LES CAHIERS
HENRI BARBUSSE
CAHIER n° 27
Cette année 2002 aura été celle
des grands anniversaires. Les orgues ont d’abord résonné pour Hugo avec la
solennité qui convenait, et c’est justice. On les a beaucoup moins entendues
pour Dumas, né lui aussi en 1802 ; c’est dommage, et le transfert de ses
cendres au Panthéon proposé en pleine campagne électorale (n’ayez pas mauvais
esprit !) ne constitue pas une compensation.
En septembre, ce sera le
centième anniversaire de la mort d’Émile Zola. Il risque fort de passer
inaperçu. En 2003, nous rappellerons pour notre part, qu’il y a cent trente ans
que naissait un 17 mai à Asnières l’auteur du Feu.
Nous convenons aisément que ces
célébrations ont un côté artificiel qui n’est pas sans provoquer quelque
agacement : l’opinion publique, sollicitée par ce rattachement à
l’actualité d’un événement culturel est traitée en mineure. Et nous connaissons
bien que ces anniversaires qui fournissent la page de couverture de maintes
publications sont aussi pour nombre d’auteurs l’occasion de faire éditer leur
dernier-né. Qu’en restera-t-il une fois l’anniversaire passé ? Le sort de
ce genre d’ouvrage, beaucoup plus sûrement que pour beaucoup d’autres, est de
ne pouvoir connaître une seconde édition.
Mais nous aurions tort de jouer
les esprits grincheux. Quelle que soit la part de réclame qui les entoure, ces
événements n’en participent pas moins d’une vie culturelle dont, surtout par
les temps que nous vivons, nous nous devons d’être les acteurs obstinés. Et
c’est ainsi qu’aux Amis d’Henri Barbusse nous avons, nous aussi, inscrit à
notre calendrier des manifestations auxquelles nous nous efforcerons d’assurer
le plus d’éclat qui sera possible.
Ce sera d’abord, dès l’automne
de cette année 2002, une réédition attendue : celle du Zola qu’Henri Barbusse fit paraître en
1931, et qui, on s’en apercevra à sa lecture, pose des problèmes très actuels,
nonobstant sa date de parution.
Ce sera ensuite, au cours du
premier semestre 2003, une lecture à plusieurs voix des œuvres les plus
marquantes (ou les plus controversées) de Barbusse.
Il ne s’agit ici que des
projets qui ont déjà été arrêtés. Mais nous ne doutons point que d’autres idées
verront encore le jour, nous permettant de toujours mieux faire connaître
Barbusse, ses écrits et son action.
Aux heures graves que nous traversons,
chez nous et hors de France, où l’on voit se manifester sous des formes
diverses les vieux évangiles de haine, de discrimination et d’obscurantisme,
nous avons conscience de mener par nos initiatives le bon combat auquel
Barbusse s’était voué, le combat libérateur pour la culture et la lumière.
Prononcé par André PICCIOLA
lors du PÈLERINAGE à AUMONT le 23 juin 2002
Chers
amis,
L’association
des amis d’Henri Barbusse et l’Association Républicaine des Anciens Combattants
ont le plaisir de vous recevoir, comme chaque année à pareille époque, dans le
cadre champêtre de cette villa Sylvie que nous espérons, prochainement, voir
figurer officiellement au rang des « Maisons d’écrivains ». Nous
communions ici dans le souvenir d’Henri Barbusse qui, pour quelques heures, va
donc se trouver présent parmi nous, car on laisse toujours un peu de soi-même
dans les endroits où l’on a fait davantage que passer. Et c’est l’occasion,
pour nous, de l’approcher pour tenter de mieux le connaître
Ces
arbres, cette pelouse, ces taillis, ce décor retiré et abrité - tout ici invite
à la méditation et à la rêverie. On comprend que le poète, l’auteur de Pleureuses,
ait choisi ce lieu, ait aimé y vivre.
Ici,
dans cette villa « Sylvie », comme vraisemblablement à Vigilia,
l’autre villa bâtie dans le cadre paradisiaque du Trayas, le mot de
« poète » est assurément le premier qui vient aux lèvres. Et
cependant ce nom, symbole des ambitions de sa jeunesse, si nous voulons
connaître et surtout comprendre Barbusse, - ce nom suffit-il à nous
satisfaire ? Sans doute pas.
Car
enfin ce recueil de Pleureuses que je viens de citer date
de 1895. Et de 1895 jusqu’à la guerre - après le temps lui manquera peut-être -
de 1895 jusqu’à la guerre donc nous n’avons plus un seul recueil de vers. Ce
n’est pas que l’activité littéraire de Barbusse, en ce début du siècle, ait
faibli, loin de là. En font foi les articles, les comptes-rendus qui se
multiplient, les contes et nouvelles, le travail épuisant de directeur de la
revue Je
Sais Tout, la publication de deux romans, Les Suppliants, puis surtout
L’Enfer
qui lui apporte cette notoriété littéraire qu’il a si ardemment
convoitée ; mais d’ouvrage de poésie, aucune trace.
Alors,
poète ? Gardons le terme, seulement précisons. Barbusse est poète par sa
sensibilité - une sensibilité exacerbée - par le regard à la fois profond et
tragique, tragique parce que profond, qu’il porte sur l’humanité, le regard qui
voit plus haut que l’horizon, comme chante Jean Ferrat ; et il est poète
encore par son écriture où abondent des images d’un impressionnisme raffiné.
Doté de
ce sens plus précis le mot de « poète » nous permet-il de mieux
saisir Barbusse ? Oui, dans une certaine mesure - mais en partie
seulement. Car en cette fin du XIXème siècle et au début du XXème, nous
rencontrons bien d’autres poètes, aussi incontestables, et dont le parcours ne
sera pas nécessairement voisin du sien.
Barbusse
se distingue, dès cette période, par deux aspects majeurs de sa personnalité.
Il y a
d’abord en lui la haute gravité du moraliste qui médite sur les aspirations et
les déchirements qui ensemble forment la destinée de l’homme.
Et il y
a le refus à la fois de voir l’homme à genoux devant des illusions qu’il a
lui-même forgées et qui transforment la vie en un destin ayant caractère de
prison. Pour Barbusse la grandeur de l’homme réside dans le rejet de
l’illusion, le rejet du mensonge, quelle que soit sa nature. Il n’y a d’autre
grandeur que celle qui s’acharne à la poursuite de la vérité. On ment aux autres,
on se ment à soi-même, on ment à ceux que l’on prétend aimer. Barbusse veut
arracher les masques.
Il
avait écrit dans Pleureuses :
Laissons les prêtres fous et les amants fervents
Venir béatement baigner leurs tempes vides
Dans ce fleuve brumeux chanté par les grands vents
Et
douze ans plus tard à la fin de ce roman qui est une quête éperdue de la vérité
et qui s’appelle L’Enfer, on trouve
ces lignes qui éclairent le projet romanesque de Barbusse :
Il n’y a de paradis que ce que
nous apportons dans le grand tombeau des églises. Il n’y a d’enfer que la
fureur de vivre (...)
