mais une méthode d'interprétation
historique de la société et une méthode de mouvement de masses.
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