LES CAHIERS
HENRI BARBUSSE
CAHIER n° 28
ÉDITORIAL
Il y a cent ans naissait Henri Barbusse.
La
célébration des anniversaires ne présente, on le sait bien, qu’un intérêt
conventionnel : une occasion fournie par l’actualité pour évoquer un homme
et son œuvre. Nous ne sacrifierons quand même pas tout à fait à la tradition en
faisant de ce 28ème numéro de nos cahiers un numéro destiné à
éclairer des aspects peu connus de BArbusse - voire totalement inconnus.
C’est
dire que volontairement nous avons laissé dans l’ombre ici l’engagement
purement politique de Barbusse, qui occupe fort légitimement une place de
premier plan dans la plupart de nos publications. Précisons néanmoins. Barbusse
fut toujours un écrivain engagé. Son originalité, c’est que la politique
proprement dite n’a jamais constitué qu’un engagement
indissociable des autres. Rien de ce qui concerne l’homme ne lui demeure
étranger : il se bat sur tous les fronts, l’éthique, le social, le
politique, l’économique. Et il possède pour armes, outre la haute conscience de
celui qui a voué sa vie à être un « crieur de vérité », une écriture
magnifique et prenante, l’un des plus sûrs moyens d’établir la communication
avec les autres.
Ces
qualités, qui font de lui un poète hors pair, même lorsqu’il écrit en prose, se
révèlent très tôt chez lui. À dix-huit ans, ce sont encore les vers qui
demeurent son mode d’expression favori. On le verra à la publication de Laodamie, le premier essai de Barbusse, resté jusqu’à
présent inconnu.
Nous
ne sommes pas en présence d’une œuvre marquante, il est même impossible de dire
ce que Barbusse lui-même pensait de ce pastiche d’une tragédie classique
d’inspiration racinienne.
Mais
il n’en est que plus intéressant de relever, dans cet essai de jeunesse, les
accents qui caractériseront l’Henri Barbusse de la maturité, celui qui prend
place aux côtés de Hugo et de Zola.
Bonne recherche !
ALLOCUTION DE
PIERRE GAMARRA
le 22 Juin 2002 à Aumont
Je ne crois pas faire preuve de
quelque sectarisme en affirmant que ceux qui ont le respect de la dignité
humaine en général et de la paix en particulier, gardent dans leur mémoire avec
gratitude deux figures, deux paroles, deux noms : ceux de Victor Hugo et
d’Henri Barbusse.
Certes, il en
est d’autres avec eux que des générations ont révérés et révèrent, mais Hugo et
Barbusse sont des conteurs, des penseurs, des poètes qui affirmes
avec une vigueur exemplaire leur respect d’autrui, leur respect de la
fraternité, leur respect de la vie.
Et ce ne sont pas là, pour eux, des
mots abstraits, les termes d’une éloquence creuse :
Ils ont été tous deux confrontés
avec ces grandes horreurs de l’existence humaine que sont la guerre et ce que
nourrit la guerre, la haine, la volonté d’exclusion, le mépris racial, la
cupidité, l’esprit de violence ; et ce que nourrit la guerre, l’esprit de
haine et de vengeance, l’habitude de mépriser, de détruire, de violenter…
Si l’œuvre de Barbusse se présente à
nous dans sa totalité et d’emblée, comme une dénonciation de la violence et une
défense de la paix et du pacifisme, l’œuvre de Hugo, dans une plus grande
diversité de registres et dans un plus grand nombre de créations, ne manque
jamais d’affirmer et de soutenir l’esprit de rencontre féconde, la haine de
l’oppression qui ligote et qui tue, l’amour de la paix.
Et cela se manifeste dès les
premiers écrits. Pour Barbusse cela va sans dire. Pour Hugo, dès les premières Odes du très jeune poète attentif à la
réalité de la gloire, mais aussi à la misère de la gloire des armes. Par
exemple, lorsqu’il évoque
« Ce débris d’une illustre armée
Suivait
sa bannière en lambeaux
Et ces
derniers Français que rien ne put défendre
Loin de
leur temple en deuil et de leur chaume en cendre
Allaient conquérir des tombeaux »
Bien des années plus tard dans l’Expiation, le poète reverra ces
« bannières en lambeaux », ce sont les drapeaux déchirés de Waterloo :
« La
batterie anglaise écrasa nos carrés
La plaine
où frissonnaient les drapeaux déchirés
Ne fut
plus dans les cris des mourants qu’on égorge
Q’un
gouffre flamboyant, rouge comme une forge,
Gouffre
où les régiments, comme des pans de murs,
Tombaient , ou se couchaient comme des épis mûrs,
Les hauts
tambours-majors aux panaches énormes
Où
l’on entrevoyait des blessures difformes… »
Ce n’est plus la gloire de la
guerre, c’est la guerre des gueules cassées, des
multitudes de morts.
Un demi-siècle plus tard, la voix de
l’auteur du Feu répond à la voix de
l’auteur des Misérables :
C’était
vraiment une pluie de feu quand s’abattait partout mêlée à la pluie (…) La plus
hideuse des morts descendait et sautait et plongeait tout autour de nous (…) Et
sans arrêt rampaient de nouveaux blessés fuyant quand même qui faisaient peur
et au contact desquels on gémissait parce qu’on se
répétait : « On ne sortira pas de là, personne ne sortira de
là »
Il y a une autre correspondance
importante entre Victor Hugo et Barbusse. C’est que tous deux ont ajouté à une
pensée généreuse, à une volonté libératrice, celle d’une action pratique, celle
d’un langage direct porté par cette pensée et par une exigence de transmission,
de persuasion. Ils sont tous deux animés par une vive et sensible pédagogie de
la paix.