J’ai volé la vérité. J’ai volé
toute la vérité. J’ai vu des choses sacrées, des choses tragiques, des choses
pures, et j’ai eu raison ; j’ai vu des choses honteuses, et j’ai eu raison. Et
par là j’ai été dans le royaume de vérité, si l’on peut employer à l’égard de
la vérité, sans la souiller, l’expression dont se sert le mensonge et le
blasphème religieux.
Disposons-nous,
à présent, de repères sûrs pour suivre l’itinéraire d’Henri Barbusse - la
tension de tout un être vers la recherche de la vérité ? Oui et non.
Cinq à
six ans après que ces lignes ont été écrites, - et c’est très court, cinq à six
ans - la vie de Barbusse sera confrontée à l’épreuve de la guerre et à la fois
au retentissement de son témoignage sur cette guerre : Le Feu, journal d’une escouade.
Nous ne
pouvons sous-estimer la perturbation des esprits que provoqua le premier
conflit mondial - ainsi que la conséquence logique, nécessaire, que ce conflit
entraînait : la révolution anti-capitaliste. Ces événements ont marqué une
génération : une marque profonde, inscrite dans la chair de tous les
combattants, même si tous les anciens combattants ne suivront pas forcément
Barbusse jusqu’au bout de son parcours. On se condamnerait à ne pas comprendre
grand chose de Barbusse et de la génération du Feu si l’on oubliait cette donnée fondamentale. Les hommes de ce
temps, rescapés des tranchées, ou qui avaient eu simplement la chance
d’échapper au meurtre collectif - les hommes de ce temps possédaient une
sensibilité plus réceptive que la nôtre à
certaines évocations. Et ils raisonnaient d’une autre manière que nous.
Les mots d’ordre lancés par Barbusse, sa volonté de
simplifier, d’aller à l’essentiel, ainsi que la confiance, par ailleurs, qu’il
ne cessera de témoigner envers l’URSS, ce n’est pas avec notre mentalité de
femmes et d’hommes de ce début du XXIe siècle, avec ce que nous savons, avec
nos espoirs et nos déceptions - bref ce n’est pas avec notre bagage spirituel
que nous pouvons les apprécier. Il faut tenter, si l’on veut comprendre, de se
mettre dans l’esprit des femmes et des hommes de ce temps-là - une population
vivant dans la période cruciale qui va, en gros, de 1919 : fin de la
guerre, à 1933-34 : montée du fascisme sur fond de crise et de guerre.
Époque troublée,- traversée de brefs éclairs annonçant l’orage, et qui prend
place dans un monde dont les mesures ne sont plus les mêmes que naguère. La
Russie, celle des bolcheviks, est devenue plus proche des esprits que ne
l’était celle du tsar. La Chine, le Japon ont perdu leur pittoresque et se sont
rapprochés. Les événements qui s’y produisent peuvent entraîner des effets
incalculables. La Chine est-elle devenue rouge - ou Tchang Kai Chek a-t-il
rompu avec les communistes ? Et voilà toute une partie du monde qui
bascule, dans un sens ou dans l’autre. La guerre a bien produit des changements
de vie considérables. Gardons-nous pourtant des comparaisons hasardeuses.
Aujourd’hui, avec la télévision, nous avons pris l’habitude
de trouver le monde dans notre voisinage immédiat : il suffit de presser sur un
bouton. De surcroît, par l’intermédiaire des sites d’Internet, nous entrevoyons
les possibilités infinies qu’ont les hommes pour communiquer les uns avec les
autres. Avec l’essor des sciences et des techniques, notre vie a pris de la
vitesse. Nous pressentons tous, et cela depuis de nombreuses années, que ce
n’est pas seulement un siècle nouveau qui frappe à notre porte, c’est toute une
nouvelle manière de sentir, de comprendre, de poser les problèmes (même les
anciens problèmes).
A l’époque de Barbusse où les informations se diffusaient
au moyen de ce qu’on appelait la TSF, on pouvait certes s’émerveiller des
changements qui se produisaient dans la vie de chacun , mais ces changements
prenaient place à l’intérieur d’un monde légué par la guerre - un monde qui
restait connu et dont le déchiffrage paraissait n’exiger que des repères
simples ; un monde encore tout prés du long, du très long XIXe siècle.
Alors Barbusse ? Si la guerre et ses conséquences
ont bien traversé sa vie, il serait cependant inexact d’affirmer qu’elles ont
fait de lui un tout autre homme. N’est-ce pas d’ailleurs une illusion de penser
que l’histoire d’un individu ne deviendrait intelligible qu’après le découpage
de sa vie en tranches bien distinctes, séparées : voilà avant, voici
après.
Ne nous arrêtons pas à la guerre elle-même - je veux dire
aux combats, à cet affrontement fratricide poursuivi durant quatre ans. Il
serait déjà plus éclairant de prendre en compte largement
l’époque. C’est l’époque qui a conféré au poète, au moraliste une dimension qui
s’agrandissait, qui brisait les anciennes limites où s’était tenu jusque là son
talent.
S’adresser,
par l’intermédiaire d’un roman, à quelques milliers de lecteurs, c’est très
appréciable. Mais c’est une situation tout autre qui se présente lorsqu’on
s’aperçoit que par l’intermédiaire d’un témoignage public, sur une réalité
vécue, on s’adresse à des millions d’hommes de différents pays. Et que ces
hommes, en retour, s’adressent à l’écrivain et attendent quelque chose de lui.
Voilà surtout ce que la guerre aura apporté à Barbusse : une audience sans
pareille, et la conscience des responsabilités que cette audience le poussait à
assumer. Désormais il faut qu’il réponde, il faut qu’il s’engage plus avant.
Il ne
refuse pas. Il n’est pas dans sa nature de refuser le combat. Mais les réponses
qu’il propose ne sont pas des idées entièrement nouvelles, qui seraient sorties
tout armées de sa tête. Ce sont nécessaire-ment des réponses qui ont pris
racine dans ses réflexions personnelles - donc dans sa culture, dans tout ce
qu’il a pensé, cru, écrit jusqu’alors. C’est bien toujours le même homme que
nous avons devant nous.
Un
homme qui cherche la vérité ? Là encore nous nous servons d’une formule
facile et dont il convient de se méfier. Ainsi c’est son désir de trouver la
vérité, une vérité jusque là obscure, qui aurait conduit Barbusse à un
engagement total contre la guerre, contre le fascisme, contre le
colonialisme ? Et en 1923 son adhésion au parti communiste représenterait
de la sorte un aboutissement - la fin d’une période, le commencement d’une
autre ?
Mais
non, les choses ne sont pas aussi simples. L’homme qui, en 1923, adhère au
communisme a déjà atteint la cinquantaine : c’est dire l’importance et,
dans son cas, la richesse de son bagage intellectuel : la richesse de ses
connaissances et à la fois des moyens qui sont les siens pour accroître et
diversifier ces connaissances. Il est bien évident qu’il ne fait pas peau neuve
en adhérant au parti communiste.
