LES CAHIERS

HENRI BARBUSSE

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CAHIER n° 26

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 Éditorial

 LUMIERES SUR BARBUSSE

 

L’hiver n’en finit pas de finir ? Mais non : cessez de vous lamenter, le soleil est bien là et la végétation abondante. Pas encore aussi abondante que nous le souhaiterions, d’accord ; ‑ disons au moins qu’elle est fort prometteuse.

Car ce n’est pas du temps qu’il fait que je veux parler, au seuil de ce nouveau numéro des Cahiers, c’est de notre Association. Les nuages, l’obscurité voulue autour d’Henri Barbusse commencent de se dissiper. Relativement vite même, si l’on songe au nombre d’années écoulées où nous n’étions que quelques uns à « entretenir la flamme », pour reprendre une expression de Pierre Paraf, au milieu de l’indifférence générale ‑ quand ce n’était pas l’hostilité. Aujourd’hui on reparle de Barbusse. Il reste toujours, autour de lui, une part d’inconnu. Mais on parle de lui et surtout on le lit. Une jeunesse avide de connaître ce qu’était cette guerre, qualifiée de « Grande », autrement que par ce qu’en disent les manuels d’histoire, découvre Le Feu. Les faits sont là : les ventes de la dernière édition, préfacée par Jean Relinger, principalement sous le format « Livre de poche » , ne faiblissent pas.

Et le rayonnement d’Henri Barbusse s’étend. Les lecteurs de ce 26ème numéro des Cahiers en apercevront de nouveaux signes. Cette fois c’est d’Angleterre qu’ils nous viennent. Nous sommes particulièrement heureux d’accueillir la contribution d’un chercheur britannique : le professeur Edward A. O’Brien.

Edward O’Brien est chargé de cours à l’Université de Hull. Son intérêt pour Barbusse s’est éveillé il y a quelques années. Il prépare une thèse sur « Henri Barbusse et la quête de l’Absolu : étude sur la place du religieux dans l’œuvre de Barbusse ». Le sujet est neuf ou, si l’on préfère, inhabituel. L’engagement d’Henri Barbusse a entraîné une mise en lumière surtout (presque exclusivement parfois) du personnage politique. Edward O’Brien nous convie à voir l’auteur du Feu sous un éclairage différent.

Grâces lui en soient rendues. On pourra discuter telles ou telles de ses affirmations, c’est le propre d’un travail de recherche. Là n’est pas l’important. Ce qu’il convient de retenir, de la recherche d’Ed. O’Brien, c’est l’unité qu’elle révèle chez un Barbusse trop longtemps considéré comme l’auteur d’une seule oeuvre. Et cette unité, quelles que fussent les convictions inlassablement affirmées de l’auteur, est d’origine religieuse.

Ne faisons pas de lui un « croyant » : ce serait un contre‑sens. Barbusse est totalement athée. Faut-il aller jusqu’à le dire anticlérical ? Sans doute pas. Mais il est l’adversaire des prêtres et des Églises lorsque prêtres et Églises deviennent serviteurs du mensonge.

Le Mensonge ‑ la Vérité. Sans beaucoup de nuances, parce qu’il y a chez Barbusse un besoin de simplification, un besoin de ramener à l’essentiel. Et en cela, dans cette démarche qui oppose toujours et partout le Bien et le Mal, l’Oppresseur et l’Opprimé, Barbusse traduit indubitablement une culture qui baigne dans un climat religieux.

C’est encore ce qui apparaît dans la longue lettre de Barbusse à Hélyonne Mendès qui devait devenir sa femme.

Lettre précieuse, puisque le futur écrivain nous livre son sentiment sur les poètes qu’il aime et sur l’avenir qu’il convoite pour lui-même. Je manquerais de place si je disais tout ce que cette lettre m’inspire. Je souhaite que tous nos lecteurs y trouvent autant d’intérêt que j’en ai trouvé.

 

André Picciola

 

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GEORGES  DOUSSIN  À  L’HONNEUR

nous parle de Barbusse

Le 15 février dernier à Villejuif, notre président et ami Georges Doussin a reçu, devant Claude Billard, député, et Claudine Cordillot, maire de Villejuif, la rosette d’Officier de la Légion d’honneur. À cette occasion, il a prononcé une allocution dont voici quelques extraits :

[…] Lorsqu’on devient septuagénaire, on arrive, bon gré mal gré, à l’heure des bilans de sa vie, à l’heure où l’on essaie de faire le mieux possible la part entre le plus ou moins secondaire, à l’heure où le partage entre l’illusoire et le réel semble pouvoir mieux se réaliser, à l’heure où, avec nos yeux de presbyte, on voit peut-être mieux les lignes qui composent les pages de notre vie que chaque mot qui compose ces lignes, à l’heure où le nombre de nos certitudes est peut-être moins grand mais où les convictions qui restent en nos têtes, et les sentiments qui habitent nos cœurs demeureront présents jusqu’à la fin de notre conscience d’homme. Je voudrais, à la fois avec l’audace de l’ami, mais aussi avec la modestie de celui qui n’est qu’un parmi des milliards d’êtres humains, je voudrais vous faire part, le plus rapidement possible, de quelques-unes de ces certitudes.

Rien de valable dans ce monde ne s’est fait, ne se fait et ne se fera, qui ne soit marqué d’une volonté claire et puissante d’humanisme, n’excluant aucun homme, aucune femme vivant sur cette terre. A contrario, la recherche du profit et de la puissance personnels réservés à une minorité, ne peut être qu’un acte de déshumanisation, qu’une faute contre la société des hommes. Et la violence et la guerre ne sont que la forme exacerbée de la déshumanisation. Ceux qui prétendent faire une guerre humanitaire ne sont que des sots ou des menteurs.

Dans ce contexte, la diversité des conditions matérielles de vie, la diversité des cultures ne doivent pas être facteurs de mépris, de xénophobie, ou de racisme mais au contraire facteurs d’enrichissement de la condition humaine sur toute notre planète. L’intolérance n’est que myopie de la réflexion. La tolérance est, au contraire, élément d’osmose dans une humanité qui doit avancer vers la sagesse, en même temps qu’elle avance dans la connaissance. Si elle ne le fait pas, elle va à sa perte parce qu’elle possède déjà la sciences, les techniques pour s’autodétruire.

Je n’ai pas la prétention d’être l’inventeur de ces certitudes. Les fondateurs de l’ARAC, Barbusse et Vaillant-Couturier, n’ont rien dit d’autre. Et c’est notre force de rester fidèles à leurs engagements, fidèles au passé dont ils nous ont fait héritiers, pour nous tourner positivement vers l’avenir. Et c’est avec cette philosophie que nous vivons au quotidien notre volonté d’unité. « Écarter tout ce qui divise. Rassembler tout ce qui unit » était une des devises de Barbusse. […]

A l’automne de ma vie, je peux constater que comme tous les camarades, comme tous les amis de ma génération, j’ai été confronté aux déceptions, aux trahisons, à la perte de quelques illusions. Mais ce dont je suis certain, c’est que les avatars de l’histoire ne nous autorisent cependant pas à jeter le bébé avec l’eau du bain, à abandonner les aspirations fondamentales des hommes à une humanité faite de liberté et de dignité pour tous, de droits égaux au bonheur, un bonheur qui ne peut exister que dans la Paix, la Solidarité et la Fraternité. Un tel bonheur ne s’appellera peut être pas, probablement pas, « socialisme » ou « communisme », mais le changement de vocabulaire, les formes qui seront adaptées aux évolutions des connaissances scientifiques et techniques ne modifieront en rien le contenu fondamental de ce bonheur individuel et collectif, qui sera toujours conditionné par des règles justes et humanistes de la vie en société, et par la participation du plus grand nombre à la création continue et altruiste de ce bonheur-là.

C’est une telle projection vers l’avenir qui nous amène à vouloir transmettre aux jeunes générations le témoin de ce que nous avons vécu, quelquefois dans la joie de succès dont nous sommes toujours fiers, et souvent dans la souffrance et la douleur des épreuves et des échecs dont nous avons été les témoins, les acteurs ou les victimes.

C’est aussi tout le sens de nos combats pour le courage de la lucidité, tel celui que nous menons actuellement à propos de la torture en Algérie. Et ce terrain n’est pas un terrain réservé. Il est celui de tous les hommes de bonne volonté, quelle que soit la diversité de leur conception philosophique ou religieuse. N’est-ce pas l’évangéliste St Jean, qui déclare : « À chaque fois qu’on fait œuvrer la vérité, on vient à la lumière » ?

