LES CAHIERS

HENRI BARBUSSE

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CAHIER n° 28

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ÉDITORIAL

 Il y a cent ans naissait Henri Barbusse.

 

La célébration des anniversaires ne présente, on le sait bien, qu’un intérêt conventionnel : une occasion fournie par l’actualité pour évoquer un homme et son œuvre. Nous ne sacrifierons quand même pas tout à fait à la tradition en faisant de ce 28ème numéro de nos cahiers un numéro destiné à éclairer des aspects peu connus de BArbusse - voire totalement inconnus.

C’est dire que volontairement nous avons laissé dans l’ombre ici l’engagement purement politique de Barbusse, qui occupe fort légitimement une place de premier plan dans la plupart de nos publications. Précisons néanmoins. Barbusse fut toujours un écrivain engagé. Son originalité, c’est que la politique proprement dite n’a jamais constitué qu’un engagement indissociable des autres. Rien de ce qui concerne l’homme ne lui demeure étranger : il se bat sur tous les fronts, l’éthique, le social, le politique, l’économique. Et il possède pour armes, outre la haute conscience de celui qui a voué sa vie à être un « crieur de vérité », une écriture magnifique et prenante, l’un des plus sûrs moyens d’établir la communication avec les autres.

Ces qualités, qui font de lui un poète hors pair, même lorsqu’il écrit en prose, se révèlent très tôt chez lui. À dix-huit ans, ce sont encore les vers qui demeurent son mode d’expression favori. On le verra à la publication de Laodamie, le premier essai de Barbusse, resté jusqu’à présent inconnu.

Nous ne sommes pas en présence d’une œuvre marquante, il est même impossible de dire ce que Barbusse lui-même pensait de ce pastiche d’une tragédie classique d’inspiration racinienne.

Mais il n’en est que plus intéressant de relever, dans cet essai de jeunesse, les accents qui caractériseront l’Henri Barbusse de la maturité, celui qui prend place aux côtés de Hugo et de Zola.

Bonne recherche !

 

ALLOCUTION  DE

PIERRE  GAMARRA

le 22 Juin 2002 à Aumont

 

Je ne crois pas faire preuve de quelque sectarisme en affirmant que ceux qui ont le respect de la dignité humaine en général et de la paix en particulier, gardent dans leur mémoire avec gratitude deux figures, deux paroles, deux noms : ceux de Victor Hugo et d’Henri Barbusse.

Certes, il en est d’autres avec eux que des générations ont révérés et révèrent, mais Hugo et Barbusse sont des conteurs, des pen­seurs, des poètes qui affirmes avec une vigueur exemplaire leur respect d’autrui, leur respect de la fraternité, leur respect de la vie.

Et ce ne sont pas là, pour eux, des mots abstraits, les termes d’une éloquence creuse :

Ils ont été tous deux confrontés avec ces grandes horreurs de l’existence humaine que sont la guerre et ce que nourrit la guerre, la haine, la volonté d’exclusion, le mépris racial, la cupidité, l’esprit de violence ; et ce que nourrit la guerre, l’esprit de haine et de vengeance, l’habitude de mépriser, de détruire, de violenter…

Si l’œuvre de Barbusse se présente à nous dans sa totalité et d’emblée, comme une dénonciation de la violence et une défense de la paix et du pacifisme, l’œuvre de Hugo, dans une plus grande diversité de registres et dans un plus grand nombre de créations, ne manque jamais d’affirmer et de soutenir l’esprit de rencontre féconde, la haine de l’oppression qui ligote et qui tue, l’amour de la paix.

Et cela se manifeste dès les premiers écrits. Pour Barbusse cela va sans dire. Pour Hugo, dès les premières Odes du très jeune poète attentif à la réalité de la gloire, mais aussi à la misère de la gloire des armes. Par exemple, lorsqu’il évoque

       « Ce débris d’une illustre armée

Suivait sa bannière en lambeaux

Et ces derniers Français que rien ne put défendre

Loin de leur temple en deuil et de leur chaume en cendre

       Allaient conquérir des tombeaux »

Bien des années plus tard dans l’Expiation, le poète reverra ces « bannières en lambeaux », ce sont les drapeaux déchirés de Waterloo :

« La batterie anglaise écrasa nos carrés

La plaine où frissonnaient les drapeaux déchirés

Ne fut plus dans les cris des mourants qu’on égorge

Q’un gouffre flamboyant, rouge comme une forge,

Gouffre où les régiments, comme des pans de murs,

Tombaient , ou se couchaient comme des épis mûrs,

Les hauts tambours-majors aux panaches énormes

Où l’on entrevoyait des blessures difformes… »

Ce n’est plus la gloire de la guerre, c’est la guerre des gueules cassées, des multitudes de morts.

Un demi-siècle plus tard, la voix de l’auteur du Feu répond à la voix de l’auteur des Misérables :

C’était vraiment une pluie de feu quand s’abattait partout mêlée à la pluie (…) La plus hideuse des morts descendait et sautait et plongeait tout autour de nous (…) Et sans arrêt rampaient de nouveaux blessés fuyant quand même qui faisaient peur et au contact desquels on gémissait parce qu’on se répétait : « On ne sortira pas de là, personne ne sortira de là »

Il y a une autre correspondance importante entre Victor Hugo et Barbusse. C’est que tous deux ont ajouté à une pensée généreuse, à une volonté libératrice, celle d’une action pratique, celle d’un langage direct porté par cette pensée et par une exigence de transmission, de persuasion. Ils sont tous deux animés par une vive et sensible pédagogie de la paix.