D’où leur égale participation à des
mouvements et congrès de la paix qui rassemblaient des voix diverses, des
députations nombreuses venues de bien des pays. Peut-être estimera-t-on que
l’action et les participations de Barbusse furent plus continues et multipliées
que celles de Hugo. C’est qu’il s’agit d’une autre époque et d’une conscience
des peuples opprimés ou décimes qui tend à devenir une conscience universelle.
Il n’empêche que la voix de Hugo, sa voix de parlementaire ou sa voix de poète,
ne cessent jamais de retentir. Et dans le monde entier.
On a écrit et on écrira, je
l’espère, des pages sur cette participation de chacun à la défense de la paix.
Je ne choisirai ici que quelques exemples. En voici un de très grande
importance relatif à la défense pacifique des peuples
de l’Orient. On ne cite pas assez les phrases de Hugo dans sa préface des
Orientales. C’est un écrivain de 27 ans qui parle :
« L’Orient, soit comme image, soit comme pensés, est devenu
pour les intelligences autant que pour les imaginations une sorte de
préoccupation générale (…) Mes rêveries et mes pensées, poursuit Victor Hugo,
se sont trouvées tour à tour et presque sans l’avoir voulu, hébraïques,
turques, grecques, persanes, arabes, espagnoles même, car l’Espagne est encore
l’Orient, l’Espagne est à demi africaine, l’Afrique est à demi
asiatique. »
Il y a là une vision historique fort
différente d’un orientalisme de pacotille.
Et voici la prédiction qui n’est pas
idéaliste :
Nous verrons de grandes choses. La
vieille barbarie asiatique n’est peut-être pas dépourvue d’hommes supérieurs
que notre civilisation le veut croire.
Après le Congrès International
contre l’Oppression Coloniale, réuni à Bruxelles en février 1927, Barbusse écrira :
« La
délégation chinoise était la plus passionnée, la plus nombreuse et elle
représentait une grande force qui laisse prévoir la libération de la Chine.
Elle sait, cette jeune Chine, qu’en défendant ses droits à la vie, elle défend
également le droit à la vie des autres opprimés. »
Il y a là, à ce moment-là, une
vérité incontestable.
Au deuxième Congrès International de
la Ligue contre l’Impérialisme, qui se tint durant onze jours à Francfort,
furent évoquées les révoltes et l’effervescence des opprimés coloniaux un peu
partout dans le monde, en Afrique, en Indochine, au Maroc, aux Indes, en
Amérique latine. À son retour de Francfort, Barbusse écrit :
« Les
précisions qui ont été apportées par les représentants autorisés des
travailleurs de l’Inde, de ceux de la Chine, de ceux de l’Indonésie et de
l’Indochine, de ceux de l’Afrique et de ceux de l’Amérique ibérienne et
anglo-saxonne, de ceux des noirs des États-Unis, furent d’effroyables
révélations. »
L’Histoire
passe, et avec elle parfois la vérité précise et détaillée sur des atrocités ou
des crimes anciens que l’évolution des régimes ne saurait réduire à néant. On
oublie une horreur qui n’est pourtant pas effacée. On oublie les voix, les
grandes voix vigilantes qui s’élevaient contre les faits inhumains, même si
l’Histoire parfois semble leur donner tort.
Barbusse, défenseur de la paix fut
aussi le défenseur des opprimés coloniaux, et aussi des noirs américains.
Sa voix succède à celle de Hugo,
défendant John Brown menacé de mort parce qu’il a défendu les noir américains.
« Ces
esclaves, ces nègres, un homme blanc, un homme libre, John Brown, a voulu les
délivrer. Oui, que l’Amérique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus
effrayant que Caïn et Abel, c’est Washington tuant Spartacus. »
En 1860, Hugo, dans un discours à
Jersey en l’honneur de Garibaldi et de la liberté italienne, écrira ces mots
que je qualifie d’inoubliables :
« Aux
vents de l’horizon, l’espérance. Que le moujik, que le fellah, que le
prolétaire, que le paria, que le nègre vendu, que le blanc opprimé, que tous
espèrent ; les chaînes sont un réseau, elles se tiennent toutes, une
rompue, la maille se défait. Une fois l’impulsion donnée, l’indomptable
commence. »
Je parlais de ces grandes voix
vigilantes qui s’adressent à l’opinion mondiale. Il y a celle de Barbusse,
dénonciateur opiniâtre de la guerre et de l’oppression ; il y a celle d’un
Jaurès que le monde entendit ; il y a celle d’un de Gaulle osant s’écrier « Vive le Québec libre ! »,
ou imposant la liberté du sol français à des bases étrangères ; il y a
celle d’un Hugo osant écrire en 1861 après le sac du Palais d’Été à Pékin par
les troupes anglaises et françaises, c’est- à-dire
sous le double pavillon de la reine Victoria et de l’Empereur Napoléon :
« Un
jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d’Été. L’un a pillé, l’autre a
incendié. La Victoire peut être une voleuse, à ce qu’il paraît. »
J’éprouve une émotion compréhensible
à prononcer de tels mots dans ce lieu où flotte l’esprit de Barbusse. Dans leur
commune défense des opprimés, Barbusse et Victor Hugo se rassemblent encore.
