LES CAHIERS

HENRI BARBUSSE

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CAHIER n° 26

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 Éditorial

 LUMIERES SUR BARBUSSE

 

L’hiver n’en finit pas de finir ? Mais non : cessez de vous lamenter, le soleil est bien là et la végétation abondante. Pas encore aussi abondante que nous le souhaiterions, d’accord ; ‑ disons au moins qu’elle est fort prometteuse.

Car ce n’est pas du temps qu’il fait que je veux parler, au seuil de ce nouveau numéro des Cahiers, c’est de notre Association. Les nuages, l’obscurité voulue autour d’Henri Barbusse commencent de se dissiper. Relativement vite même, si l’on songe au nombre d’années écoulées où nous n’étions que quelques uns à « entretenir la flamme », pour reprendre une expression de Pierre Paraf, au milieu de l’indifférence générale ‑ quand ce n’était pas l’hostilité. Aujourd’hui on reparle de Barbusse. Il reste toujours, autour de lui, une part d’inconnu. Mais on parle de lui et surtout on le lit. Une jeunesse avide de connaître ce qu’était cette guerre, qualifiée de « Grande », autrement que par ce qu’en disent les manuels d’histoire, découvre Le Feu. Les faits sont là : les ventes de la dernière édition, préfacée par Jean Relinger, principalement sous le format « Livre de poche » , ne faiblissent pas.

Et le rayonnement d’Henri Barbusse s’étend. Les lecteurs de ce 26ème numéro des Cahiers en apercevront de nouveaux signes. Cette fois c’est d’Angleterre qu’ils nous viennent. Nous sommes particulièrement heureux d’accueillir la contribution d’un chercheur britannique : le professeur Edward A. O’Brien.

Edward O’Brien est chargé de cours à l’Université de Hull. Son intérêt pour Barbusse s’est éveillé il y a quelques années. Il prépare une thèse sur « Henri Barbusse et la quête de l’Absolu : étude sur la place du religieux dans l’œuvre de Barbusse ». Le sujet est neuf ou, si l’on préfère, inhabituel. L’engagement d’Henri Barbusse a entraîné une mise en lumière surtout (presque exclusivement parfois) du personnage politique. Edward O’Brien nous convie à voir l’auteur du Feu sous un éclairage différent.

Grâces lui en soient rendues. On pourra discuter telles ou telles de ses affirmations, c’est le propre d’un travail de recherche. Là n’est pas l’important. Ce qu’il convient de retenir, de la recherche d’Ed. O’Brien, c’est l’unité qu’elle révèle chez un Barbusse trop longtemps considéré comme l’auteur d’une seule oeuvre. Et cette unité, quelles que fussent les convictions inlassablement affirmées de l’auteur, est d’origine religieuse.

Ne faisons pas de lui un « croyant » : ce serait un contre‑sens. Barbusse est totalement athée. Faut-il aller jusqu’à le dire anticlérical ? Sans doute pas. Mais il est l’adversaire des prêtres et des Églises lorsque prêtres et Églises deviennent serviteurs du mensonge.

Le Mensonge ‑ la Vérité. Sans beaucoup de nuances, parce qu’il y a chez Barbusse un besoin de simplification, un besoin de ramener à l’essentiel. Et en cela, dans cette démarche qui oppose toujours et partout le Bien et le Mal, l’Oppresseur et l’Opprimé, Barbusse traduit indubitablement une culture qui baigne dans un climat religieux.

C’est encore ce qui apparaît dans la longue lettre de Barbusse à Hélyonne Mendès qui devait devenir sa femme.

Lettre précieuse, puisque le futur écrivain nous livre son sentiment sur les poètes qu’il aime et sur l’avenir qu’il convoite pour lui-même. Je manquerais de place si je disais tout ce que cette lettre m’inspire. Je souhaite que tous nos lecteurs y trouvent autant d’intérêt que j’en ai trouvé.