Et Barbusse y fait écho quand il termine « Le Feu » par quelques-unes de ces lignes : « […] ils se débattent contre des fantômes victorieux, comme des Cyrano et des Don Quichotte qu’ils sont encore… Mais leurs yeux sont ouverts. Ils commencent à se rendre compte de la simplicité sans bornes des choses. Et la vérité non seulement met en eux une aube d’espoir, mais aussi y bâtit un recommencement de force et de courage… Entre deux masses de nuées ténébreuses, un éclair tranquille en sort, et cette ligne de lumière si resserrée, si endeuillée, si pauvre qu’elle a l’air pensante, apporte tout de même la preuve que la lumière existe. »

Chers Amis, Chers Camarades, nous tous qui rêvons d’humanité heureuse et de fraternité mondiale, nous formons la légion d’honneur de ceux qui participent à la conquête de ce rêve de tous les hommes de bonne volonté, qu’il faudra bien réaliser pour assurer la survie de cette humanité. […]

Et mon souhait le plus ardent est que membres du Secrétariat d’État aux Anciens et Victimes de Guerre, de l’Office National des Anciens Combat­tants, de l’ARAC et de l’UFAC réunis, nous sachions, dans la coopération ou l’unité, être de plus en plus en capacité d’apporter notre participation efficace au service du civisme et de la mémoire à transmettre aux jeunes générations. Que la diversité de nos sensibilités, de nos cultures, de nos analyses, de nos connaissances, ne soit pas génératrice de paralysies, de reculs et d’échecs mais, au contraire, soit facteur d’enrichissement de nos réflexions et de nos travaux communs.

Ce n’est pas seulement mon aspiration personnelle. C’est avant tout la volonté de l’ARAC, fidèle à ce pour quoi elle a été créée par ses fondateurs, et à ce pour quoi beaucoup de nos aînés ont lutté, quelquefois jusqu’au péril et jusqu’au don de leur vie.

Pour ma part, je n’ai qu’une ambition : celle d’œuvrer le plus longtemps possible sur tous les chantiers où, à n’importe quel rang, je pourrai être utile, avec vous tous, et bien sûr, la main dans la main d’Irène qui a su être assez patiente et assez généreuse pour m’y accompagner, voire m’y supporter, dans les deux sens du terme, depuis presque un demi-siècle.

Merci, Irène. Merci, cher amis. Merci, chers camarades.

 

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LA  FORCE  MORALE

DE  BARBUSSE

 

Invité à Fontenay-sous-Bois par le Comité Départemental de l’ARAC le 3 juin 2000, André Picciola a dressé un portrait de Barbusse où étaient mises en relief les difficultés qu’il avait eu à affronter tout au long de ses combats. Voici quelques extraits de son allocution, prononcée devant un auditoire bien attentif.

Henri Barbusse est né à Asnières le 17 mai 1873, et son enfance s’est passée à Paris, à Montmartre plus précisément, où son père avait élu domicile. Ses jeunes années ont été marquées de manière durable par le milieu protestant où il vivait. Ses ancêtres, les Barbusse du bourg d’Anduze, comptaient dans leurs rangs des camisards et des galériens de la foi. Son père, Adrien Barbusse, avait fait des études à Genève, en vue de devenir pasteur.

Il est possible qu’Adrien Barbusse ait senti, ou qu’on lui ait fait sentir, que sa vocation pastorale n’était pas suffisamment assurée pour lui permettre de persévérer dans cette voie. Mais s’il se tourne vers le journalisme et l’activité littéraire qui correspondaient mieux à ses goûts, il n’en conserve pas moins les habitudes religieuses de sa famille : telle la lecture, le soir à la veillée, de textes destinées à nourrir de jeunes sensibilité, à leur donner l’habitude : de la réflexion. Et certes, ce n’étaient ‑ pas toujours des passages de la Bible, ou des Écritures saintes, qui meublaient ces veillées, la poésie y avait aussi sa part ; mais les témoignages de la foi n’étaient jamais totalement délaissés.

Adrien Barbusse envoie ses enfants à l’école protestante. Il ne fait guère de doute que la première éducation reçue par Henri Barbusse a donc été une éducation religieuse.

Il est difficile de dire à quel moment, et en quelles circonstances, il a perdu la foi. Ce qu’il y a de sûr pourtant, c’est que sa vie d’adulte, toute sa vie en fait, s’est déroulée en dehors de la croyance religieuse. Il n’est pas un seul texte de lui qui ne proclame son athéisme.

Et cependant son rejet de la religion ne suffit pas à nous convaincre vraiment. Il est des êtres, nous en connaissons tous, dont l’existence entière est régie par une haute loi morale, intangible, comme issue d’une vérité éternelle, des êtres plus chrétiens sou­vent que bien des chrétiens avoués, dont la démarche ne se distin­gue pas d’une démarche religieuse, même si la foi leur fait défaut. Tel était Henri Barbusse : un incroyant de culture protestante, qui ne tran­sigeait pas avec ce qu’il estimait être son devoir.

Et voilà pourquoi, lorsque éclate la guerre de 1914, il s’engage alors qu’il aurait pu attendre, à plus de 40 ans, que l’appel vînt le chercher ; il demande à partir pour le front alors qu’il était réserviste et qu’en raison de sa santé délicate (il avait effectué un séjour en sa­natorium), il aurait pu se faire affecter dans quelque service adminis­tratif. Mais les hommes de cette trempe ne cherchent pas à se mettre à l’abri. […]

Après Le Feu, Barbusse publie en 1919 son second roman de guerre, Clarté, où il s’attache à porter la lumière sur les mécanismes qui déclenchent les conflits. Très vite s’est imposée, comme une évi­dence irréfutable, l’idée que les peuples ne pouvaient réellement se haïr, puisqu’ils ne se connaissaient pas et n’avaient pas d’intérêts contraires. Il fallait donc qu’on eût créé artificiellement, à coups de mensonges et de fausses démonstrations, des raisons de se combattre. Ce sont les puissants, les maîtres occultes, financiers ou industriels, qui pour leurs profits envoient les peuples à l’abattoir, après les avoir écrasés durant cet entracte entre deux guerres, qu’ils baptisent falla­cieusement la paix. Et il écrit :

« La guerre... recommencera tant qu’elle pourra être décidée par d’autres que ceux qui la font ; par d’autres que les sombres foules qui animent les baïonnettes après les avoir forgées. »

Dès 1919 nous pouvons donc considérer que sont désormais en place les deux aspects essentiels d’une doctrine qui imprégnera la réflexion et l’œuvre de Barbusse : d’abord, qu’il n’est pas possible de supprimer définitivement la menace de la guerre sans en finir avec un monde régi par la loi de l’argent et soumis à la puissance des capita­listes ; ensuite, que rien ne se fera sans l’union de toutes les victimes d’un système économique injuste. Cette exigence de l’union, il la porte dorénavant en lui, presque comme une obsession : ce qui sépare les hommes, croyances religieuses ou convictions politiques, a moins d’importance que ce qui doit les rapprocher : « Le monde ne sera sauvé que par l’alliance que bâtiront entre eux ceux dont le nombre et la misère sont infinis. » [...]

« On ne se doute pas de la beauté possible, écrit [encore] Barbusse. On ne se doute pas de ce que peuvent donner tous les trésors gaspillés ; de ce que peut amener la résurrection de l’intelligence humaine dévoyée, écrasée et tuée jusqu’ici... par l’esclavage infâme... et par les privilè­ges qui dégradent le mérite... Le règne absolu du peuple donnera aux lettres et aux arts, dont la forme symphonique est à peine ébauchée encore, une splendeur sans borne... »

Commencée sur de telles prémisses, son évolution politique sem­ble ensuite suivre une courbe logique, jusqu’à l’aboutissement de la trajectoire. Il décide en 1923 d’adhérer au parti communiste, dont les dirigeants sont alors emprisonnés ou réduits à une existence clan­destine : « Puisque j’ai épousé leurs idées, annonce-t-il, je dois en épouser les risques ». Nous reconnaissons là, toujours, après l’adhésion comme avant, le même Barbusse. Sa passion pour la jus­tice et la libération de l’individu, sa haine des mensonges qui perver­tissent l’esprit, la découverte, dans la terre éventrée par les obus, d’une nécessaire solidarité humaine, l’écho enfin d’une révolution russe dont il avait admiré assez vite les promesses qu’elle contenait, voilà ce qui l’amenait au communisme, infiniment plus que la lec­ture de Marx, dont nous ne savons pas d’ailleurs ce qu’il en connais­sait exactement.

Il comptait déjà 50 ans au moment de cette adhésion. Il est bien évident qu’il apportait à la cause prolétarienne qu’il épousait une culture d’une singulière richesse, à laquelle toutefois le marxisme s’intégrait sans nécessairement lui donner son unité. Et sans doute pour cela, on ne le comprendra pas toujours. [...]

