LES CAHIERS

HENRI BARBUSSE

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CAHIER n° 27

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ÉDITORIAL

Cette année 2002 aura été celle des grands anniversaires. Les orgues ont d’abord résonné pour Hugo avec la solennité qui convenait, et c’est justice. On les a beaucoup moins entendues pour Dumas, né lui aussi en 1802 ; c’est dommage, et le transfert de ses cendres au Panthéon proposé en pleine campagne électorale (n’ayez pas mauvais esprit !) ne constitue pas une compensation.

En septembre, ce sera le centième anniversaire de la mort d’Émile Zola. Il risque fort de passer inaperçu. En 2003, nous rappellerons pour notre part, qu’il y a cent trente ans que naissait un 17 mai à Asnières l’auteur du Feu.

Nous convenons aisément que ces célébrations ont un côté artificiel qui n’est pas sans provoquer quelque agacement : l’opinion publique, sollicitée par ce rattachement à l’actualité d’un événement culturel est traitée en mineure. Et nous connaissons bien que ces anniversaires qui fournissent la page de couverture de maintes publications sont aussi pour nombre d’auteurs l’occasion de faire éditer leur dernier-né. Qu’en restera-t-il une fois l’anniversaire passé ? Le sort de ce genre d’ouvrage, beaucoup plus sûrement que pour beaucoup d’autres, est de ne pouvoir connaître une seconde édition.

Mais nous aurions tort de jouer les esprits grincheux. Quelle que soit la part de réclame qui les entoure, ces événements n’en participent pas moins d’une vie culturelle dont, surtout par les temps que nous vivons, nous nous devons d’être les acteurs obstinés. Et c’est ainsi qu’aux Amis d’Henri Barbusse nous avons, nous aussi, inscrit à notre calendrier des manifestations auxquelles nous nous efforcerons d’assurer le plus d’éclat qui sera possible.

Ce sera d’abord, dès l’automne de cette année 2002, une réédition attendue : celle du Zola qu’Henri Barbusse fit paraître en 1931, et qui, on s’en apercevra à sa lecture, pose des problèmes très actuels, nonobstant sa date de parution.

Ce sera ensuite, au cours du premier semestre 2003, une lecture à plusieurs voix des œuvres les plus marquantes (ou les plus controversées) de Barbusse.

Il ne s’agit ici que des projets qui ont déjà été arrêtés. Mais nous ne doutons point que d’autres idées verront encore le jour, nous permettant de toujours mieux faire connaître Barbusse, ses écrits et son action.

Aux heures graves que nous traversons, chez nous et hors de France, où l’on voit se manifester sous des formes diverses les vieux évangiles de haine, de discrimination et d’obscurantisme, nous avons conscience de mener par nos initiatives le bon combat auquel Barbusse s’était voué, le combat libérateur pour la culture et la lumière.

 

HOMMAGE  À  HENRI  BARBUSSE

 

Prononcé par André PICCIOLA

lors du PÈLERINAGE  à  AUMONT  le  23  juin  2002

 

Chers amis,

L’association des amis d’Henri Barbusse et l’Association Républicaine des Anciens Combattants ont le plaisir de vous recevoir, comme chaque année à pareille époque, dans le cadre champêtre de cette villa Sylvie que nous espérons, prochainement, voir figurer officiellement au rang des « Maisons d’écrivains ». Nous communions ici dans le souvenir d’Henri Barbusse qui, pour quelques heures, va donc se trouver présent parmi nous, car on laisse toujours un peu de soi-même dans les endroits où l’on a fait davantage que passer. Et c’est l’occasion, pour nous, de l’approcher pour tenter de mieux le connaître

Ces arbres, cette pelouse, ces taillis, ce décor retiré et abrité - tout ici invite à la méditation et à la rêverie. On comprend que le poète, l’auteur de Pleureuses, ait choisi ce lieu, ait aimé y vivre.

Ici, dans cette villa « Sylvie », comme vraisemblablement à Vigilia, l’autre villa bâtie dans le cadre paradisiaque du Trayas, le mot de « poète » est assurément le premier qui vient aux lèvres. Et cependant ce nom, symbole des ambitions de sa jeunesse, si nous voulons connaître et surtout comprendre Barbusse, - ce nom suffit-il à nous satisfaire ? Sans doute pas.

Car enfin ce recueil de Pleureuses que je viens de citer date de 1895. Et de 1895 jusqu’à la guerre - après le temps lui manquera peut-être - de 1895 jusqu’à la guerre donc nous n’avons plus un seul recueil de vers. Ce n’est pas que l’activité littéraire de Barbusse, en ce début du siècle, ait faibli, loin de là. En font foi les articles, les comptes-rendus qui se multiplient, les contes et nouvelles, le travail épuisant de directeur de la revue Je Sais Tout, la publication de deux romans, Les Suppliants, puis surtout L’Enfer qui lui apporte cette notoriété littéraire qu’il a si ardemment convoitée ; mais d’ouvrage de poésie, aucune trace.

Alors, poète ? Gardons le terme, seulement précisons. Barbusse est poète par sa sensibilité - une sensibilité exacerbée - par le regard à la fois profond et tragique, tragique parce que profond, qu’il porte sur l’humanité, le regard qui voit plus haut que l’horizon, comme chante Jean Ferrat ; et il est poète encore par son écriture où abondent des images d’un impressionnisme raffiné.

Doté de ce sens plus précis le mot de « poète » nous permet-il de mieux saisir Barbusse ? Oui, dans une certaine mesure - mais en partie seulement. Car en cette fin du XIXème siècle et au début du XXème, nous rencontrons bien d’autres poètes, aussi incontestables, et dont le parcours ne sera pas nécessairement voisin du sien.

Barbusse se distingue, dès cette période, par deux aspects majeurs de sa personnalité.

Il y a d’abord en lui la haute gravité du moraliste qui médite sur les aspirations et les déchirements qui ensemble forment la destinée de l’homme.

Et il y a le refus à la fois de voir l’homme à genoux devant des illusions qu’il a lui-même forgées et qui transforment la vie en un destin ayant caractère de prison. Pour Barbusse la grandeur de l’homme réside dans le rejet de l’illusion, le rejet du mensonge, quelle que soit sa nature. Il n’y a d’autre grandeur que celle qui s’acharne à la poursuite de la vérité. On ment aux autres, on se ment à soi-même, on ment à ceux que l’on prétend aimer. Barbusse veut arracher les masques.

Il avait écrit dans Pleureuses :

Laissons les prêtres fous et les amants fervents

Venir béatement baigner leurs tempes vides

Dans ce fleuve brumeux chanté par les grands vents

Et douze ans plus tard à la fin de ce roman qui est une quête éperdue de la vérité et qui s’appelle L’Enfer, on trouve ces lignes qui éclairent le projet romanesque de Barbusse :

Il n’y a de paradis que ce que nous apportons dans le grand tombeau des églises. Il n’y a d’enfer que la fureur de vivre (...)