 

André Picciola

 

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GEORGES  DOUSSIN  À  L’HONNEUR

nous parle de Barbusse

Le 15 février dernier à Villejuif, notre président et ami Georges Doussin a reçu, devant Claude Billard, député, et Claudine Cordillot, maire de Villejuif, la rosette d’Officier de la Légion d’honneur. À cette occasion, il a prononcé une allocution dont voici quelques extraits :

[…] Lorsqu’on devient septuagénaire, on arrive, bon gré mal gré, à l’heure des bilans de sa vie, à l’heure où l’on essaie de faire le mieux possible la part entre le plus ou moins secondaire, à l’heure où le partage entre l’illusoire et le réel semble pouvoir mieux se réaliser, à l’heure où, avec nos yeux de presbyte, on voit peut-être mieux les lignes qui composent les pages de notre vie que chaque mot qui compose ces lignes, à l’heure où le nombre de nos certitudes est peut-être moins grand mais où les convictions qui restent en nos têtes, et les sentiments qui habitent nos cœurs demeureront présents jusqu’à la fin de notre conscience d’homme. Je voudrais, à la fois avec l’audace de l’ami, mais aussi avec la modestie de celui qui n’est qu’un parmi des milliards d’êtres humains, je voudrais vous faire part, le plus rapidement possible, de quelques-unes de ces certitudes.

Rien de valable dans ce monde ne s’est fait, ne se fait et ne se fera, qui ne soit marqué d’une volonté claire et puissante d’humanisme, n’excluant aucun homme, aucune femme vivant sur cette terre. A contrario, la recherche du profit et de la puissance personnels réservés à une minorité, ne peut être qu’un acte de déshumanisation, qu’une faute contre la société des hommes. Et la violence et la guerre ne sont que la forme exacerbée de la déshumanisation. Ceux qui prétendent faire une guerre humanitaire ne sont que des sots ou des menteurs.

Dans ce contexte, la diversité des conditions matérielles de vie, la diversité des cultures ne doivent pas être facteurs de mépris, de xénophobie, ou de racisme mais au contraire facteurs d’enrichissement de la condition humaine sur toute notre planète. L’intolérance n’est que myopie de la réflexion. La tolérance est, au contraire, élément d’osmose dans une humanité qui doit avancer vers la sagesse, en même temps qu’elle avance dans la connaissance. Si elle ne le fait pas, elle va à sa perte parce qu’elle possède déjà la sciences, les techniques pour s’autodétruire.

Je n’ai pas la prétention d’être l’inventeur de ces certitudes. Les fondateurs de l’ARAC, Barbusse et Vaillant-Couturier, n’ont rien dit d’autre. Et c’est notre force de rester fidèles à leurs engagements, fidèles au passé dont ils nous ont fait héritiers, pour nous tourner positivement vers l’avenir. Et c’est avec cette philosophie que nous vivons au quotidien notre volonté d’unité. « Écarter tout ce qui divise. Rassembler tout ce qui unit » était une des devises de Barbusse. […]

A l’automne de ma vie, je peux constater que comme tous les camarades, comme tous les amis de ma génération, j’ai été confronté aux déceptions, aux trahisons, à la perte de quelques illusions. Mais ce dont je suis certain, c’est que les avatars de l’histoire ne nous autorisent cependant pas à jeter le bébé avec l’eau du bain, à abandonner les aspirations fondamentales des hommes à une humanité faite de liberté et de dignité pour tous, de droits égaux au bonheur, un bonheur qui ne peut exister que dans la Paix, la Solidarité et la Fraternité. Un tel bonheur ne s’appellera peut être pas, probablement pas, « socialisme » ou « communisme », mais le changement de vocabulaire, les formes qui seront adaptées aux évolutions des connaissances scientifiques et techniques ne modifieront en rien le contenu fondamental de ce bonheur individuel et collectif, qui sera toujours conditionné par des règles justes et humanistes de la vie en société, et par la participation du plus grand nombre à la création continue et altruiste de ce bonheur-là.

C’est une telle projection vers l’avenir qui nous amène à vouloir transmettre aux jeunes générations le témoin de ce que nous avons vécu, quelquefois dans la joie de succès dont nous sommes toujours fiers, et souvent dans la souffrance et la douleur des épreuves et des échecs dont nous avons été les témoins, les acteurs ou les victimes.

C’est aussi tout le sens de nos combats pour le courage de la lucidité, tel celui que nous menons actuellement à propos de la torture en Algérie. Et ce terrain n’est pas un terrain réservé. Il est celui de tous les hommes de bonne volonté, quelle que soit la diversité de leur conception philosophique ou religieuse. N’est-ce pas l’évangéliste St Jean, qui déclare : « À chaque fois qu’on fait œuvrer la vérité, on vient à la lumière » ?