Hugo affirmera les droits politiques de la femme ; il sera le premier au
monde à affirmer les droits de l’enfant et la nécessité de l’instruction et
d’une éducation laïque. Barbusse n’oublie pas l’importance de la pédagogie, de
l’enseignement et aussi de la littérature destinée à la jeunesse. À côté du
grand journal hebdomadaire de grande information et de culture dont il rêve dès
1925, il prévoit une section de librairie où il souhaite :
- des œuvres d’imagination
- des livres scientifiques
- des livres scolaires et
pédagogiques non déformés par des préjugés rétrogrades
- un hebdomadaire illustré destiné à
la jeunesse.
Le mot de pédagogie appelle une
réflexion importante où l’on voit se rejoindre la pensée de Hugo et celle de
Barbusse. Il s’agit de création, certes, mais aussi de la liberté laissée au
lecteur. En d’autres termes, la littérature doit-elle être édifiante, obéir à
des consignes, des règles sociales, morales…? La question n’est pas si facile à
trancher. Les bons sentiments peuvent-ils s’opposer parfois à la bonne
littérature ? Quelle doit être la position du poète, du romancier, devant
l’Histoire, devant les événements du présent ou du passé, devant ce qu’il
imagine de l’avenir ?
Voici la réponse de Barbusse,
reprise d’une note de travail préparatoire à un manifeste pour une Union
Internationale des Écrivains (novembre 1934) :
« L’écrivain
est un homme public puisque son œuvre rayonne et est distribuée. Les écrivains
doivent donc en tant qu’hommes, et aussi en tant qu’écrivains, envisager l’art
sous l’angle du réalisme social. Ils ont le droit de rester jalousement des
littérateurs, des artistes. Mais la question est plus haute : le drame
social où se joue la destinée des hommes doit devenir techniquement et
moralement, à cause de son immensité et de ses répercussions, la matière
première de leur métier. Devant les grands problèmes vivants qui se déclarent
sur la terre, il faut que les écrivains d’aujourd’hui disent oui ou non. »
Hugo avait dit cela. Je ne prendrai
que son poème des Rayons et les Ombres
(1840) sur la fonction du poète. Hugo a 38 ans, et ses graves paroles sont
soutenues par la musique de son art :
« Dieu
le veut, dans les temps contraires,
Chacun
travaille et chacun sert.
Malheur à
qui dit à ses frères :
Je
retourne dans le désert ;
Malheur à
qui prend ses sandales
Quand les
haines et les scandales
Tourmentent
le peuple agité !
Honte au
penseur qui se mutile
Et s’en
va, chanteur inutile,
Par la
porte de la cité.
Le poète,
en des jours impies
Vient
préparer des jours meilleurs.
Il est
l’homme des utopies,
Les pieds
ici, l’esprit ailleurs.
Il voit
quand les peuples végètent !
Ses rêves
toujours pleins d’amour
Sont
faits des ombres que lui jettent
Les
choses qui seront un jour. »
Hugo parle d’utopie et aussi des
choses qui seront un jour.
Mais voyez combien de temps il nous
a fallu pour réaliser ce qui pour Hugo, en vérité, n’était pas un rêve mais une
urgente nécessité : l’abolition de la peine de mort, les droits politiques
accordés aux femmes. Avons-nous aboli partout l’esclavage ?
Il y a une bonté commune dans ces
deux génies de notre littérature et de notre vision sociale. Et je le vois
aussi - et ce n’est pas anecdotique - dans leur commun respect et leur commune
tendresse pour leurs chiens familiers, pour ceux qu’on appelle les bêtes, et
qui sont de la vie.
Pour Hugo, la rêverie - l’apparente
utopie - va plus loin encore. C’est ce que j’appellerai sa vision cosmique. Le
poème Plein ciel l’exprime
fortement :
« Où
donc s’arrêtera l’homme séditieux
Jusqu’à
quelle distance ira-t-il de la terre ?
Et
peut-être voici qu’enfin la traversée
Effrayante
d’un astre à l’autre est commencée »
Cette sorte d’appel à l’espace - il
est vrai, déchiré par l’horreur de la guerre - nous le trouvons dans La vision qui précède Le feu avec ces soldats blessés face à
la montagne et à l’immensité du ciel : « Le
silence infini efface la rumeur de haine et de souffrance. »
Fragilité de l’homme devant l’espace
ou l’abîme, mais aussi pensée. Et pensée combattante. Pascal est le frère de
ces écrivains : « Le silence
éternel de ces espaces infinis m’effraie ».
Dans des pages retranchées des Misérables et qui devaient former un
essai, il y a comme un testament spirituel où Hugo évoque l’immensité du ciel,
l’incalculable profondeur de l’univers, le trajet immense de la lumière des
étoiles. Devant cet abîme céleste autant que devant les abîmes de
l’Océan : « Là où tout est
éteint, là où tout est muet, quelque chose remue et brille ».
C’est l’âme, dira Hugo, qui
ajoute : « La preuve est faite
par les abîmes ». Et cela rejoint dans la page de Barbusse la tragique
émotion des blessés voyant surgir de l’abîme blême les combattants pour la
paix.
On ne peut séparer chez les deux
écrivains ce sens cosmique du sens de l’humanité. L’espace ne peut se concevoir
sans la conscience de l’homme, sans la conscience de l’humain. D’où ce dialogue
que tous deux mèneront avec les peuples du monde entier dans leur défense des
opprimés, des persécutés, des victimes de l’injustice.
Qu’il y ait une religiosité dans ce
regard profond vers les profondeurs du monde, je vous en laisse juge. Hugo ne
s’en cachera pas. On se souvient du codicille de son testament :
« Je
refuse les prières de toutes les Églises.
J’accepte
les prières de toutes les âmes.