D’où leur égale participation à des mouvements et congrès de la paix qui rassemblaient des voix diverses, des députations nombreuses venues de bien des pays. Peut-être estimera-t-on que l’action et les participations de Barbusse furent plus continues et multipliées que celles de Hugo. C’est qu’il s’agit d’une autre époque et d’une conscience des peuples opprimés ou décimes qui tend à devenir une conscience universelle. Il n’empêche que la voix de Hugo, sa voix de parlementaire ou sa voix de poète, ne cessent jamais de retentir. Et dans le monde entier.

On a écrit et on écrira, je l’espère, des pages sur cette participation de chacun à la défense de la paix. Je ne choisirai ici que quelques exemples. En voici un de très grande importance relatif à la défense pacifique des peuples de l’Orient. On ne cite pas assez les phrases de Hugo dans sa préface des Orientales. C’est un écrivain de 27 ans qui parle :

« L’Orient, soit comme image, soit comme pensés, est devenu pour les intelligences autant que pour les imaginations une sorte de préoccupation générale (…) Mes rêveries et mes pensées, poursuit Victor Hugo, se sont trouvées tour à tour et presque sans l’avoir voulu, hébraïques, turques, grecques, persanes, arabes, espagnoles même, car l’Espagne est encore l’Orient, l’Espagne est à demi africaine, l’Afrique est à demi asiatique. »

Il y a là une vision historique fort différente d’un orientalisme de pacotille.

Et voici la prédiction qui n’est pas idéaliste :

Nous verrons de grandes choses. La vieille barbarie asiatique n’est peut-être pas dépourvue d’hommes supérieurs que notre civilisation le veut croire.

Après le Congrès International contre l’Oppression Coloniale, réuni à Bruxelles en février 1927, Barbusse écrira :

« La délégation chinoise était la plus passionnée, la plus nombreuse et elle représentait une grande force qui laisse prévoir la libération de la Chine. Elle sait, cette jeune Chine, qu’en défendant ses droits à la vie, elle défend également le droit à la vie des autres opprimés. »

Il y a là, à ce moment-là, une vérité incontestable.

Au deuxième Congrès International de la Ligue contre l’Impérialisme, qui se tint durant onze jours à Francfort, furent évoquées les révoltes et l’effervescence des opprimés coloniaux un peu partout dans le monde, en Afrique, en Indochine, au Maroc, aux Indes, en Amérique latine. À son retour de Francfort, Barbusse écrit :

« Les précisions qui ont été apportées par les représentants autorisés des travailleurs de l’Inde, de ceux de la Chine, de ceux de l’Indonésie et de l’Indochine, de ceux de l’Afrique et de ceux de l’Amérique ibérienne et anglo-saxonne, de ceux des noirs des États-Unis, furent d’effroyables révélations. »

L’Histoire passe, et avec elle parfois la vérité précise et détaillée sur des atrocités ou des crimes anciens que l’évolution des régimes ne saurait réduire à néant. On oublie une horreur qui n’est pourtant pas effacée. On oublie les voix, les grandes voix vigilantes qui s’élevaient contre les faits inhumains, même si l’Histoire parfois semble leur donner tort.

Barbusse, défenseur de la paix fut aussi le défenseur des opprimés coloniaux, et aussi des noirs américains.

Sa voix succède à celle de Hugo, défendant John Brown menacé de mort parce qu’il a défendu les noir américains.

« Ces esclaves, ces nègres, un homme blanc, un homme libre, John Brown, a voulu les délivrer. Oui, que l’Amérique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus effrayant que Caïn et Abel, c’est Washington tuant Spartacus. »

En 1860, Hugo, dans un discours à Jersey en l’honneur de Garibaldi et de la liberté italienne, écrira ces mots que je qualifie d’inoubliables :

« Aux vents de l’horizon, l’espérance. Que le moujik, que le fellah, que le prolétaire, que le paria, que le nègre vendu, que le blanc opprimé, que tous espèrent ; les chaînes sont un réseau, elles se tiennent toutes, une rompue, la maille se défait. Une fois l’impulsion donnée, l’indomptable commence. »

Je parlais de ces grandes voix vigilantes qui s’adressent à l’opinion mondiale. Il y a celle de Barbusse, dénonciateur opiniâtre de la guerre et de l’oppression ; il y a celle d’un Jaurès que le monde entendit ; il y a celle d’un de Gaulle osant s’écrier « Vive le Québec libre ! », ou imposant la liberté du sol français à des bases étrangères ; il y a celle d’un Hugo osant écrire en 1861 après le sac du Palais d’Été à Pékin par les troupes anglaises et françaises, c’est- à-dire sous le double pavillon de la reine Victoria et de l’Empereur Napoléon :

« Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d’Été. L’un a pillé, l’autre a incendié. La Victoire peut être une voleuse, à ce qu’il paraît. »

J’éprouve une émotion compréhensible à prononcer de tels mots dans ce lieu où flotte l’esprit de Barbusse. Dans leur commune défense des opprimés, Barbusse et Victor Hugo se rassemblent encore. Hugo affirmera les droits politiques de la femme ; il sera le premier au monde à affirmer les droits de l’enfant et la nécessité de l’instruction et d’une éducation laïque. Barbusse n’oublie pas l’importance de la pédagogie, de l’enseigne­ment et aussi de la littérature destinée à la jeunesse. À côté du grand journal hebdomadaire de grande information et de culture dont il rêve dès 1925, il prévoit une section de librairie où il souhaite :

- des œuvres d’imagination

- des livres scientifiques

- des livres scolaires et pédagogiques non déformés par des préjugés rétrogrades

- un hebdomadaire illustré destiné à la jeunesse.