J’ai volé la vérité. J’ai volé toute la vérité. J’ai vu des choses sacrées, des choses tragiques, des choses pures, et j’ai eu raison ; j’ai vu des choses honteuses, et j’ai eu raison. Et par là j’ai été dans le royaume de vérité, si l’on peut employer à l’égard de la vérité, sans la souiller, l’expression dont se sert le mensonge et le blasphème religieux.

Disposons-nous, à présent, de repères sûrs pour suivre l’itinéraire d’Henri Barbusse - la tension de tout un être vers la recherche de la vérité ? Oui et non.

Cinq à six ans après que ces lignes ont été écrites, - et c’est très court, cinq à six ans - la vie de Barbusse sera confrontée à l’épreuve de la guerre et à la fois au retentissement de son témoignage sur cette guerre : Le Feu, journal d’une escouade.

Nous ne pouvons sous-estimer la perturbation des esprits que provoqua le premier conflit mondial - ainsi que la conséquence logique, nécessaire, que ce conflit entraînait : la révolution anti-capitaliste. Ces événements ont marqué une génération : une marque profonde, inscrite dans la chair de tous les combattants, même si tous les anciens combattants ne suivront pas forcément Barbusse jusqu’au bout de son parcours. On se condamnerait à ne pas comprendre grand chose de Barbusse et de la génération du Feu si l’on oubliait cette donnée fondamentale. Les hommes de ce temps, rescapés des tranchées, ou qui avaient eu simple­ment la chance d’échapper au meurtre collectif - les hommes de ce temps possédaient une sensibilité plus réceptive que la nôtre à certaines évocations. Et ils raisonnaient d’une autre manière que nous.

Les mots d’ordre lancés par Barbusse, sa volonté de simplifier, d’aller à l’essentiel, ainsi que la confiance, par ailleurs, qu’il ne cessera de témoigner envers l’URSS, ce n’est pas avec notre mentalité de femmes et d’hommes de ce début du XXIe siècle, avec ce que nous savons, avec nos espoirs et nos déceptions - bref ce n’est pas avec notre bagage spirituel que nous pouvons les apprécier. Il faut tenter, si l’on veut comprendre, de se mettre dans l’esprit des femmes et des hommes de ce temps-là - une population vivant dans la période cruciale qui va, en gros, de 1919 : fin de la guerre, à 1933-34 : montée du fascisme sur fond de crise et de guerre. Époque troublée,- traversée de brefs éclairs annonçant l’orage, et qui prend place dans un monde dont les mesures ne sont plus les mêmes que naguère. La Russie, celle des bolcheviks, est devenue plus proche des esprits que ne l’était celle du tsar. La Chine, le Japon ont perdu leur pittoresque et se sont rapprochés. Les événements qui s’y produisent peuvent entraîner des effets incalculables. La Chine est-elle devenue rouge - ou Tchang Kai Chek a-t-il rompu avec les communistes ? Et voilà toute une partie du monde qui bascule, dans un sens ou dans l’autre. La guerre a bien produit des changements de vie considé­rables. Gardons-nous pourtant des comparaisons hasardeuses.

Aujourd’hui, avec la télévision, nous avons pris l’habitude de trouver le monde dans notre voisinage immédiat : il suffit de presser sur un bouton. De surcroît, par l’intermédiaire des sites d’Internet, nous entrevoyons les possibilités infinies qu’ont les hommes pour communiquer les uns avec les autres. Avec l’essor des sciences et des techniques, notre vie a pris de la vitesse. Nous pressentons tous, et cela depuis de nombreuses années, que ce n’est pas seulement un siècle nouveau qui frappe à notre porte, c’est toute une nouvelle manière de sentir, de comprendre, de poser les problèmes (même les anciens problèmes).

A l’époque de Barbusse où les informations se diffusaient au moyen de ce qu’on appelait la TSF, on pouvait certes s’émerveiller des changements qui se produisaient dans la vie de chacun , mais ces changements prenaient place à l’intérieur d’un monde légué par la guerre - un monde qui restait connu et dont le déchiffrage paraissait n’exiger que des repères simples ; un monde encore tout prés du long, du très long XIXe siècle.

Alors Barbusse ? Si la guerre et ses conséquences ont bien traversé sa vie, il serait cependant inexact d’affirmer qu’elles ont fait de lui un tout autre homme. N’est-ce pas d’ailleurs une illusion de penser que l’histoire d’un individu ne deviendrait intelligible qu’après le découpage de sa vie en tranches bien distinctes, séparées : voilà avant, voici après.

Ne nous arrêtons pas à la guerre elle-même - je veux dire aux combats, à cet affrontement fratricide poursuivi durant quatre ans. Il serait déjà plus éclairant de prendre en compte largement l’époque. C’est l’époque qui a conféré au poète, au moraliste une dimension qui s’agrandissait, qui brisait les anciennes limites où s’était tenu jusque là son talent.

S’adresser, par l’intermédiaire d’un roman, à quelques milliers de lecteurs, c’est très appréciable. Mais c’est une situation tout autre qui se présente lorsqu’on s’aperçoit que par l’intermédiaire d’un témoignage public, sur une réalité vécue, on s’adresse à des millions d’hommes de différents pays. Et que ces hommes, en retour, s’adressent à l’écrivain et attendent quelque chose de lui. Voilà surtout ce que la guerre aura apporté à Barbusse : une audience sans pareille, et la conscience des responsabilités que cette audience le poussait à assumer. Désormais il faut qu’il réponde, il faut qu’il s’engage plus avant.

Il ne refuse pas. Il n’est pas dans sa nature de refuser le combat. Mais les réponses qu’il propose ne sont pas des idées entièrement nouvelles, qui seraient sorties tout armées de sa tête. Ce sont nécessaire-ment des réponses qui ont pris racine dans ses réflexions personnelles - donc dans sa culture, dans tout ce qu’il a pensé, cru, écrit jusqu’alors. C’est bien toujours le même homme que nous avons devant nous.

Un homme qui cherche la vérité ? Là encore nous nous servons d’une formule facile et dont il convient de se méfier. Ainsi c’est son désir de trouver la vérité, une vérité jusque là obscure, qui aurait conduit Barbusse à un engagement total contre la guerre, contre le fascisme, contre le colonialisme ? Et en 1923 son adhésion au parti communiste représenterait de la sorte un aboutissement - la fin d’une période, le commencement d’une autre ?

Mais non, les choses ne sont pas aussi simples. L’homme qui, en 1923, adhère au communisme a déjà atteint la cinquantaine : c’est dire l’importance et, dans son cas, la richesse de son bagage intellectuel : la richesse de ses connaissances et à la fois des moyens qui sont les siens pour accroître et diversifier ces connaissances. Il est bien évident qu’il ne fait pas peau neuve en adhérant au parti communiste.