L’homme
qui, ouvrant le Congrès anti-impérialiste en 1927 prononce le discours qu’on a
pu lire dans Le Réveil du combattant, est
celui qui, en 1919, s’adressant au peuple, écrivait dans son roman Clarté :
Tu n’admettras pas, la
propriété coloniale des États, qui fait tache sur la mappemonde et ne se
justifie pas par des raisons avouables et tu organiseras l’abolition de cet
esclavage collectif
L’homme
qui préside le congrès antifasciste de Berlin, en 1929, est le même que celui
qui condamnait, en 1919, l’équipée de Gabriele d’Annunzio contre la ville de
Fiume. En 1919, en dehors de l’Italie, il n’y a pas grand monde pour connaître
le mot de fascisme et ce qu’il englobe de violence et d’iniquité, de mépris des
autres et de culte d’un chef inspiré, uniquement épris de soi-même et de sa
propre aventure. Sans écrire le mot « fascisme » c’est néanmoins tout cela que
Barbusse dénonce.
Plus
tard il apercevra que les chefs fascistes ne sont pas que des marionnettes
ridicules et tout ensemble sanguinaires aux mains des financiers et des
industriels apeurés par les risques d’une révolution. Son opposition deviendra
plus précise à cette forme de dictature personnelle qui s’appuie sur
l’assassinat, elle ne changera ni de nature, ni même de style.
Voilà
ce qu’il importe de retenir chez Barbusse , la profonde unité morale d’un
homme. C’est elle que l’on découvre sous chacun de ces actes. Lorsqu’en 1923 il
rejoint un parti dont il s’estimait depuis longtemps proche, à ses nouveaux
camarades de combat, polarisés sur la pensée de Karl Marx (ce qu’à l’époque on
considère comme la pensée de Marx) il apporte une culture dense, foisonnante -
mais où le marxisme n’exclut pas d’autres courants de pensée, chez lui le
Siècle des Lumières voisine avec les philosophes du XIX° siècle, sans parler,
nous le verrons dans un instant, de l’influence exercée par ce qu’on appelle
les « Saintes Écritures ». Il est probable qu’en lui ces divers courants
de pensée se combinaient et ne se heurtaient pas. Chaque fois que l’occasion
lui en sera offerte, Barbusse bien haut se proclamera marxiste. Nous n’avons
aucune raison de mettre en doute sa sincérité. Cela n’empêche pas qu’en réalité
il connaisse assez mal, et assez peu, l’œuvre de Marx - semblable en cela à 90%
des militants. La différence, d’eux à lui, c’est qu’il n’est pas passé par une
école pour y étudier le nouveau catéchisme. Il défend simplement les idées qui
lui tiennent à cœur et qu’il croit justes. Que ces idées soient ou non
« dans la ligne » est une question qu’il ne se pose pas, qu’il ne
voit pas de raison de se poser.
Nous
rencontrons ici la source des malentendus, des incompréhensions qui vont
jalonner le parcours militant de l’auteur du Feu. Il est, à son insu, l’objet d’un dédoublement. Il y a un Barbusse
très fréquentable : c’est celui qui anime l’ARAC, qui prend position contre la
guerre au Maroc, qui publie Terreur dans
les Balkans, La lueur dans l’abîme, etc : c’est le Barbusse phare, mis en
avant lorsqu’on a une cause à défendre. Et puis il y a un Barbusse un peu plus
gênant, dont on évite de parler, ou dont on désapprouve carrément les
positions, ainsi par exemple Georges Cogniot, qui écrit :
Barbusse n’avait pas
entièrement échappé à l’emprise d’un humanisme abstrait. Pendant la période de
stabilisation relative du capitalisme, avant la crise mondiale, il avait
composé des ouvrages de caractère historique détachés de toute actualité, comme
Les Enchaînements et Jésus.[1]
Or
précisément à propos des Enchaînements qui
paraissent en 1925 et qui lui ont coûté trois années de travail, Barbusse
déclare à un journaliste venu l’interviewer :
Dans ce livre (…) j’ai voulu
surtout me mettre moi-même tout entier. Je me suis efforcé de m’y réaliser avec
toutes mes aspirations, toutes mes croyances, toutes mes certitudes - d’artiste
et de combattant.[2]
Et
Barbusse explique comment il a utilisé la fiction d’un personnage qui revit par
le souvenir le passé de ses ancêtres ; cette fiction lui permet d’évoquer les
phases essentielles de l’histoire humaine et de réaliser des synthèses
comportant d’impérieuses leçons.
Comme
on le voit, le malentendu est total. Il atteint un point culminant deux ans
plus tard avec la publication de Jésus
suivi des Judas de Jésus. On s’étonna
- on fut parfois scandalisé - que l’auteur du Feu, que le militant révolutionnaire fit de Jésus un précurseur de
la Révolution. Ceux pour qui la religion était l’opium de peuple, n’admettaient
pas qu’un des leurs s’aventurât dans un domaine où régnaient l’imposture et le
mensonge, fût-ce à des fins de récupération. Barbusse multiplia les
explications et maintint ses positions.
Il
avait assez tôt éprouvé une forte attraction pour la figure humaine et
touchante du prophète juif, fils d’un charpentier, qui s’entourait de gens de
modeste condition et s’adressait aux humbles. Il aurait pu répondre à ses
détracteurs qu’au sein du mouvement ouvrier bien d’autres avant lui avaient vu
en Jésus un révolutionnaire mis à mort par les puissants de l’époque dont il inquiétait
le pouvoir.
Mais il
ne s’agissait absolument pas pour lui d’une récupération. Il le dit de la
manière la plus nette dans son livre sur Les
Judas de Jésus :
Qu’on ne voie pas ici (..) une
oeuvre de parti pris résultant lourdement des idées révolutionnaires que je
tâche aujourd’hui de défendre et de propager. A ceux qui seraient enclins à le
supposer, je me permettrai d’abord de faire remarquer que certains traits
essentiels de cette même image de Jésus étaient déjà indiqués dans mon premier
roman Les Suppliants, longue
méditation sur l’idée de Dieu, écrite il y a quelque vingt ans, à une période
de ma vie où je ne songeai guère à prendre une part militante dans les luttes
sociales.