Le mot de pédagogie appelle une réflexion importante où l’on voit se rejoindre la pensée de Hugo et celle de Barbusse. Il s’agit de création, certes, mais aussi de la liberté laissée au lecteur. En d’autres termes, la littérature doit-elle être édifiante, obéir à des consignes, des règles sociales, morales…? La question n’est pas si facile à trancher. Les bons sentiments peuvent-ils s’opposer parfois à la bonne littérature ? Quelle doit être la position du poète, du romancier, devant l’Histoire, devant les événements du présent ou du passé, devant ce qu’il imagine de l’avenir ?

Voici la réponse de Barbusse, reprise d’une note de travail préparatoire à un manifeste pour une Union Internationale des Écrivains (novembre 1934) :

« L’écrivain est un homme public puisque son œuvre rayonne et est distribuée. Les écrivains doivent donc en tant qu’hommes, et aussi en tant qu’écrivains, envisager l’art sous l’angle du réalisme social. Ils ont le droit de rester jalousement des littérateurs, des artistes. Mais la question est plus haute : le drame social où se joue la destinée des hommes doit devenir techniquement et moralement, à cause de son immensité et de ses répercussions, la matière première de leur métier. Devant les grands problèmes vivants qui se déclarent sur la terre, il faut que les écrivains d’aujourd’hui disent oui ou non. »

Hugo avait dit cela. Je ne prendrai que son poème des Rayons et les Ombres (1840) sur la fonction du poète. Hugo a 38 ans, et ses graves paroles sont soutenues par la musique de son art :

« Dieu le veut, dans les temps contraires,

Chacun travaille et chacun sert.

Malheur à qui dit à ses frères :

Je retourne dans le désert ;

Malheur à qui prend ses sandales

Quand les haines et les scandales

Tourmentent le peuple agité !

Honte au penseur qui se mutile

Et s’en va, chanteur inutile,

Par la porte de la cité.

Le poète, en des jours impies

Vient préparer des jours meilleurs.

Il est l’homme des utopies,

Les pieds ici, l’esprit ailleurs.

Il voit quand les peuples végètent !

Ses rêves toujours pleins d’amour

Sont faits des ombres que lui jettent

Les choses qui seront un jour. »

Hugo parle d’utopie et aussi des choses qui seront un jour.

Mais voyez combien de temps il nous a fallu pour réaliser ce qui pour Hugo, en vérité, n’était pas un rêve mais une urgente nécessité : l’abolition de la peine de mort, les droits politiques accordés aux femmes. Avons-nous aboli partout l’esclavage ?

Il y a une bonté commune dans ces deux génies de notre littérature et de notre vision sociale. Et je le vois aussi - et ce n’est pas anecdotique - dans leur commun respect et leur commune tendresse pour leurs chiens familiers, pour ceux qu’on appelle les bêtes, et qui sont de la vie.

Pour Hugo, la rêverie - l’apparente utopie - va plus loin encore. C’est ce que j’appellerai sa vision cosmique. Le poème Plein ciel l’exprime fortement :

« Où donc s’arrêtera l’homme séditieux

Jusqu’à quelle distance ira-t-il de la terre ?

Et peut-être voici qu’enfin la traversée

Effrayante d’un astre à l’autre est commencée »

Cette sorte d’appel à l’espace - il est vrai, déchiré par l’horreur de la guerre - nous le trouvons dans La vision qui précède Le feu avec ces soldats blessés face à la montagne et à l’immensité du ciel : « Le silence infini efface la rumeur de haine et de souffrance. »

Fragilité de l’homme devant l’espace ou l’abîme, mais aussi pensée. Et pensée combattante. Pascal est le frère de ces écrivains : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ».

Dans des pages retranchées des Misérables et qui devaient former un essai, il y a comme un testament spirituel où Hugo évoque l’immensité du ciel, l’incalculable profondeur de l’univers, le trajet immense de la lumière des étoiles. Devant cet abîme céleste autant que devant les abîmes de l’Océan : « Là où tout est éteint, là où tout est muet, quelque chose remue et brille ».

C’est l’âme, dira Hugo, qui ajoute : « La preuve est faite par les abîmes ». Et cela rejoint dans la page de Barbusse la tragique émotion des blessés voyant surgir de l’abîme blême les combat­tants pour la paix.

On ne peut séparer chez les deux écrivains ce sens cosmique du sens de l’humanité. L’espace ne peut se concevoir sans la conscience de l’homme, sans la conscience de l’humain. D’où ce dialogue que tous deux mèneront avec les peuples du monde entier dans leur défense des opprimés, des persécutés, des vic­times de l’injustice.

Qu’il y ait une religiosité dans ce regard profond vers les profondeurs du monde, je vous en laisse juge. Hugo ne s’en cachera pas. On se souvient du codicille de son testament :

« Je refuse les prières de toutes les Églises.

J’accepte les prières de toutes les âmes.

Je crois en Dieu. »

Barbusse, quant à lui, veut combattre dans son Jésus l’exploi­tation que l’on fait de la personnalité du prophète. Il dira :

« La thèse que j’entends soutenir est qu’il y a une distinction absolue entre le prophète Jésus, qui était un révolutionnaire, et le Christ qui n’est qu’une entité théologique abstraite. »

Que dit Hugo ?