L’homme qui, ouvrant le Congrès anti-impérialiste en 1927 prononce le discours qu’on a pu lire dans Le Réveil du combattant, est celui qui, en 1919, s’adressant au peuple, écrivait dans son roman Clarté :

Tu n’admettras pas, la propriété coloniale des États, qui fait tache sur la mappemonde et ne se justifie pas par des raisons avouables et tu organiseras l’abolition de cet esclavage collectif

L’homme qui préside le congrès antifasciste de Berlin, en 1929, est le même que celui qui condamnait, en 1919, l’équipée de Gabriele d’Annunzio contre la ville de Fiume. En 1919, en dehors de l’Italie, il n’y a pas grand monde pour connaître le mot de fascisme et ce qu’il englobe de violence et d’iniquité, de mépris des autres et de culte d’un chef inspiré, uniquement épris de soi-même et de sa propre aventure. Sans écrire le mot « fascisme » c’est néanmoins tout cela que Barbusse dénonce.

Plus tard il apercevra que les chefs fascistes ne sont pas que des marionnettes ridicules et tout ensemble sanguinaires aux mains des financiers et des industriels apeurés par les risques d’une révolution. Son opposition deviendra plus précise à cette forme de dictature personnelle qui s’appuie sur l’assassinat, elle ne changera ni de nature, ni même de style.

Voilà ce qu’il importe de retenir chez Barbusse , la profonde unité morale d’un homme. C’est elle que l’on découvre sous chacun de ces actes. Lorsqu’en 1923 il rejoint un parti dont il s’estimait depuis longtemps proche, à ses nouveaux camarades de combat, polarisés sur la pensée de Karl Marx (ce qu’à l’époque on considère comme la pensée de Marx) il apporte une culture dense, foisonnante - mais où le marxisme n’exclut pas d’autres courants de pensée, chez lui le Siècle des Lumières voisine avec les philosophes du XIX° siècle, sans parler, nous le verrons dans un instant, de l’influence exercée par ce qu’on appelle les « Saintes Écritures ». Il est probable qu’en lui ces divers courants de pensée se combinaient et ne se heurtaient pas. Chaque fois que l’occasion lui en sera offerte, Barbusse bien haut se proclamera marxiste. Nous n’avons aucune raison de mettre en doute sa sincérité. Cela n’empêche pas qu’en réalité il connaisse assez mal, et assez peu, l’œuvre de Marx - semblable en cela à 90% des militants. La différence, d’eux à lui, c’est qu’il n’est pas passé par une école pour y étudier le nouveau catéchisme. Il défend simplement les idées qui lui tiennent à cœur et qu’il croit justes. Que ces idées soient ou non « dans la ligne » est une question qu’il ne se pose pas, qu’il ne voit pas de raison de se poser.

Nous rencontrons ici la source des malentendus, des incompréhensions qui vont jalonner le parcours militant de l’auteur du Feu. Il est, à son insu, l’objet d’un dédoublement. Il y a un Barbusse très fréquentable : c’est celui qui anime l’ARAC, qui prend position contre la guerre au Maroc, qui publie Terreur dans les Balkans, La lueur dans l’abîme, etc : c’est le Barbusse phare, mis en avant lorsqu’on a une cause à défendre. Et puis il y a un Barbusse un peu plus gênant, dont on évite de parler, ou dont on désapprouve carrément les positions, ainsi par exemple Georges Cogniot, qui écrit :

Barbusse n’avait pas entièrement échappé à l’emprise d’un humanisme abstrait. Pendant la période de stabilisation relative du capitalisme, avant la crise mondiale, il avait composé des ouvrages de caractère historique détachés de toute actualité, comme Les Enchaînements et Jésus.[1]

Or précisément à propos des Enchaînements qui paraissent en 1925 et qui lui ont coûté trois années de travail, Barbusse déclare à un journaliste venu l’interviewer :

Dans ce livre (…) j’ai voulu surtout me mettre moi-même tout entier. Je me suis efforcé de m’y réaliser avec toutes mes aspirations, toutes mes croyances, toutes mes certitudes - d’artiste et de combattant.[2]

Et Barbusse explique comment il a utilisé la fiction d’un personnage qui revit par le souvenir le passé de ses ancêtres ; cette fiction lui permet d’évoquer les phases essentielles de l’histoire humaine et de réaliser des synthèses comportant d’impérieuses leçons.

Comme on le voit, le malentendu est total. Il atteint un point culminant deux ans plus tard avec la publication de Jésus suivi des Judas de Jésus. On s’étonna - on fut parfois scandalisé - que l’auteur du Feu, que le militant révolutionnaire fit de Jésus un précurseur de la Révolution. Ceux pour qui la religion était l’opium de peuple, n’admettaient pas qu’un des leurs s’aventurât dans un domaine où régnaient l’imposture et le mensonge, fût-ce à des fins de récupération. Barbusse multiplia les explications et maintint ses positions.

Il avait assez tôt éprouvé une forte attraction pour la figure humaine et touchante du prophète juif, fils d’un charpentier, qui s’entourait de gens de modeste condition et s’adressait aux humbles. Il aurait pu répondre à ses détracteurs qu’au sein du mouvement ouvrier bien d’autres avant lui avaient vu en Jésus un révolutionnaire mis à mort par les puissants de l’époque dont il inquiétait le pouvoir.

Mais il ne s’agissait absolument pas pour lui d’une récupération. Il le dit de la manière la plus nette dans son livre sur Les Judas de Jésus :

Qu’on ne voie pas ici (..) une oeuvre de parti pris résultant lourdement des idées révolutionnaires que je tâche aujourd’hui de défendre et de propager. A ceux qui seraient enclins à le supposer, je me permettrai d’abord de faire remarquer que certains traits essentiels de cette même image de Jésus étaient déjà indiqués dans mon premier roman Les Suppliants, longue méditation sur l’idée de Dieu, écrite il y a quelque vingt ans, à une période de ma vie où je ne songeai guère à prendre une part militante dans les luttes sociales.