Certains malentendus cependant se prolongèrent : ainsi notamment avec la parution en 1927 de ses ouvrages sur Jésus. On s’étonna, on fut scandalisé. Et lorsqu’il publia dans L’Humanité, pour s’expliquer, un article intitulé « Jésus marxiste », chez certains le scandale toucha à l’indignation.

Barbusse avait assez tôt éprouvé une forte attraction pour la figure humaine et touchante du prophète juif, fils d’un ouvrier charpentier, qui s’entourait de gens de modeste condition et s’adressait aux hum­bles. Il ne croyait pas à sa divinité ; il croyait à son amour des hommes. Il rencontrait une tradition longtemps vivace au sein du mouve­ment ouvrier : celle d’un Jésus révolutionnaire, mis à mort par les puissants de l’époque dont il inquiétait le pouvoir. […]

Pour Barbusse, Jésus avait été indûment confisqué par l’Église qui défigu­rait son message. La croyance religieuse dont il était l’objet ne repré­sentait qu’une imposture. En éclairant le visage révolutionnaire de Jésus, Barbusse voulait le rendre au peuple : entreprise qu’il estimait bien plus bénéfique à la cause du communisme que les campagnes anti‑religieuses qui sévissaient alors en URSS et qu’il désapprouvait. Il ne parvint pas à faire admettre son point de vue, il ne parvint même pas a susciter une discussion ; mais il ne renonça pas et il éla­bora une sorte de représentation scénique qui combinait le théâtre et le cinéma, qui avait pour titre Jésus contre Dieu, et qu’il tenta de faire monter par un théâtre soviétique, sans succès d’ailleurs.

Il ne pouvait trop longtemps s’attarder à ce projet, d’autres exi­gences l’appelaient. Dans ces mêmes années 1926‑1927, conjointe­ment à la menace de guerre contre laquelle il n’avait cessé de se bat­tre, une autre menace grossissait à l’horizon : celle du fascisme. […]

Pour qui étudie cette période, c’est un sujet d’étonnement que le retard apporté par les mouvements de gauche, par l’Internationale ouvrière socialiste, autant que par l’Internationale communiste, à bien définir, à bien caractériser le fascisme. On doit évidemment tenir compte du climat délétère, fait de rancœurs, de méfiances, d’accusations réciproques, qui caractérise les rapports entre les deux Internationales et pèse sur leurs analyses. C’est peut-être une expli­cation, ce n’est sûrement pas une excuse. [...]

Barbusse allait à contre-courant en dénonçant le fascisme comme une entreprise particulière de la haute finance et de l’industrie, et en appelant à l’union de tous, socialistes compris, pour le combattre. Il faudra au moins trois ou quatre ans, il faudra l’arrivée au pou­voir de Hitler pour qu’il devienne clair que c’est Barbusse qui avait raison. […]

Au moins en apparence. En réalité Barbusse sait que ses adversaires, même au sein de son propre parti, n’ont pas tous désarmé. Une sorte d’hostilité sournoise continue de l’entourer. Au lendemain des manifestations de février 1934, s’est constitué un Comité de vigilance des Intellectuels antifascistes, totalement en dehors de lui, et avec la volonté de l’ignorer. Il lui faut donc poursuivre son combat. Avec une grande intelligence politique, il pousse à la fusion des comités d’Amsterdam‑Pleyel avec les divers comités antifascistes. Il écrit, dans l’été 1934 :

« Il faut absolument centraliser et unifier cette lutte antifasciste qui semble émaner, et qui émane réellement, de beaucoup trop de sources différentes ».

Il sait que la menace est toujours présente. Il s’est battu pour la libération de Dimitrov. Il se bat pour arracher Thaelmann aux griffes nazies. Il n’est pas pour rien, Maurice Thorez le reconnaîtra, dans l’union qui commence de s’effectuer à gauche. Mais la joie, un peu euphorique, du Front Populaire, ne lui fait pas oublier le caractère agressif, belliqueux des régimes dictatoriaux : le Japon en Mandchou­rie, l’Allemagne qui remilitarise la Rhénanie, l’Italie qui mène la guerre en Éthiopie... Et Barbusse envisage la tenue d’un deuxième grand rassemblement, plus large que celui réalisé par le mouvement d’Amsterdam-Pleyel : « Un vaste congrès général, écrit-il, prenant la valeur d’une sorte de plébiscite en action de tous ceux qui, ici-bas, exigent une paix durable ».

Il n’en aura pas le temps. Son organisme, surmené, épuisé par la multiplicité des tâches, finit par le trahir. Il meurt au cours d’un dernier voyage à Moscou, à l’hôpital du Kremlin où il a été admis d’urgence. Et il est impossible de n’être pas profondément atteint par les dernières paroles qu’il prononcera sur son lit d’agonie : « Il faut élargir, élargir encore... »

Nous ne referons pas l’histoire. Il est parfaitement vain de se de­mander quels résultats aurait connus l’action de Barbusse s’il avait vécu davantage. Enregistrons seulement que personne, après lui, ne se souciera de faire vivre le mouvement d’Amsterdam-Pleyel.

Ce qui est important, c’est l’exemple qu’il laisse ; mais c’est aussi les enseignements que chacun de nous saura tirer de son exemple.

André PICCIOLA

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Henri Barbusse et les cléricaux

à la lumière du FeU

 

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par Edward A. O’Brien

Université de Hull, Angleterre

Dans une lettre à sa femme datée du 14 août 1917, Henri Barbusse a indiqué que la publication du Feu avait produit un vif antagonisme entre le clergé et lui-même : « Les cléricaux sont archimontés contre moi. Je crois que s’ils avaient ma peau ils seraient bien contents »[1]. Dans l’étude qui suit, nous allons mettre cette déclaration en question, en examinant dans la première partie les éléments religieux qui auront été jugés offensants, alors que dans la deuxième partie, ce sont les réactions de quatre membres du clergé, tous abbés, qui nous intéresseront. Nous verrons que le récit de guerre de Barbusse, dans le domaine de la religion tout comme dans celui de la politique, a polarisé les opinions. Nombreux sont ceux qui ont réagi avec enthousiasme, alors que l’un d’eux aurait fait coller Barbusse au mur pour sa perfidie.

Bien que l’athéisme caractérise les deux romans précédents de Barbusse, l’athéisme dont fait preuve Le Feu est beaucoup plus affilé et il n’est pas compensé par des croyances religieuses parmi les laïcs. Il est à rappeler que le narrateur de L’Enfer, du moins au début de son récit, croit en Dieu tout en rejetant le dogme, et que les nombreux de profundis, qu’il joint à ses souffrances pour l’humanité, qui font écho à celles qu’a subies le Christ, pourraient bien faire penser que l’auteur était à la recherche de la foi, tandis qu’il prétend s’y montrer tout à fait opposé. Le poète catholique Francis Jammes n’a-t-il pas écrit que l’auteur de L’Enfer irait chercher, un jour, « la paix dans l’ombre de la plus humble Église » ?

Une telle religiosité ne se fait pas ressentir dans Le Feu. Nous cherchons en vain des traces de l’homélie d’Anna ou de la volonté de Philippe, chrétien orthodoxe, d’entrer en discussion avec le prêtre catholique venu dans le but de lui administrer l’extrême-onction. Pour les fantassins du Le Feu, il est évident que le Dieu du christianisme n’existe pas. La preuve, c’est ce qu’ils ont vécu :

- Moi, dit alors une voix de douleur, je ne crois pas en Dieu. Je sais qu’il n’existe pas - à cause de la souffrance. On pourra nous raconter tous les boniments qu’on voudra, et ajuster là-dessus tous les mots qu’on trouvera, et qu’on inventera : toute cette souffrance qui sortirait d’un Dieu parfait, c’est un sacré bourrage de crâne.

- Moi, reprend un autre des hommes du banc, je ne crois pas en Dieu, à cause du froid. J’ai vu des hommes dev’nir des cadavres p’tit à p’tit, simplement par le froid. S’il y avait un Dieu de bonté, il y aurait pas le froid. Y a pas à sortir de là.

- Pour croire en Dieu, il faudrait qu’il n’y ait rien de c’qu’y a. Alors, pas, on est loin de compte ![2]

Nous sentons bien dans ce dialogue et dans les commentaires du narrateur la main de Barbusse.