Et Barbusse y fait écho quand il termine « Le Feu » par quelques-unes de ces lignes : « […] ils se débattent contre des fantômes victorieux, comme des Cyrano et des Don Quichotte qu’ils sont encore… Mais leurs yeux sont ouverts. Ils commencent à se rendre compte de la simplicité sans bornes des choses. Et la vérité non seulement met en eux une aube d’espoir, mais aussi y bâtit un recommencement de force et de courage… Entre deux masses de nuées ténébreuses, un éclair tranquille en sort, et cette ligne de lumière si resserrée, si endeuillée, si pauvre qu’elle a l’air pensante, apporte tout de même la preuve que la lumière existe. »

Chers Amis, Chers Camarades, nous tous qui rêvons d’humanité heureuse et de fraternité mondiale, nous formons la légion d’honneur de ceux qui participent à la conquête de ce rêve de tous les hommes de bonne volonté, qu’il faudra bien réaliser pour assurer la survie de cette humanité. […]

Et mon souhait le plus ardent est que membres du Secrétariat d’État aux Anciens et Victimes de Guerre, de l’Office National des Anciens Combat­tants, de l’ARAC et de l’UFAC réunis, nous sachions, dans la coopération ou l’unité, être de plus en plus en capacité d’apporter notre participation efficace au service du civisme et de la mémoire à transmettre aux jeunes générations. Que la diversité de nos sensibilités, de nos cultures, de nos analyses, de nos connaissances, ne soit pas génératrice de paralysies, de reculs et d’échecs mais, au contraire, soit facteur d’enrichissement de nos réflexions et de nos travaux communs.

Ce n’est pas seulement mon aspiration personnelle. C’est avant tout la volonté de l’ARAC, fidèle à ce pour quoi elle a été créée par ses fondateurs, et à ce pour quoi beaucoup de nos aînés ont lutté, quelquefois jusqu’au péril et jusqu’au don de leur vie.

Pour ma part, je n’ai qu’une ambition : celle d’œuvrer le plus longtemps possible sur tous les chantiers où, à n’importe quel rang, je pourrai être utile, avec vous tous, et bien sûr, la main dans la main d’Irène qui a su être assez patiente et assez généreuse pour m’y accompagner, voire m’y supporter, dans les deux sens du terme, depuis presque un demi-siècle.

Merci, Irène. Merci, cher amis. Merci, chers camarades.

 

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LA  FORCE  MORALE

DE  BARBUSSE

 

Invité à Fontenay-sous-Bois par le Comité Départemental de l’ARAC le 3 juin 2000, André Picciola a dressé un portrait de Barbusse où étaient mises en relief les difficultés qu’il avait eu à affronter tout au long de ses combats. Voici quelques extraits de son allocution, prononcée devant un auditoire bien attentif.

Henri Barbusse est né à Asnières le 17 mai 1873, et son enfance s’est passée à Paris, à Montmartre plus précisément, où son père avait élu domicile. Ses jeunes années ont été marquées de manière durable par le milieu protestant où il vivait. Ses ancêtres, les Barbusse du bourg d’Anduze, comptaient dans leurs rangs des camisards et des galériens de la foi. Son père, Adrien Barbusse, avait fait des études à Genève, en vue de devenir pasteur.

Il est possible qu’Adrien Barbusse ait senti, ou qu’on lui ait fait sentir, que sa vocation pastorale n’était pas suffisamment assurée pour lui permettre de persévérer dans cette voie. Mais s’il se tourne vers le journalisme et l’activité littéraire qui correspondaient mieux à ses goûts, il n’en conserve pas moins les habitudes religieuses de sa famille : telle la lecture, le soir à la veillée, de textes destinées à nourrir de jeunes sensibilité, à leur donner l’habitude : de la réflexion. Et certes, ce n’étaient ‑ pas toujours des passages de la Bible, ou des Écritures saintes, qui meublaient ces veillées, la poésie y avait aussi sa part ; mais les témoignages de la foi n’étaient jamais totalement délaissés.

Adrien Barbusse envoie ses enfants à l’école protestante. Il ne fait guère de doute que la première éducation reçue par Henri Barbusse a donc été une éducation religieuse.

Il est difficile de dire à quel moment, et en quelles circonstances, il a perdu la foi. Ce qu’il y a de sûr pourtant, c’est que sa vie d’adulte, toute sa vie en fait, s’est déroulée en dehors de la croyance religieuse. Il n’est pas un seul texte de lui qui ne proclame son athéisme.

