PACIFISME
ET RÉVOLUTION
Actes du Colloque
Organisé par
Les Amis d’Henri Barbusse
a Villejuif (94) du 5 au 7 novembre 1993
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TABLE
Seuls quelques textes sont présentés sur le site:
Une
Europe en quête d'elle-même: hier ou aujourd'hui ? par André PICCIOLA
OUVERTURE
DU COLLOQUE
par
Madame le Professeur Madeleine REBERIOUX
I - ITINERAIRES INDIVIDUELS
Serge DURET La
révolution pacifique d'Agénor Clérambault
Jean
ALBERTINI Rolland en 1919
Claude WILLARD L'humanisme,
voie royale vers pacifisme et révolution
Mourad JEMAA René
Arcos: un engagement pacifiste individuel
Tivadar GORILOVICS Jean-Richard
Bloch et la révolution au conditionnel
Philippe
BAUDORRE Barbusse en 1919, de Wilson à Lénine
Nicole RACINE "La
Révolution de 19" d'André Chamson
Evgueny KOUCHKINE Malraux et le pacifisme d'après-guerre
II - EBRANLEMENTS COLLECTIFS
Giovanni CARPINELLI Le wilsonisme en Italie
Natalia NAOUMOVA La
révolution et le pacifisme
Karl HOLL La révolution de Novembre 1918 en Allemagne et les
pacifistes
Marc
REINHART La
bataille
pour l'entrée de la
Confédération Helvétique à la S.D.N.
Anne CHOMETTE "Clarté":
à la recherche d'un équilibre difficile
André PICCIOLA Henri Barbusse et le mouvement ouvrier
d'après
les services de renseignements civils et militaires
III - MOYENS ET MEDIATIONS
Régis ANTOINE Du pacifisme jusqu'à Raymond Lefèbvre
Annie BURGER-ROUSSENNAC Le
socle d'un engagement communiste
Jorge
H. TAFUR-GARCIA L'imaginaire politique latino-américain
au lendemain de 1919
En guise de conclusion: Vers d'autres rencontres
par
André PICCIOLA
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UNE EUROPE EN
QUÊTE D’ELLE-MÊME :
HIER OU AUJOURD’HUI ?
par André PICCIOLA
Membre de la Présidence des Amis d'Henri Barbusse
L'Association des Amis d'Henri Barbusse, en collaboration avec
l'Association Républicaine des Anciens Combattants, fut à l'origine du colloque
universitaire qui eut lieu à Villejuif du
5 au 7 Novembre 1993, sur le thème : L'Europe en 1919 :
Pacifisme et Révolution.
C'était, depuis 1973, le troisième colloque de ce type, sur Henri
Barbusse, ou autour de Barbusse et son temps, destiné à mettre en lumière la
personnalité de l'auteur du Feu, autant que ses préoccupations
esthétiques et morales. Beaucoup plus que les précédents, toutefois, ce troisième
colloque était inspiré par le souci d'inscrire la démarche de Barbusse dans le
contexte intellectuel d'une Europe qui apparaît, au lendemain de la première
guerre mondiale, comme un champ de décombres d'où surgissent pourtant, avec
cette obstination que met la vie à reverdir sur des terres calcinées, les
interrogations, les espoirs, - et les utopies.
Ce colloque sur l'Europe partait d'un constat. Avec l'effondrement de
l'empire russe et des empires centraux, ce n'était pas seulement une géographie
politique qui se brisait; c'était toute un croyance optimiste, héritée du
XIXème siècle, sur l'avenir de l'humanité, sur l'idée de progrès, qui se voyait
brutalement remise en cause. En ce sens la première guerre mondiale a bien
constitué un rupture profonde, par laquelle la conscience européenne est restée
marquée, et sans doute traumatisée, durant des décennies, en même temps qu'elle
pressentait que de nouveaux regards cherchaient à comprendre l'ampleur de la
mutation qui venait de se produire.
La réflexion et les recherches élaborées pour rendre intelligibles les
événements qui, de 1917 à 1919, achevèrent toute une période de l'histoire,
firent apparaître un espace presque illimité d'hypothèses, de théories et de
professions de foi. De nombreux intellectuels se voulurent médiateurs de la
volonté pacifiste des peuples, de leurs désirs de changements en profondeur, de
leur foi en une grande révolution sociale - prolongement, épanouissement de
celle de Quatre-Vingt-Neuf - qui bannirait à jamais les menaces d'une nouvelle
guerre. D'autres furent sensibles au réveil fiévreux des vieux nationalismes
longtemps comprimés. D'autres encore se laissèrent séduire par une
contre-révolution qui préfigurait le fascisme. Tous ont tenté, dans le désordre
et la désolation qui se présentaient après le déchaînement de la tempête,
d'être témoins de leur temps, de proposer leur réponse, ou d'apporter leur
solution, avec cette part de lucidité qu'ils devaient à leur culture, et à leur
sensibilité propre.
Le colloque de Villejuif est-il parvenu à éclairer ces attitudes dans
leur diversité et parfois leurs contradictions? Éclairer entièrement, non. Et
c'est heureux: les discussions qui suivaient les communications, riches,
passionnées souvent, empreintes toujours d'une extrême attention à la parole de
l'autre, ont finalement permis de conclure qu'il restait devant nous, sur
toutes les questions posées, un inexploré d'un singulier foisonnement. Mais
cette rencontre en permettait le survol et la reconnaissance: c'était déjà
beaucoup.
Les communications que l'on va lire livrent comme une première
impression de l'importance cruciale des débats où se sont jetés les
intellectuels de l'après-guerre. Non sans tâtonnements ni retours sur
eux-mêmes.
Il nous a été donné de suivre les cheminements des prises de conscience
individuelles: douloureux parfois, accidentés souvent, et qui s'efforçaient à
plus de lumière pour connaître plus d'efficacité. Devant nous sont passées les
figures de René Arcos, d'Henri Barbusse, de Jean-Richard Bloch, d'André
Chamson, d'André Malraux, de Romain Rolland, de Marcel Willard: prestigieuse
cohorte dont l'action confère à l'époque une grandeur pathétique que ne
diminuent ni les aveuglements ni les ornières où cette époque s'est embourbée.
L'Europe de 1919 fut aussi le lieu des affrontements idéologiques issus
de la conflagration.
Face aux égoïsmes, aux attitudes conservatrices figées dans la courte
vue des intérêts étroitement nationaux, le wilsonisme apparaît d'abord comme la
grande espérance d'une humanité délivrée des rancœurs et des haines. La haute
figure du président américain incarne, pour un temps, l'aspiration à la
justice, au droit des nations et des peuples, le refus que l'éthique s'efface
devant le "réalisme politique". Et puis le rêve passe...