Cette constatation est également valable dans le monologue de l’aviateur blessé du chapitre XXI, « Le poste de secours », qui est d’une importance capitale en ce qui concerne la religion. Fiévreusement, l’aviateur fait le récit de son vol au-dessus d’un champ de bataille un dimanche matin, au moment où on était en train de dire la messe des deux côtés du front. Ce qu’il voyait était identique, au point que « ça avait l’air idiot. L’une des cérémonies était - au choix - le reflet de l’autre » (p. 358). Descendant encore, il avait pu saisir une seule prière issue de « deux cris terrestres […] : Gott mit uns !” et “Dieu est avec nous !”. Perplexe, il réfléchit sur cette antinomie, se demandant ce que Dieu penserait du fait d’être vénéré de façon identique par deux peuples en guerre, chacun s’évertuant à faire sanctionner sa cause par le pouvoir suprême. S’il n’existe que le Dieu seul et unique du christianisme, d’où proviennent les divergences irréconciliables et le conflit sanglant qui en résulte ? Quel est le dessein de ce Dieu qui permet à tous de se persuader qu’il est avec eux ? Un gémissement s’élève d’un brancard, à titre de réponse, et commence alors le dialogue qui mène à la conclusion collective que le Dieu parfait du dogme chrétien n’existe pas. Il serait contradictoire et ridicule de croire que pour un tel Dieu un seul drapeau national prime sur tous les autres.

La notion d’un Dieu partisan est introduite dans « Le barda ». L’un des objets jalousement conservés dans le barda de Volpatte est une plaque de ceinturon allemand portant la devise « Gott mit uns » (p. 224). Il y a de fortes probabilités pour que ce fût à un moment où il s’appliquait à l’entretien des tranchées dans un point chaud du front, au mois de mai 1915, que Barbusse a eu l’idée d’incorporer dans son récit le concept d’une partialité divine. Après un assaut qui fait penser à celui du chapitre éponyme du Feu, Barbusse a découvert, au milieu des détritus de la guerre et de nombreux cadavres allemands, « une profusion de brochures pieuses, livres de “prières de guerre” » (Lettres, pp. 122-23), en plus d’un certain nombre de lettres, lesquelles, traduites de l’allemand, il a envoyées à sa femme pour qu’elle les conserve. Dans Le Feu, le narrateur dit qu’il a vu une « débâcle d’ordures et de chair, […] des profusions d’images religieuses, de cartes postales, de brochures pieuses, de feuillets, dans lesquels des prières sont écrites en gothique » (pp. 342-43), mais point de lettres.

Les extraits de ces lettres que Barbusse envoya à Hélyonne, et que celle-ci a fait publier dans un recueil posthume - ne manifestent aucune preuve directe d’un Dieu partisan. Pourtant, Barbusse signaler que dans toutes les lettres qu’il avait lues, « les femmes allemandes parlent abondamment du Bon Dieu, comme d’un ami sûr de l’Allemagne » (Lettres, p. 123). En outre, ces extraits mettent en relief un catholicisme intensément pieux qui aura été réceptif à une propagande du clergé qui faisait de la guerre une croisade pour la justice. Pour Barbusse combattant, tout comme pour l’auteur non-combattant d’Au-dessus de la mêlée, la guerre était peinte un peu partout sous les traits d’un combat au nom de Dieu. L’épisode de l’aviateur représente une tentative littéraire, d’une qualité contestable peut-être, de communiquer un message que Romain Rolland a prononcé sans artifice dans son livre sur la guerre : « Dans l’élite de chaque pays, pas un qui ne proclame et ne soit convaincu que la cause de son peuple est la cause de Dieu, la cause de la liberté et du progrès humain. »[3]

Ce qui vaut pour l’athéisme vaut également pour le blasphème : Barbusse ne se montre nullement disposé à faire des compromis. Le texte du Feu est semé de jurons qui blasphèment le nom de Dieu, et de beaucoup d’autres irrévérences. Les deux plus communs, « Nom de Dieu » et « Bon Dieu », dont les exemples sont trop nombreux pour être cités, sont généreusement garnis de « Tonnerre de Dieu » (pp. 183, 403), ainsi que de dérivés tels que « Bon Dieu d’acrobate » (p. 388), « Bou Diou » (p. 189), « Bou Diou d’bandit » (p. 89), « Bou Diou d’bou Diou » (p. 189) et « Coquine de Dious » (pp. 99, 179). La paysanne qui loue son étable à l’escouade du narrateur fait entendre « Jésus Maria ! » (p. 104), toute affolée, lorsqu’elle se rend compte que l’étable sera occupée par une douzaine de poilus. Maria, la femme d’Eudore, donne elle aussi dans l’impiété en s’exclamant : « Jésus ! » (p. 145) quand les fantassins qui se présentent chez elle avec son pensionnaire de mari lui font savoir qu’ils ont, malgré l’orage, à voyager jusqu’à Vauvelle. Tirette est soulagé de pouvoir remarquer que Volpatte, dans sa tirade contre les embusqués, ne fait pas référence aux ouvriers d’usine retenus sous des prétextes de défense nationale : « I’ nous jamberait avec ça jusqu’à la Saint-Saucisson ! » (p. 168) Il y a des cris beaucoup plus vulgaires, comme le « Pute de moine ! » (p. 179) alors que Fouillade découvre qu’il vient d’être volé (p. 179), de même que le « sacré bordel » lancé par le sergent mis en colère par des hommes qui fument au cours d’une marche en avant lors d’une corvée nocturne (p. 388).

Il va sans dire que l’emploi des blasphèmes mentionnés ci-dessus ne font rien pour compromettre le réalisme du Feu sur le plan linguistique. Tout auteur visant à créer un récit réaliste de la vie et de la conversation du poilu ne pouvait faire autrement. Victime de tant de privations, exposé à tant de menaces physiques immédiates, autant de misères que Dieu, persécuteur par excellence, n’a pas produites ou n’a pas empêchées puisqu’il n’existe pas, le fantassin « moyen » de la Grande Guerre ne se sera pas fait de grands soucis sur la possibilité d’une condamnation éternelle. Dans le chapitre XIV, « Les gros mots », le narrateur affirme à Barque son intention de faire parler le poilu tel que ce dernier parle en réalité : « Je mettrai les gros mots à leur place, mon petit père, parce que c’est la vérité » (p. 222). À la question de Barque, qui demande si le narrateur ne se fera pas ainsi avilir par « des types de ton bord », la réponse est : « C’est probable, mais je le ferai tout de même sans m’occuper de ces types ».

Quoiqu’il faille admettre que les blasphèmes constituent dans Le Feu un trait indispensable par rapport au réalisme du récit, nous sommes amenés à conclure qu’ils représentent aussi, là encore, une manifestation de l’irréligion de l’auteur. Bien conscient du « jésuitisme » de L’Œuvre (Lettres, pp. 213, 225), le quotidien parisien qui a publié en feuilleton ce qui devait devenir Le Feu, ainsi bien que de la tendance du propriétaire et rédacteur en chef du journal, Gustave Téry, à supprimer tout ce qui pût offenser, Barbusse avait demandé à Hélyonne de taper les épreuves en mettant la première et la dernière lettres des jurons avec des points entre les deux initiales. « Mais, pour l’amour du ciel, pas « fiche » à la place de « fout », ni de « nom d’un chien », à la place de « nom de Dieu » (Lettres, p. 213). Le mois suivant, il semble avoir été bien irrité face à l’apparente inconsistance de Téry : « Je suis surpris qu’on m’ait laissé traiter Millerand de salaud et je ne me fais pas au remplacement de “nom de Dieu” par “nom de nom” » (Lettres, p. 216).

Alors que le clergé et ses partisans ont sûrement été offensés par l’athéisme et les blasphèmes concomitants qui font partie intégrante du texte du Feu, ce sont les couleurs sous lesquelles Barbusse peint l’Église et ses représentants dans ce nouveau contexte de la guerre qui auront provoqué les griefs les plus amers. Le monologue de l’aviateur et l’antinomie qui en est le point fondamental peuvent être vus, non seulement comme une illustration de l’athéisme de Barbusse, mais surtout comme un exemple d’une tendance croissante à associer l’Église aux pouvoirs militaires et civils dans « l’Union [dite] sacrée », tous les trois partisans déterminés d’une guerre dont les buts officiels se s’étaient révélés, pour l’auteur, insoutenables, depuis longtemps déjà. Autrement dit, c’est dans une perspective de plus en plus sociopolitique que l’auteur du Feu s’oppose à l’Église, par contraste avec l’opposition profonde mais plutôt métaphysique qu’attestent Les Suppliants et L’Enfer.