Je
crois en Dieu. »
Barbusse, quant à lui, veut
combattre dans son Jésus l’exploitation que l’on fait de la personnalité du
prophète. Il dira :
« La
thèse que j’entends soutenir est qu’il y a une distinction absolue entre le
prophète Jésus, qui était un révolutionnaire, et le Christ qui n’est qu’une
entité théologique abstraite. »
Que dit Hugo ?
Après les réserves de son ami
Michelet à propos du poème Écrit en bas d’un crucifix, Hugo lui écrit une
lettre où il déclare notamment :
« Je
ne puis oublier que Jésus a été une incarnation saignante du progrès ; je
le retire au prêtre, je détache le martyr du crucifix et je décloue le Christ
du christianisme. »
Bien entendu, il n’y a pas identité
entre ces deux esprits, mais leur exemple, l’exemple même de leurs méditation,
respectives, nous sont précieux. Je vous laisse réfléchir à cela.
Cela nous amène à considérer leurs
idées politiques personnelles. Barbusse est communiste, partisan de l’Union
Soviétique qui commence une vie marquée de difficultés et de tragédies.
Quel est donc le socialisme - ce
qu’on appellera le socialisme - de Hugo un demi-siècle auparavant ?
Méfions-nous des similitudes de mots. Mais il est bien vrai que Victor Hugo,
l’ancien poète royaliste, fils respectueux d’un général de Napoléon Ier, a évolué vers la gauche, vers le progrès dans tous les
domaines. Les attaques qu’il a subies de la droite et des cléricaux, certes,
mais aussi de la gauche, d’un Vallès, d’un Zola, d’un Lafargue, comment les
justifier ? Pour ce qui est de la gauche, peut-être par une
incompréhension sectaire de son évolution de la droite à la gauche, peut-être
par une irritation teintée de jalousie devant une encombrante personnalité
littéraire et sociale. Je vous laisse juge encore. Peut-être aussi par un jugement
incomplet de l’esprit, comment dire ? prolétarien
de Hugo. Eh bien, ce dernier point de vue est contredit par bien des poèmes,
comme par des positions politiques. On se souvient de la terrible apostrophe
sur la misère ouvrière :
« Caves
de Lille, on meurt sous vos plafonds de pierre.
J’ai vu,
vu de mes yeux pleurant sous ma paupière,
Râler
l’aïeul flétri.
La fille
aux yeux hagards de ses cheveux vêtue
Et
l’enfant spectre au sein de la mère statue »
Ces mots sont strictement conformes
à la réalité du temps.
Le poème Aubin écrit après la tragique fusillade des mineurs est une
évocation tragique en même temps qu’une vision politique et économique lucide
dans sa brièveté
« Quel
âge as-tu ? - Seize ans - De quel pays es-tu ?
- D’aubin
- N’est-ce pas là, dis-moi, qu’on s’est battu ?
- On ne
s’est pas battu, l’on a tué - La mine
Prospérait,
quel était son produit ? - La famine »
Et
l’interrogation finale :
« Que
fais-tu maintenant ? - Je suis fille publique. »
On ne parle pas souvent de ce
poème ; c’est qu’on parle d’autre chose à propos de Hugo. Car si nous
voulons conserver à cette pensée de Victor Hugo la qualification de socialiste,
c’est au socialisme d’un Jaurès que nous pourrons nous référer.
Je vois une autre similitude fort
intéressante entre Hugo et Barbusse. Elle concerne l’argot. Pour Barbusse, il
s’agit de l’argot des poilus, de la langue pratiquée et inventée dans les
conditions de la guerre, la langue de feu, la langue du Feu, celle de la souffrance et des longues douleurs.
On se souvient du grand chapitre des
Misérables consacré à l’argot. Certes, Hugo sait voir les diverses sortes
d’argot, depuis l’argot des métiers jusqu’à l’argot de la misère, « l’argot des ténèbres ». Hugo
sait voir aussi ce que distingue l’argot et ses qualités d’invention, de
création, de pouvoir métaphorique, de tel langage sans consistance. ( Je pense aujourd’hui à nos diverses langues de bois, aux
« positionner, gérer, monter au créneau, qui répandent le verbalisme et
l’impropriété du vocabulaire et de la pensée )
Hugo voit dans l’argot une vérité
humaine que l’argot exprime avec saveur et puissance, et qui est souvent une
invention originale, alors que les langues de bois se bornent à créer de plats
synonymes à des mots déjà existants.
Dans son essai sur Jose Marti et Victor Hugo, Carmen
Suarez Leon, étudiant la pensée et l’écriture du
grand écrivain, fait une importante remarque qui rejoint notre réflexion sur
Victor Hugo et Barbusse.
« Si Hugo inaugure le débat sur
la modernité dans le monde occidental, Marti règne,
lui, sur l’aube de la modernité hispano-américaine. Tous deux se caractérisent
par un discours artistique qui est une réflexion sur le langage et une
réflexion sur l’époque et sur l’homme. »
Oui, il y a dans Hugo une invention
stylistique inséparable de l’invention politique, de même que la langue
philosophique et l’emploi de l’argot dans Le Feu sont étroitement liés à la
peinture de la souffrance et à la dénonciation de la guerre.
Car s’il fallait ne retenir qu’une
similitude entre les deux penseurs, les deux écrivains, je retiendrai leur
commune puissante opposition à la bâtisseuse de ruines, à la créatrice de mort
et de néant.
Dans le concert des grandes voix qui
dénoncèrent et dénoncent l’inhumanité de la guerre, celles de Victor Hugo et
d’Henri Barbusse se rejoignent, se renforcent, nous éclairent avec l’obstination
d’une vraie justice. Essayons de les écouter.