Et cependant son rejet de la religion ne suffit pas à nous convaincre vraiment. Il est des êtres, nous en connaissons tous, dont l’existence entière est régie par une haute loi morale, intangible, comme issue d’une vérité éternelle, des êtres plus chrétiens sou­vent que bien des chrétiens avoués, dont la démarche ne se distin­gue pas d’une démarche religieuse, même si la foi leur fait défaut. Tel était Henri Barbusse : un incroyant de culture protestante, qui ne tran­sigeait pas avec ce qu’il estimait être son devoir.

Et voilà pourquoi, lorsque éclate la guerre de 1914, il s’engage alors qu’il aurait pu attendre, à plus de 40 ans, que l’appel vînt le chercher ; il demande à partir pour le front alors qu’il était réserviste et qu’en raison de sa santé délicate (il avait effectué un séjour en sa­natorium), il aurait pu se faire affecter dans quelque service adminis­tratif. Mais les hommes de cette trempe ne cherchent pas à se mettre à l’abri. […]

Après Le Feu, Barbusse publie en 1919 son second roman de guerre, Clarté, où il s’attache à porter la lumière sur les mécanismes qui déclenchent les conflits. Très vite s’est imposée, comme une évi­dence irréfutable, l’idée que les peuples ne pouvaient réellement se haïr, puisqu’ils ne se connaissaient pas et n’avaient pas d’intérêts contraires. Il fallait donc qu’on eût créé artificiellement, à coups de mensonges et de fausses démonstrations, des raisons de se combattre. Ce sont les puissants, les maîtres occultes, financiers ou industriels, qui pour leurs profits envoient les peuples à l’abattoir, après les avoir écrasés durant cet entracte entre deux guerres, qu’ils baptisent falla­cieusement la paix. Et il écrit :

« La guerre... recommencera tant qu’elle pourra être décidée par d’autres que ceux qui la font ; par d’autres que les sombres foules qui animent les baïonnettes après les avoir forgées. »

Dès 1919 nous pouvons donc considérer que sont désormais en place les deux aspects essentiels d’une doctrine qui imprégnera la réflexion et l’œuvre de Barbusse : d’abord, qu’il n’est pas possible de supprimer définitivement la menace de la guerre sans en finir avec un monde régi par la loi de l’argent et soumis à la puissance des capita­listes ; ensuite, que rien ne se fera sans l’union de toutes les victimes d’un système économique injuste. Cette exigence de l’union, il la porte dorénavant en lui, presque comme une obsession : ce qui sépare les hommes, croyances religieuses ou convictions politiques, a moins d’importance que ce qui doit les rapprocher : « Le monde ne sera sauvé que par l’alliance que bâtiront entre eux ceux dont le nombre et la misère sont infinis. » [...]

« On ne se doute pas de la beauté possible, écrit [encore] Barbusse. On ne se doute pas de ce que peuvent donner tous les trésors gaspillés ; de ce que peut amener la résurrection de l’intelligence humaine dévoyée, écrasée et tuée jusqu’ici... par l’esclavage infâme... et par les privilè­ges qui dégradent le mérite... Le règne absolu du peuple donnera aux lettres et aux arts, dont la forme symphonique est à peine ébauchée encore, une splendeur sans borne... »

Commencée sur de telles prémisses, son évolution politique sem­ble ensuite suivre une courbe logique, jusqu’à l’aboutissement de la trajectoire. Il décide en 1923 d’adhérer au parti communiste, dont les dirigeants sont alors emprisonnés ou réduits à une existence clan­destine : « Puisque j’ai épousé leurs idées, annonce-t-il, je dois en épouser les risques ». Nous reconnaissons là, toujours, après l’adhésion comme avant, le même Barbusse. Sa passion pour la jus­tice et la libération de l’individu, sa haine des mensonges qui perver­tissent l’esprit, la découverte, dans la terre éventrée par les obus, d’une nécessaire solidarité humaine, l’écho enfin d’une révolution russe dont il avait admiré assez vite les promesses qu’elle contenait, voilà ce qui l’amenait au communisme, infiniment plus que la lec­ture de Marx, dont nous ne savons pas d’ailleurs ce qu’il en connais­sait exactement.

Il comptait déjà 50 ans au moment de cette adhésion. Il est bien évident qu’il apportait à la cause prolétarienne qu’il épousait une culture d’une singulière richesse, à laquelle toutefois le marxisme s’intégrait sans nécessairement lui donner son unité. Et sans doute pour cela, on ne le comprendra pas toujours. [...]