L’identification des pouvoirs religieux aux séculaires est signalée pour la première fois dans Le Feu vers la fin du repos, narré dans le chapitre V, « L’asile ». Lors d’une promenade commune, le narrateur et Lamuse rencontrent par hasard « le commandant, et l’aumônier noir qui marche à côté, comme une promeneuse » (p. 121). Un peu avant, le narrateur nous parle d’un cortège qui sort d’une église, les cloches sonnant, à la fin d’un enterrement militaire. Le cercueil est enveloppé d’un drapeau ; derrière le cercueil se trouvent « un piquet d’hommes » et, surtout, « un adjudant, un aumônier et un civil » (p. 116), trois individus qui représentent les forces conservatrices qui bloquent le progrès exigé ouvertement par le narrateur et ses camarades dans les dernières pages du récit. Celui-ci met là en accusation beaucoup de groupes sociaux, y compris les faiseurs des bruits de sabres, les capitalistes et les prêtres, « qui cherchent à vous endormir, pour que rien ne change, avec la morphine de leur paradis ». (p. 431)

Dans un passage qui reproduit le style visionnaire et pseudo-apocalyptique du prologue, le narrateur « voit »

de nouvelles formes hostiles d’hommes [qui] s’évoquent au sommet de la chaîne de montagnes des nuages, autour des silhouettes barbares des croix et des aigles, des églises, des palais souverains et des temples de l’armée, et s’y multiplient, cachant les étoiles qui sont moins nombreuses que l’humanité […] (p. 434)

Le symbolisme de cette vision n’a rien d’abstrait. De toute évidence, pour Barbusse ainsi que pour son narrateur, les ennemis du peuple sont les élites des pays en guerre - les autorités ecclésiastiques, les porteurs de couronne et les militaires. L’association de l’Église à l’Armée, entendue dans la symbiose de la syntagme « des temples de l’armée », augmentée par l’emploi des mots « croix », « aigles » et « églises », s’impose au lecteur.

Étant donné la façon dont Barbusse percevait la guerre après sa participation au front, il n’est pas étonnant qu’il ait choisi d’être peu flatteur dans sa représentation du clergé dans Le Feu. Son anticléricalisme se fait particulièrement ressentir dans « La grande colère », chapitre au cours duquel Volpatte, qui vient de revenir au front au bout de plusieurs semaines de convalescence, peste contre les légions d’embusqués qui peuplent les arrières. Quant aux infirmiers, quelqu’un fait savoir que ce sont presque tous curés, surtout à l’arrière : « Parce que, tu sais, les curés qui portent le sac, j’en ai pas vu lourd, et toi ? » (p. 169) Réponse de son interlocuteur : « Moi, non plus. Dans les journaux, mais pas ici ». Même un connaisseur comme l’était Jacques Meyer, pourtant aussi bien disposé envers Barbusse, lui-même ancien combattant et auteur de nombreux ouvrages importants sur la Grande Guerre, voit en cette observation sur le sac une manipulation de l’histoire et, de ce fait, une indication d’une hostilité envers le clergé de la part de l’auteur : « On y respire un relent d’anticléricalisme, qui n’était pas vraiment de mise au front. […] Ces affirmations un peu sommaires sont peut-être liées à ce qu’il pense de Dieu et qui se résume à travers ses camarades »[4].

Barbusse s’est vu vivement critiqué dans les pages de La Revue Hebdomadaire et de L’Écho de Paris en août 1917, spécifiquement pour sa vision du rôle joué par les prêtres dans une guerre qui était, souvenons-nous en, encore très loin de toucher à sa fin. Que cette vision fût la sienne, n’en doutons point. Grâce à une lettre écrite en juin 1918, en réponse à un article diffamatoire publié dans Le Télégramme de Toulouse au printemps de cette même année, nous en avons la preuve. Prenant à partie l’auteur de l’article, le commandant de l’armée française L. C. Eckenfelder, qui avait prononcé un discours sur « "Le Feu", livre de propagande allemande » à Fullerton Hall (Chicago) le 9 mars 1918, Barbusse écrit les lignes suivantes :

[Eckenfelder] m’accuse d’avoir dit que peu de prêtres ont porté le sac. Je maintiens formellement cette affirmation. S’il y a beaucoup de prêtres mobilisés en France, ils le sont, soit comme aumôniers, soit comme infirmiers à l’avant, et ceux-là - très peu nombreux du reste - ne portent pas le sac d’un fantassin. Demandez aux soldats combattants si les aumôniers et les infirmiers qu’ils entrevoient subissent les mêmes fatigues et les mêmes dangers qu’eux ! Mais l’on trouve un grand nombre de prêtres dès qu’on s’éloigne de la première ligne; parmi les brancardiers divisionnaires (qui vont des deuxièmes aux troisièmes lignes), le personnel des ambulances, et surtout celui des hôpitaux de l’intérieur. Dans tous les séjours que j’ai faits à l’hôpital, j’en ai été entouré : les infirmiers, les vaguemestres, et même les cyclistes et les concierges étaient des prêtres. Je dis et je maintiens donc qu’il n’est pas possible à un homme de bonne foi de prétendre que, pendant cette guerre, le clergé mobilisé a partagé la vie et les souffrances des simples soldats.[5] 

Il est impossible de dire avec une certitude incontestable si Barbusse argumentait tout à fait franchement ci-dessus. Il se peut bien qu’il s’agît d’un désir de l’écrivain de polémiquer, et qu’il eût vu ce que bon lui semblait. Quoi qu’il en soit, vu que le front sert de cadre pour la presque totalité du récit, et que l’écrivain croyait (ou bien voulait que le lecteur croie) que le clergé y brillait par son absence, il n’est guère surprenant que les prêtres ne fassent pas le poids dans Le Feu, retenant décidément l’attention de l’auteur et du lecteur moins encore que ne le font Ursleur dans Les Suppliants ou le prêtre catholique dans L’Enfer.  En effet, il n’y a qu’un seul prêtre dont le personnage soit développé si peu que ce soit, à savoir le sergent infirmier du « Poste de secours ». Il se pourrait que l’apparition de celui-ci puisse être attribuée à un désir de l’auteur de miner l’image du clergé au moyen d’une présence partielle et généralement négative, plutôt que par une absence complète.

Le personnage dont il est question est peut-être (ou peut-être pas), le soldat sans gloire sauvé par Volpatte et Fouillade dans une opération de soutien : « On a même repêché en passant un sergent qui s’tassait dans un trou et qui n’osait pas en sortir, vu qu’il avait été commotionné. On l’a engueulé ; ça l’a remis un peu et i’ nous a remerciés : le sergent sacerdoce i’ s’app’lait » (p. 86). À en juger par les allusions au catholicisme et par les descriptions physiques qui correspondent l’une à l’autre, on dirait que c’est lui, le « frère mariste » qui est mentionné dans « Le barda », avec sa « silhouette d’hippopotame barbu » (p. 239). Les commentaires de Marthereau au sujet de cet homme permettent à l’auteur, encore une fois, d’articuler son anticléricalisme dans une perspective sociopolitique, mais en évoquant cette fois-ci la précédente décennie et la campagne qui a eu pour point culminant la Séparation :

Regarde-le. C’gens-là, il faut toujours qu’i’s disent des blagues. Quand on lui d’mande ce q’i fait dans l’ civil, i’ n’ dit pas : “J’ suis frère des écoles”; i’ dit, en vous r’luquant par en dessous ses lunettes avec la moitié d’ ses yeux : “J’ suis professeur.” Quand i’ s’ lève très tôt pour aller à la messe, et qu’il voit qu’il vous réveille, il n’ dit pas : “J’ vais à la messe”, i’ dit : “J’ai mal au ventre. Faut que j’aille faire un tour aux feuillées, y a pas d’erreur.” (p. 239)

Dans les conditions extrêmes créées par la guerre, le premier [le premier quoi ?] est sans doute aussi mauvais que le second.