Après les réserves de son ami Michelet à propos du poème Écrit en bas d’un crucifix, Hugo lui écrit une lettre où il déclare notamment :

« Je ne puis oublier que Jésus a été une incarnation saignante du progrès ; je le retire au prêtre, je détache le martyr du crucifix et je décloue le Christ du christianisme. »

Bien entendu, il n’y a pas identité entre ces deux esprits, mais leur exemple, l’exemple même de leurs méditation, respectives, nous sont précieux. Je vous laisse réfléchir à cela.

Cela nous amène à considérer leurs idées politiques personnelles. Barbusse est communiste, partisan de l’Union Soviétique qui commence une vie marquée de difficultés et de tragédies.

Quel est donc le socialisme - ce qu’on appellera le socialisme - de Hugo un demi-siècle auparavant ? Méfions-nous des simili­tudes de mots. Mais il est bien vrai que Victor Hugo, l’ancien poète royaliste, fils respectueux d’un général de Napoléon Ier, a évolué vers la gauche, vers le progrès dans tous les domaines. Les attaques qu’il a subies de la droite et des cléricaux, certes, mais aussi de la gauche, d’un Vallès, d’un Zola, d’un Lafargue, comment les justifier ? Pour ce qui est de la gauche, peut-être par une incompréhension sectaire de son évolution de la droite à la gauche, peut-être par une irritation teintée de jalousie devant une encombrante personnalité littéraire et sociale. Je vous laisse juge encore. Peut-être aussi par un jugement incomplet de l’esprit, comment dire ? prolétarien de Hugo. Eh bien, ce dernier point de vue est contredit par bien des poèmes, comme par des positions politiques. On se souvient de la terrible apostrophe sur la misère ouvrière :

« Caves de Lille, on meurt sous vos plafonds de pierre.

J’ai vu, vu de mes yeux pleurant sous ma paupière,

Râler l’aïeul flétri.

La fille aux yeux hagards de ses cheveux vêtue

Et l’enfant spectre au sein de la mère statue »

Ces mots sont strictement conformes à la réalité du temps.

Le poème Aubin écrit après la tragique fusillade des mineurs est une évocation tragique en même temps qu’une vision politique et économique lucide dans sa brièveté

« Quel âge as-tu ? - Seize ans - De quel pays es-tu ?

- D’aubin - N’est-ce pas là, dis-moi, qu’on s’est battu ?

- On ne s’est pas battu, l’on a tué - La mine

Prospérait, quel était son produit ? - La famine »

Et l’interrogation finale :

« Que fais-tu maintenant ? - Je suis fille publique. »

On ne parle pas souvent de ce poème ; c’est qu’on parle d’autre chose à propos de Hugo. Car si nous voulons conserver à cette pensée de Victor Hugo la qualification de socialiste, c’est au socialisme d’un Jaurès que nous pourrons nous référer.

Je vois une autre similitude fort intéressante entre Hugo et Barbusse. Elle concerne l’argot. Pour Barbusse, il s’agit de l’argot des poilus, de la langue pratiquée et inventée dans les conditions de la guerre, la langue de feu, la langue du Feu, celle de la souf­france et des longues douleurs.

On se souvient du grand chapitre des Misérables consacré à l’argot. Certes, Hugo sait voir les diverses sortes d’argot, depuis l’argot des métiers jusqu’à l’argot de la misère, « l’argot des ténèbres ». Hugo sait voir aussi ce que distingue l’argot et ses qualités d’invention, de création, de pouvoir métaphorique, de tel langage sans consistance. ( Je pense aujourd’hui à nos diverses langues de bois, aux « positionner, gérer, monter au créneau, qui répandent le verbalisme et l’impropriété du vocabulaire et de la pensée )

Hugo voit dans l’argot une vérité humaine que l’argot exprime avec saveur et puissance, et qui est souvent une invention originale, alors que les langues de bois se bornent à créer de plats synonymes à des mots déjà existants.

Dans son essai sur Jose Marti et Victor Hugo, Carmen Suarez Leon, étudiant la pensée et l’écriture du grand écrivain, fait une importante remarque qui rejoint notre réflexion sur Victor Hugo et Barbusse.

« Si Hugo inaugure le débat sur la modernité dans le monde occidental, Marti règne, lui, sur l’aube de la modernité hispano-américaine. Tous deux se caractérisent par un discours artistique qui est une réflexion sur le langage et une réflexion sur l’époque et sur l’homme. »

Oui, il y a dans Hugo une invention stylistique inséparable de l’invention politique, de même que la langue philosophique et l’emploi de l’argot dans Le Feu sont étroitement liés à la peinture de la souffrance et à la dénonciation de la guerre.

Car s’il fallait ne retenir qu’une similitude entre les deux penseurs, les deux écrivains, je retiendrai leur commune puissante opposition à la bâtisseuse de ruines, à la créatrice de mort et de néant.

Dans le concert des grandes voix qui dénoncèrent et dénon­cent l’inhumanité de la guerre, celles de Victor Hugo et d’Henri Barbusse se rejoignent, se renforcent, nous éclairent avec l’obsti­nation d’une vraie justice. Essayons de les écouter.