C’est là un texte capital, surtout lorsqu’on le rapproche des indications qu’il donne sur la genèse des Enchaînements, œuvre de fiction où il s’est mis tout entier. L’adhésion au communisme, nous devons la considérer comme l’étape logique d’une vie spirituelle en tous points remarquable par la ligne continue qu’elle trace. Mais une simple étape, qui marque, si l’on veut, un approfondissement de la réflexion de Barbusse, plutôt qu’une inflexion. C’est parce qu’il est devenu communiste qu’il a pu aller jusqu’au bout de lui-même. Ceux qui ont cru qu’en adhérant il tournait le dos à son passé, eh bien ceux-là se sont trompés, voilà tout. Seulement…

Seulement on est quand même pris d’un doute sur les sources de cette continuité qui caractérise la pensée de Barbusse. Quand il parle de la vérité, on est tenté de mettre une majuscule à ce mot, d’en faire une sorte d’absolu qui s’écarte quelque peu de la rigueur scientifique. Car enfin, son Jésus, il a beau en faire un incroyant, c’est quand même un personnage issu des textes évangéliques, tout choisis et particulièrement éclairés que sont ces textes. Et lui-même, Barbusse, quand on le lit, comment n’être pas frappé par la profusion des réminiscences, non seulement évangéliques, mais de bon nombre d’autres textes qui sont à l’origine du christianisme ?

Il est entièrement athée, il déteste la vérité révélée et ceux qui en sont les serviteurs, il est hostile à la publicité du culte et aux lieux où ce culte est célébré, c’est une affaire entendue. Mais tout un aspect de sa culture s’accorde mal avec cet athéisme, c’est une culture largement religieuse. Et en fin de compte les diverses positions politiques qu’il prendra, ses rejets comme ses engage­ments, ne trouverait-on pas leur source dans des exigences morales plus proches de la démarche religieuse que de la démarche politique ?

Tel il se révèle à nous, avec l’apparente simplicité de sa pensée et ses contradictions réelles, avec ses élans, sa passion, au sens religieux du terme et sa raison - un être à la fois complexe et singulièrement attachant.

Il resterait encore beaucoup à en dire. Mais je préfère laisser ce soin à vos réflexions.

 

André Picciola

 

 

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SUITE  À  L’AFFAIRE  SIRECH

par Edward A. O’Brien

 

 

Cet article fait suite à l’article « Henri Barbusse et les cléricaux », publié par E. O’Brien dans le précédent Cahier n° 27

Nous avons constaté dans notre article « Henri Barbusse et les cléricaux à la lumière du Feu », publié dans le dernier numéro des Cahiers Henri Barbusse, que le succès du chef-d’œuvre de Barbusse suscita la colère de plusieurs prêtres, surtout l’abbé Eugène Sirech, aumônier en chef des lycées de Lyon. Ayant fait l’analyse de trois lettres de part et d’autre, nous avons émis l’hypothèse qu’il dut y avoir au moins encore deux échanges d’idées entre les deux hommes. Suite à des recherches à la Bibliothèque nationale, nous sommes à même de confirmer cette hypothèse.

Fidèle à ses menaces, l’abbé Sirech profita de la première occasion de dénoncer, publiquement, Barbusse et son roman. Dimanche, le 20 mai 1917, à l’église Notre-Dame à Saint-Étienne, lors d’un service funèbre pour les élèves et anciens élèves organisé par le Conseil de la Société Amicale des Anciens Élèves de l’École Nationale des Mines de Saint-Étienne, Sirech malmena rudement son adversaire :

Pleurez sur ceux qui nous insultent, tonna-t-il, devant le clergé en deuil. Oui, il est, à cette heure, des écrivains scandaleux sur lesquels inopérante est la censure, profiteurs sans pudeur de la guerre, dont la plume enfiellée autant que mercenaire répand dans le pays, et aussi, hélas!, dans les tranchées, d’abominables livres qui salissent tout ce qui est respectable : l’héroïsme, l’esprit de sacrifice, le patriotisme, la frontière, le sacerdoce, l’Église, la religion. Pleurez sur celui, et par charité, je ne dénoncerai du haut de la chaire ni le livre, ni l’auteur, sur celui qui a jeté le discrédit sur les sentiments qui nous ont fait accepter le sacrifice de nos vies, mêlés aux flots de notre sang, la bave de ses malsaines critiques, et qui a osé dire : « La gloire n’est qu’un mensonge comme tout ce qui a l’air d’être beau dans la guerre. » Autour de notre panache on a « créé une religion aussi méchante, aussi bête, aussi malfaisante que l’autre. »

Bien que Sirech ne mentionnât directement ni Le Feu ni l’identité de son auteur, le texte de l’oraison fut publié dans le circulaire de la Société Amicale ; et une note en bas de la page ne laissa aucun doute.[3]

Comme nous l’avons déjà vu, Barbusse fut outré lorsqu’il lut cette attaque en juillet 1917. Il écrivit en toute vitesse à Léon Delaroche, directeur du Progrès de Lyon, dans les pages duquel Le Feu fut publié en feuilleton après sa publication dans L’Œuvre de Gustave Téry. Delaroche fit savoir à Barbusse que les colonnes du Progrès lui seraient ouvertes pour une réponse éventuelle aux calomnies de Sirech mais le journaliste le lui déconseilla : « C’est offrir à votre abbé la tribune du Progrès et je sais par expérience que ces messieurs n’hésitent pas à user de leur droit en pareille matière ».[4] Barbusse finit par décider contre sa stratégie initiale et opta pour une démarche beaucoup plus directe : il entra en communication avec un certain Pivatal, délégué à Paris du conseil d’administration de la Société Amicale et insista sur une insertion de sa réponse à Sirech dans le circulaire de la Société.[5] La réponse apparut dans le numéro de novembre 1917, comme suit :

Monsieur,

Le passage de votre oraison funèbre du 20 mai 1917, où il est question de moi, passage qui se trouve reproduit avec la mention de mon nom dans la brochure que je viens de recevoir - sans doute par vos soins - est un tissu d’allégations mensongères. Certes, il est exact que j’attaque l’Église et la réaction, je ne m’en cache pas. Vous m’avez déjà écrit à ce sujet et je vous ai longuement répondu, en vous donnant mes raisons, basées sur le véritable idéal moral, dont, à mon avis, le parti religieux s’écarte par son attitude dans la question sociale. Vous n’auriez fait allusion dans votre diatribe qu’à ce que je dis sur l’Église et ses conservateurs, que j’aurais gardé le silence.

Mais ce que je n’admets pas, c’est que vous travestissiez monstrueusement l’ensemble de ma pensée en osant dire à vos auditeurs de l’église de Saint-Étienne que je fais litière de tous les sentiments respectables, que « la bave de mes malsaines critiques » se mêle aux flots de sang répandu, et qu’à l’aide de ce jargon imbécile, vous vous livriez sur mon compte à des effets faciles et frauduleux auprès des mères et des pères qui pleurent des soldats tués.

Dans Le Feu, je dis et je répète que la France a le droit pour elle, qu’elle défend une cause de justice universelle et de salut humain, que nous avons été attaqués, qu’il est nécessaire, pour le progrès et la libération de tous, de continuer héroïquement cette guerre jusqu’au bout. Mais je montre la guerre telle qu’elle est, car j’estime que la vérité est une des armes et une des forces de mon parti - non du vôtre, - et le tableau que je fais des souffrances surhumaines des soldats au milieu de cette tragédie et des horribles obligations de la mêlée, déshonore la guerre et non eux, comme vous vous efforcez de le faire croire par une véritable falsification de ma pensée.