Certains malentendus cependant se prolongèrent : ainsi notamment avec la parution en 1927 de ses ouvrages sur Jésus. On s’étonna, on fut scandalisé. Et lorsqu’il publia dans L’Humanité, pour s’expliquer, un article intitulé « Jésus marxiste », chez certains le scandale toucha à l’indignation.

Barbusse avait assez tôt éprouvé une forte attraction pour la figure humaine et touchante du prophète juif, fils d’un ouvrier charpentier, qui s’entourait de gens de modeste condition et s’adressait aux hum­bles. Il ne croyait pas à sa divinité ; il croyait à son amour des hommes. Il rencontrait une tradition longtemps vivace au sein du mouve­ment ouvrier : celle d’un Jésus révolutionnaire, mis à mort par les puissants de l’époque dont il inquiétait le pouvoir. […]

Pour Barbusse, Jésus avait été indûment confisqué par l’Église qui défigu­rait son message. La croyance religieuse dont il était l’objet ne repré­sentait qu’une imposture. En éclairant le visage révolutionnaire de Jésus, Barbusse voulait le rendre au peuple : entreprise qu’il estimait bien plus bénéfique à la cause du communisme que les campagnes anti‑religieuses qui sévissaient alors en URSS et qu’il désapprouvait. Il ne parvint pas à faire admettre son point de vue, il ne parvint même pas a susciter une discussion ; mais il ne renonça pas et il éla­bora une sorte de représentation scénique qui combinait le théâtre et le cinéma, qui avait pour titre Jésus contre Dieu, et qu’il tenta de faire monter par un théâtre soviétique, sans succès d’ailleurs.

Il ne pouvait trop longtemps s’attarder à ce projet, d’autres exi­gences l’appelaient. Dans ces mêmes années 1926‑1927, conjointe­ment à la menace de guerre contre laquelle il n’avait cessé de se bat­tre, une autre menace grossissait à l’horizon : celle du fascisme. […]

Pour qui étudie cette période, c’est un sujet d’étonnement que le retard apporté par les mouvements de gauche, par l’Internationale ouvrière socialiste, autant que par l’Internationale communiste, à bien définir, à bien caractériser le fascisme. On doit évidemment tenir compte du climat délétère, fait de rancœurs, de méfiances, d’accusations réciproques, qui caractérise les rapports entre les deux Internationales et pèse sur leurs analyses. C’est peut-être une expli­cation, ce n’est sûrement pas une excuse. [...]

Barbusse allait à contre-courant en dénonçant le fascisme comme une entreprise particulière de la haute finance et de l’industrie, et en appelant à l’union de tous, socialistes compris, pour le combattre. Il faudra au moins trois ou quatre ans, il faudra l’arrivée au pou­voir de Hitler pour qu’il devienne clair que c’est Barbusse qui avait raison. […]

Au moins en apparence. En réalité Barbusse sait que ses adversaires, même au sein de son propre parti, n’ont pas tous désarmé. Une sorte d’hostilité sournoise continue de l’entourer. Au lendemain des manifestations de février 1934, s’est constitué un Comité de vigilance des Intellectuels antifascistes, totalement en dehors de lui, et avec la volonté de l’ignorer. Il lui faut donc poursuivre son combat. Avec une grande intelligence politique, il pousse à la fusion des comités d’Amsterdam‑Pleyel avec les divers comités antifascistes. Il écrit, dans l’été 1934 :

« Il faut absolument centraliser et unifier cette lutte antifasciste qui semble émaner, et qui émane réellement, de beaucoup trop de sources différentes ».

Il sait que la menace est toujours présente. Il s’est battu pour la libération de Dimitrov. Il se bat pour arracher Thaelmann aux griffes nazies. Il n’est pas pour rien, Maurice Thorez le reconnaîtra, dans l’union qui commence de s’effectuer à gauche. Mais la joie, un peu euphorique, du Front Populaire, ne lui fait pas oublier le caractère agressif, belliqueux des régimes dictatoriaux : le Japon en Mandchou­rie, l’Allemagne qui remilitarise la Rhénanie, l’Italie qui mène la guerre en Éthiopie... Et Barbusse envisage la tenue d’un deuxième grand rassemblement, plus large que celui réalisé par le mouvement d’Amsterdam-Pleyel : « Un vaste congrès général, écrit-il, prenant la valeur d’une sorte de plébiscite en action de tous ceux qui, ici-bas, exigent une paix durable ».