Il reste l'action pacifiste, ou si l'on préfère, un pacifisme épars, qui
se cherche et hésite sur le choix des moyens.
Il reste surtout, en rupture radicale aux événements qui viennent de
broyer les peuples d'Europe, la révolution prolétarienne dont le souffle
orageux gronde, depuis l'Europe jusqu'en Amérique latine.
Ce colloque sur l'Europe offrit enfin l'occasion de s'interroger sur les
rapports entre le message dont l'œuvre écrite était porteuse, et l'écriture
spécifique que ce message requérait pour atteindre à son expression la plus
pleine. C'est assez dire si son ambition était vaste; et c'est aussi ce qui
justifie le sentiment de bien des participants que cette rencontre en appelait
d'autres.
Ces trois jours sur l'Europe telle que la guerre la laissait, nous
avions souhaité leur donner une dimension qui fût internationale et
interdisciplinaire. Chercheurs venus de Russie, de Hongrie, d'Allemagne, de
Suisse, d'Italie, du Pérou, et chercheurs travaillant en France, spécialistes
de la littérature du XXème siècle et historiens contemporains, ont ainsi pu
confronter durant trois jours leurs points de vue. C'est à eux qu'iront d'abord
nos remerciements. Cette rencontre fut la leur, la réussite leur en revient.
Mais ce colloque de Villejuif n'aurait pu se tenir sans le dévouement,
dans une simplicité et une remarquable bonne humeur, de nos amis de l'A.R.A.C.
qui en ont assuré toute la partie matérielle, immense et multiforme. Pour
certains d'entre eux, c'était une première. A tous nous rendons grâce.
Enfin nous ne saurions oublier l'accueil chaleureux et efficace réservé
par la municipalité de Villejuif et le Conseil Général du Val-de-Marne à nos
travaux. Ces quelques lignes sont loin d'épuiser la dette de reconnaissance
contractée à leur égard.
L'histoire, la remarque n'est pas neuve, reste une matière vivante.
C'est à partir des préoccupations du présent, et à partir de nos acquis, que
nous interrogeons le passé: interrogations incessamment renouvelées par
conséquent, à chaque regard, et chargées d'exigences. Le choix du thème d'un
colloque n'est jamais innocent. La plongée dans un passé si proche, que la
rencontre de Villejuif a permise, son intérêt était certes d'offrir, sur les
divers aspects de la période étudiée, des mises au point pertinentes. Notre vœu
est que son actualité puisse également atteindre celles et ceux qui prendront
connaissance de ces Actes.
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par Madeleine REBÉRIOUX
Professeur émérite des Universités
C'est pour moi un grand plaisir d'être parmi vous. C'est aussi avec un
grand intérêt que je prends part à ce colloque qui a comme objectif d'évoquer
l'Europe en 1919. Vous le savez, nous ne possédons pas de portrait de groupe de
l'Europe à l'heure de la fin de la guerre, au moment où s'achève la tragédie,
où naissent des espérances, et où, en fait, commence une autre époque.
Au reste qu'est-ce que l'Europe à la fin de la Première guerre mondiale
? il n'est pas facile de la définir. En 1919, des hommes, des peuples entiers
errent à travers un continent, et on ne peut même pas dire qu'ils se cherchent
vraiment. L'errance des peuples d'aujourd'hui, issus de l'ex-Yougoslavie,
soumis par les politiciens à la purification ethnique, voilà ce qui, à ce
moment-là, apparaît déjà pour la première fois depuis l'avancée des Turcs
jusque sous les murs de Vienne: la fin de la première guerre mondiale a vu les
premiers grands déplacements de peuples sur le continent européen. C'est aussi
le moment où l'Autriche-Hongrie s'est effondrée, où l'empire des Tzars s'est
effondré, et où la disparition des cadres politiques qui avaient constitué
l'armature de la vieille Europe rend tout possible, y compris le pire.
Pas seulement le pire, mais y compris le pire: d'où l'intérêt d'un
colloque où sont présents des Russes, des Hongrois, des Italiens, des
Allemands, des Suisses, et des Français bien sûr. Mais aussi, pas de Tchèques,
pas de Polonais, pas de Serbes, pas de Slovènes, pas de Croates, pas
d'Albanais. On ne peut pas avoir toute l'Europe représentée, mais vous avez été
capables de réunir des représentants d'un très grand nombre de pays de cette
Europe de la fin du 20ème siècle.
Et c'est vrai que l'on ne peut pas tout avoir, même quand on se réclame
d'Henri Barbusse, de Romain Rolland et de Paul Vaillant-Couturier. Quelle
époque, cette année 1919 ! Les hommes viennent de cesser de s'entre‑tuer;
il y a partout non seulement des errants, mais des réfugiés, même en France. En
regardant hier soir les textes que j'avais chez moi sur cette époque, je suis tombée
sur un passage de Raymond Lefèbvre dans "L'éponge de vinaigre" où
l'auteur évoque des réfugiés qu'il rencontre, «des gens froids et fiers, un peu
rebutés par une certaine hostilité de la population contre eux». C'est toujours
ainsi qu'ils se présentent, les réfugiés, souvent fiers, froids de détresse, -
c'est l'hiver - et il est "normal" rencontrent une certaine hostilité
de la population. Tout réfugié est mal accueilli.
Il y a aussi, en ce début d'année 1919, une espérance intense dans
l'alliance entre Wilson et Benoît XV. Wilson, il faut bien s'en persuader, est
perçu à ce moment-là comme le défenseur de ce que Vaillant-Couturier et Raymond
Lefèbvre appellent à l'époque la douceur chrétienne. Wilson, c'est l'homme en
qui sont mises les espérances. D'autres espérances viendront après, mais c'est
la parole de Wilson qui, au début de 1919, polarise sur elle l'essentiel des
espérances. La lutte française pour la Société Universelle des Nations, dont
les bases ont été jetées en décembre 1918 par le vieux Victor-Lucien Meunier,
par Henri Barbusse, par Victor Basch, témoigne de cela. Barbusse considère
alors Wilson comme une des plus hautes figures de l'époque, comme l'apôtre de
la paix des peuples. Je crois que si l'on veut comprendre l'année 1919 et la manière
dont évoluent les consciences, il faut partir de là: de l'admiration pour
Wilson.
L'autre messager des temps nouveaux - c'est toujours ce que dit
Barbusse... - ce n'est pas Lénine, c'est Sa Sainteté Benoît XV ! En janvier
1919, c'est ainsi. Benoît XV et Wilson ! C'est ainsi que s'ouvre l'année 1919,
et c'est assez intéressant. Les wilsoniens si nombreux, parmi lesquels vont se
recruter l'ensemble des courants politiques qui, en France en tout cas,
représentent les forces de l'avenir, de l'immédiat avenir, vont être déçus. Le
projet de société des Nations, tel qu'il émerge dès le printemps, ne répond
pas, disent-ils, à l'idéalisme wilsonien. C'est le moment où Cachin écrit le 17
février, dans l'Humanité: «de l'échec du projet wilsonien, il faut rendre
responsables les peuples, et pas seulement Wilson lui-même. Les peuples doivent
se rendre compte de leurs propres responsabilités».