______________________
Encore
un inédit de Henri Barbusse :
LAODAMIE,
Drame
en un acte, en vers
Voici un nouveau texte que nous a
fait connaître notre ami
Edward O’Brien : Laodamie, un drame
en un acte en vers d’Henri Barbusse. John Flower,
Professeur à Canterbury, Université du Kent, en détient le manuscrit ;
nous le remercions chaleureusement d’avoir accepté de nous en communiquer
copie, et de nous autoriser à en présenter ici la transcription avec la préface
qu’il lui a faite.
Il faut dire que
l’apparition de ce document provoqua chez nous quelque étonnement l’an dernier,
au point qu’en l’absence de certitudes sur son origine, certains parmi nous
n’étaient pas convaincus qu’il fallait y voir une œuvre de Barbusse. On pouvait
en effet émettre des doutes sur l’écriture, bien sage et un peu différente de
celle que nous connaissons ; sur la forme, une pièce de théâtre versifiée
en alexandrins ; sur le fond, centré sur le renoncement ; et même
enfin sur le cadre, puisé dans l’antiquité, riche d’un catastrophisme
visionnaire.
Mais à la lecture de la présentation
circonstanciée du professeur Flower, et après
comparaison avec certains manuscrits de jeunesse déposés à la Bibliothèque
Nationale, de la même écriture et sur un même papier ligné, il n’y a plus place
au doute : il s’agit bien d’un texte du jeune Barbusse. Voilà donc cette
pièce, précédée de son introduction.
F.C.
Extrait
du manuscrit de Laodamie (début)
Extrait d’un Manuscrit du fonds Henri Barbusse ( B.N.F.
- Fol 67 V° - R 65873 )
Début de transcription (difficile, sera affinée
ultérieurement)
a chair profonde
Le prisonnier (Laodamie (?))
Par le soupirail - on ne voit que sa tête,
Au milieu du mur, d’où dans le soleil
Face
pâle aux yeux blêmes - … son corps est mort
…….
Tout noir … atrocement assoiffé
de lumière,
Les barreaux du soupirail sur le
mu blême
Tes doigts s’y accrochent, près
de tes yeux hagards … …
-
Dans Laodami. rappelant
les seins d’amour. L’inquiétude. La vie si frêle -
- Maintenant, il ne me resterait qu’à monter
dans la plus haute tour et à voir mon …
dans le ciel.
Introduction de John Flower
(Université de Kent, Canterbury, U.K.)
Roland Barthes a dit un jour que
tous les écrivains en herbe - il parlait évidemment des écrivains français -
s’essayaient d’habitude, dans leur adolescence, à la composition d’alexandrins,
généralement avec un résultat assez médiocre. Cet « acte en vers »
de Barbusse date du 31 décembre 1891. Barbusse avait alors dix-huit ans. Dans
son étude de 1953, Henri Barbusse, soldat
de la paix([1])
(p.28), la fidèle admiratrice de cet écrivain, Annette Vidal, rapporte que le
père d’Henri Barbusse lisait les classiques à son fils, développant ainsi chez
lui le goût des tragédies en vers. Les problèmes plus ou moins permanents
d’indiscipline qu’il avait au collège Rollin n’empêchèrent pas Barbusse de
passer la première partie de son baccalauréat en 1890. Il aimait de plus en
plus la poésie. Il admirait Baudelaire, Verlaine et Leconte de Lisle. Cependant, il continua à préférer le latin et les
classiques. Comme l’indique Annette Vidal (p.33), il traduisit quelques vers
latins ; il échangea même des lettres en latin et eut des conversation
dans cette langue avec son camarade de classe Jean Weber. En septembre 1891, il
passa la deuxième partie de son baccalauréat, remporta plusieurs prix
scolaires, et entama des études de lettres à la Sorbonne en vue de la licence.
Laodamie semble donc avoir été écrit pendant son premier semestre à
l’université. Dans cette pièce, Barbusse a transposé deux légendes classiques. Laodamie qui, malgré son nom, n’avait aucun lien avec Laodamas, était l’épouse de Prostilaus([2]),
la première victime grecque de la guerre de Troie. Les dieux lui permirent de revenir
brièvement d’entre les morts, et Laodamie se tua pour
ne pas être de nouveau séparée de son mari. Il est une version qui indique que Laodamas, roi de Thèbes([3]),
fut tué par Alcmaeon dans la bataille contre les
Épigones([4]) ;
selon une autre, il s’enfuit et se réfugia en Illyrie.
Même si Barbusse a gardé des détails
des deux légendes, l’histoire de Laodamie est
essentiellement de son invention. Nous ne savons pas s’il l’a développée ou
s’il avait l’intention de le faire. La pièce annonce peut-être, parmi ses
écrits à venir, les vers sentimentaux de Pleureuses
(1895), mais elle n’a pas grand chose à voir avec l’esprit de plus en plus
militant du Feu (1917) et de Clarté (1920) - à part l’évocation des
mythes et de l’histoire
- et certainement rien avec les écrits politiques de sa période
communiste.
Appliquer la généralisation de
Barthes d’une manière trop stricte à ce texte d’adolescent serait injuste.