Il n’en aura pas le temps. Son organisme, surmené, épuisé par la multiplicité des tâches, finit par le trahir. Il meurt au cours d’un dernier voyage à Moscou, à l’hôpital du Kremlin où il a été admis d’urgence. Et il est impossible de n’être pas profondément atteint par les dernières paroles qu’il prononcera sur son lit d’agonie : « Il faut élargir, élargir encore... »

Nous ne referons pas l’histoire. Il est parfaitement vain de se de­mander quels résultats aurait connus l’action de Barbusse s’il avait vécu davantage. Enregistrons seulement que personne, après lui, ne se souciera de faire vivre le mouvement d’Amsterdam-Pleyel.

Ce qui est important, c’est l’exemple qu’il laisse ; mais c’est aussi les enseignements que chacun de nous saura tirer de son exemple.

André PICCIOLA

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Henri Barbusse et les cléricaux

à la lumière du FeU

 

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par Edward A. O’Brien

Université de Hull, Angleterre

Dans une lettre à sa femme datée du 14 août 1917, Henri Barbusse a indiqué que la publication du Feu avait produit un vif antagonisme entre le clergé et lui-même : « Les cléricaux sont archimontés contre moi. Je crois que s’ils avaient ma peau ils seraient bien contents »[1]. Dans l’étude qui suit, nous allons mettre cette déclaration en question, en examinant dans la première partie les éléments religieux qui auront été jugés offensants, alors que dans la deuxième partie, ce sont les réactions de quatre membres du clergé, tous abbés, qui nous intéresseront. Nous verrons que le récit de guerre de Barbusse, dans le domaine de la religion tout comme dans celui de la politique, a polarisé les opinions. Nombreux sont ceux qui ont réagi avec enthousiasme, alors que l’un d’eux aurait fait coller Barbusse au mur pour sa perfidie.

Bien que l’athéisme caractérise les deux romans précédents de Barbusse, l’athéisme dont fait preuve Le Feu est beaucoup plus affilé et il n’est pas compensé par des croyances religieuses parmi les laïcs. Il est à rappeler que le narrateur de L’Enfer, du moins au début de son récit, croit en Dieu tout en rejetant le dogme, et que les nombreux de profundis, qu’il joint à ses souffrances pour l’humanité, qui font écho à celles qu’a subies le Christ, pourraient bien faire penser que l’auteur était à la recherche de la foi, tandis qu’il prétend s’y montrer tout à fait opposé. Le poète catholique Francis Jammes n’a-t-il pas écrit que l’auteur de L’Enfer irait chercher, un jour, « la paix dans l’ombre de la plus humble Église » ?

Une telle religiosité ne se fait pas ressentir dans Le Feu. Nous cherchons en vain des traces de l’homélie d’Anna ou de la volonté de Philippe, chrétien orthodoxe, d’entrer en discussion avec le prêtre catholique venu dans le but de lui administrer l’extrême-onction. Pour les fantassins du Le Feu, il est évident que le Dieu du christianisme n’existe pas. La preuve, c’est ce qu’ils ont vécu :

- Moi, dit alors une voix de douleur, je ne crois pas en Dieu. Je sais qu’il n’existe pas - à cause de la souffrance. On pourra nous raconter tous les boniments qu’on voudra, et ajuster là-dessus tous les mots qu’on trouvera, et qu’on inventera : toute cette souffrance qui sortirait d’un Dieu parfait, c’est un sacré bourrage de crâne.

- Moi, reprend un autre des hommes du banc, je ne crois pas en Dieu, à cause du froid. J’ai vu des hommes dev’nir des cadavres p’tit à p’tit, simplement par le froid. S’il y avait un Dieu de bonté, il y aurait pas le froid. Y a pas à sortir de là.

- Pour croire en Dieu, il faudrait qu’il n’y ait rien de c’qu’y a. Alors, pas, on est loin de compte ![2]

Nous sentons bien dans ce dialogue et dans les commentaires du narrateur la main de Barbusse.