Ce que je dis sur l’horreur que doit inspirer la guerre en elle-même et le métier de tueur qu’elle impose à l’homme, des mauvais instincts qu’elle réveille, de l’état de nature où elle ramène, est dans le cœur et l’esprit de tous les honnêtes gens. Ce que je dis sur tous les faux sentiments plus ou moins intéressés qui tendent à faire de la guerre quelque chose de beau et de désirable, contre les castes militaires et les profiteurs qui ont intérêt à ce qu’elle ne disparaisse pas du monde, ne s’applique pas, Monsieur, comme vous avez le cynisme de le pré­tendre, à « tous ceux qui, en France, soutiennent et admirent l’héroïsme des soldats. »[6] Ce que je dis contre les erreurs qui rendent la guerre chronique et la rendraient mortelle pour l’humanité, n’implique pas, au contraire, que je ne sois pas patriote et que je n’admire pas le sacrifice de ceux qui ont été pendant vingt-trois mois mes camarades au front, encore que je prétends que pour des centaines de mille d’entre eux, le sacrifice est obscur et ne s’accompagne pas de gloire.

Au contraire - je le répète - j’ai conscience de les avoir fait admirer davantage, et aussi d’avoir maintenu en eux, dans la mesure de mes modestes moyens, l’esprit de sacrifice, en dégageant plus nettement l’i­déal de justice, de lumière et de sagesse dont la France et les Français sont actuellement les champions.

Du haut d’un chaire où nulle voix ne pouvait venir vous contredire, vous avez attaqué mon œuvre par des procédés malhonnêtes. L’ensemble de mes idées, parfaitement sain, moral et respectueux de ce qui est respectable, est devenu dans votre bouche sacré un ramas­sis d’injures odieuses que vous avez ensuite englobé dans un jugement trop infamant des familles en deuil.

A la lettre que je vous ai naguère écrite en répondant à la vôtre, vous m’avez répondu que vous m’admiriez personnellement en tant que combattant. Je ne vous en demande pas tant : un peu moins d’admiration et un peu plus de bonne foi, Monsieur, seraient plus de circonstance.

Je vous requiers de publier cette protestation formelle dans le bulletin où a paru votre fallacieuse attaque, sans préjudice des moyens que je mettrai en œuvre pour faire savoir au public comment vous le trompez pour les besoins de votre cause.

Recevez mes salutations.                                     Henri BARBUSSE [7]

Il ne semble pas qu’il y eût encore des coups et contre-coups entre Sirech et Barbusse. Ce qui est certain, par contre, c’est que Barbusse avait l’abbé Eugène Sirech bien en tête lorsqu’il écrivit à sa femme, en août 1917, que les cléricaux étaient « archi­montés » contre lui.

 

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PAR QUELLE AUTORITÉ

FAIS-TU CELA?

Edward O’Brien n’est plus un inconnu pour les lecteurs des Cahiers. On lui doit en particulier la publication d’une lettre adressée par le jeune Barbusse à sa fiancée Hélyonne, ainsi qu’une substantielle étude sur les sentiments anti-religieux de Barbusse tels qu’ils apparaissent dans Le Feu.[8]

L’itinéraire idéologique d’Henri Barbusse et le souci de le rendre intelligible ont retenu depuis longtemps l’intérêt de ce jeune chercheur. Nous en trouvons un nouvel exemple avec la réflexion fort pénétrante qu’il propose dans une récente livraison de la revue Auctoritas[9] à propos de L’Enfer, sous le titre français : « Par quelle autorité fais-tu cela ? »

On sait la place considérable qu’ont toujours tenus dans la pensée (et donc dans l’œuvre) de Barbusse le problème du sentiment religieux et la question non moins fondamentale du rôle exact joué par le personnage de Jésus. Il n’est pas une étude, il n’est pas une œuvre de fiction qui n’atteste la lancinante préoccupation de Barbusse à éclairer le mystère du christianisme - sans rien céder d’ailleurs sur son athéisme. L’Enfer, paru en 1908, représente davantage que Les Suppliants (1903) une tentative pour élucider totalement ce mystère - et s’en libérer ?

Les critiques, estime O’Brien, se sont trop empressés de ne considérer L’Enfer qu’à la lumière du Feu. Barbusse, soucieux d’affirmer la rectitude permanente de sa pensée, a peut-être con­tribué lui-même à ce type de lecture, qui écrivait, à propos de L’Enfer :

Je me suis, dans ce livre, efforcé de lutter contre l’idée de divinité quelle qu’elle fût et contre l’idée de patrie (…) J’étais ainsi poussé vers le socialisme. Les conclusions auxquelles je suis arrivé dans L’Enfer en ce qui concerne l’internationalisme sont aussi extrémistes que possible et je puis dire que je ne les ai jamais dépassées. (En note, cit. A. Vidal).

Pourtant, remarque O’Brien, en dehors du dialogue entre les deux docteurs, au chapitre X, sur le nationalisme, la guerre et l’injustice sociale, L’Enfer ne contient pratiquement pas de passages qui seraient d’orientation ouvertement sociale ou poli­tique. Le combat contre l’idée de divinité y est en revanche indéniable.

Barbusse aurait-il donc porté sur son roman un jugement trop extensif ? Nullement : tout au plus peut-on voir comme un raccourci dans le regard d’ensemble qu’il jette sur le sens de son oeuvre. Et c’est ce que O’Brien s’attache à démontrer.

Le rejet de Dieu était explicite dans Les Suppliants. Mais le second roman de Barbusse, écrit O’Brien, marque le début d’une évolution dont l’adhésion au PCF constituera l’apogée. Il ne s’agit donc point d’isoler le religieux de la totalité de la réflexion de Barbusse, mais de découvrir les racines de son engagement global à partir de sa vision du phénomène religieux - qui représente une mise en cause allant au delà de la croyance.

L’Enfer ne peut être compris que considéré sous la forme d’un défi adressé aux « Puissances » (au sens où l’on dit « le Tout Puissant » en terminologie chrétienne), car il sape systématiquement la croyance en Dieu, au Christ, à leurs représentants officiels dans le monde, mais aussi, comme dans un même mouvement de proche en proche, toutes les croyances, toutes les pratiques religieuses et la légitimité de tous ceux qui s’en sont fait les serviteurs.

L’originalité de l’offensive contre la croyance décidée par Barbusse réside dans l’utilisation de moyens pareils à ceux auxquels recourt la croyance pour s’imposer : la prise en compte et l’exploitation de cette vague aspiration qui pousse un être insatisfait, en détresse et inquiet, vers quelque chose qui le dépasse mais lui reste obscure.