On est au tout début de l'année et déjà, pour un certain nombre, le
wilsonisme, et avec lui le projet de Société des Nations, est considéré comme
en crise. Un mois plus tard, fin mars, c'est l'élaboration du projet de la
Troisième Internationale, et les travaux qui ont été faits sur la naissance de
l'Internationale Communiste dans les 20 années qui viennent de s'écouler nous
ont appris que la constitution de la Troisième Internationale est très peu
perçue à travers l'Europe et pas beaucoup plus à travers le monde: le vrai
congrès fondateur sera le deuxième -comme toujours d'ailleurs dans les
Internationales: c'était la même chose pour la Deuxième en 1889 - le vrai
congrès de fondation c'est le congrès de 91. C'est ici la même chose, le vrai
congrès de fondation se passera plus tard. Et pourtant, fin mars, c'est la
naissance de la Troisième Internationale. A l'est de l'Europe, dans le centre
de l'Europe, c'est la montée du pouvoir des Bolcheviques, c'est la République
des Conseils en Hongrie. Ce qui signifie qu'au moins en Europe centrale et
orientale, même si la Troisième Internationale n'est pas encore perçue comme
une force vouée à un grand avenir, le projet bolchevique commence à intéresser.
En France, le projet bolchevique est en vérité encore très peu perçu. En
revanche, ce qui est perçu c'est la
montée du mouvement ouvrier et socialiste, qui s'exprime avec une grande
force le 1er mai 1919. Mon maître Ernest Labrousse, qui a aussi été le maître
de Claude Willard ici présent, avait coutume de dire que «qui n'a pas vu le 1er
mai 1919 à Paris, n'a rien vu» et que «la grande journée de sa vie politique
avait été le 1er mai 1919».
Nous sommes donc dans le mouvement ouvrier, et nous sommes aussi, y
compris en France, dans l'esquisse d'une vision internationale de ce qui se
prépare. L'ARAC propose en juin 1919 la création d'une Internationale des
anciens combattants. Les intellectuels rescapés de la guerre ne supportent plus
les fausses valeurs de la civilisation européenne bourgeoise, valeurs qui se
sont à leurs yeux effondrées pendant la guerre au fil du massacre, et l'heure
des espérances, non seulement européennes mais internationales, va sonner pour
eux aussi. Cette heure là est celle de la naissance de cette nouvelle revue
"Clarté", dont le projet est élaboré pendant toute l'année 1919, et
qui est finalement créée en novembre 1919. C'est une revue d'intellectuels, née
dans un milieu dont les intellectuels sont friands, porteuse d'espérances et
d'avenir. Une revue à travers laquelle vont s'exprimer - nous sommes donc à la
fin de l'année -, la vague d'internationalisme, en train de se développer chez
les intellectuels comme dans le mouvement ouvrier; le pacifisme, l'horreur de
cette guerre et la volonté que rien de pareil ne puisse jamais réapparaître; et
enfin l'attente de la justice, c'est-à-dire de la justice sociale: tels sont
les trois mots d'ordre de Clarté quand la revue vient au monde en novembre
1919.
Derrière cette revue, il n'y a pas seulement un ou deux individus -
Barbusse et d'autres -, il y a un mouvement, avec quelques centaines
d'adhérents dès l'automne 1919, et un mouvement capable de rassembler des milliers
d'individus. Ainsi en est-il le 23 octobre 1919 à Paris, où sous la présidence
de Duhamel, "Clarté" tient le grand meeting pour la révolution russe,
attaquée par la France. Culture et
politique, c'est la nouvelle alliance; et à partir d'une telle alliance à la
fin de l'année 1919, les intellectuels sont nombreux à croire que "tout
est possible". Ce mot d'ordre sera postérieur de plus de 15 ans, mais
nombreux sont ceux qui pensent que tout est possible dès lors que la nouvelle
arche d'alliance, celle qui rapproche le monde ouvrier et la société des
intellectuels, est en train de s'élaborer.
A travers les travaux qui vont nous être présentés, nous aurons
l'occasion de comprendre à la fois ce qu'a été l'apport du mouvement ouvrier
français, ce qu'a été l'apport des intellectuels français à cette alliance, et
enfin ce qu'a été l'apport des intellectuels d'autres pays - les pays dont vous
êtes venus nombreux nous parler ici.
Je conclurai simplement sur une question qui m'est inspirée par le livre
de Christophe Prochasson, par son très beau livre sur les intellectuels et le
socialisme depuis la fin de l'affaire Dreyfus jusqu'à la Seconde guerre
mondiale; livre issu d'une thèse, que j'avais eu la joie de diriger. Ce que
Christophe Prochasson a montré dans ce travail, c'est que l'on ne peut pas
séparer 1919 de 1920, c'est-à-dire qu'il y a vraiment deux années dans
l'histoire de l'Europe qui sont, je dirai, les années heureuses, non pas
seulement parce que l'on sort du massacre, mais parce qu'il y a un espoir de
jeunesse du monde; un espoir de brève durée, mais un espoir particulièrement
fort et vivace dans les milieux intellectuels. Alors que politiquement, rien
n'est encore figé, tout parait encore possible. Donc un espoir de brève durée,
mais un espoir quand même. Les intellectuels français, venus de lieux
différents, et qui vont se retrouver après le congrès de Tours de 1920 avec des
options différentes, ont au moins vécu ces deux années dans cette espérance:
vous me direz s'il en est de même dans les pays d'où vous êtes venus nous
parler aujourd'hui.
Je n'avais pas la prétention de faire une véritable introduction,
mais seulement de rappeler une très
courte chronologie et d'introduire ainsi ce colloque qui porte sur l'année
1919.
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par Jean ALBERTINI
Cette intervention, sans s'interdire quelques coups de projecteur en
arrière (1917‑1919), ni en avant (1920 à 1922), sera essentiellement
consacrée à la pensée, à l'activité et à la création d'art de Romain Rolland en
1919. Année de transition d'un état de guerre sauvage à une "paix"
armée déjà occupée, dans toute l'Europe, à des opérations guerrières contre le
mouvement révolutionnaire, qui tiennent tantôt de la guerre civile (en
Allemagne ou en Hongrie), tantôt de l'intervention étrangère combinée avec la
guerre civile (Russie). Les dispositifs policiers et de surveillance restent
apparemment intacts en France (censure de la presse et du courrier, qui
disparaît souvent). L'appareil judiciaire est mis à contribution pour intimider
et réprimer le mouvement pacifiste et révolutionnaire. Mais les conditions de
la circulation des personnes, du moins, du côté de la Suisse, sont meilleures,
ce qui se traduit pour Rolland, par de nombreuses visites d'Anglo‑Saxons,
d'Allemands, de Russes, d'Asiatiques, qui, scrupuleusement consignées et
relatées par lui dans son Journal, lui permettent, et nous permettent,
après lui, d'avoir un tableau fidèle et "sur le vif" des
problèmes du moment, de l'état des consciences les plus avancées de l'Europe,
de l'Amérique, voire de l'Asie moyenne ou extrême, dans les domaines qui nous
intéressent ici et aujourd'hui.