C’est
là un texte capital, surtout lorsqu’on le rapproche des indications qu’il donne
sur la genèse des Enchaînements, œuvre
de fiction où il s’est mis tout entier. L’adhésion au communisme, nous devons
la considérer comme l’étape logique d’une vie spirituelle en tous points
remarquable par la ligne continue qu’elle trace. Mais une simple étape, qui
marque, si l’on veut, un approfondissement de la réflexion de Barbusse, plutôt
qu’une inflexion. C’est parce qu’il est devenu communiste qu’il a pu aller
jusqu’au bout de lui-même. Ceux qui ont cru qu’en adhérant il tournait le dos à
son passé, eh bien ceux-là se sont trompés, voilà tout. Seulement…
Seulement
on est quand même pris d’un doute sur les sources de cette continuité qui
caractérise la pensée de Barbusse. Quand il parle de la vérité, on est tenté de
mettre une majuscule à ce mot, d’en faire une sorte d’absolu qui s’écarte
quelque peu de la rigueur scientifique. Car enfin, son Jésus, il a beau en
faire un incroyant, c’est quand même un personnage issu des textes évangéliques,
tout choisis et particulièrement éclairés que sont ces textes. Et lui-même,
Barbusse, quand on le lit, comment n’être pas frappé par la profusion des
réminiscences, non seulement évangéliques, mais de bon nombre d’autres textes
qui sont à l’origine du christianisme ?
Il est
entièrement athée, il déteste la vérité révélée et ceux qui en sont les serviteurs,
il est hostile à la publicité du culte et aux lieux où ce culte est célébré,
c’est une affaire entendue. Mais tout un aspect de sa culture s’accorde mal
avec cet athéisme, c’est une culture largement religieuse. Et en fin de compte
les diverses positions politiques qu’il prendra, ses rejets comme ses engagements,
ne trouverait-on pas leur source dans des exigences morales plus proches de la
démarche religieuse que de la démarche politique ?
Tel il
se révèle à nous, avec l’apparente simplicité de sa pensée et ses
contradictions réelles, avec ses élans, sa passion, au sens religieux du terme
et sa raison - un être à la fois complexe et singulièrement attachant.
Il
resterait encore beaucoup à en dire. Mais je préfère laisser ce soin à vos
réflexions.
André
Picciola
par Edward A. O’Brien
Cet article fait suite à l’article « Henri Barbusse et les cléricaux »,
publié par E. O’Brien dans le précédent Cahier n° 27
Nous avons constaté dans notre article « Henri Barbusse et les
cléricaux à la lumière du Feu »,
publié dans le dernier numéro des Cahiers
Henri Barbusse, que le succès du chef-d’œuvre de Barbusse suscita la colère
de plusieurs prêtres, surtout l’abbé Eugène Sirech, aumônier en chef des lycées
de Lyon. Ayant fait l’analyse de trois lettres de part et d’autre, nous avons
émis l’hypothèse qu’il dut y avoir au moins encore deux échanges d’idées entre
les deux hommes. Suite à des recherches à la Bibliothèque nationale, nous
sommes à même de confirmer cette hypothèse.
Fidèle à ses menaces, l’abbé Sirech profita de la première occasion
de dénoncer, publiquement, Barbusse et son roman. Dimanche, le 20 mai 1917, à
l’église Notre-Dame à Saint-Étienne, lors d’un service funèbre pour les élèves
et anciens élèves organisé par le Conseil de la Société Amicale des Anciens
Élèves de l’École Nationale des Mines de Saint-Étienne, Sirech malmena rudement
son adversaire :
Pleurez sur ceux qui nous
insultent, tonna-t-il, devant le clergé en deuil. Oui, il est, à cette heure,
des écrivains scandaleux sur lesquels inopérante est la censure, profiteurs
sans pudeur de la guerre, dont la plume enfiellée autant que mercenaire répand
dans le pays, et aussi, hélas!, dans les tranchées, d’abominables livres qui
salissent tout ce qui est respectable : l’héroïsme, l’esprit de sacrifice,
le patriotisme, la frontière, le sacerdoce, l’Église, la religion. Pleurez sur
celui, et par charité, je ne dénoncerai du haut de la chaire ni le livre, ni
l’auteur, sur celui qui a jeté le discrédit sur les sentiments qui nous ont
fait accepter le sacrifice de nos vies, mêlés aux flots de notre sang, la bave
de ses malsaines critiques, et qui a osé dire : « La gloire n’est
qu’un mensonge comme tout ce qui a l’air d’être beau dans la guerre. »
Autour de notre panache on a « créé une religion aussi méchante, aussi
bête, aussi malfaisante que l’autre. »
Bien que Sirech ne mentionnât directement ni Le Feu ni l’identité de son auteur, le texte de l’oraison fut
publié dans le circulaire de la Société Amicale ; et une note en bas de la
page ne laissa aucun doute.[3]
Comme nous l’avons déjà vu, Barbusse fut outré lorsqu’il lut cette
attaque en juillet 1917. Il écrivit en toute vitesse à Léon Delaroche,
directeur du Progrès de Lyon, dans
les pages duquel Le Feu fut publié en
feuilleton après sa publication dans L’Œuvre
de Gustave Téry. Delaroche fit savoir à Barbusse que les colonnes du Progrès lui seraient ouvertes pour une
réponse éventuelle aux calomnies de Sirech mais le journaliste le lui
déconseilla : « C’est offrir à votre abbé la tribune du Progrès et je sais par expérience que
ces messieurs n’hésitent pas à user de leur droit en pareille matière ».[4] Barbusse
finit par décider contre sa stratégie initiale et opta pour une démarche
beaucoup plus directe : il entra en communication avec un certain Pivatal,
délégué à Paris du conseil d’administration de la Société Amicale et insista
sur une insertion de sa réponse à Sirech dans le circulaire de la Société.[5] La
réponse apparut dans le numéro de novembre 1917, comme suit :
Monsieur,
Le passage de votre oraison
funèbre du 20 mai 1917, où il est question de moi, passage qui se trouve reproduit
avec la mention de mon nom dans la brochure que je viens de recevoir - sans
doute par vos soins - est un tissu d’allégations mensongères. Certes, il est
exact que j’attaque l’Église et la réaction, je ne m’en cache pas. Vous m’avez
déjà écrit à ce sujet et je vous ai longuement répondu, en vous donnant mes
raisons, basées sur le véritable idéal moral, dont, à mon avis, le parti religieux
s’écarte par son attitude dans la question sociale. Vous n’auriez fait allusion
dans votre diatribe qu’à ce que je dis sur l’Église et ses conservateurs, que
j’aurais gardé le silence.
Mais ce que je n’admets pas,
c’est que vous travestissiez monstrueusement l’ensemble de ma pensée en osant
dire à vos auditeurs de l’église de Saint-Étienne que je fais litière de tous
les sentiments respectables, que « la bave de mes malsaines
critiques » se mêle aux flots de sang répandu, et qu’à l’aide de ce jargon
imbécile, vous vous livriez sur mon compte à des effets faciles et frauduleux
auprès des mères et des pères qui pleurent des soldats tués.
Dans Le Feu, je dis et je répète que la France a le droit pour elle,
qu’elle défend une cause de justice universelle et de salut humain, que nous
avons été attaqués, qu’il est nécessaire, pour le progrès et la libération de
tous, de continuer héroïquement cette guerre jusqu’au bout. Mais je montre la
guerre telle qu’elle est, car j’estime que la vérité est une des armes et une
des forces de mon parti - non du vôtre, - et le tableau que je fais des
souffrances surhumaines des soldats au milieu de cette tragédie et des
horribles obligations de la mêlée, déshonore la guerre et non eux, comme
vous vous efforcez de le faire croire par une véritable falsification de ma
pensée.