 

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Encore un inédit de Henri Barbusse :

LAODAMIE,

Drame en un acte, en vers

Voici un nouveau texte que nous a fait connaître notre ami  Edward O’Brien : Laodamie, un drame en un acte en vers d’Henri Barbusse. John Flower, Profes­seur à Canterbury, Université du Kent, en détient le manuscrit ; nous le remercions chaleureu­sement d’avoir accepté de nous en communiquer copie, et de nous autoriser à en présenter ici la transcription avec la préface qu’il lui a faite.

Il faut dire que l’apparition de ce document provoqua chez nous quelque étonnement l’an dernier, au point qu’en l’absence de certitudes sur son origine, certains parmi nous n’étaient pas convaincus qu’il fallait y voir une œuvre de Barbusse. On pouvait en effet émettre des doutes sur l’écriture, bien sage et un peu différente de celle que nous connaissons ; sur la forme, une pièce de théâtre versifiée en alexan­drins ; sur le fond, centré sur le renoncement ; et même enfin sur le cadre, puisé dans l’antiquité, riche d’un catastrophisme visionnaire.

Mais à la lecture de la présentation circonstanciée du profes­seur Flower, et après comparaison avec certains manuscrits de jeunesse déposés à la Bibliothèque Nationale, de la même écriture et sur un même papier ligné, il n’y a plus place au doute : il s’agit bien d’un texte du jeune Barbusse. Voilà donc cette pièce, précédée de son introduction.

                                                                              F.C.

 

Extrait du manuscrit de Laodamie (début)

 

Extrait d’un Manuscrit du fonds Henri Barbusse ( B.N.F. - Fol 67 V° - R 65873 )

Début de transcription (difficile, sera affinée ultérieurement)

 

a chair profonde

Le prisonnier (Laodamie (?))

Par le soupirail - on ne voit que sa tête,

Au milieu du mur, d’où dans le soleil

Face pâle aux yeux blêmes - … son corps est mort

                …….

                Tout noir … atrocement assoiffé de lumière,

                Les barreaux du soupirail sur le mu blême

                Tes doigts s’y accrochent, près de tes yeux hagards … …

-

Dans Laodami. rappelant les seins d’amour. L’inquiétude. La vie si frêle -

- Maintenant, il ne me resterait qu’à monter

dans la plus haute tour et à voir mon …

dans le ciel.

 

                Introduction de John Flower

(Université de Kent, Canterbury, U.K.)

Roland Barthes a dit un jour que tous les écrivains en herbe - il parlait évidemment des écrivains français - s’essayaient d’habitude, dans leur adolescence, à la composition d’alexandrins, générale­ment avec un résultat assez médiocre. Cet « acte en vers » de Barbusse date du 31 décembre 1891. Barbusse avait alors dix-huit ans. Dans son étude de 1953, Henri Barbusse, soldat de la paix([1]) (p.28), la fidèle admiratrice de cet écrivain, Annette Vidal, rapporte que le père d’Henri Barbusse lisait les classiques à son fils, développant ainsi chez lui le goût des tragédies en vers. Les problèmes plus ou moins permanents d’indiscipline qu’il avait au collège Rollin n’empêchèrent pas Barbusse de passer la première partie de son baccalauréat en 1890. Il aimait de plus en plus la poésie. Il admirait Baudelaire, Verlaine et Leconte de Lisle. Cependant, il continua à préférer le latin et les classiques. Comme l’indique Annette Vidal (p.33), il traduisit quelques vers latins ; il échangea même des lettres en latin et eut des conversation dans cette langue avec son camarade de classe Jean Weber. En septembre 1891, il passa la deuxième partie de son baccalauréat, remporta plusieurs prix scolaires, et entama des études de lettres à la Sorbonne en vue de la licence.

Laodamie semble donc avoir été écrit pendant son premier semestre à l’université. Dans cette pièce, Barbusse a transposé deux légendes classiques. Laodamie qui, malgré son nom, n’avait aucun lien avec Laodamas, était l’épouse de Prostilaus([2]), la première victime grecque de la guerre de Troie. Les dieux lui permirent de revenir brièvement d’entre les morts, et Laodamie se tua pour ne pas être de nouveau séparée de son mari. Il est une version qui indique que Laodamas, roi de Thèbes([3]), fut tué par Alcmaeon dans la bataille contre les Épigones([4]) ; selon une autre, il s’enfuit et se réfugia en Illyrie.

Même si Barbusse a gardé des détails des deux légendes, l’his­toire de Laodamie est essentiellement de son invention. Nous ne savons pas s’il l’a développée ou s’il avait l’intention de le faire. La pièce annonce peut-être, parmi ses écrits à venir, les vers senti­mentaux de Pleureuses (1895), mais elle n’a pas grand chose à voir avec l’esprit de plus en plus militant du Feu (1917) et de Clarté (1920) - à part l’évocation des mythes et de l’histoire  - et certaine­ment rien avec les écrits politiques de sa période commu­niste.

Appliquer la généralisation de Barthes d’une manière trop stricte à ce texte d’adolescent serait injuste. Composé en alexan­drins où alternent rimes féminines et rimes masculines, il dénote en général une très grande maîtrise. Certes, il y a quelques faiblesses : femmes et âmes (V. 209-10) en est peut-être l’exemple le plus évident, mais en de nombreuses occasion la contrainte de l’alexan­drin se fait au détriment du sens et de l’élégance. (cf. V. 14, 116, 135-36 ou les vers de la fin). Une autre de ses faiblesses, c’est l’emploi trop fréquent d’exclamations : hélas, oh et ô. On relève aussi parfois des passages malheureux (9) ou d’une certaine pauvreté (V. 123, 156), mais il y en a d’autres où l’on sent une émotion authentique et une dignité qui contribuent à faire de ce texte un peu plus que ce que Pierre Paraf, président des « Amis d’Henri Barbusse », décrit dans une lettre, datée du 23 juin 1981, comme un « excellent exercice littéraire ».