Composé en alexandrins où alternent rimes féminines et rimes masculines, il
dénote en général une très grande maîtrise. Certes, il y a quelques faiblesses :
femmes et âmes (V. 209-10) en est peut-être l’exemple le plus évident, mais en
de nombreuses occasion la contrainte de l’alexandrin se fait au détriment du
sens et de l’élégance. (cf. V. 14, 116, 135-36 ou les vers de la fin). Une
autre de ses faiblesses, c’est l’emploi trop fréquent d’exclamations : hélas, oh et ô. On relève aussi parfois des passages malheureux (9) ou d’une
certaine pauvreté (V. 123, 156), mais il y en a d’autres où l’on sent une
émotion authentique et une dignité qui contribuent à faire de ce texte un peu
plus que ce que Pierre Paraf, président des
« Amis d’Henri Barbusse », décrit dans une lettre, datée du 23 juin
1981, comme un « excellent exercice littéraire ».
C’est Stuart Barr qui m’a donné le
manuscrit de Laodamie.
Il l’avait acheté à une vente aux enchères qui proposait plusieurs fragments.
En 1981, Pierre Paraf, à qui la veuve de Barbusse
avait confié le manuscrit de Le Mystère
d’Adam, n’avait pas connaissance de l’existence de Laodamie, et je n’ai jamais trouvé aucune référence à son sujet. Le texte
est écrit sur ce qui semble être des pages arrachées à un cahier d’écolier et,
de toute évidence, c’est une « version définitive ». Le vers 149, qui
a été rajouté, laisse supposer que Barbusse l’avait oublié en recopiant. Il n’y
a que trois corrections : espoir
au lieu de rêve (V. 219), blanc au lieu de froid (V. 238) et la suppression de la didascalie tremblant après LAODAMIE (V. 142). J’ai corrigé quelques fautes d’orthographe et
ajouté les accents manquants. ([5])
(Traduit
de l’anglais par Lisa Rosenbaum - Les notes sont de
la Rédaction)
___________
LAODAMIE
Drame en un acte d’Henri Barbusse
Au
lever de rideau, Lodamie est assise. La servante
s’approche d’elle.
La
servante
Tu pleures jusqu’au soir
et rien ne te console.
Reine, je fus soumise et
douce à ta parole
Mais depuis bien
longtemps tu ne m’as pas souri
Laodamie
Laodamas, le chef des guerriers, a péri.
Fière du carquois d’or
qui vient battre sa hanche,
Artémis a planté le trait
dans sa peau blanche.
Il dut tomber, étant
inférieur aux dieux,
Ou bien Héphaïstos,
prince au cœur odieux,
A martelé son front si
pur, comme une enclume.
La
servante
Parmi les chers regrets
ton esprit se consume. (10)
Ne pleure pas. Les pleurs
augmentent le tourment.
Le chagrin excessif pèse
inutilement.
Oh ! donne-moi la main ; dans les forêts très calmes
Les grands cieux ont leur
nuit, et les palmiers, leurs palmes.
Laodamie
Je ne veux plus aller sur
le palais, le soir,
Ruine silencieuse et
tranquille, m’asseoir.
Tandis qu’on voit au
loin, en ombres indécises,
Les poses des soldats sur
les murailles grises,
Je n’écouterai pas, comme
aux jours d’autrefois,
Dans le couchant,
s’éteindre obscurément des voix. (20)
La
servante
Les prêtres, pour
l’aurore, ont de très doux cantiques ;
Tes chagrins s’en iront
avec leurs fleurs antiques.
Laodamie
Non, la douleur me hante.
Il ne reviendra pas.
Il était fort, il était
beau ; hélas… hélas !
Oh ! qu’il fait froid… la bise a d’amères piqûres.
Je vois obscurément, dans
les plaines obscures,
Les guerriers entassés
parmi la nuit sans fin.
Son âme aux tristes bords
ne pleura pas en vain,
Car il eut un tombeau
parmi ceux des ancêtres.
Laodamie
Hadès prend les plus
beaux dans la foule des êtres (30)
Et peuple l’Achéron avec
leur sang vermeil.
Il ne reverra plus la
beauté du soleil…
Mon cher époux n’est
plus. Il erre aux sombres rives,
Oh ! comme il doit souffrir chez les ombres plaintives !…
Une
servante
Reine, Créon, devin, est
au seuil du palais.
Il est très vieux. Il
veut te parler…
(Sur
un signe de la reine, on introduit Créon)
Laodamie
Que
la paix
Soit avec l’étranger !
Créon
Reine
Laodamie,
Et toi, seuil du palais, maison trois fois amie,
Salut.
Laodamie
Salut, vieillard.
Créon, rêveur
Le maître s’est donc
tu…
Je sais qu’il était fort
et grave.
Laodamie,
avec violence
Que veux-tu ?
(40)
Dans ce palais, au toit
de métal qui flamboie,
Si tu croyais trouver les
rires et la joie,
Vieillard, éloigne-toi…
Les dieux nous ont maudits
Car notre maître est
mort…
Créon
Je sais ce que tu dis.
Mais après le désert et
les marches lointaines,
Le soir, on a l’accueil
bienfaisant des fontaines.
Le blessé ne doit pas
souffrir et s’isoler.
Laodamie,
avec colère
Non, non, n’espère pas,
vieillard, me consoler !
Courbé par la faiblesse
et par l’âge implacable,
Tu penses soulever le
fardeau qui m’accable ! (50)
Il ne te fallait pas
venir dans ma maison.
Créon
Sans doute, la douleur
égare ta raison.
Si mes cheveux sont
blancs et si mon cou se plie,
Je suis jeune du dieu
dont mon âme est remplie.
Les hommes que j’au vus
dans les cités en pleurs
Abaissaient devant moi
l’orgueil de leurs douleurs,
Car pour toucher ton
seuil et ta porte sonore,
J’ai dû marcher longtemps
du côté de l’aurore.