Concrètement, Rolland, qui vit alors à Villeneuve, à l'extrémité
orientale du Léman, dans un grand hôtel à moitié vide, l'hôtel Byron, y
demeure, exception faite de quelques voyages à Genève ou à Berne, le plus
souvent liés précisément aux problèmes de l'heure, jusqu'au début de mai 1919,
moment où il doit brusquement (non sans inquiétudes pour sa liberté
personnelle, car on a cherché à le compromettre dans des procès intentés contre
des pacifistes en France, et pour la possibilité de regagner la Suisse ensuite)
partir pour Paris, ayant reçu le 2 mai un télégramme parti le 30 avril de
Paris: sa mère, qui était restée avec lui jusqu'à la fin de janvier 1919,
venait d'être victime d'une attaque qui la laissait hémiplégique et aphasique,
dans un état très grave. Elle devait, du reste, décéder le 19 mai. Il demeure à
Paris jusqu'à la mi‑juillet, et revient ensuite à Villeneuve, espérant
retourner à Paris fin octobre, mais cloué à la clinique de Territet (au‑dessus
de Lausanne) par une grave bronchite, jusqu'à fin novembre, il ne peut regagner
la capitale française qu'alors pour y demeurer jusqu'au printemps 1920: il doit
y achever notamment Clérambault, histoire d'une conscience libre pendant la
guerre.
Nous disposons, comme textes publiés de cette période, de la fin
de son Journal des Années de guerre (1), jusqu'au 23 juin 1919, jour de
la signature du Traité de Versailles, des textes rendus publics pendant toute
cette année 1919 et recueillis dans Les Précurseurs (publiés ensuite en
un seul volume, en 1931, avec le recueil d'Au‑dessus de la Mêlée,
sous le titre L'Esprit libre), d'une partie de sa correspondance
d'alors, publiée dans Les Cahiers Romain Rolland, et de ses
correspondances inédites, recueillies dans le Fonds Romain Rolland, à la
Bibliothèque Nationale maintenant. Nous disposons également du bilan qu'il
dresse de cette période au début du Panorama qui ouvre Quinze ans de
combat, daté du 1er novembre 1934 (à propos de ce texte, il faut se
demander si la problématique, en partie différente, qui est alors la sienne, en
1934, quinze ans après 1919, n'influence pas un peu le tableau qu'il en dresse
à ce moment: essentiellement, on sent chez lui le besoin de défendre ses
positions d'alors, plus réservées à l'égard du mouvement révolutionnaire en
1919 qu'en 1934, mais je crois que le "Panorama" garde toute sa
valeur objective dans ce texte, la perspective générale et fondamentale qui est
alors la sienne demeurant identique, comme je vais essayer de le montrer.
Enfin, le contrepoint de ces textes de pensée nous est donné dans ses oeuvres
de création alors rendues publiques: Liluli, une pièce de théâtre
publiée, avec des illustrations de Frans Masereel, à Genève, aux Editions du
Sablier, animées par René Arcos, en juin 1919, et en France, chez
Ollendorff, en janvier 1920, et Colas Breugnon, écrit en 1912‑1913,
mais mis en vente seulement en mars‑avril 1919, alors qu'on le sait, il
était imprimé au début de l'été 14, mais n'avait pas été diffusé à ce moment,
du fait des circonstances. Clérambault paraîtra au milieu de 1920.
Quelle analyse sommaire peut‑on faire de ce corpus important et
très divers, comme l'on voit? Je crois que, pour essayer d'oublier le moins de
faits et de pensées, on la pourrait présenter sous cinq rubriques principales:
1
- Dénonciation des méfaits de la contre‑révolution en Europe, et lutte
contre ses effets:
a) Il s'agit essentiellement de ses articles, écrits entre le 1er et le
3 février 1919, publiés les 16,17 et 18 du même mois, dans l'Humanité (2),
sous le titre "janvier sanglant à Berlin", où il relate en
détail, presqu'à chaud, et de manière irréfutable, à partir de renseignements
de première main, la répression de la révolution spartakiste et l'assassinat de
Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg: c'est le seul article de cette ampleur, de
cette qualité et de cette force de dénonciation, qui a paru, en France, sur ces
événements.
b) Mais il faut citer aussi l'appel l'appel "Pour nos frères de
Russie. Contre le blocus affameur, dans l'Humanité du 23 octobre
1919, qui commence en ces termes: "L'écrasement de la Révolution russe
par la coalition des bourgeoisies de l'Europe - alliées, germaniques et neutres
- est un forfait odieux. Mais il ne saurait étonner [...]", les
nombreuses protestations contre la famine en Allemagne et les efforts pour
organiser des secours aux affamés, les interventions, pour faire libérer le
pacifiste belge Jean Toussel, romancier prolétaire, après quatre mois de
cellule, auprès d'Emile Vandervelde, alors ministre de la justice belge,
intervenions couronnées de succès, finalement, le refus de renier Henri
Guilbeaux (3), malgré des pressions et des faux policiers, lorsqu'il est
condamné à mort par contumace, le 21 février 1919. Rappelons que cinq semaines
plus tard, le 29 mars, Villain, l'assassin de Jaurès le 31 Juillet 1914, est
acquitté, alors que "l'égratigneur" de Clémenceau est, lui, condamné
à mort, sans parler des inculpations, vers la fin de cette année 1919 de
Jacques Sadoul (4) et de Paul Meunier (5).
2
- Etude attentive, bienveillante et passionnée de l'oeuvre révolutionnaire en
Russie:
Il note, par exemple, sur plus de cinq pages imprimées, toutes les
informations, dans le détail, qui lui sont fournies par son ami tolstoyen Paul
Birukoff, qui rentre en Suisse après quatre mois (deux de voyage et deux de
séjour à Moscou pour accompagner un convoi d'internés russes en Suisse renvoyés
dans leurs foyers) (22 mars 1919). Mais on en aurait bien d'autres exemples, y
compris de plus personnels, lorsqu'il reçoit, en octobre 1918, déjà, la
nouvelle de son élection, le 25 juin 1918, comme membre ordinaire de l'Académie
des sciences sociales de Moscou, et qu'il accompagne cette information de ce
commentaire amusé, dans son Journal:
"Je ne vois pas très bien à quel titre je me trouve dans cette
compagnie: et j'ai mon petit sourire, en notant que l'un des premiers actes de
la Révolution sociale triomphante est de fonder une Académie... Et nunc et
semper in secula seculorum... .Amen (6)". (JAG, p.1622).