C’est Stuart Barr qui m’a donné le manuscrit de Laodamie. Il l’avait acheté à une vente aux enchères qui proposait plusieurs fragments. En 1981, Pierre Paraf, à qui la veuve de Barbusse avait confié le manuscrit de Le Mystère d’Adam, n’avait pas connaissance de l’existence de Laodamie, et je n’ai jamais trouvé aucune référence à son sujet. Le texte est écrit sur ce qui semble être des pages arrachées à un cahier d’écolier et, de toute évidence, c’est une « version définitive ». Le vers 149, qui a été rajouté, laisse supposer que Barbusse l’avait oublié en recopiant. Il n’y a que trois corrections : espoir au lieu de rêve (V. 219), blanc au lieu de froid (V. 238) et la suppression de la didascalie tremblant après LAODAMIE (V. 142). J’ai corrigé quelques fautes d’orthographe et ajouté les accents manquants. ([5])

(Traduit de l’anglais par Lisa Rosenbaum - Les notes sont de la Rédaction)

___________

 

LAODAMIE

Drame en un acte d’Henri Barbusse

 

Au lever de rideau, Lodamie est assise. La servante s’approche d’elle.

            La servante

Tu pleures jusqu’au soir et rien ne te console.

Reine, je fus soumise et douce à ta parole

Mais depuis bien longtemps tu ne m’as pas souri

 

            Laodamie

Laodamas, le chef des guerriers, a péri.

Fière du carquois d’or qui vient battre sa hanche,

Artémis a planté le trait dans sa peau blanche.

Il dut tomber, étant inférieur aux dieux,

Ou bien Héphaïstos, prince au cœur odieux,

A martelé son front si pur, comme une enclume.

 

            La servante

Parmi les chers regrets ton esprit se consume. (10)

Ne pleure pas. Les pleurs augmentent le tourment.

Le chagrin excessif pèse inutilement.

Oh ! donne-moi la main ; dans les forêts très calmes

Les grands cieux ont leur nuit, et les palmiers, leurs palmes.

 

            Laodamie

Je ne veux plus aller sur le palais, le soir,

Ruine silencieuse et tranquille, m’asseoir.

Tandis qu’on voit au loin, en ombres indécises,

Les poses des soldats sur les murailles grises,

Je n’écouterai pas, comme aux jours d’autrefois,

Dans le couchant, s’éteindre obscurément des voix. (20)

 

            La servante

Les prêtres, pour l’aurore, ont de très doux cantiques ;

Tes chagrins s’en iront avec leurs fleurs antiques.

 

            Laodamie

Non, la douleur me hante. Il ne reviendra pas.

Il était fort, il était beau ; hélas… hélas !

Oh ! qu’il fait froid… la bise a d’amères piqûres.

Je vois obscurément, dans les plaines obscures,

Les guerriers entassés parmi la nuit sans fin.

 

            La servante

Son âme aux tristes bords ne pleura pas en vain,

Car il eut un tombeau parmi ceux des ancêtres.

 

            Laodamie

Hadès prend les plus beaux dans la foule des êtres (30)

Et peuple l’Achéron avec leur sang vermeil.

Il ne reverra plus la beauté du soleil…

Mon cher époux n’est plus. Il erre aux sombres rives,

Oh ! comme il doit souffrir chez les ombres plaintives !…

 

            Une servante

Reine, Créon, devin, est au seuil du palais.

Il est très vieux. Il veut te parler…

            (Sur un signe de la reine, on introduit Créon)

 

            Laodamie

                                               Que la paix

Soit avec l’étranger !

 

            Créon

                        Reine Laodamie,

Et toi, seuil du palais, maison trois fois amie,

Salut.

            Laodamie

                        Salut, vieillard.

 

            Créon, rêveur

                                               Le maître s’est donc tu…

Je sais qu’il était fort et grave.

 

            Laodamie, avec violence

                                               Que veux-tu ? (40)

Dans ce palais, au toit de métal qui flamboie,

Si tu croyais trouver les rires et la joie,

Vieillard, éloigne-toi… Les dieux nous ont maudits

Car notre maître est mort…

 

            Créon

                                               Je sais ce que tu dis.

Mais après le désert et les marches lointaines,

Le soir, on a l’accueil bienfaisant des fontaines.

Le blessé ne doit pas souffrir et s’isoler.

 

            Laodamie, avec colère

Non, non, n’espère pas, vieillard, me consoler !

Courbé par la faiblesse et par l’âge implacable,

Tu penses soulever le fardeau qui m’accable ! (50)

Il ne te fallait pas venir dans ma maison.

 

            Créon

Sans doute, la douleur égare ta raison.

Si mes cheveux sont blancs et si mon cou se plie,

Je suis jeune du dieu dont mon âme est remplie.

Les hommes que j’au vus dans les cités en pleurs

Abaissaient devant moi l’orgueil de leurs douleurs,

Car pour toucher ton seuil et ta porte sonore,

J’ai dû marcher longtemps du côté de l’aurore.

 

            Laodamie

Tu fais pleurer mon cœur et plier mes genoux,

O ! vieillard, je suis faible et je n’ai plus d’époux (60)

Et là-bas, comme toi, mon vieux père a des rides…

 

            Créon

Orne d’étoffes d’or tes colonnes solides,

O femme, ton époux va revenir vers toi !