Ce que je dis sur l’horreur
que doit inspirer la guerre en elle-même et le métier de tueur qu’elle impose à
l’homme, des mauvais instincts qu’elle réveille, de l’état de nature où elle
ramène, est dans le cœur et l’esprit de tous les honnêtes gens. Ce que je dis
sur tous les faux sentiments plus ou moins intéressés qui tendent à faire de la
guerre quelque chose de beau et de désirable, contre les castes
militaires et les profiteurs qui ont intérêt à ce qu’elle ne disparaisse pas du
monde, ne s’applique pas, Monsieur, comme vous avez le cynisme de le prétendre,
à « tous ceux qui, en France, soutiennent et admirent l’héroïsme des
soldats. »[6] Ce que je dis contre les
erreurs qui rendent la guerre chronique et la rendraient mortelle pour
l’humanité, n’implique pas, au contraire, que je ne sois pas patriote et que je
n’admire pas le sacrifice de ceux qui ont été pendant vingt-trois mois mes
camarades au front, encore que je prétends que pour des centaines de mille
d’entre eux, le sacrifice est obscur et ne s’accompagne pas de gloire.
Au contraire - je le répète
- j’ai conscience de les avoir fait admirer davantage, et aussi d’avoir
maintenu en eux, dans la mesure de mes modestes moyens, l’esprit de sacrifice,
en dégageant plus nettement l’idéal de justice, de lumière et de sagesse dont
la France et les Français sont actuellement les champions.
Du haut d’un chaire où nulle
voix ne pouvait venir vous contredire, vous avez attaqué mon œuvre par des
procédés malhonnêtes. L’ensemble de mes idées, parfaitement sain, moral et
respectueux de ce qui est respectable, est devenu dans votre bouche sacré un
ramassis d’injures odieuses que vous avez ensuite englobé dans un jugement
trop infamant des familles en deuil.
A la lettre que je vous ai naguère
écrite en répondant à la vôtre, vous m’avez répondu que vous m’admiriez
personnellement en tant que combattant. Je ne vous en demande pas tant :
un peu moins d’admiration et un peu plus de bonne foi, Monsieur, seraient plus
de circonstance.
Je vous requiers de publier
cette protestation formelle dans le bulletin où a paru votre fallacieuse attaque,
sans préjudice des moyens que je mettrai en œuvre pour faire savoir au public
comment vous le trompez pour les besoins de votre cause.
Recevez mes salutations. Henri
BARBUSSE
[7]
Il ne semble pas qu’il y eût encore des coups et contre-coups entre Sirech et Barbusse. Ce qui est certain, par contre, c’est que Barbusse avait l’abbé Eugène Sirech bien en tête lorsqu’il écrivit à sa femme, en août 1917, que les cléricaux étaient « archimontés » contre lui.
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FAIS-TU CELA?
Edward O’Brien n’est plus un inconnu pour les lecteurs des Cahiers. On
lui doit en particulier la publication d’une lettre adressée par le jeune Barbusse
à sa fiancée Hélyonne, ainsi qu’une substantielle étude sur les sentiments
anti-religieux de Barbusse tels qu’ils apparaissent dans Le Feu.[8]
L’itinéraire idéologique d’Henri Barbusse et le souci de le rendre
intelligible ont retenu depuis longtemps l’intérêt de ce jeune chercheur. Nous
en trouvons un nouvel exemple avec la réflexion fort pénétrante qu’il propose
dans une récente livraison de la revue Auctoritas[9] à
propos de L’Enfer, sous le titre français : « Par quelle autorité
fais-tu cela ? »
On sait la place considérable qu’ont toujours tenus dans la pensée
(et donc dans l’œuvre) de Barbusse le problème du sentiment religieux et la
question non moins fondamentale du rôle exact joué par le personnage de Jésus.
Il n’est pas une étude, il n’est pas une œuvre de fiction qui n’atteste la
lancinante préoccupation de Barbusse à éclairer le mystère du christianisme -
sans rien céder d’ailleurs sur son athéisme. L’Enfer, paru en 1908, représente
davantage que Les Suppliants (1903) une tentative pour élucider totalement
ce mystère - et s’en libérer ?
Les critiques, estime O’Brien, se sont trop empressés de ne
considérer L’Enfer qu’à la lumière du Feu. Barbusse, soucieux d’affirmer la
rectitude permanente de sa pensée, a peut-être contribué lui-même à ce type de
lecture, qui écrivait, à propos de L’Enfer :
Je me suis, dans ce livre,
efforcé de lutter contre l’idée de divinité quelle qu’elle fût et contre l’idée
de patrie (…) J’étais ainsi poussé vers le socialisme. Les conclusions
auxquelles je suis arrivé dans L’Enfer en ce qui concerne
l’internationalisme sont aussi extrémistes que possible et je puis dire que je
ne les ai jamais dépassées. (En note, cit. A. Vidal).
Pourtant, remarque O’Brien, en dehors du dialogue entre les deux
docteurs, au chapitre X, sur le nationalisme, la guerre et l’injustice sociale,
L’Enfer ne contient pratiquement pas de passages qui seraient d’orientation
ouvertement sociale ou politique. Le combat contre l’idée de divinité y est en
revanche indéniable.
Barbusse aurait-il donc porté sur son roman un jugement trop extensif
? Nullement : tout au plus peut-on voir comme un raccourci dans le regard
d’ensemble qu’il jette sur le sens de son oeuvre. Et c’est ce que O’Brien
s’attache à démontrer.
Le rejet de Dieu était explicite dans Les Suppliants. Mais le second
roman de Barbusse, écrit O’Brien, marque le début d’une évolution dont
l’adhésion au PCF constituera l’apogée. Il ne s’agit donc point d’isoler le
religieux de la totalité de la réflexion de Barbusse, mais de découvrir les
racines de son engagement global à partir de sa vision du phénomène religieux -
qui représente une mise en cause allant au delà de la croyance.
L’Enfer ne peut
être compris que considéré sous la forme d’un défi adressé aux « Puissances »
(au sens où l’on dit « le Tout Puissant » en terminologie
chrétienne), car il sape systématiquement la croyance en Dieu, au Christ, à leurs représentants officiels
dans le monde, mais aussi, comme dans un même mouvement de proche en proche,
toutes les croyances, toutes les pratiques religieuses et la légitimité de tous
ceux qui s’en sont fait les serviteurs.
L’originalité de l’offensive contre la croyance
décidée par Barbusse réside dans l’utilisation de moyens pareils à ceux auxquels
recourt la croyance pour s’imposer : la prise en compte et l’exploitation de
cette vague aspiration qui pousse un être insatisfait, en détresse et inquiet,
vers quelque chose qui le dépasse mais lui reste obscure.