Autre exemple, parmi beaucoup: le 3l janvier 1919, il note dans son
Journal des extraits d'une lettre de Tokyo de son jeune ami japonais Seichi
Narusé, sur l'influence de la Révolution russe au Japon, via la Sibérie...
3
- Recherche des moyens de renouer les liens intellectuels et culturels entre
les pays ex‑ennemis, leurs jeunesses et avec les intellectuels russes:
a) Rolland sert d'intermédiaire entre les mouvements socialistes de
jeunesse d'Allemagne et de France, pour les remettre en contact (JAG, p.1774).
b) Mais surtout, il s'efforce de faire prendre position aux
intellectuels de tous les pays du monde - avec un souci particulier pour
l'Europe ‑ sur la question, à ses yeux capitale, de l'Indépendance de
l'Esprit par rapport au pouvoir et des Etats bourgeois, à ce moment. A cette
fin, il s'associe avec le médecin allemand Nicolaï [évadé au Danemark, dans les
derniers mois de la guerre, en aéroplane, après des mois de forteresse, et qui
a été accepté comme citoyen naturalisé de la RSFSR, à compter du 30 septembre
1918, par un décret signé Kameneff (JAG, p.1634)], dès le 1er novembre 1918.
Les démarches se succèdent auprès des intellectuels (c'est à dire de ceux qu'on
appellerait maintenant les grands intellectuels) (7) européens, de mars à
juillet 1919 surtout, mais ensuite encore, pour obtenir qu'ils souscrivent aux
idées simples, voire timides, aux yeux de Rolland, contenues dans cette
déclaration. Le temps manque pour l'analyser, mais voici le commentaire qu'en
donne Rolland lui‑même, dans le début du Panorama de Quinze ans
de combat (1935):
Il était clair pour moi que cette indépendance n'était point celle de
Pilate, qui se lave les mains du sang du juste, qu'il sait injustement
condamné. L'indépendance de l'esprit ne peut être légitimée que si, après
avoir, au‑dessus, au‑delà des passions du combat, pesé intègrement
la cause, elle apporte le poids de son jugement lucide au service de la justice
méconnue et violée. Je ne suis point l'astronome de La Fontaine: quand
j'entends les cris d'un qui se noie, je laisse ma lorgnette pour courir à
l'aide de l'homme en danger: et quand je vois ‑ (comme je vois) ‑ qu'on le noie, alors
je suis bien forcé, pour sauver la victime, de combattre l'assassin. Pendant
toutes ces années. j'ai couru de ma lorgnette au champ de combat, sans parvenir
à concilier l'apparente antinomie d'une pensée "au‑dessus de la
mêlée" avec la nécessité d'action dans la mêlée.
On ne peut qu'être frappé du petit nombre de signatures françaises, sous
le texte. Et pour cause: on voit, par exemple, fin mars 1919, l'Académie de
médecine de Paris radier tous ses membres étrangers de nationalités allemande
ou autrichienne. Rolland résume les réticences, en France et ailleurs, au lu
des réponses à ses sollicitations: 1°, crainte de signer une profession de foi franchement internationaliste,
2°, répugnance à condamner les errances des intellectuels pendant la
guerre. Cependant, pour lui, l'essentiel est précisément là: il pense que
l'affranchissement des préjugés et des haines nationalistes et chauvines est la
clé incontournable d'avancées sur les autres points, surtout de la part des
intellectuels. Mais il se rend compte que, même sur des positions aussi simples
et relativement anodines, il n'obtient pas grand chose, ni grand monde,
notamment dans son propre pays. Anatole France n'a pas même répondu. Barbusse
signe la déclaration, bien entendu. La première lettre que Rolland a reçue de
lui, le 25 février 1919, à Villeneuve, avant qu'il le sollicite, est signée, il
le note, "votre admirateur fervent et dévoué". Ils se verront
le 13 juin à Paris (JAG, p.1824). Et ceci nous amène à préciser rapidement la
position de Rolland par rapport au groupe Clarté en formation (8).
4)
Rolland et Clarté:
Si Rolland refuse d'adhérer à Clarté, c'est d'abord parce qu'il croit, à
tort ou à raison, que le crédit que lui ont valu, dans le monde entier, ses
prises de position, dès le début de la guerre et par la suite, risquerait
d'être en partie ruiné dans les esprits par une adhésion à un mouvement trop
structuré et de couleur révolutionnaire nettement marquée, au sens du
cautionnement de la révolution bolchevique et de ses aléas et péripéties.
Certes, sur le principe, il se sent solidaire de cette révolution. Mais non au
sens politique précis du terme, d'autant qu'il connaît mal la réalité
révolutionnaire et qu'il est loin d'approuver nombre des analyses et
comportements de cette révolution.
Il y a deux autres raisons importantes à ce refus:
1) Rolland ne veut pas "frayer" au sein d'un mouvement, avec
un certain nombre d'intellectuels ou écrivains dont le ralliement tardif à la
cause pacifiste et internationaliste lui paraît suspect;
2) La question des structures d'organisation du Mouvement lui pose un
problème grave: dès juin 1919, un échange de lettres entre Barbusse et lui
montre une divergence importante sur les structures futures du groupe, non
encore "lancé" publiquement. Rolland refuse d'admettre que Clarté
puisse être dirigé par un comité de X membres qui prendrait les décisions et ne
serait jamais "soumis à aucun contrôle" (selon les termes
mêmes de la lettre inédite de Barbusse du 17 juin 1919, confirmés par l'article
III des statuts, tels qu'ils figurent en annexe à La Lueur dans l'abîme)
(9). Cela heurte trop sa conception fondamentale de la démocratie, même si nous
comprenons bien le souci de Barbusse et de ses amis d'éviter noyautage et
dégénérescence au Mouvement qui se fonde. Cependant, si Rolland n'adhère pas à
Clarté, il ne fait rien pour en détourner ses amis ou ceux qu'il influence.
C'est même lui qui met en rapport Barbusse avec Paul Colin à Bruxelles, et
Stefan Zweig, à Vienne, pour la création de sections belge et autrichienne du
Mouvement.