Laodamie
Tu fais pleurer mon cœur
et plier mes genoux,
O ! vieillard, je suis faible et je n’ai plus d’époux (60)
Et là-bas, comme toi, mon
vieux père a des rides…
Créon
Orne d’étoffes d’or tes
colonnes solides,
O femme, ton époux va
revenir vers toi !
Laodamie
Qu’as-tu dit ?
Créon
Il a vu les grands pays d’effroi.
Il a vu s’attrister les
plaines languissantes
Où les ombres des morts
se pressent, frémissantes.
Il reviendra vers toi,
paisible et consolé.
Lodamie
Était-ce pour railler que
tu m’avais parlé ?
Si tel est ton dessin,
prends garde à ma colère.
Créon
J’ai dit vrai, par les
dieux dont la splendeur m’éclaire. (70)
Laodamie
Insensé qui croirait
l’homme mystérieux !
Créon
À la clarté du jour, pour
qui ferme ses yeux !
Laodamie
L’as-tu vu, pour oser
parler comme tu l’oses ?
Créon
Mes yeux n’ont pas besoin
de regarder les choses.
Je suis venu, vieillard
triste et contemplatif,
Seul et plein de silence
au fond du bois plaintif
Et la voix de Phoibos chanta parmi les feuilles.
J’ai voulu t’avertir,
afin que tu l’accueilles
Comme on doit accueillir
le maître qui revient.
Laodamie
J’ai vu le guerrier mort,
je me rappelle bien. (80)
Il avait voulu fuir la
nuit morne qui glace,
Mais l’ombre descendit lentement
sur sa face.
Ses poings étaient
crispés tant il avait eu peur
Et ses beaux yeux étaient
grands ouverts de stupeur
Tant l’abîme était triste
et l’ombre épouvantable !
Créon
Amène des taureaux auprès
du palais stable.
Jamais Phoibos n’a dit des oracles en vain.
Laodamie
Comment se pourrait-il,
vieillard, qu’il revînt,
Les morts ne poussent
plus les portes de la vie…
Créon
Ne te retourne pas sur la
route suivie (90)
Pour voir le dieu pensif
qui veille sur tes pas.
Laodamie
Oh ! sois béni, vieillard… Dans mon âme, il me semble
Que tu dis vrai,
vieillard, et je pleure, et je tremble…
Oui, tu surgis de l’ombre
et je te vois… tout près
Et tu lèves vers moi tes
beaux yeux éclairés,
Tu ris, je crois, je
crois la parole divine.
Quelle joie a rempli mon
cœur dans ma poitrine…
(Le vieillard, père de Laodamas
est entré et a entendu ces dernières paroles)
Le
vieillard
O reine, les discours ne
sont pas à propos.
Il nous faut le silence
austère et le repos. (100)
Depuis que le palais a vu
la mort très sombre,
Je hante, passant bas,
les salles pleines d’ombre,
Car je suis accablé du
regret de mon fils.
Laodamie,
à Créon
Fais au royal vieillard
le récit que tu fis
Car sa faiblesse et sa
douleur m’ont effrayée.
Créon, à haute voix
Dans les mains de la mort l’âme s’est
réveillée.
Le vieillard, reconnaissant Créon
Je rends grâce à Phoibos, car Créon, le devin
Le tient dans mon palais,
avec son front divin…
Laodamie
Parle
Créon, au vieillard
Que le regret déserte tes pensées.
Berce ton âme au son des
flûtes cadencées. (110)
Ton fils va revenir sous
tes yeux, tu pourras
Tenir sa chère tête, ô
père, dans tes bras.
Il viendra, revêtu de
toute sa jeunesse.
Le
vieillard
Mon vieux bonheur n’est
plus, ne crois pas qu’il renaisse.
J’accueillerai la mort
d’un regard envieux.
Les jours me semblent
longs, et pourtant je suis vieux.
Créon
Je te tendrai la main
dans l’abîme où tu restes.
Zeus a parlé du haut de
ses palais célestes,
Et sa voix, franchissant
les portes des splendeurs,
A réveillé le mort parmi
les profondeurs. (120)
Ayant abandonné les
royaumes funèbres,
Secouant le silence et
l’horreur des ténèbres,
Il reviendra dans son
palais pour l’habiter.
Laodamie
Sera-ce pour partir
bientôt, ou pour rester ?
Créon
Pour rester, si du moins
lui-même le désire.
Le
vieillard
Ta parole est terrible
autour de moi…
Créon
L’empire
Immense des destins est ouvert devant moi
Et Phoibos
t’a parlé dans ma parole, roi.
Laodamie
Je vais mettre ma main
d’épouse dans la sienne.
Ornez splendidement les
murs, pour qu’il revienne (130)
Dans l’éblouissement et
la gloire vers moi !
Le
vieillard
Les peuples entendraient
la parole du roi…
Il irait de nouveau
combattre les armées…
Laodamie
Il lui faudra rester dans
les salles aimées ;
Les grands murs
veilleront tacitement sur lui.
Le bonheur ancien, aurore
calme, a lui.
Mon cœur est plein
d’amour. Et timide et ravie,
Je mettrai dans ses bras
la douceur de ma vie.
Le
vieillard
Oh ! Quel soleil
surgit, au loin du tombeau noir !
Un
serviteur
Oh ! grands dieux… en veillant, dans la grandeur du soir (140)
J’ai vu le maître avec
son casque sur sa tête !
Le
vieillard
Je ne sais pas… Je
tremble.
Laodamie
Oh ! quel
bonheur s’apprête !