Dans son roman, l’incroyance n’est pas une donnée première, le narrateur, semblable à beaucoup de ses contem­porains, confesse une foi que l’on pourrait accuser de quelque tiédeur, mais du moins elle fuit les excès, c’est une croyance honnête et moyenne. Cette croyance ne va pas s’évanouir, ni même commencer d’être atteinte par le doute à la suite d’un traumatisme fortuit : procédé romanesque et n’allant pas sans un certain artifice. C’est la méditation sur l’homme, que nous offre L’Enfer, qui finit par détruire la conception chrétienne de Dieu. Une méditation qui sourd comme naturellement des scènes pathétiques souvent, tragiques parfois, qui se déroulent sous le regard du narrateur et où se débattent des êtres qui ne cessent d’invoquer Dieu. Que Dieu bénisse le peu de plaisir qu’on a, gémit la femme adultère lorsque le désir s’est enfui d’elle. Mais quelques instants plus tôt, alors que l’orage de la passion s’était emparé du corps des amants, le narrateur notait comme une évidence :

C’était un mouvement si emporté, si furieux et si fatal, que je reconnus que Dieu ne pourrait pas, à moins de tuer ces êtres, arrêter ce qui s’accomplit. Rien ne le pourrait, et cela fait douter de la puissance et même de l’existence d’un Dieu.

Simple constat au demeurant. C’est au terme d’une longue et douloureuse expérience qu’à la conception chrétienne de l’homme finira par se substituer une divinisation de l’homme, révélant la croyance pour ce qu’elle est : une pure illusion. Tel est le point final de l’humanisme de Barbusse, exposé par le narrateur.

On voit tout de suite, dans cette fiction romanesque, l’importance de ce narrateur. Et cependant son statut ne va pas sans quelque ambiguïté. Est-il un double de l’auteur ? Il n’est nommé à aucun endroit du livre et O’Brien relève à juste titre que si Barbusse l’a dépourvu d’une personnalité très marquée, cela n’a pas été sans intention.

D’une part ce narrateur anonyme est un homme comme un autre, que rien a priori ne vient distinguer de la masse de ses contemporains. Il croit confusément à beaucoup de choses qu’il juge vain d’ailleurs de vouloir approfondir. Il n’a ni « mission dans la vie », ni « grand cœur à donner ». Il n’a accompli aucune action méritante qui lui vaudrait d’être reconnu. Toutefois comme il n’y a rien eu de répréhensible dans son existence, il aimerait « malgré tout une sorte de récompense ».

Mais d’autre part il va être donné à cet homme de vivre la plus singulière des expériences. Par l’intermédiaire d’une fissure « large comme la main » entre le mur et la plafond de sa chambre, il assiste à ce qui se passe dans la chambre voisine. c’est là le point de départ d’une sorte de métamorphose qui va s’opérer en lui. Sans qu’il en ait d’abord nettement conscience, s’esquisse un parallèle entre lui et Dieu, à cause de la chambre offerte à ses yeux :

Je domine et je possède cette chambre. Mon regard y entre. J' y suis présent. Tous ceux qui y seront, y seront sans le savoir avec moi. Je les verrai, je les entendrai, j’assisterai pleinement à eux comme si la porte était ouverte.

Presque Dieu. Mais pas tout à fait quand même. Il a beau être proche de l’humanité, il demeure au-dessus des êtres et disjoint d’eux puisqu’il ne peut les observer qu’à la condition de rester inconnu d’eux. Il n’intervient pas dans leur destinée. Il lui est impossible de leur parler. Rencontrant dans le salon de la pension la femme dont il a surpris, dans sa nudité déchirante et mutilée, le plaisir éphémère qu’elle éprouve avec son amant, il note :

Je ne sais pas quoi lui dire… La conversation entre elle et moi languit, est tombée. Elle doit supposer qu’elle ne m’intéresse pas - cette femme dont je vois le cœur et dont je connais le destin aussi bien que Dieu pourrait le connaître.

C’est parce que ceux qu’il observe ne sont pas conscients d’être observés, qu’ils livrent leur vérité : le narrateur jouit du singulier privilège de pénétrer totalement leur comportement. Devant son invisible présence, tombent les masques dont chacun s’affuble. Il n’y a plus de contrainte sociale qui dicterait leur conduite. Les mensonges disparaissent : ceux que l’on raconte aux autres et ceux qu’on se fait à soi-même.

Mais le prix à payer pour cette découverte d’autrui, c’est une profonde crise d’identité : « Je suis devenu pour moi-même un étranger » constate le narrateur. Et voilà le moment où ce narrateur, auteur fictif de la relation romanesque, cède la place à l’auteur réel. C’est désormais Barbusse qui va parler et tirer, des expériences accumulées par son double, les conclusions qui affirment l’inexistence de Dieu. Dieu n’a pas créé l’homme, c’est- l’homme qui a créé Dieu.

Et Edward O’Brien achève son étude en montrant, dans l’extension du refus d’une croyance qui n’est qu’une imposture, le lien qui unit Les Suppliants, L’Enfer, Le Feu et Clarté. Logiquement cet athéisme débouche dans Clarté sur la mise en cause d’une injustice sociale couverte par l’Église

Les prêtres, les puissants sont toujours attachés ensemble (…) Ils édictent l’autorité, ils dissimulent la lumière... (L’Église) a prêté son autorité aux oppresseurs et sanctifié leurs prétextes, et aujourd’hui encore elle est étroitement unie à ceux qui ne veulent pas du règne des pauvres.

« Par quelle autorité fais-tu cela ? » La question contient la réponse : une autorité usurpée et illégitime.

André Picciola

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LE  FEU  DANS  LE  FEU

par Pierre GROUIX

Né en 1965 sur les bords de la Meuse, Pierre Grouix, enseignant, est spécialiste de la littérature scandinave. Il a publié de nombreuses études dans des revues littéraires, des textes poétiques, et récemment un long et beau poème : Taj Mahal - Le laboureur de larmes. Ses origines lorraines aussi bien que ses connaissances l’ont amené à étudier le chef d’œuvre de Barbusse, auquel il a tenu à rendre hommage à nos côtés.

Si, dans sa datation longue, le romantisme débute vers 1760 avec Julie ou la nouvelle Héloïse, il est, à son autre terme, barré d’un trait de feu par la grande Guerre : plus rien ne sera plus jamais comme avant, un monde est pour mourir qui ne sera plus. Ce que la France exsangue a perdu là, de sa vie, de son art de vivre, est incommensurable. Et les séquelles - qui ne le voit ? - ne s’ar­rê­tent pas à l’armistice. Parmi les livres du conflit, Le Feu occupe une place absolument à part par la violence des événements qu’il relate mais surtout par la densité charnelle, douloureuse, de sa vérité. La guerre n’y est pas un épisode, ce qu’elle sera dans le Voyage célinien, où la nuit est comme ici historique, elle est événement total, indépassable. Elle brûle chaque page de son haleine obscène. Feu, mais aussi livre de feu, par le feu.