Précision supplémentaire, donnée un peu plus tard, à un correspondant
allemand, dans une lettre du 15 août 1921 (10):
"...Bien qu'entièrement séparé de Clarté, je ne veux pas la
combattre: car c'est le seul groupe intellectuel français qui lutte avec
courage contre la guerre, contre le militarisme, contre les injustices et les
mensonges de la victoire. Et je ne puis comprendre que vous, Allemands, vous ne
lui rendiez pas justice. C'est là un là un mérite trop rare, parmi nos
écrivains, pour que je ne leur en sache pas gré, - quoi que je pense de leurs
idées sociales. Si vous connaissiez, comme moi, pour l'avoir vu à l'épreuve
depuis 1914, l'équilibrisme moral de certains groupes intellectuels français,
dont l'européanisme actuel vous fait illusion, vous apprécieriez
l'intransigeance morale de Clarté, même en rejetant ses idées. (J'en
parle avec d'autant plus d'impartialité que mon Clérambault a été traité
par eux sans ménagements, et qu'ils m'ont appelé "mystique sans
emploi")".
Il faudrait pouvoir encore développer sur la lucidité de Rolland à
l'égard de Wilson, mais je n'en ai pas le temps. Mieux vaut confirmer, dans une
dimension supplémentaire, plus riche et variée, les analyses précédentes par
quelques mots sur les oeuvres de fiction de sa plume qui sont alors données au
public.
5) Colas Breugnon et Liluli:
Ce sont deux oeuvres de la même veine, Colas dans un registre
plus détendu, et pour cause (écrit en 1912‑1913), et Liluli, farce
ultra‑grinçante vengeresse, presque désespérée, qui ne respecte aucun
tabou et s'en prend même au "Maître Dieu" des églises (catholique et
réformée), tel qu'on l'a galvaudé pendant la guerre, présenté comme "beau
vieillard, majestueux et rasta: grande barbe blanche, avec des touffes qui
furent blondes, qui sont vertes; l'accent un peu levantin; des gestes nobles
qui s'encanaillent dans les instants d'abandon, où la gravité des tirades se
parfume de relents faubouriens." (p.8). Ces deux livres, avec des
moyens différents, faisaient "la nique" aux puissants, et appelaient
le peuple à la lutte, quoi qu'il arrivât, sans illusions, mais sans
découragement, dans l'esprit de la devise de Guillaume d'Orange, que Rolland
avait faite sienne: "Je n'ai pas besoin d'espérer pour entreprendre, et
de réussir pour persévérer".
Si l'on reprend les têtes de rubrique de cette analyse, on se rend
compte qu'à l'exemple du courage et de la fermeté qu'il a montrés, au milieu de
pressions et d'épreuves inouïes, depuis le début de la guerre, Rolland
continue, dans cette année charnière, de déployer une activité, de défendre des
idées et positions qui accroissent encore l'immense prestige moral qu'il a
acquis dans le monde depuis Au‑dessus de la mêlée. Ce n'est qu'un
peu plus tard, à partir d'avril 1921, que l'attirance qu'il ressentira pour la
personnalité de Gandhi (grâce a Tagore et à Kalidas Nag) va orienter pour
plusieurs années sa réflexion et son action vers la non‑ résistance
active de masse comme mode de lutte à ses yeux le meilleur dans le combat
révolutionnaire et pacifiste. Ceci est déjà une autre histoire. La critique que
l'on peut sans doute adresser à sa position de 1919‑20, et c'est ce que
ne manqueront pas de faire ses amis communistes, dans sa controverse avec
Barbusse (11), est la suivante: celle de privilégier l'individu par rapport au
"mouvement des masses"; mais cette objection ouvre un débat qui est
loin d'être clos. D'autre part, comment ne pas voir qu'une masse qui n'est pas
formée d'individus de la plus forte trempe ne peut être fiable ni à brève, ni à
longue échéance? Rolland, qui a assumé le néant, pendant le cataclysme, a eu la
force de le maîtriser, de le dépasser, pour faire, à ce moment comme avant et
après, son devoir d'homme et d'intellectuel. Au sortir du chaos, alors que le
Minotaure aveugle (12) cherche à tâtons des voies nouvelles, il continue de
faire face, calmement et sans illusions, et de contribuer, parmi d'autres et à
sa manière, à rendre le monde un peu moins inhumain.
________________________________
NOTES:
(1) Désormais indiqué sous les initiales JAG dans la suite de ces pages.
Tous les volumes de Romain Rolland sont édités par Albin Michel, à l'exception
de Quinze ans de combat (Ed. Rieder, 1935).
(2) Dont nous apprenons dans le JAG, à la suite de la visite à
Villeneuve d'Amédée Dunois, son secrétaire général, que sa vente est passée de
9.000 à 20.000 exemplaires en deux mois, de décembre 1918 à début février 1919.
(3) Henri Guilbeaux: socialiste internationaliste et pacifiste français,
réformé, qui avait gagné Genève en 1915. Rolland lui avait procuré un travail à
l'Agence internationale des Prisonniers de guerre. Il publie à partir de
janvier 1916 une revue, Demain, interdite en France, Allemagne et
Italie, et devient l'ami de Lénine. Arrêté en Suisse, puis expulsé vers la
Russie, au début de 1919, il est condamné à mort à Paris.
(4) Jacques Sadoul (1881‑1956): officier français envoyé par
Albert Thomas, ministre de l'armement, en Russie en mission officielle. Gagné
au bolchevisme, il prend part à la guerre civile et accomplit des missions internationales
pour le compte des Soviets. Condamné à mort par contumace, lui‑aussi, le
2 novembre 1919, a Paris.
(5) Paul Meunier (1871‑1922): député radical‑socialiste de
l'Aude et avocat des soldats pacifistes devant les tribunaux militaires
français, il est inculpé début 1919 de haute trahison. Mais son dossier est
vide et l'on doit le libérer après 22 mois de détention sans procès. Il meurt
quelques semaines plus tard.
(6) "Et maintenant et toujours, dans les siècles des siècles...
Ainsi soit‑il".
(7) Voir, au sujet du sens de ce terme, les études du volume Intellectuel(s)
des années Trente entre le rêve et l'action, sous la direction de D.Bonnaud‑Lamotte
et J.‑L.Rispail, Editions du CNRS, Paris, 1989. Celle qui concerne
Rolland se trouve aux pages 89‑96.
(8) Une lettre de Barbusse à Romain Rolland de la mi‑juin 1919
indique que Clarté compte alors 300 adhérents.
(9) Livre d'Henri Barbusse publié alors aux Editions Clarté,
précisément.
(10) Citation d'une lettre de Romain Rolland à Ernst Robert Curtius,
publiée dans le Cahier Romain Rolland n°17, "Un beau visage à tous sens", p.182.
(11) Les textes de cette controverse ont été recueillis ensemble dans le
volume Textes politiques, sociaux et philosophiques choisis de Romain
Rolland, Cl. du peuple, Editions sociales, 1970. Ils se trouvent aux pages
182‑233.