 

            Laodamie

Qu’as-tu dit ?

 

            Créon

                        Il a vu les grands pays d’effroi.

Il a vu s’attrister les plaines languissantes

Où les ombres des morts se pressent, frémissantes.

Il reviendra vers toi, paisible et consolé.

 

            Lodamie

Était-ce pour railler que tu m’avais parlé ?

Si tel est ton dessin, prends garde à ma colère.

 

            Créon

J’ai dit vrai, par les dieux dont la splendeur m’éclaire. (70)

 

            Laodamie

Insensé qui croirait l’homme mystérieux !

 

            Créon

À la clarté du jour, pour qui ferme ses yeux !

 

            Laodamie

L’as-tu vu, pour oser parler comme tu l’oses ?

 

            Créon

Mes yeux n’ont pas besoin de regarder les choses.

Je suis venu, vieillard triste et contemplatif,

Seul et plein de silence au fond du bois plaintif

Et la voix de Phoibos chanta parmi les feuilles.

J’ai voulu t’avertir, afin que tu l’accueilles

Comme on doit accueillir le maître qui revient.

 

            Laodamie

J’ai vu le guerrier mort, je me rappelle bien. (80)

Il avait voulu fuir la nuit morne qui glace,

Mais l’ombre descendit lentement sur sa face.

Ses poings étaient crispés tant il avait eu peur

Et ses beaux yeux étaient grands ouverts de stupeur

Tant l’abîme était triste et l’ombre épouvantable !

 

            Créon

Amène des taureaux auprès du palais stable.

Jamais Phoibos n’a dit des oracles en vain.

 

            Laodamie

Comment se pourrait-il, vieillard, qu’il revînt,

Les morts ne poussent plus les portes de la vie…

 

            Créon

Ne te retourne pas sur la route suivie (90)

Pour voir le dieu pensif qui veille sur tes pas.

 

            Laodamie

Oh ! sois béni, vieillard… Dans mon âme, il me semble

Que tu dis vrai, vieillard, et je pleure, et je tremble…

Oui, tu surgis de l’ombre et je te vois… tout près

Et tu lèves vers moi tes beaux yeux éclairés,

Tu ris, je crois, je crois la parole divine.

Quelle joie a rempli mon cœur dans ma poitrine…

(Le vieillard, père de Laodamas est entré et a entendu ces dernières paroles)

 

            Le vieillard

O reine, les discours ne sont pas à propos.

Il nous faut le silence austère et le repos. (100)

Depuis que le palais a vu la mort très sombre,

Je hante, passant bas, les salles pleines d’ombre,

Car je suis accablé du regret de mon fils.

 

            Laodamie, à Créon

Fais au royal vieillard le récit que tu fis

Car sa faiblesse et sa douleur m’ont effrayée.

 

            Créon, à haute voix

 Dans les mains de la mort l’âme s’est réveillée.

 

            Le vieillard, reconnaissant Créon

Je rends grâce à Phoibos, car Créon, le devin

Le tient dans mon palais, avec son front divin…

 

            Laodamie

Parle

 

            Créon, au vieillard

                        Que le regret déserte tes pensées.

Berce ton âme au son des flûtes cadencées. (110)

Ton fils va revenir sous tes yeux, tu pourras

Tenir sa chère tête, ô père, dans tes bras.

Il viendra, revêtu de toute sa jeunesse.

 

            Le vieillard

Mon vieux bonheur n’est plus, ne crois pas qu’il renaisse.

J’accueillerai la mort d’un regard envieux.

Les jours me semblent longs, et pourtant je suis vieux.

 

            Créon

Je te tendrai la main dans l’abîme où tu restes.

Zeus a parlé du haut de ses palais célestes,

Et sa voix, franchissant les portes des splendeurs,

A réveillé le mort parmi les profondeurs. (120)

Ayant abandonné les royaumes funèbres,

Secouant le silence et l’horreur des ténèbres,

Il reviendra dans son palais pour l’habiter.

 

            Laodamie

Sera-ce pour partir bientôt, ou pour rester ?

 

            Créon

Pour rester, si du moins lui-même le désire.

 

            Le vieillard

Ta parole est terrible autour de moi…

 

            Créon

                                                           L’empire

Immense des destins est ouvert devant moi

Et Phoibos t’a parlé dans ma parole, roi.

 

            Laodamie

Je vais mettre ma main d’épouse dans la sienne.

Ornez splendidement les murs, pour qu’il revienne (130)

Dans l’éblouissement et la gloire vers moi !

 

            Le vieillard

Les peuples entendraient la parole du roi…

Il irait de nouveau combattre les armées…

 

            Laodamie

Il lui faudra rester dans les salles aimées ;

Les grands murs veilleront tacitement sur lui.

Le bonheur ancien, aurore calme, a lui.

Mon cœur est plein d’amour. Et timide et ravie,

Je mettrai dans ses bras la douceur de ma vie.

 

            Le vieillard

Oh ! Quel soleil surgit, au loin du tombeau noir !

 

            Un serviteur

Oh ! grands dieux… en veillant, dans la grandeur du soir (140)

J’ai vu le maître avec son casque sur sa tête !

 

            Le vieillard

Je ne sais pas… Je tremble.

 

            Laodamie

                                   Oh ! quel bonheur s’apprête !

 

            Laodamas

Mes yeux sont pleins de nuit et d’épouvantement.