Dans « Le poste de secours », nous voyons le sergent infirmier dépendre des entrailles humaines suspendues à des poutres, comme « un boucher occupé à quelque besogne diabolique » (p. 365). Quand celui-ci est frappé par une balle perdue, ce sont les relations unifiant l’Église et la Nation qui viennent à l’esprit du narrateur : « Je me rappelle la fois où il m’a tant exaspéré avec son explication sur la Sainte Vierge et la France. Il me paraissait impossible qu’il émît sincèrement ces idées-là » (p. 369). Nous nous demandons pourquoi Barbusse a décidé de ne pas développer cette divergence d’opinions et de se borner à une observation laconique, tandis que Les Suppliants et L’Enfer comprennent tous les deux des scènes qui mettent en relief un conflit abstrait, opposant une irrésistible force séculaire à un inébranlable objet religieux. On se serait attendu à ce que Barbusse nous fît voir encore une fois, dans ce nouveau contexte sociopolitique de la guerre, la non-entente profonde entre Maximilien et l’abbé Ursleur, d’une part, et de l’autre, celle qui sépare Philippe moribond et le prêtre catholique. Étrange paradoxe, encore : alors que l’Église commence à se détacher du domaine de la métaphysique et à faire figure d’ennemi sur le plan institutionnel, le seul prêtre d’importance dans Le Feu est présenté avec beaucoup plus de sympathie que ne le sont les prêtres des deux romans précédents. De plus, exposé aux mêmes dangers que les poilus, c’est une mort « digne » qu’il subit, ce qui fait appel à la pitié du narrateur : « je songe que cet homme était bon. Il avait un cœur pur et sensible », commente-t-il, à mesure que le corps de la victime se vide de son sang. Le narrateur se reproche de « l’avoir malmené à propos de l’étroitesse de ses idées et d’une certaine discrétion ecclésiastique qu’il apportait en tout ». Il se souvient, avec joie, de s’être un jour retenu de lui avoir dit son fait. Dernier mot adressé à ce personnage : « Cet homme dont tout me séparait, avec quelle force je l’ai regretté ! »

Dans son « Carnet de guerre », Barbusse signale ses intentions en ce qui concerne la façon dont il présentera son curé fictif dans son récit sur la guerre, se conseillant à lui-même de procéder avec prudence : « Attention. Le bon curé. Il faut qu’il soit sympathique, mais pas hypocrite. Il est toujours de bonne foi. […] C’est son erreur qu’on démasque, son ignorance, non sa duplicité ni son hypocrisie » (p. 470). À en croire cet aperçu, les réactions du narrateur face à la mort du sergent infirmier, et le manque d’hypocrisie qui caractérise et Ursleur et le prêtre dogmatique de L’Enfer, nous hésitons à conclure que Barbusse, plutôt paradoxalement, s’inclinait devant le principe de la moralité chrétienne qui veut que nous exécrions le pêché, tout en pardonnant le pêcheur. Quoi qu’il en soit, ce sont comme partisans de la guerre et du statu quo ante que l’Église et ses représentants se profilent dans Le Feu, livre subversif qui milite pour la paix et la révolution sociale. Serait-ce avec raison que les cléricaux auraient été archi-montés contre Barbusse et heureux d’avoir sa peau ?

Pourtant, nous ne sommes pas prêts à tirer une conclusion aussi peu nuancée. Dans une lettre à Hélyonne datée du 26 février 1917, Barbusse révèle à son épouse un renseignement que lui avait appris Edmond Rostand : « Il a vu des cléricaux notoires emballés par le livre, et cela le frappe beaucoup » (Lettres, p. 250). Exactement quatre mois plus tard, « l’abbé B., mitrailleur, c.m. 246e Régiment d’infanterie » a rédigé une lettre à Barbusse sur le même ton. Il y a de fortes probabilités pour que ce fût l’abbé Boulet, à qui allusion est faite pour la première fois dans Lettres le 27 septembre 1915 (p. 177), puis deux fois encore, à savoir le 11 octobre de la même année, jour où Barbusse fait savoir à Hélyonne que « Boulet est curé à Harfleur, mais il est aussi peu clérical que possible, affecte même (et est, je crois, très sincère) des idées avancées » (p. 180). Le 13 octobre 1916, Barbusse « engraisse » son courrier à sa femme « par une lettre du brave abbé Boulet, le curé libéral du 231e. Nous sommes très bien ensemble - à force de concessions de sa part ! Moi, je ne lui ai jamais rien concessionné » (p. 227).

Si « l’abbé B. » avait quelque chose de négatif à dire au sujet du Feu, Annette Vidal l’a supprimé en tant que rédactrice, ne nous transmettant que des louanges :

Vous vous souvenez sans doute des petites discussions que nous entretenions dans la guitoune creusée sous la route de Béthune. Vous avez peint la guerre, celle que nous avons vue, celle que nous avons faite, avec une exactitude qui vous honore. On s’y sent au milieu des poilus, de ces poilus du 55e Division, qui ont la pudeur de leurs sentiments intimes, n’en pincent pas pour la danse, et vont au bal avec n’importe quelle idéal au cœur aussi bien que n’importe qui. Je tenais à vous donner cette marque de sympathie.[6]  

Cela vaut la peine de nous appesantir sur ces mots. À ce qu’il paraît, voici un prêtre qui, tout comme Barbusse, connaissait le front de première main. Que celui-là ait signé sa lettre non point comme « aumônier », mais comme « mitrailleur […] Régiment d’infanterie » est d’autant plus intéressant que Barbusse insistait, dans sa lettre à propos des calomnies d’Eckenfelder, sur le fait que les porteurs de soutane ne fussent pas porteurs de sac : « Je dis et je maintiens donc qu’il est impossible à un homme de bonne foi de prétendre que, pendant cette guerre, le clergé mobilisé a partagé le vie et les souffrances des simples soldats ».

Un autre prêtre, écrivant du front à un moment donné, éprouvait une forte envie de communiquer à Barbusse son admiration pour Le Feu. Quoiqu’il eût des doutes sur le côté politique du livre, il a décidé, réflexion faite, de ne pas les mettre à nu étant donné les circonstances :

Abbé D. M. Bergey, Aux armées, le 12.2.17

Aumônier Divisionnaire, Secteur postal No. 6

Mon cher Camarade,

J’ai reçu votre volume Le Feu pour le journal dont je suis le Directeur : Le Poilu St. Emilionnais. Je m’excuse de vous en remercier si tard. Nous descendions d’un secteur assez dur où je n’ai pu mettre à jour ma correspondance. Mais croyez bien que j’ai été très touché de votre délicate attention. Après la consécration des Goncourt mon appréciation ne peut avoir pour vous qu’une importance tout à fait secondaire. Mais laissez-moi vous dire qu’au point de vue littéraire, récit et descriptions m’ont fait éprouver une grande jouissance artistique.

Pour le fonds, les tendances, l’opportunité j’aurais bien des réserves à faire. Mais l’[“]Union Sacrée” me fait un devoir de les taire.

Je me contente donc de vous adresser mes remerciements, mes modestes mais bien vives félicitations pour la variété et les tons saisissants de votre palette.

Et j’ajoute, mon cher Camarade, l’expression de mes sentiments les plus cordiaux.[7]

Barbusse avait-il envoyé un exemplaire du Feu à cet aumônier sous l’impulsion de l’idée opportuniste d’en retirer un compte rendu favorable dans les pages du Poilu St. Emilionnais? À en juger par la lettre ci-dessus, Le Feu aurait reçu une approbation chaleureuse du point de vue artistique ; les idées politiques, l’athéisme, l’anticléricalisme, s’ils avaient été mentionnés, auraient été critiqués sans ménagement.

Un prêtre non-combattant, l’abbé Louis Venard, avait lui aussi deux mots à dire sur Le Feu dans une lettre à son frère (« quelque part sur le front »), sa plume à la main à Vienne en septembre 1917. Né à Vienne un an après Barbusse, Venard avait fait des études au séminaire de Saint-Sulpice, puis à l’Institut Catholique, et il a été ordonné prêtre en 1900. À cause d’un intérêt jugé un peu trop vif pour « le renouveau des recherches sur l’Écriture Sainte », il a été affecté dans « un collège libre de Vienne, comme professeur de physique et économe ». Voici son évaluation concise du Feu, « dont on a tant parlé » :

Il me semble que la vérité matérielle de ces peintures doit être reconnue, bien que le tableau soit un peu poussé au noir, et que même les fantassins les plus misérables doivent avoir de temps en temps des heures ensoleillées. Mais la vérité morale, c’est une autre affaire.[8]

A la défense de Barbusse, il faut faire remarquer que Le Feu fait preuve de « quelques heures ensoleillées », pour peu nombreuses qu’elles soient, et que ce prêtre aurait su mieux les apprécier peut-être, s’il n’avait vécu la guerre qu’indirectement, à une distance de plusieurs centaines de kilomètres. N’empêche que le bilan court qu’il dresse quant au Feu est plus positif que négatif grâce à la dernière phrase énigmatique.

Alors que les éloges plus ou moins nuancés des abbés B(oulet ?), Bergey et Venard contredisent dans une certaine mesure la déclaration, prononcée le 14 août 1917, que les cléricaux s’en prennent à Barbusse, la correspondance de ce dernier avec l’abbé Sirech, à cette époque-là aumônier en chef des lycées de Lyon, occupant de la chaire de Notre-Dame de Saint Etienne, la justifie totalement, peut-être l’explique-t-elle même. 