 Barbusse romancier s’interdit l’abstraction. Être à deux angs­tröms de la mort, c’est en être loin. Au revers, et pour donner corps à son horreur du mensonge, il nous renvoie au sang et à la boue, il éclaire ce qui pousse des hommes de vingt ans à donner le meilleur d’eux-mêmes, à voir faucher la fleur de leur jeunesse. Au sens le plus noble du terme, un livre de circonstance donc, comme l’établit sa dédicace : « A la mémoire des camarades tombés à côté de moi à Crouy et sur la côte 119 ». La guerre est une « monstrueuse injustice », une image matérielle, en acier, du sort, une épreuve de vérité, l’épreuve du feu. Reportage, épopée : la qualification du genre compte moins que le récit d’une chose vraie, la relation de la vie d’une escadre, dans les enfers, la pluie, à ce moment où la violence historique s’est donnée comme jamais, dans ce lieu avare en soleil et prodigue en pluie, le Nord-Est du territoire où la France, écrit Barbusse, s’est « vidée ». Ces heures appartiennent de plein droit, de plein sang à l’histoire. Elles sont un moment monstrueux où l’homme est au plus près, à portée de son sort historique, le plus incroyablement injuste qui soit sous le soleil, ce soleil-là, ce soleil de fer.

 Que notre condition soit elle-même injuste (nous n’avons rien fait, nous allons cesser), des poètes comme Leopardi l’ont établi avec justesse. Que ce lot soit dépassé en horreur par un sort plus horrible encore, ne peut que donner le cauchemar. Les hommes, dans une Genèse inverse, sont dans la boue, la terre de leur création, interdits de tout et promis à la fin. Ceux qui en reviendront indemnes, qui ne seront pas les « gueules cassées », ceux aussi de la « bonne blessure » en gardent des traces invisibles. Elles marqueront. Ce qu’écrit Barbusse est aussi que nous sommes des enfants devant la mort

« - C’est pas sérieux, ces hommes-là, constate Lamuse, c’est des gosses.  - Ben sûr, pis que c’est des hommes » ; « Nous ne sommes pas des soldats, nous, nous sommes des hommes, dit le gros Lamuse »

Ce dépucelage par la mort qu’évoque Céline, ces hommes l’ont tous connus.

 Partout l’homme. Posé comme définition, comme valeur inaliénable. Des hommes tous différents, mais devenus par diktat - un mot allemand - éminemment semblables. Et plongés dans une situation si terrible qu’elle interdit la réflexion générale, le panorama, le point de vue. L’homme nu, livré au caprice du sort. « Je n’étais qu’une terre » note Barbusse dans son Carnet de guerre. Les corps, les corps surtout, remodelés comme la pâte de la création, subissant la pression de l’histoire. Les corps mêmes morts criblés de rafale, marmités. Et le saint visage déchiqueté comme n’importe quelle autre pièce de la matière. Les visages sont devenus une étendue de chair, comme le dit ce partitif, que l’on peut laisser échapper à la lecture, mais qui est immense dans ses implications : « on voyait qu’il lui restait encore du sourire heureux sur la face... ». L’homme du côté des autres créatures du vivant, les plantes, les animaux surtout, et ce franciscanisme inattendu, cette attention au sort de l’animal blessé. La douleur propre rend attentive à celle du vivant.

 L’homme est travaillé au plus près de sa vérité de sang et de souffle, jusqu’au détail du détail de sa teneur humaine. A l’entrée de la guitoune, la salive est jaunie de nicotine. « Mais qui s’aperçoit de ce détail ? » note Barbusse, définissant implicitement un rôle pour le romancier : dire les détails d’une monstruosité qui ne fait pas de détails. Autant que le refus de la litote, celui de l’idéa­lisation. Des héros, c’est-à-dire des hommes qui font leur devoir (on se trompe très souvent sur l’ordre des termes du livre de Vigny, où servitude et grandeur viennent dans cet ordre) mais d’abord des hommes avec leurs côtés humains, trop humains. La guerre apparaît comme le plus effrayant des révélateurs, elle pousse l’être à un tel degré de vérité qu’elle en sculpte les traits. Impossible de faire semblant (c’est-à-dire d’oublier la mort), les caractères s’aiguisent, la personnalité se définit comme jamais. Guerre où se perdre, où se trouver aussi, où se trouver, s’éprou­ver comme perte.

 Deux noms aussi : Paradis et Poterloo. Ce paradis qui semble toujours refusé, ou tellement éphémère (un sourire, une présence de femme, de la nourriture) mais qu’il faudra trouver un jour. « L’oiseau qui chante. C’est lui qui a raison » note Barbusse dans son Carnet. Ce Poterloo aussi qui rappelle Waterloo et cette défaite globale qu’est toujours la guerre pour un homme, pour les hommes, pour l’humain dans l’homme. Le terrible n’a rien d’instan­tané, il dure.

« On s’immobilise. Il faut reculer… Nom de Dieu !… Non, on avance à nouveau !… »

« Tout à coup, une explosion formidable tombe sur nous. Je tremble jusqu’au crâne, une résonance métallique m’emplit la tête, une odeur brûlante me pénètre les narines et me suffoque. La terre s’est ouverte devant moi. Je me sens soulevé et jeté à côté, plié, étouffé et aveuglé à demi dans cet éclair de tonnerre. Je me souviens bien pourtant : pendant cette seconde où, instinctivement, je cherchais, éperdu, hagard, mon frère d’armes, j’ai vu son corps monter, debout, noir, les deux bras étendus de toute leur envergure, et une flamme à la place de la tête. »

 Les phrases sont si vraies d’horreur qu’elle se passent de commentaires. Le feu si horrible (le feu, c’est la guerre qu’on ne peut éviter, qui est là, comme le visage même, hideux, du destin) mais qu’il faut rejoindre à tout prix. Les résonances terribles du tremblement de terre et les fragiles barrières du corps impuissantes à retenir, contenir l’océan de fer. Une pénétration par le mal, une terre ouverte et comme dessinant une tombe, une invitation par le rien. La puissance mécanique des hommes qui atteint la virulence des phénomènes météorologiques. Et le souvenir lucide de ces heures d’angoisse qui reviendront à vie hanter celui qui les a connues. Ce pauvre corps du compagnon d’armes enfin, qui prend les airs comme dans une Pentecôte terrible, une Ascension folle, ce camarade d’infortune qui devient flamme, se fait feu. Les hommes redevenus hommes du feu.