Cette constatation est également valable dans le monologue de l’aviateur blessé du chapitre XXI, « Le poste de secours », qui est d’une importance capitale en ce qui concerne la religion. Fiévreusement, l’aviateur fait le récit de son vol au-dessus d’un champ de bataille un dimanche matin, au moment où on était en train de dire la messe des deux côtés du front. Ce qu’il voyait était identique, au point que « ça avait l’air idiot. L’une des cérémonies était - au choix - le reflet de l’autre » (p. 358). Descendant encore, il avait pu saisir une seule prière issue de « deux cris terrestres […] : Gott mit uns !” et “Dieu est avec nous !”. Perplexe, il réfléchit sur cette antinomie, se demandant ce que Dieu penserait du fait d’être vénéré de façon identique par deux peuples en guerre, chacun s’évertuant à faire sanctionner sa cause par le pouvoir suprême. S’il n’existe que le Dieu seul et unique du christianisme, d’où proviennent les divergences irréconciliables et le conflit sanglant qui en résulte ? Quel est le dessein de ce Dieu qui permet à tous de se persuader qu’il est avec eux ? Un gémissement s’élève d’un brancard, à titre de réponse, et commence alors le dialogue qui mène à la conclusion collective que le Dieu parfait du dogme chrétien n’existe pas. Il serait contradictoire et ridicule de croire que pour un tel Dieu un seul drapeau national prime sur tous les autres.

La notion d’un Dieu partisan est introduite dans « Le barda ». L’un des objets jalousement conservés dans le barda de Volpatte est une plaque de ceinturon allemand portant la devise « Gott mit uns » (p. 224). Il y a de fortes probabilités pour que ce fût à un moment où il s’appliquait à l’entretien des tranchées dans un point chaud du front, au mois de mai 1915, que Barbusse a eu l’idée d’incorporer dans son récit le concept d’une partialité divine. Après un assaut qui fait penser à celui du chapitre éponyme du Feu, Barbusse a découvert, au milieu des détritus de la guerre et de nombreux cadavres allemands, « une profusion de brochures pieuses, livres de “prières de guerre” » (Lettres, pp. 122-23), en plus d’un certain nombre de lettres, lesquelles, traduites de l’allemand, il a envoyées à sa femme pour qu’elle les conserve. Dans Le Feu, le narrateur dit qu’il a vu une « débâcle d’ordures et de chair, […] des profusions d’images religieuses, de cartes postales, de brochures pieuses, de feuillets, dans lesquels des prières sont écrites en gothique » (pp. 342-43), mais point de lettres.

Les extraits de ces lettres que Barbusse envoya à Hélyonne, et que celle-ci a fait publier dans un recueil posthume - ne manifestent aucune preuve directe d’un Dieu partisan. Pourtant, Barbusse signaler que dans toutes les lettres qu’il avait lues, « les femmes allemandes parlent abondamment du Bon Dieu, comme d’un ami sûr de l’Allemagne » (Lettres, p. 123). En outre, ces extraits mettent en relief un catholicisme intensément pieux qui aura été réceptif à une propagande du clergé qui faisait de la guerre une croisade pour la justice. Pour Barbusse combattant, tout comme pour l’auteur non-combattant d’Au-dessus de la mêlée, la guerre était peinte un peu partout sous les traits d’un combat au nom de Dieu. L’épisode de l’aviateur représente une tentative littéraire, d’une qualité contestable peut-être, de communiquer un message que Romain Rolland a prononcé sans artifice dans son livre sur la guerre : « Dans l’élite de chaque pays, pas un qui ne proclame et ne soit convaincu que la cause de son peuple est la cause de Dieu, la cause de la liberté et du progrès humain. »[3]

Ce qui vaut pour l’athéisme vaut également pour le blasphème : Barbusse ne se montre nullement disposé à faire des compromis. Le texte du Feu est semé de jurons qui blasphèment le nom de Dieu, et de beaucoup d’autres irrévérences. Les deux plus communs, « Nom de Dieu » et « Bon Dieu », dont les exemples sont trop nombreux pour être cités, sont généreusement garnis de « Tonnerre de Dieu » (pp. 183, 403), ainsi que de dérivés tels que « Bon Dieu d’acrobate » (p. 388), « Bou Diou » (p. 189), « Bou Diou d’bandit » (p. 89), « Bou Diou d’bou Diou » (p. 189) et « Coquine de Dious » (pp. 99, 179). La paysanne qui loue son étable à l’escouade du narrateur fait entendre « Jésus Maria ! » (p. 104), toute affolée, lorsqu’elle se rend compte que l’étable sera occupée par une douzaine de poilus. Maria, la femme d’Eudore, donne elle aussi dans l’impiété en s’exclamant : « Jésus ! » (p. 145) quand les fantassins qui se présentent chez elle avec son pensionnaire de mari lui font savoir qu’ils ont, malgré l’orage, à voyager jusqu’à Vauvelle. Tirette est soulagé de pouvoir remarquer que Volpatte, dans sa tirade contre les embusqués, ne fait pas référence aux ouvriers d’usine retenus sous des prétextes de défense nationale : « I’ nous jamberait avec ça jusqu’à la Saint-Saucisson ! » (p. 168) Il y a des cris beaucoup plus vulgaires, comme le « Pute de moine ! » (p. 179) alors que Fouillade découvre qu’il vient d’être volé (p. 179), de même que le « sacré bordel » lancé par le sergent mis en colère par des hommes qui fument au cours d’une marche en avant lors d’une corvée nocturne (p. 388).