Dans son roman, l’incroyance n’est pas une donnée
première, le narrateur, semblable à beaucoup de ses contemporains, confesse
une foi que l’on pourrait accuser de quelque tiédeur, mais du moins elle fuit
les excès, c’est une croyance honnête et moyenne. Cette croyance ne va pas
s’évanouir, ni même commencer d’être atteinte par le doute à la suite d’un
traumatisme fortuit : procédé romanesque et n’allant pas sans un certain
artifice. C’est la méditation sur l’homme, que nous offre L’Enfer,
qui finit
par détruire la conception chrétienne de Dieu. Une méditation qui sourd comme
naturellement des scènes pathétiques souvent, tragiques parfois, qui se
déroulent sous le regard du narrateur et où se débattent des êtres qui ne
cessent d’invoquer Dieu. Que
Dieu bénisse le peu de plaisir qu’on a,
gémit la
femme adultère lorsque le désir s’est enfui d’elle. Mais quelques instants plus
tôt, alors que l’orage de la passion s’était emparé du corps des amants, le
narrateur notait comme une évidence :
C’était un mouvement si emporté, si furieux et si
fatal, que je reconnus que Dieu ne pourrait pas, à moins de tuer ces êtres,
arrêter ce qui s’accomplit. Rien ne le pourrait, et cela fait douter de la puissance
et même de l’existence d’un Dieu.
Simple constat au demeurant. C’est au terme d’une
longue et douloureuse expérience qu’à la conception chrétienne de l’homme
finira par se substituer une divinisation de l’homme, révélant la croyance pour
ce qu’elle est : une pure illusion. Tel est le point final de l’humanisme
de Barbusse, exposé par le narrateur.
On voit tout de suite, dans cette fiction
romanesque, l’importance de ce narrateur. Et cependant son statut ne va pas
sans quelque ambiguïté. Est-il un double de l’auteur ? Il n’est nommé à aucun
endroit du livre et O’Brien relève à juste titre que si Barbusse l’a dépourvu
d’une personnalité très marquée, cela n’a pas été sans intention.
D’une part ce narrateur anonyme est un homme
comme un autre, que rien a
priori
ne vient distinguer de la masse de ses contemporains. Il
croit confusément à beaucoup de choses qu’il juge vain d’ailleurs de vouloir
approfondir. Il n’a ni « mission dans la vie », ni « grand cœur à donner ». Il
n’a accompli aucune action méritante qui lui vaudrait d’être reconnu. Toutefois
comme il n’y a rien eu de
répréhensible dans son existence, il aimerait « malgré tout une sorte de
récompense ».
Mais d’autre part il va être donné à cet homme de
vivre la plus singulière des expériences. Par l’intermédiaire d’une fissure
« large comme la main » entre le mur et la plafond de sa chambre, il
assiste à ce qui se passe dans la chambre voisine. c’est là le point de
départ d’une sorte de métamorphose qui va s’opérer en lui. Sans qu’il en ait
d’abord nettement conscience, s’esquisse un parallèle entre lui et Dieu, à
cause de la chambre offerte à ses yeux :
Je domine et je possède cette chambre. Mon regard
y entre. J' y suis présent. Tous ceux qui y seront, y seront sans le savoir avec
moi. Je les verrai, je les entendrai, j’assisterai pleinement à eux comme si la
porte était ouverte.
Presque Dieu. Mais pas tout à fait quand même. Il
a beau être proche de l’humanité, il demeure au-dessus des êtres et disjoint
d’eux puisqu’il ne peut les observer qu’à la condition de rester inconnu d’eux.
Il n’intervient pas dans leur destinée. Il lui est impossible de leur parler.
Rencontrant dans le salon de la pension la femme dont il a surpris, dans sa
nudité déchirante et mutilée, le plaisir éphémère qu’elle éprouve avec son
amant, il note :
Je ne sais pas quoi lui dire… La conversation
entre elle et moi languit, est tombée. Elle doit supposer qu’elle ne
m’intéresse pas - cette femme dont je vois le cœur et dont je connais le destin
aussi bien que Dieu pourrait le connaître.
C’est parce que ceux qu’il observe ne sont pas
conscients d’être observés, qu’ils livrent leur vérité : le narrateur
jouit du singulier privilège de pénétrer totalement leur comportement. Devant
son invisible présence, tombent les masques dont chacun s’affuble. Il n’y a
plus de contrainte sociale qui dicterait leur conduite. Les mensonges
disparaissent : ceux que l’on raconte aux autres et ceux qu’on se fait à soi-même.
Mais le prix à payer pour cette découverte
d’autrui, c’est une profonde crise d’identité : « Je suis devenu pour moi-même un étranger »
constate le narrateur. Et voilà le moment où ce narrateur,
auteur fictif de la relation romanesque, cède la place à l’auteur réel. C’est
désormais Barbusse qui va parler et tirer, des expériences accumulées par son
double, les conclusions qui affirment l’inexistence de Dieu. Dieu n’a pas créé
l’homme, c’est- l’homme qui a créé Dieu.
Et Edward O’Brien achève son étude en montrant,
dans l’extension du refus d’une croyance qui n’est qu’une imposture, le lien
qui unit Les Suppliants, L’Enfer,
Le Feu
et Clarté.
Logiquement cet athéisme
débouche dans Clarté
sur la mise en cause d’une injustice sociale couverte par
l’Église
Les prêtres, les puissants sont toujours attachés
ensemble (…) Ils édictent l’autorité, ils dissimulent la lumière...
(L’Église) a prêté
son autorité aux oppresseurs et sanctifié leurs prétextes, et aujourd’hui
encore elle est étroitement unie à ceux qui ne veulent pas du règne des
pauvres.
« Par quelle autorité fais-tu cela ? »
La question contient la réponse : une autorité usurpée et illégitime.
André Picciola
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par Pierre GROUIX
Né en 1965 sur les bords de la Meuse, Pierre
Grouix, enseignant, est spécialiste de la littérature scandinave. Il a publié
de nombreuses études dans des revues littéraires, des textes poétiques, et
récemment un long et beau poème : Taj Mahal - Le laboureur de
larmes. Ses origines lorraines aussi bien
que ses connaissances l’ont amené à étudier le chef d’œuvre de Barbusse, auquel
il a tenu à rendre hommage à nos côtés.
Si, dans sa datation longue, le romantisme débute vers 1760 avec Julie ou la nouvelle Héloïse, il est, à
son autre terme, barré d’un trait de feu par la grande Guerre : plus rien
ne sera plus jamais comme avant, un monde est pour mourir qui ne sera plus. Ce
que la France exsangue a perdu là, de sa vie, de son art de vivre, est
incommensurable. Et les séquelles - qui ne le voit ? - ne s’arrêtent pas
à l’armistice. Parmi les livres du conflit, Le
Feu occupe une place absolument à part par la violence des événements qu’il
relate mais surtout par la densité charnelle, douloureuse, de sa vérité. La
guerre n’y est pas un épisode, ce qu’elle sera dans le Voyage célinien, où la nuit est comme ici historique, elle est événement
total, indépassable. Elle brûle chaque page de son haleine obscène. Feu, mais aussi livre de feu, par le
feu.