Eugène Sirech est l’un des derniers prêtres concordataires ; son nom est encore capable d’évoquer des souvenirs à l’archevêché de Lyon, mais toute trace matérielle de lui a disparu depuis longtemps. On n’y conserve que les dossiers sur les prêtres qui ont eu des histoires, alors que lui est resté à l’écart de tout scandale. À la BNF, par contraste, plusieurs de ses ouvrages restent consultables, dont deux montrent fort bien le caractère et les idées de cet antagoniste de Barbusse - catholique fougueux, patriote, pour ne pas dire belliciste ultra-nationaliste, qui ne manqua pas de participer publiquement et de façon très négative à la polémique engendrée par la publication du Feu.

Dans un discours prononcé à Lyon, le 19 mai 1901, en l’église Sainte Blandine, pour marquer la délivrance d’Orléans par Jeanne d’Arc, Sirech a profité de l’occasion pour faire connaître ses opinions relativement au patriotisme. Celles-ci se différencient autant qu’il est possible de celles qui sont articulées dans Le Feu :

Aimer la France, c’est se sacrifier pour elle. […] Aimer la France, c’est lui faire le sacrifice de ses opinions politiques, quand la paix de la patrie l’exige. […] C’est offrir sa noble poitrine aux balles ennemis, et tomber glorieusement sur un champ de bataille jonché de cadavres.[9]

Il ne mâchait pas ses mots quant aux pacifistes : « La France n’a que faire de tels soldats ou de citoyens volages et efféminés » (p. 24). Pour lui, aucun doute : il fallait « conserver Dieu à l’âme du soldat » ; l’aumônier sur le champ de bataille était un atout indispensable (p. 25). Sans la religion, la France ne pourrait être que l’ombre d’elle-même : « La France pour être grande et forte, doit rester religieuse » - tout ceci dans le contexte du grand débat qui aboutirait à la Séparation.

Il semble que le déclenchement de la Grande Guerre fut tout autre qu’une catastrophe pour l’abbé Sirech, d’autant plus qu’elle entraînait un certain renouveau religieux. Dans une oraison funèbre prononcée le 20 novembre 1916 à Roanne, en l’église de Notre-Dame-des-Victoires, au cours du service religieux célébré par les soins de la Croix-Rouge pour les soldats et officiers de cette ville tombés au champ d’honneur, Sirech a mis ses auditeurs à leur aise, les assurant que les morts n’étaient pas morts, que ceux-ci continuaient de vivre, au paradis, et d’y plaider la cause de la France auprès de Dieu. Ce dernier savait bien que les barbares allemands étaient des méchants qui seraient punis d’une défaite écrasante et sans gloire. Ceci dit, le Tout-Puissant avait « “utilisé” les événements sanglants de la guerre pour réapprendre à notre France ce que les vautours de l’impiété lui avaient volé : la Foi en l’âme immortelle, l’adoration de Jésus en croix. »[10] À en prendre les poilus du Feu à leurs mots( ?), la guerre a renforcé les préjugés impies plus qu’elle ne les a dissipés.

La première lettre de Sirech à Barbusse, datée du 25 avril 1917 (et non pas, selon Annette Vidal, du 20 mai), s’annonce peu respectueux : « J’achève la lecture de votre livre Le Feu sous la double impression de dégoût pour votre œuvre et de colère contre son auteur »[11]. Sirech se dit conscient de la valeur personnelle de Barbusse comme soldat et fait preuve d’une certaine admiration pour son talent littéraire. Pourtant, il constate que l’auteur a insulté à « la Religion (et à ses ministres) ». La situation du clergé mobilisé était déjà délicate à cause de la « rumeur infâme » ; Le Feu n’a rien fait pour désavouer cette situation, « tout au contraire », ce qui fait que « l’Église et les prêtres se consoleront entre eux de vos outrages ». Plus loin, l’abbé fait à Barbusse des menaces sotto voce : on va maudire Le Feu et son auteur, « par la plume et surtout par la parole ».

En dépit de la sincérité de ses sentiments relativement à la religion, Sirech tient à faire savoir que ce n’est pas l’homme ecclésiastique, mais « seul le citoyen français [qui] fut scandalisé ». Il est beaucoup plus éloquent sur les divergences politiques qui l’opposent à Barbusse :

Les profiteurs de la guerre, vous les avez, à bon droit, stigmatisés […]. Mais vous avez beaucoup de peine à persuader ceux de vos lecteurs qui réfléchissent que vous n’avez pas voulu profiter de la guerre pour répandre dans les milieux populaires et militaires le poison de vos doctrines, et la morphine de vos théories par trop osées.

Vous blasphémez tout ce qui constitue l’armature de la guerre que l’Allemagne nous a imposée, tout ce qui peut permettre à la France et aux nations alliées de la solutionner par la victoire. L’héroïsme, le patriotisme, l’esprit du sacrifice, la nécessité des frontières sont autant de grandes réalités que votre impitoyable plume blesse actuellement.

Je me retiens sur le mal fait à notre patrie, par votre indiscutable talent; je n’ose pas dire : votre patrie, car je me demande ce qui reste en votre cœur de la douce et sainte image de la patrie.

Or si les conseils de guerre collent au mur un pauvre soldat qui refuse à sa patrie qui en a besoin le sacrifice de son sang, quel châtiment méritez-vous [?]

Votre livre lu avec foi, multipliera les défections militaires […] l’admirable écrivain que vous êtes a fait une mauvaise action.

Je me demande à quel motif vous avez obéi, en insultant dans votre livre, à vos propres mérites, en reniant dans vos pages, vos actes de soldat.

En voilà un qui jette le gant. La réponse de Barbusse, non-datée et tapée à la machine, tout comme la lettre qui l’a enfantée, n’en dit pas long sur des questions religieuses, mais elle réfute catégoriquement tous les points d’ordre politique mentionnés ci-dessus. Nous la reproduisons dans sa totalité, non seulement parce qu’elle a de l’intérêt pour cette étude, mais parce qu’elle reprend aussi les raisons pour lesquelles Barbusse s’est engagé ; thème passionnant pour tous ceux qui s’intéressent à l’auteur du Feu :

Monsieur,

Au-dessus de vos outrages, au-dessus de vos paroles, au-dessus de vos principes et de vos idées et de votre religion, il y a une loi morale. Cette voix éternelle commande la justice pour tous les êtres vivants. C’est elle que j’écoute et que je pratique. C’est à cette lumière, accessible à tout homme droit et sensé, que je prends l’idéal que je donne aux soldats : “Tu te bats contre les tyrannies et les oppressions, tu te bats pour délivrer le genre humain de la plaie des impérialismes et des militarismes : tu te bats pour que la justice règne sur la terre et pour qu’un jour on ne se batte plus.” De quel droit vous permettez-vous de bafouer cet idéal, d’essayer de l’avilir par des injures ? Où puisez-vous la présomption d’affirmer qu’il est inférieur au traditionalisme borné du nationalisme - théorie fragile parce qu’appuyée sur des doctrines contestables, utopiste et dangereuse parce que semeuse de haine, propre à perpétuer la guerre et à faire disparaître, de massacre en massacre ce qui restera de vivants après cette guerre ? Et comment, enfin, osez-vous prétendre que cette foi active dans la plus haute et la plus pure des idées n’est pas conforme à la grandeur et à la sauvegarde présente et future de la France? C’est parce que j’y croyais que, pouvant rester tranquillement chez moi, je me suis engagé dans l’infanterie et que j’ai fait, complètement et sans réserve le sacrifice de ma vie, et que j’ai accompli sur ma demande les missions les plus périlleuses, que j’ai eu l’honneur de sortir le premier de la tranchée sous un tir de barrage, que j’ai eu l’honneur de sauver la vie à des soldats français qui étaient tombés en avant dans les lignes. Mon exemple importait peu s’il était isolé. Il ne l’a pas été. J’en ai eu des centaines de preuves : les lettres de soldats reçues à propos du Feu. Depuis tous les points du front, depuis huit mois, ils m’écrivent pour me remercier d’abord d’avoir montré leur misère - travestie, falsifiée, déformée par les récits conventionnels des journalistes et des mauvais écrivains qui les ont tant irrités -, telle qu’elle est, dans toute sa sombre horreur; ensuite d’avoir dégagé et éclairé la grande raison simple pour laquelle il faut présentement que les hommes valides se sacrifient. Trop nombreux sont ceux qui, parmi les hommes ayant le droit de parler, m’ont dit que mon livre était une “bonne action”, pour que je ne les croie pas.