 Et l’on n’est pas surpris de voir figurer dans la liste des ouvrages de Barbusse cette Guerre du feu de Rosny aîné, qui est comme un autre titre possible, et redondant, à ces pages. Non pas les combats préhistoriques pour préserver cette étincelle, mais ces luttes, autrement plus amples, élargies à des dimensions cosmiques, apocalyptiques. Et comme dans toute Apocalypse, selon les sens du mot, aussi bien une destruction (dont on ne dira jamais à quel point elle a été radicale) qu’une révélation : celle du néant dont nous sommes tissés, nos épaules de poussière. Chez Rosny, le feu, souvent ramené à une étincelle tremblante, sur le point de s’éteindre, de revenir à l’invisible, est une denrée rare, et c’est cette rareté elle-même qui engendre la violence. Chez Barbusse, la tragédie est à deux doigts de tout. Le feu est partout, inévitable. Il est chez lui chez les hommes, sonde les reins et les cœurs, investit les poumons, le souffle. Si chez Rosny, le feu symbolise la vie (et l’histoire, une civilisation possible pour les hommes), il figure ici dans sa matérialisation éloquente de des­truc­tion aveugle, de néant sombre. Le roman est parole donnée à la mort. Et ce qui doit être préservé (c’est le sens aussi de l’engagement pacifiste de Barbusse), d’aussi rare que l’étincelle, est cette part humaine en nous. L’écriture du Feu, l’engagement généreux de l’intellectuel : deux faces d’une même médaille.

 Il n’y a pas d’arrière, mais un en avant perpétuel qui de plus en plus ressemble à la mort promise et que seul le sommeil pourrait abolir, s’il n’était criblé de cauchemars. La guerre est ce cauchemar que les hommes font éveillés : « Il n’espère plus qu’une chose maintenant : dormir, pour que meure ce jour lugubre, ce jour de néant, ce jour comme il y en aura tant à subir héroïquement, à franchir, avant d’arriver au dernier de la guerre ou de sa vie. »

 Parce qu’il aime le vrai, le juste, Barbusse n’a pas alourdi son œuvre de commentaires qui se seraient vus invalidés par la toute présence du feu. Pour donner la parole aux roulements du pire. Pour proposer, aussi, par ses mots, cette définition, simple et terrible : la guerre est cet acier qui rentre dans la chair.

 Lorsque, en présence même de Louis XIV lui-même, le maréchal de Nangis, mort de honte, vit son armée fuir en débandade devant eux, le Soleil eut cette phrase : « Ce sont des hommes, Nangis », et les pages du livre ne disent pas autre chose. Souvenir aussi de cette réclame du temps, dans un numéro de L’Illustration : « La Jambe française ». Pays dont on a tant ponctionné le meilleur sang, coupé les veines, qu’un marchand peut vendre à échelle industrielle des prothèses. Histoire et mémoire : tel est bien l’enjeu profond du Feu, ouvrage écrit, dédié « à la mémoire de ». Il s’agit de garder quelque chose du souvenir de cette nuit, afin que le jour soit encore possible. Un livre comme Le Feu, dont la flamme est quelque part dans la couronne des flammes du soldat inconnu, rappelle par exemple que le vrai nom, le nom profond de la gare de l’Est à Paris est moins gare de Strasbourg que gare de Verdun, voire gare de la mort. Ces pages sont un marque-page de sang noir. Elles viennent du feu et l’entretiennent dans nos mémoires. Venant du passé, elles nous précédent d’un futur.

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 UN  POÈME  DE  BARBUSSE :

DÉCOUVERTE ?

 

Un nouveau manuscrit de Barbusse vient d’être acquis : sur un format approximatif A5, il comporte au recto un fragment de l’Enfer, et sur une paperolle (75x145 mm) collée au verso, un étonnant poème qui ne figure pas dans Pleureuses. Ces trente alexandrins comportent de très nombreuses ratures, la lecture en est très ardue. En raison de la beauté des images évoquées dans ce poème, et malgré des défaut de translittération évidents, nombreux et importants au point de rendre le sens global quelque peu incertain, nous n’avons pas résisté au plaisir de vous en donner la primeur, même dans cet état très imparfait. Nous allons tâcher d’obtenir le concours de spécialistes pour aboutir à l’achèvement du décryptage.

*

*  *

Tu seras la clarté, la clarté tout entière,

Nous somme ceux qui n’ont jamais eu de lumière

Ceux que l’ombre encercla a regret chaque soir

Ceux dont le sang caché, le sang vivant, est noir

Ceux qui parmi le soir, sous des cieux plus farouches

Et nos yeux sont aussi ténébreux que nos bouches

Vides et noirs, nos yeux sont aveugles, nos yeux

Sont éteints, il leur faut le grand secours des cieux.

Souviens-toi quand groupés sous la calme tempête

Son dernier                                     couronner sur nos têtes

… …

Nous voulions                    un rayon pour nous seuls,

Un rayon. Nous voulions que la nuit ne fût pas.

Ton faible bras posé fortement sur mon bras

Palpitait. Incliné vers toi sans rien te dire,

Dans le silence épais j’écoutais ton sourire

Et voyais sur ta face aux sombres traits noyés

Ton immense besoin de lumière briller.

Pur, mon front tout tendu vers les splendeurs dernières

Blêmissait. Nous étions la mort de la lumière

Nous étions repoussés par le soleil qui fuit

Nous étions les martyrs qu’on clouait sur la nuit

La nuit lourde abattait notre morne envolée

La nuit nous reprenait la lumière volée

Et tout mourait en noir,                  en lambeaux ;

Mes épaules, nos fronts, lourds comme des tombeaux

Nos visages béants ainsi qu’une blessure

Et nos bras grands ouverts, ces spectres d’envergure.

La nuit nous a toujours…

Et les présents, et les passés, et l’avenir.

 

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[1] Parti pris, t.1, Paris

[2] Lefèvre F., Une heure avec Henri Barbusse, Paris 1925

[3] Circulaire de la Société Amicale, No. 108, 31 mai 1917, 9-17 (p. 13).

[4] Fonds Henri Barbusse, BnF (Richelieu), Naf 16533, f. 371.

[5] Pour les lettres de Pivatal, voir FHB, Naf 16485, ff. ff. 592-93; et Naf 16533, f. 26.

[6] Voir n. 1, p. 14.

[7] Circulaire de la Société Amicale, No. 112, 15 novembre 1917, pp. 27-28.

[8] Cahiers H.B., n° 26, juin 2001. Notons également une autre étude d’Edward O’Brien publiée dans le Journal of European Studies (Alpha Academic Ed.) : « Laugh ? I nearly died », a comparative study of humour and ideology in Gaspard (1915) and Le Feu (1916)

[9] Publication de l’Université de Glasgow, Grande-Bretagne, 2001, pp. 73 - 103 (en anglais).

 

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