Barbusse romancier s’interdit
l’abstraction. Être à deux angströms de la mort, c’est en être loin. Au
revers, et pour donner corps à son horreur du mensonge, il nous renvoie au sang
et à la boue, il éclaire ce qui pousse des hommes de vingt ans à donner le
meilleur d’eux-mêmes, à voir faucher la fleur de leur jeunesse. Au sens le plus
noble du terme, un livre de circonstance donc, comme l’établit sa
dédicace : « A la mémoire des
camarades tombés à côté de moi à Crouy et sur la côte 119 ». La guerre
est une « monstrueuse
injustice », une image matérielle, en acier, du sort, une épreuve de
vérité, l’épreuve du feu. Reportage, épopée : la qualification du genre
compte moins que le récit d’une chose vraie, la relation de la vie d’une
escadre, dans les enfers, la pluie, à ce
moment où la violence historique s’est donnée comme jamais, dans ce lieu avare en soleil et prodigue en
pluie, le Nord-Est du territoire où la France, écrit Barbusse, s’est « vidée ». Ces heures
appartiennent de plein droit, de plein sang à l’histoire. Elles sont un moment
monstrueux où l’homme est au plus près, à portée de son sort historique, le
plus incroyablement injuste qui soit sous le soleil, ce soleil-là, ce soleil de
fer.
Que notre condition soit
elle-même injuste (nous n’avons rien fait, nous allons cesser), des poètes
comme Leopardi l’ont établi avec justesse. Que ce lot soit dépassé en horreur
par un sort plus horrible encore, ne peut que donner le cauchemar. Les hommes,
dans une Genèse inverse, sont dans la boue, la terre de leur création,
interdits de tout et promis à la fin. Ceux qui en reviendront indemnes, qui ne
seront pas les « gueules
cassées », ceux aussi de la « bonne
blessure » en gardent des traces invisibles. Elles marqueront. Ce
qu’écrit Barbusse est aussi que nous sommes des enfants devant la mort
« - C’est pas sérieux, ces hommes-là,
constate Lamuse, c’est des gosses. - Ben
sûr, pis que c’est des hommes » ; « Nous ne sommes pas des
soldats, nous, nous sommes des hommes, dit le gros Lamuse »
Ce dépucelage par la mort qu’évoque Céline, ces hommes l’ont tous
connus.
Partout l’homme. Posé comme
définition, comme valeur inaliénable. Des hommes tous différents, mais devenus
par diktat - un mot allemand - éminemment semblables. Et plongés dans une
situation si terrible qu’elle interdit la réflexion générale, le panorama, le
point de vue. L’homme nu, livré au caprice du sort. « Je n’étais qu’une terre » note Barbusse dans son Carnet de guerre. Les corps, les corps
surtout, remodelés comme la pâte de la création, subissant la pression de
l’histoire. Les corps mêmes morts criblés de rafale, marmités. Et le saint
visage déchiqueté comme n’importe quelle autre pièce de la matière. Les visages
sont devenus une étendue de chair, comme le dit ce partitif, que l’on peut
laisser échapper à la lecture, mais qui est immense dans ses implications :
« on voyait qu’il lui restait encore
du sourire heureux sur la face... ». L’homme du côté des autres
créatures du vivant, les plantes, les animaux surtout, et ce franciscanisme
inattendu, cette attention au sort de l’animal blessé. La douleur propre rend
attentive à celle du vivant.
L’homme est travaillé au plus
près de sa vérité de sang et de souffle, jusqu’au détail du détail de sa teneur
humaine. A l’entrée de la guitoune, la salive est jaunie de nicotine. « Mais qui s’aperçoit de ce
détail ? » note Barbusse, définissant implicitement un rôle pour
le romancier : dire les détails d’une monstruosité qui ne fait pas de
détails. Autant que le refus de la litote, celui de l’idéalisation. Des héros,
c’est-à-dire des hommes qui font leur devoir (on se trompe très souvent sur
l’ordre des termes du livre de Vigny, où servitude et grandeur viennent dans
cet ordre) mais d’abord des hommes avec leurs côtés humains, trop humains. La
guerre apparaît comme le plus effrayant des révélateurs, elle pousse l’être à
un tel degré de vérité qu’elle en sculpte les traits. Impossible de faire
semblant (c’est-à-dire d’oublier la mort), les caractères s’aiguisent, la
personnalité se définit comme jamais. Guerre où se perdre, où se trouver aussi,
où se trouver, s’éprouver comme perte.
Deux noms aussi : Paradis et Poterloo. Ce paradis qui semble toujours refusé, ou tellement
éphémère (un sourire, une présence de femme, de la nourriture) mais qu’il
faudra trouver un jour. « L’oiseau
qui chante. C’est lui qui a raison » note Barbusse dans son Carnet. Ce Poterloo aussi qui rappelle
Waterloo et cette défaite globale qu’est toujours la guerre pour un homme, pour
les hommes, pour l’humain dans l’homme. Le terrible n’a rien d’instantané, il
dure.
« On s’immobilise. Il faut reculer… Nom de
Dieu !… Non, on avance à nouveau !… »
« Tout à coup, une explosion formidable tombe
sur nous. Je tremble jusqu’au crâne, une résonance métallique m’emplit la tête,
une odeur brûlante me pénètre les narines et me suffoque. La terre s’est
ouverte devant moi. Je me sens soulevé et jeté à côté, plié, étouffé et aveuglé
à demi dans cet éclair de tonnerre. Je me souviens bien pourtant : pendant
cette seconde où, instinctivement, je cherchais, éperdu, hagard, mon frère
d’armes, j’ai vu son corps monter, debout, noir, les deux bras étendus de toute
leur envergure, et une flamme à la place de la tête. »
Les phrases sont si vraies
d’horreur qu’elle se passent de commentaires. Le feu si horrible (le feu, c’est
la guerre qu’on ne peut éviter, qui est là, comme le visage même, hideux, du
destin) mais qu’il faut rejoindre à tout prix. Les résonances terribles du
tremblement de terre et les fragiles barrières du corps impuissantes à retenir,
contenir l’océan de fer. Une pénétration par le mal, une terre ouverte et comme
dessinant une tombe, une invitation par le rien. La puissance mécanique des
hommes qui atteint la virulence des phénomènes météorologiques. Et le souvenir
lucide de ces heures d’angoisse qui reviendront à vie hanter celui qui les a
connues. Ce pauvre corps du compagnon d’armes enfin, qui prend les airs comme
dans une Pentecôte terrible, une Ascension folle, ce camarade d’infortune qui
devient flamme, se fait feu. Les hommes redevenus hommes du feu.