C’est pourquoi, Monsieur, je ne suis pas ému et par votre  violente et offensante prise à partie et par les menaces dont vous l’accompagnez. Il se peut en effet que vous me fassiez personnellement du tort. Mais la question d’intérêt est pour moi secondaire, et si je souris des représailles que vous me dites vouloir organiser contre moi, c’est que je sais que rien n’arrêtera la marche du progrès dont je suis, avant toute chose, un humble mais passionné serviteur.

Recevez, Monsieur, l’assurance de mes sentiments respectueux.[12]

De toute évidence, Barbusse n’avait pas laissé sa combativité au front.

La deuxième lettre de Sirech à Barbusse, datée du 20 mai 1917, est décidément plus courte que la première et d’un ton moins enflammé : « logique avec mon admiration pour l’héroïsme militaire », dit Sirech, « je m’incline profondément devant votre attitude de soldat, telle que vos lignes, émouvantes comme une citation, me la révèlent »[13]. Des citations tirées du texte du Feu sont employées pour contredire l’auteur qui les avait données à lire : « vous n’avez été pour employer votre vocabulaire, ni un “sauvage”, ni une “brute”, ni un bandit, ni un vaurien, ni un “salaud”, et que vous avez été plus qu’un “Cyrano”, plus qu’un “don Quichotte” ». Plus loin et sur le même ton quasi-conciliatoire : « votre gloire […], comme celle de vos camarades ne sera jamais “un mensonge, comme tout ce qui a l’air d’être beau dans la guerre.” Peut-être conviendrez-vous, qu’il n’y a nul outrage à vous parler ainsi ». En dépit, soit à cause du susdit, Sirech reste sur ses positions : Le Feu et les commentaires de Barbusse qui l’illustrent constituent « un révoltant scandale » ; l’abbé n’arrive pas « à saisir qu’un français, qui fut si beau, quand il avait un fusil en mains, le fut sensiblement moins quand il reprit la plume ».

La correspondance Barbusse-Sirech n’en est pas restée là. Nous n’en avons que des renseignements indirects, fournis par la lettre de Barbusse à Hélyonne datée du 11 juillet 1917, mais tout porte à croire qu’encore deux lettres ont été échangées. Barbusse à sa femme :

Je n’avais pas demandé au dit les lettres du curé Sirech. J’avais dit de rechercher l’adresse de ce ratichon sonore afin de lui expédier ma lettre. La lettre est partie 24 heures avant celle-ci. Il y a donc 24 heures que vous l’avez. Expédiez-la dare-dare à ce jésuite […]. Il n’y a pas une seconde à perdre, parce que j’ai envoyé ce matin copie de la lettre à Delaroche, du Progrès, et il serait tout à fait incorrect […] qu’elle fût publiée dans les journaux avant qu’il l’ait reçue. (Lettres, pp. 255-56)

Cette lettre à Sirech, datant selon toute probabilité du 9 juillet, ne semble pas avoir été publiée dans Le Progrès de Lyon, mais puisque Barbusse parle de journaux, il se peut bien qu’elle fût portée à la connaissance du public dans un autre quotidien. Il se pourrait aussi que la lettre dont il s’agit ne fût pas une réponse aux contestations de Sirech du 20 mai. Non seulement le délai nous paraît très suspect - de l’ordre de deux mois, alors que l’intervalle séparant la première et la deuxième lettres de l’abbé est de moins de quatre semaines - mais Barbusse, dans sa lettre à sa femme, reprend plusieurs mots employés par le curé qui ne se trouvent pas dans la lettre du 20 mai (« “infamie”, “bave”, Le Feu est un livre qui vilipende tous les sentiments respectables, insulte les combattants etc. »), point capital au vu du fait que ce sont ces observations diffamatoires que Barbusse tient à réfuter par l’intermédiaire de Delaroche et d’autres.

Il y a lieu de croire, tout compte fait, que Barbusse et l’abbé Sirech ont échangé un minimum de cinq lettres au sujet du Feu, ce qui fait de cette correspondance l’une des plus significatives par rapport au chef d’œuvre de Barbusse. Dans une large mesure, elle explique peut-être aussi l’hostilité croissante que Barbusse ressentait de la part des cléricaux, malgré le soutien moral qu’il recevait de la part d’un bon nombre des fidèles de l’Église. La correspondance n’est pas sans intérêt lorsqu’on médite sur les éléments anticléricaux présents dans le texte de Clarté, où Barbusse fait dire à son Jésus, « Ne reconstruisez pas les églises ». À partir du Feu, l’Église représente pour Barbusse un ennemi sur le plan idéologique, adversaire contre lequel nous le voyons combattre dans tous les romans qui suivront. Vu la réaction de l’abbé Sirech face à son premier récit de guerre, cela ne saura étonner.

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UNE  LETTRE  INÉDITE

D’HENRI  BARBUSSE

 

Nous reproduisons ci-dessous une lettre d’Henri Barbusse à sa fiancée Hélyonne Mendès, longue lettre qui date, selon toute probabilité, de la deuxième moitié de 1897 ([14]). Étant donné sa longueur, il nous semble avantageux de réduire au minimum les remarques préliminaires ainsi que les notes. Il suffit en effet de constater que ce qui suit constitue un précieux résumé des idées du Barbusse du dix-neuvième siècle finissant sur les plans esthétique, métaphysique et religieux. Il parle franchement de ses ambitions en tant que poète et des thèmes majeurs que nous retrouverons dans tous ses romans, surtout dans Les Suppliants et L’Enfer.-- Chose curieuse : Barbusse jeune homme, futur auteur du Feu, se sent, se croit destiné à se faire un nom et à jouer le rôle du prophète. Là, il ne s’est pas trompé. Mais ce document n’est pas une confession, c’est seulement une lettre, qui peut avoir pour objet de le faire briller aux yeux de sa lectrice, où il fait étalage d’une certaine profondeur, et peut-être de vues ou de sentiments qu’il juge utile de faire valoir. Même si l’on trouve ici des positions en harmonie avec le climat de ses poèmes antérieurs, il ne faut pas perdre de vue l’usage auquel était destiné un document.

Edward A. O’Brien

 

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Hélyonne chérie, mignonette divine, je vous écris des choses qu’il vaudrait mieux que je vous dise. Mais je me défie, à juste titre de ma mémoire et de mon assurance, quand je suis en présence de votre beauté bien aimée - et j’ai trouvé un moyen terme : qui est de vous les lire tout haut, ce qui nous promet une longue séance très sage et très importante, car je vais vous parler, si vous voulez bien, de ma poésie, de votre poésie, une des choses les plus chéries de mon existence passée, et une des plus graves parmi celles dont j’ai besoin pour vous donner moi aussi quelque chose, à vous qui m’apportez tant.

Écoutez donc le résumé à peu près de mes idées littéraires, le but que je voudrais atteindre, et maintenant où je suis encore bien seul, et plus tard, quand je tiendrai dans ma main la fleur de votre main.

Lorsqu’on s’occupe de quelque chose, lorsqu’on a embrassé définitivement son existence telle qu’elle apparaît meilleure et plus douce, il faut vouloir être dans cette existence - le plus beau, le plus grand, le plus auguste possible. Ne pas viser à la halte suprême du chemin qu’on a choisi est le fait d’un mauvais ou d’un pauvre soldat, d’un esprit vulgaire ou d’un petit cœur. Il n’y a que des faibles qui se contentent de demi-mesures et de commencement de satisfaction, puis ne désirent plus rien. Celui qui est content de ce qu’il fait n’est pas digne de faire mieux - et ne fera pas mieux peut-on ajouter ; il y renonce lui-même en détournant les yeux du lendemain qui est un peu plus pur qu’aujourd’hui, de l’horizon prochain qui vaut mieux que l’horizon actuel.

Vous connaissez mon ambition. À défaut d’autre chose elle me chassera toujours du passé et me poussera toujours vers l’avenir - et cela dont vous devez vous douter d’ailleurs, étant - il est naturel que je m’efforce d’être non un poète médiocre, mais un très grand poète. C’est un de mes désirs les plus ardents, les plus haletants, les plus terribles, à tel point que je ne puis presque pas m’imaginer que l’avenir ne me réserve pas de récompenses rêvées et adorées.

Qu’est-ce qu’un grand poète ? C’est celui qui apporte une idée générale au monde, un sentiment nouveau, et l’exprime dans une langue qui est digne d’elle. Il faut bien penser, bien parler. Une seule de ces facultés ne suffit pas. Un rêveur confus, quand bien même il entreverrait des splendeurs risquerait, à cause de la confusion de ses rêves et surtout, de la confusion de ses paroles, de ne jamais les faire partager aux autres et de ne jamais mériter, de ce fait, le nom de poète, de même qu’un habile et virtuose de la langue n’aurait non plus aucun droit à ce beau titre pour se c