(12) L'expression est de la plume même de Rolland, dans la Préface du Jeu de l'Amour et de la Mort. Elle correspond, de manière fort intéressante, à l'un des personnages principaux du rideau de scène peint par Picasso, en 1936, pour les représentations du 14 juillet, à l'Alhambra, à Paris, dans l'été du Front populaire.
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DE WILSON A LENINE
par Philippe
BAUDORRE
(Université de
Bordeaux)
Nous sommes en décembre 1917. Après un séjour à Houlgate et un bref
retour à Paris, Barbusse est venu se reposer à Théoule, dans une grande villa
isolée qui surplombe la Méditerranée, comme il le fera régulièrement jusqu'à sa
mort. Depuis un an, c'est à dire depuis l'attribution du Prix Goncourt pour son
roman Le Feu (qui vient d'atteindre 170.000 exemplaires), il jouit d'une
très grande popularité dont il peut mesurer chaque jour l'ampleur à la
volumineuse correspondance qui lui parvient de la France entière. Réformé
temporaire depuis le mois de juin, Barbusse est beaucoup plus libre de ses
mouvements et de ses prises de position. Il est en contact avec certains
groupes pacifistes ‑ la Ghilde des forgerons et sa revue La Forge,
la Société d'études documentaires et critiques sur la guerre fondée par
Morhardt ‑ il rencontre Caillaux en août à Paris, correspond
régulièrement avec Victor Basch.
Ces contacts se prolongent régulièrement par des articles dans des
revues comme Les Nations ou Le Pays. Mais cette importante
activité ne lui suffit pas, elle ne lui permet pas de peser sur l'opinion comme
il le souhaiterait. Il a le sentiment qu'après Le Feu on attend beaucoup
plus de lui, et que sa mission est de répondre à cette attente:
"Oui mon petit, écrit‑il le 21 mai 1917, à
son épouse, vous avez raison, il y a un devoir à accomplir et il faut
parler. Ce devoir m'a toujours tenu au coeur mais il m'apparaît maintenant
beaucoup plus que jamais impérieux et important, d'abord parce que les grands
événements actuels rendent toutes les réformes possibles, et ensuite parce que
la vogue du Feu me donne à présent la certitude d'être entendu"
(1).
Il a déjà étudié, à peu près un an auparavant, en collaboration avec
deux jeunes intellectuels, Raymond Lefèbvre et Paul Vaillant‑Couturier,
un projet de revue internationale (2) auquel ils n'ont, pour l'instant, pas
donné suite.
C'est pourtant ce dont il a précisément besoin: une revue à lui. En ce
mois de décembre 1917, Barbusse remet donc en chantier un projet de même type.
Ce projet est mal connu (3) mais il doit, dans le cadre que nous avons fixé
pour cette communication, retenir notre attention.
Barbusse envisage en effet le lancement, dans les plus brefs délais,
d'une revue qu'il compte intituler "Le Feu", titre provisoire, qui
lui a été suggéré, mais qui, écrit‑il, "est peut‑être un
peu trop une réclame indirecte pour moi"(3). Afin de trouver des soutiens
financiers, il rédige un certain nombre de notices de présentation.
A qui adresse-t-il ces notices? Il est difficile de le dire. Trois
destinataires seulement peuvent être identifiés. La première est Nathalie
Clifford Barney, femme de lettres franco‑américaine qui n'est pas
vraiment connue comme une intellectuelle engagée. Les deux autres destinataires
sont des familiers de son salon: Salomon Reinach et la duchesse Elisabeth de
Clermont-Tonnerre, née duchesse de Gramont, figure haute en couleurs de la
haute aristocratie, de sensibilité pacifiste, voire socialiste, ce qui lui
vaudra le surnom de "duchesse rouge" (4). On rencontre en effet dans
ce salon, à l'époque où Barbusse semble le fréquenter régulièrement,
c'est-à-dire au printemps et à l'automne 1917, des pacifistes comme Rappoport,
Séverine ou Aurel que Barbusse connaît bien, ainsi que de nombreux Américains
avec lesquels Barbusse a pu entrer en contact. C'est à ces derniers que ces
notices semblaient plus particulièrement destinées (5).
Barbusse souhaiterait utiliser une formule journalistique qu'il
affectionne, reposant sur quelques principes simples: brièveté, clarté, absence
de polémique et de violence, une "mise au point de l'actualité, sage et
hardie, nette et forte".
Le programme de la revue peut être résumé en deux formules, pour
Barbusse équivalentes: d'une part "faire entendre la grande voix de
Wilson", exiger d'autre part "l'application la plus intégrale
et la plus étendue possible de la déclaration des droits de l'homme".
On trouve dans d'autres documents des formules équivalentes: l'idée
républicaine ou l'idéal républicain (déclaration des droits de l'homme), la
grande "formule franco-américaine" qui associe le président américain
et les idéaux de la République française.
Que recouvrent pour Barbusse ces formules? Il le précise: souveraineté
populaire, politique extérieure au grand jour, égalité sociale des femmes et
des hommes, démocratisation du monde, libre échange, liberté entière des mers,
c'est-à-dire les plus importants des 14 points que Wilson rendra publics le
mois suivant, en janvier 1918.
Il s'agit donc d'un projet beaucoup plus politique que celui ébauché en
février-mars avec Lefèbvre, qui déclarait la "guerre à l'autocratie"
et revendiquait, timidement, un esprit internationaliste. Entre temps, grâce au
président Wilson, les convictions républicaines de Barbusse ont trouvé un
visage, un programme, une expression politique, en un mot une voix.
Tout au long de 1918 et 1919, Barbusse va continuer à entendre cette grande
voix et à s'en faire l'écho.
"Il a parlé selon le coeur et l'esprit de la France humaine. Il
s'est exprimé comme un grand président de la République française" écrit‑il le 31/01/18 dans La Vérité.
Le 25 juin 1918, il répond à ses calomniateurs: "Tout dans Le
Feu est conforme aux idéaux de Wilson (...) Je considère comme une gloire
d'avoir été l'un des Français ayant parlé exactement dans le même sens que
cette grande voix."
L'armistice ne mettra pas un terme à cet enthousiasme. Au contraire, la
présence de Wilson sur le sol français en décembre 1918 attise le wilsonisme
généralisé qui s'est emparé d'une grande partie de l'opinion publique (6). Le
15 décembre 1918, Barbusse, qui a déjà salué au nom de l'ARAC le président
américain, célèbre dans "Le Citoyen du Monde": "(...)
une des plus hautes figures de la guerre et de notre époque, sinon la plus
haute. Au‑dessus des ambitions, des compromis et des intrigues
universelles, il a fixé les principes qui doivent régler la vie commune des
sociétés en un langage magnifiquement clair et net. Nul être humain n'a fait
plus que lui pour supprimer l'ordre des choses qui depuis 6000 ans provoque la
guerre".