Les ombres sans couleur, pâles, légèrement,

Murmuraient et pressaient leur foule de tristesse.

Dans le sépulcre noir, parmi la terre épaisse,

Mon âme a soulevé mon corps plein de sommeil.

 

            Le vieillard

Que béni soit le dieu qui te rend au soleil

Et permet que ta voix vienne dans mon silence !

 

            Laodamie

Oh ! mon époux, j’entends ta voix, je vois ta lance, (150)

Tu trôneras avec ta force et ta beauté.

 

            Laodamas

Je me suis mis en marche avec docilité,

Les peuples indécis vinrent me rendre hommage.

 

            Laodamie

J’ai vécu si longtemps seule avec ton image

Et je pensais à toi dans la longueur du jour.

Tes mains n’ont plus d’accueil, tes yeux n’ont plus d’amour,

Tu te tiens comme un dieu dans tes beautés hautaines

 

            Laodamas

Je vois confusément vos figures lointaines,

J’ai de larges lambeaux de nuit devant les yeux.

 

            Laodamie

Tu n’es plus au pays morne et silencieux. (160)

Demain, dans les flots verts et les golfes tranquilles,

Tu verras des palmiers d’azur et des presqu’îles.

 

            Laodamas

Je vous aimais beaucoup dans mon cœur affaibli,

Tous les autres buvaient l’eau douce de l’oubli.

Moi, je n’ai pas voulu de cette nuit suprême,

J’ai voulu revenir à vous, car je vous aime…

Les ombres faibles plient sous leurs fardeaux trop lourds,

Leurs yeux épouvantés restent ouverts toujours.

Dans la nuit et le vent, tremblant sur le rivage,

J’ai vu se rapprocher un cavalier sauvage (170)

Qui hurlait en passant au galop devant moi !

Et lorsque j’ai marché, la nuit clamait d’effroi.

                                                           (Silence)

            Le vieillard

Pourquoi ce grand palais est-il si solitaire…

Le maître est revenu, cependant, sur la terre.

Mon cœur est large et vide ainsi que ce palais.

 

            Laodamie

Si des soucis t’effraient, ô prince, exprime-les.

 

            Le vieillard

Hélas, tu m’as brisé jusqu’à ta chère image !

 

            Laodamas

Je ne sais plus parler comme aux jours d’autrefois ;

La douleur de la mort s’attriste dans ma voix (180)

Oh ! ne m’en veuillez pas, dans la sombre patrie,

Le bonheur vit dans l’ombre et le désespoir crie.

À force d’écouter gémir et blasphémer,

Mon cœur avait perdu l’habitude d’aimer.

 

            Laodamie

Tu reviens près de nous. Le temps a des mains douces,

Il prendra dans ton cœur tes craintes, sans secousses.

Je vivrai lentement avec mon cher époux

Et notre ancien bonheur s’en reviendra vers nous.

 

            Laodamas

Qu’ils sont grands, ces lutteurs d’orgueil, race damnée,

Dans leur épouvantable et sombre destinée (190)

Les dieux sont pleins de calme et l’homme est odieux

Nous avons pris l’orgueil, laissons l’amour aux dieux.

Je n’oublierai jamais tous les Titans sublimes

Que j’au vus tournoyer dans le fond des abîmes.

On voyait son grand char rouler dans l’ombre, au loin,

Tout rouge des flambeaux qu’il tenait dans son poing

Tandis qu’il s’enfuyait dans la nuit effrayante,

Zeus fit tomber sur lui la foudre flamboyante.

Il a roulé, hagard, dans les immensités.

J’ai vu son corps énorme et ses bras tourmentés. (200)

 

            Laodamie

Tes blasphèmes obscurs font tressaillir mon âme ;

Hélas, je ne sais pas et ne suis qu’une femme.

 

            Laodamas

Si des larmes coulaient de leurs grands yeux d’orgueil,

Ce n’est point un ami dont ils pleuraient le deuil

Mais le rêve isolé de leur âme trop grande.

Je voudrais leur donner mon cœur, comme une offrande.

 

            Le vieillard

Ton front se courbera sous l’âpre main des dieux,

Tes paroles, ô prince, ont trop d’orgueil.

 

            Laodamas

                                                                       Leurs yeux

N’auraient pas reconnu leurs enfants ou leurs femmes

 

            Laodamie

Dieux ! Sous quels châtiments vous accablez nos âmes ! (210)

 

            Laodamas

Oui… Je croyais aimer, je ne sais plus, hélas !

Dans la brume du songe, oh ! je la vois là-bas,

La berge grise et plate, et la foule captive

Qui tendait les deux mains par amour de la rive.

Mais le triste nocher ne les reçoit pas tous…

Je voudrais m’en aller lentement, parmi vous,

Et vous rendre l’amour dont vos âmes sont pleines.

Hélas, hélas, je vois dormir les mornes plaines

s’agrandit l’orgueil et l’espoir isolé.

Les ombres s’attristaient, et moi, dieu consolé, (220)

Je tendais à ces morts mes mains consolatrices,

Et puis, ils s’en allaient, voletaient, aux caprices

Du vent qui fait bruisser les feuilles en concert.

Et j’allais songer, seul, avec mon cœur désert.

 

            Le vieillard

Les rêves fous s’en vont et les remords persistent.

 

            Laodamas

D’abord, j’aimais beaucoup les âmes qui s’attristent,

Les douleurs qui s’en vont en pleurant doucement

Ne nous réveillent pas avec leurs frôlements.