Laodamas
Mes yeux sont pleins de
nuit et d’épouvantement.
Les ombres sans couleur,
pâles, légèrement,
Murmuraient et pressaient
leur foule de tristesse.
Dans le sépulcre noir,
parmi la terre épaisse,
Mon âme a soulevé mon
corps plein de sommeil.
Le
vieillard
Que béni soit le dieu qui
te rend au soleil
Et permet que ta voix
vienne dans mon silence !
Laodamie
Oh ! mon époux, j’entends ta voix, je vois ta lance, (150)
Tu trôneras avec ta force
et ta beauté.
Laodamas
Je me suis mis en marche
avec docilité,
Les peuples indécis
vinrent me rendre hommage.
Laodamie
J’ai vécu si longtemps
seule avec ton image
Et je pensais à toi dans
la longueur du jour.
Tes mains n’ont plus
d’accueil, tes yeux n’ont plus d’amour,
Tu te tiens comme un dieu
dans tes beautés hautaines
Laodamas
Je vois confusément vos
figures lointaines,
J’ai de larges lambeaux
de nuit devant les yeux.
Laodamie
Tu n’es plus au pays
morne et silencieux. (160)
Demain, dans les flots
verts et les golfes tranquilles,
Tu verras des palmiers
d’azur et des presqu’îles.
Laodamas
Je vous aimais beaucoup
dans mon cœur affaibli,
Tous les autres buvaient
l’eau douce de l’oubli.
Moi, je n’ai pas voulu de
cette nuit suprême,
J’ai voulu revenir à
vous, car je vous aime…
Les ombres faibles plient
sous leurs fardeaux trop lourds,
Leurs yeux épouvantés
restent ouverts toujours.
Dans la nuit et le vent,
tremblant sur le rivage,
J’ai vu se rapprocher un
cavalier sauvage (170)
Qui hurlait en passant au
galop devant moi !
Et lorsque j’ai marché,
la nuit clamait d’effroi.
(Silence)
Le
vieillard
Pourquoi ce grand palais
est-il si solitaire…
Le maître est revenu,
cependant, sur la terre.
Mon cœur est large et
vide ainsi que ce palais.
Laodamie
Si des soucis
t’effraient, ô prince, exprime-les.
Le
vieillard
Hélas, tu m’as brisé
jusqu’à ta chère image !
Laodamas
Je ne sais plus parler
comme aux jours d’autrefois ;
La douleur de la mort
s’attriste dans ma voix (180)
Oh ! ne m’en veuillez pas, dans la sombre patrie,
Le bonheur vit dans
l’ombre et le désespoir crie.
À force d’écouter gémir
et blasphémer,
Mon cœur avait perdu
l’habitude d’aimer.
Laodamie
Tu reviens près de nous.
Le temps a des mains douces,
Il prendra dans ton cœur
tes craintes, sans secousses.
Je vivrai lentement avec
mon cher époux
Et notre ancien bonheur
s’en reviendra vers nous.
Laodamas
Qu’ils sont grands, ces
lutteurs d’orgueil, race damnée,
Dans leur épouvantable et
sombre destinée (190)
Les dieux sont pleins de
calme et l’homme est odieux
Nous avons pris
l’orgueil, laissons l’amour aux dieux.
Je n’oublierai jamais
tous les Titans sublimes
Que j’au vus tournoyer
dans le fond des abîmes.
On voyait son grand char
rouler dans l’ombre, au loin,
Tout rouge des flambeaux
qu’il tenait dans son poing
Tandis qu’il s’enfuyait
dans la nuit effrayante,
Zeus fit tomber sur lui
la foudre flamboyante.
Il a roulé, hagard, dans
les immensités.
J’ai vu son corps énorme
et ses bras tourmentés. (200)
Laodamie
Tes blasphèmes obscurs
font tressaillir mon âme ;
Hélas, je ne sais pas et
ne suis qu’une femme.
Laodamas
Si des larmes coulaient
de leurs grands yeux d’orgueil,
Ce n’est point un ami
dont ils pleuraient le deuil
Mais le rêve isolé de
leur âme trop grande.
Je voudrais leur donner
mon cœur, comme une offrande.
Le
vieillard
Ton front se courbera
sous l’âpre main des dieux,
Tes paroles, ô prince,
ont trop d’orgueil.
Laodamas
Leurs
yeux
N’auraient pas reconnu
leurs enfants ou leurs femmes
Laodamie
Dieux ! Sous quels
châtiments vous accablez nos âmes ! (210)
Laodamas
Oui… Je croyais aimer, je
ne sais plus, hélas !
Dans la brume du songe,
oh ! je la vois là-bas,
La berge grise et plate,
et la foule captive
Qui tendait les deux
mains par amour de la rive.
Mais le triste nocher ne
les reçoit pas tous…
Je voudrais m’en aller
lentement, parmi vous,
Et vous rendre l’amour
dont vos âmes sont pleines.
Hélas, hélas, je vois
dormir les mornes plaines
Où s’agrandit
l’orgueil et l’espoir isolé.
Les ombres
s’attristaient, et moi, dieu consolé, (220)
Je tendais à ces morts
mes mains consolatrices,
Et puis, ils s’en
allaient, voletaient, aux caprices
Du vent qui fait bruisser
les feuilles en concert.
Et j’allais songer, seul,
avec mon cœur désert.
Le
vieillard
Les rêves fous s’en vont
et les remords persistent.
Laodamas
D’abord, j’aimais
beaucoup les âmes qui s’attristent,
Les douleurs qui s’en
vont en pleurant doucement
Ne nous réveillent pas
avec leurs frôlements.