Le 17 janvier 1919, Le Populaire publie le "Manifeste des
Intellectuels combattants français" signé Barbusse, Lefèbvre, Vaillant‑Couturier,
Gaston Vidal, Torrès, Mercereau, Noël Garnier, Fontanille, D'Espouy, Le Troquer
et quelques autres; il contient un vibrant hommage à Wilson: "Wilson
fut notre puissant ami. Sa voix fut la nôtre. Notre voix sera la sienne, malgré
tout et malgré tous."
Quel est pour Barbusse le sens de ce wilsonisme, qui s'exprime avec
force et constance, dans des termes toujours identiques et très significatifs?
Pendant les combats, se réclamer de Wilson, c'est, à la fois, affirmer
des valeurs politiques démocratiques et républicaines et répondre à
d'éventuelles accusations de défaitisme. Wilson a engagé son pays dans la
guerre aux côtés des alliés; le débarquement des premiers contingents ne date
que de juin 1917. Mais le wilsonisme a une signification plus profonde.
Barbusse reste persuadé qu'il faut combattre "jusqu'au bout" (7),
oui, mais pour quoi? dans quel but? avec quels objectifs? L'Entente n'a pas
exposé clairement ses objectifs de guerre. Wilson l'a fait, son message suffit
pour donner un sens au sacrifice, aux souffrances, à la mort de milliers de
soldats. La voix de Wilson permet d'engager et de gagner un combat capital:
celui du sens du combat. Elle affirme que la victoire des alliés doit être
celle de l'idéal républicain sur l'autocratie allemande, sur tous ceux, où
qu'ils soient, qui n'ont jamais admis cet idéal; elle porte l'espoir de
nouveaux rapports entre les peuples; elle permet à tous ceux qui souffrent et
meurent de maîtriser le sens de leur sacrifice et d'éviter la pire des
absurdités, celle de la mort pour rien.
Cette voix a d'autant plus frappé Barbusse que, depuis toujours, il a
lui‑même été hanté par l'appel, le cri de vérité, qui réveille les
consciences et leur apporte la révélation et par elle le salut. Comme Jésus,
comme Zola, Wilson est pour Barbusse une voix, c'est à dire un crieur de
vérité, la plus haute réalisation de son idéal humain.
Après le 11 novembre 1918, l'importance de cette grande voix ne faiblit
pas. On attend de Wilson qu'aux tables de négociation, où il sera le seul
représentant de l'idéal républicain, il impose une paix démocratique et
transforme la victoire militaire en victoire politique, le triomphe de quelques
pays en triomphe de l'humanité tout entière. On attend de lui qu'il chasse les
marchands du temple.
Cette attente immense, à la hauteur des traumatismes et des souffrances
nés de la guerre, plonge en Barbusse ses racines très profond, jusque dans une
mythologie très personnelle, un imaginaire très particulier, mais elle est aussi
partagée par une large fraction de l'opinion publique française qui clame très
haut son enthousiasme. Enthousiasme lorsque Wilson associe la déclaration de la
paix à l'instauration de la démocratie. Enthousiasme lorsqu'il propose, le 22
janvier 1919, quatre jours après l'ouverture de la Conférence de la paix, à
tous les gouvernements existant en Russie de s'asseoir à une table de
négociation.
"Wilson reste Wilson" écrit alors Renoult dans Le
Populaire.
Enthousiasme par contre beaucoup plus modéré, pour ne pas dire
déception, lorsqu'il propose, le 14 février, la création d'une Ligue des
nations, à laquelle il n'associe pas l'Allemagne. Le projet comporte des
aspects positifs, par exemple la volonté de "prévenir tout conflit par
l'arbitrage" mais il est très loin de l'attente provoquée chez les
pacifistes par l'idée d'une véritable Société Des Nations. On commence alors à
entrevoir les limites de son action mais sans lui en faire porter l'entière
responsabilité. Ce n'est pas sa faute, écrit en substance Cachin dans L'Humanité,
si les socialistes sont minoritaires et si Clémenceau est au pouvoir (8). Les
difficultés que rencontre le président américain, loin d'amoindrir son
prestige, renforcent, pour l'instant la conviction qu'il faut appuyer son
action et faire bloc derrière lui. II a besoin d'alliés, d'une mobilisation
populaire. Et les prises de position en sa faveur se multiplient.
La commission administrative de la CGT renouvelle le 30 décembre 1918
son attachement aux principes de paix sur la base des 14 points de Wilson.
"Wilson, écrit Margueritte dans Le
Pays, vient de proclamer, avec la faillite de la force, l'Evangile
nouveau: foi dans la communauté d'intérêts qui unit aujourd'hui toutes les
nations du monde, dans cette conscience universelle dont les masses populaires
seront l'incarnation nouvelle." (9)
Le comité central de l'ARAC affirme en janvier son soutien total à
Wilson. Le 5 février, Vaillant‑Couturier écrit de lui dans Le
Populaire:
"C'est un pasteur qui parle, avec toute sa pieuse ferveur, c'est
l'apôtre de la paix des peuples qui prêche, souriant, tourné du côté des
Incrédules. Sa pensée est sans équivoque. Elle ne voit de paix future possible
que dans la suppression de la charge écrasante des armements... Merci Monsieur
Wilson."
L'enthousiasme, la foi, sont alors à leur
apogée. La voix de Wilson est celle de la vérité et de la raison. Elle
s'adresse à tous les hommes et tous ceux qui l'entendront seront sauvés. C'est
la voix de la rédemption et de la réconciliation, celle qui délivrera les
combattants marqués par "le remords tragique d'avoir été pendant plus
de quatre ans les ouvriers du massacre et de la stérilité" (10). Elle
exprime un immense désir de rachat, de faire de ce combat destructeur un combat
d'où sortirait une humanité régénérée.
Barbusse en a toujours été convaincu: parler sauve, parler unit. C'est
dans cette conviction que le rêve wilsonien puise sa force: il permet de
dépasser les conflits, les antagonismes. C'est un rêve d'unanimité, de
réconciliation: il concilie le combat militaire, les souffrances des soldats et
le combat politique et social. II réconcilie la patrie et l'internationalisme,
la paix, la démocratie et la justice. Autour de cette haute ambition empreinte
d'universalité, tous les hommes de bonne volonté peuvent s'entendre et se
regrouper.
C'est dans cette perspective que se poursuivent les démarches de
Barbusse en vue du lancement de cette nouvelle revue, dont on parle depuis plus
de deux ans et qui n'a toujours pas vu le jour.
Tous les efforts qu'il déploie en ce début d'année 1919 sont frappés au
sceau d'un utopique rêve d'unanimité. C'est à la lumière de ce rêve que nous
pouvons rapidement évoquer le face‑à‑face Barbusse‑Rolland.