Et l’on n’est pas surpris de
voir figurer dans la liste des ouvrages de Barbusse cette Guerre du feu de Rosny aîné, qui est comme un autre titre possible,
et redondant, à ces pages. Non pas les combats préhistoriques pour préserver
cette étincelle, mais ces luttes, autrement plus amples, élargies à des
dimensions cosmiques, apocalyptiques. Et comme dans toute Apocalypse, selon les
sens du mot, aussi bien une destruction (dont on ne dira jamais à quel point
elle a été radicale) qu’une révélation : celle du néant dont nous sommes
tissés, nos épaules de poussière. Chez Rosny, le feu, souvent ramené à une
étincelle tremblante, sur le point de s’éteindre, de revenir à l’invisible, est
une denrée rare, et c’est cette rareté elle-même qui engendre la violence. Chez
Barbusse, la tragédie est à deux doigts de tout. Le feu est partout,
inévitable. Il est chez lui chez les hommes, sonde les reins et les cœurs,
investit les poumons, le souffle. Si chez Rosny, le feu symbolise la vie (et
l’histoire, une civilisation possible pour les hommes), il figure ici dans sa
matérialisation éloquente de destruction aveugle, de néant sombre. Le roman
est parole donnée à la mort. Et ce qui doit être préservé (c’est le sens aussi
de l’engagement pacifiste de Barbusse), d’aussi rare que l’étincelle, est cette
part humaine en nous. L’écriture du Feu,
l’engagement généreux de l’intellectuel : deux faces d’une même médaille.
Il n’y a pas d’arrière, mais
un en avant perpétuel qui de plus en plus ressemble à la mort promise et que
seul le sommeil pourrait abolir, s’il n’était criblé de cauchemars. La guerre
est ce cauchemar que les hommes font éveillés : « Il n’espère plus qu’une chose maintenant : dormir, pour que
meure ce jour lugubre, ce jour de néant, ce jour comme il y en aura tant à
subir héroïquement, à franchir, avant d’arriver au dernier de la guerre ou de
sa vie. »
Parce qu’il aime le vrai, le
juste, Barbusse n’a pas alourdi son œuvre de commentaires qui se seraient vus
invalidés par la toute présence du feu. Pour donner la parole aux roulements du
pire. Pour proposer, aussi, par ses mots, cette définition, simple et terrible :
la guerre est cet acier qui rentre dans la chair.
Lorsque, en présence même de
Louis XIV lui-même, le maréchal de Nangis, mort de honte, vit son armée fuir en
débandade devant eux, le Soleil eut cette phrase : « Ce sont des hommes, Nangis », et les pages du livre ne
disent pas autre chose. Souvenir aussi de cette réclame du temps, dans un
numéro de L’Illustration :
« La Jambe française ». Pays dont on a tant ponctionné le meilleur
sang, coupé les veines, qu’un marchand peut vendre à échelle industrielle des
prothèses. Histoire et mémoire : tel est bien l’enjeu profond du Feu, ouvrage écrit, dédié « à la
mémoire de ». Il s’agit de garder quelque chose du souvenir de cette nuit,
afin que le jour soit encore possible. Un livre comme Le Feu, dont la flamme est quelque part dans la couronne des
flammes du soldat inconnu, rappelle par exemple que le vrai nom, le nom profond
de la gare de l’Est à Paris est moins gare de Strasbourg que gare de Verdun,
voire gare de la mort. Ces pages sont un marque-page de sang noir. Elles
viennent du feu et l’entretiennent dans nos mémoires. Venant du passé, elles
nous précédent d’un futur.
____________________
DÉCOUVERTE ?
Un nouveau manuscrit de
Barbusse vient d’être acquis : sur un format approximatif A5, il comporte
au recto un fragment de l’Enfer, et sur une paperolle (75x145 mm) collée au
verso, un étonnant poème qui ne figure pas dans Pleureuses. Ces trente
alexandrins comportent de très nombreuses ratures, la lecture en est très
ardue. En raison de la beauté des images évoquées dans ce poème, et malgré des
défaut de translittération évidents, nombreux et importants au point de rendre
le sens global quelque peu incertain, nous n’avons pas résisté au plaisir de
vous en donner la primeur, même dans cet état très imparfait. Nous allons
tâcher d’obtenir le concours de spécialistes pour aboutir à l’achèvement du
décryptage.
*
* *
Tu
seras la clarté, la clarté tout entière,
Nous
somme ceux qui n’ont jamais eu de lumière
Ceux
que l’ombre encercla a regret chaque soir
Ceux
dont le sang caché, le sang vivant, est noir
Ceux
qui parmi le soir, sous des cieux plus farouches
Et nos
yeux sont aussi ténébreux que nos bouches
Vides
et noirs, nos yeux sont aveugles, nos yeux
Sont
éteints, il leur faut le grand secours des cieux.
Souviens-toi
quand groupés sous la calme tempête
Son
dernier couronner
sur nos têtes
… …
Nous
voulions un rayon pour
nous seuls,
Un
rayon. Nous voulions que la nuit ne fût pas.
Ton
faible bras posé fortement sur mon bras
Palpitait.
Incliné vers toi sans rien te dire,
Dans le
silence épais j’écoutais ton sourire
Et
voyais sur ta face aux sombres traits noyés
Ton
immense besoin de lumière briller.
Pur,
mon front tout tendu vers les splendeurs dernières
Blêmissait.
Nous étions la mort de la lumière
Nous
étions repoussés par le soleil qui fuit
Nous
étions les martyrs qu’on clouait sur la nuit
La nuit
lourde abattait notre morne envolée
La nuit
nous reprenait la lumière volée
Et tout
mourait en noir, en
lambeaux ;
Mes
épaules, nos fronts, lourds comme des tombeaux
Nos
visages béants ainsi qu’une blessure
Et nos
bras grands ouverts, ces spectres d’envergure.
La nuit
nous a toujours…
Et les
présents, et les passés, et l’avenir.
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[1] Parti pris, t.1, Paris
[2] Lefèvre F., Une heure avec Henri Barbusse, Paris 1925
[3] Circulaire de la Société Amicale, No. 108, 31 mai 1917, 9-17 (p. 13).
[4] Fonds Henri Barbusse, BnF (Richelieu), Naf 16533, f. 371.
[5] Pour les lettres de Pivatal, voir FHB, Naf 16485, ff. ff. 592-93; et Naf 16533, f. 26.
[6] Voir n. 1, p. 14.
[7] Circulaire de la Société Amicale, No. 112, 15 novembre 1917, pp. 27-28.
[8] Cahiers H.B., n° 26, juin 2001. Notons également une autre étude d’Edward O’Brien publiée dans le Journal of European Studies (Alpha Academic Ed.) : « Laugh ? I nearly died », a comparative study of humour and ideology in Gaspard (1915) and Le Feu (1916)
[9] Publication de l’Université de Glasgow, Grande-Bretagne, 2001, pp. 73 - 103 (en anglais).
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