Il va sans dire que l’emploi des blasphèmes mentionnés ci-dessus ne font rien pour compromettre le réalisme du Feu sur le plan linguistique. Tout auteur visant à créer un récit réaliste de la vie et de la conversation du poilu ne pouvait faire autrement. Victime de tant de privations, exposé à tant de menaces physiques immédiates, autant de misères que Dieu, persécuteur par excellence, n’a pas produites ou n’a pas empêchées puisqu’il n’existe pas, le fantassin « moyen » de la Grande Guerre ne se sera pas fait de grands soucis sur la possibilité d’une condamnation éternelle. Dans le chapitre XIV, « Les gros mots », le narrateur affirme à Barque son intention de faire parler le poilu tel que ce dernier parle en réalité : « Je mettrai les gros mots à leur place, mon petit père, parce que c’est la vérité » (p. 222). À la question de Barque, qui demande si le narrateur ne se fera pas ainsi avilir par « des types de ton bord », la réponse est : « C’est probable, mais je le ferai tout de même sans m’occuper de ces types ».

Quoiqu’il faille admettre que les blasphèmes constituent dans Le Feu un trait indispensable par rapport au réalisme du récit, nous sommes amenés à conclure qu’ils représentent aussi, là encore, une manifestation de l’irréligion de l’auteur. Bien conscient du « jésuitisme » de L’Œuvre (Lettres, pp. 213, 225), le quotidien parisien qui a publié en feuilleton ce qui devait devenir Le Feu, ainsi bien que de la tendance du propriétaire et rédacteur en chef du journal, Gustave Téry, à supprimer tout ce qui pût offenser, Barbusse avait demandé à Hélyonne de taper les épreuves en mettant la première et la dernière lettres des jurons avec des points entre les deux initiales. « Mais, pour l’amour du ciel, pas « fiche » à la place de « fout », ni de « nom d’un chien », à la place de « nom de Dieu » (Lettres, p. 213). Le mois suivant, il semble avoir été bien irrité face à l’apparente inconsistance de Téry : « Je suis surpris qu’on m’ait laissé traiter Millerand de salaud et je ne me fais pas au remplacement de “nom de Dieu” par “nom de nom” » (Lettres, p. 216).

Alors que le clergé et ses partisans ont sûrement été offensés par l’athéisme et les blasphèmes concomitants qui font partie intégrante du texte du Feu, ce sont les couleurs sous lesquelles Barbusse peint l’Église et ses représentants dans ce nouveau contexte de la guerre qui auront provoqué les griefs les plus amers. Le monologue de l’aviateur et l’antinomie qui en est le point fondamental peuvent être vus, non seulement comme une illustration de l’athéisme de Barbusse, mais surtout comme un exemple d’une tendance croissante à associer l’Église aux pouvoirs militaires et civils dans « l’Union [dite] sacrée », tous les trois partisans déterminés d’une guerre dont les buts officiels se s’étaient révélés, pour l’auteur, insoutenables, depuis longtemps déjà. Autrement dit, c’est dans une perspective de plus en plus sociopolitique que l’auteur du Feu s’oppose à l’Église, par contraste avec l’opposition profonde mais plutôt métaphysique qu’attestent Les Suppliants et L’Enfer.

L’identification des pouvoirs religieux aux séculaires est signalée pour la première fois dans Le Feu vers la fin du repos, narré dans le chapitre V, « L’asile ». Lors d’une promenade commune, le narrateur et Lamuse rencontrent par hasard « le commandant, et l’aumônier noir qui marche à côté, comme une promeneuse » (p. 121). Un peu avant, le narrateur nous parle d’un cortège qui sort d’une église, les cloches sonnant, à la fin d’un enterrement militaire. Le cercueil est enveloppé d’un drapeau ; derrière le cercueil se trouvent « un piquet d’hommes » et, surtout, « un adjudant, un aumônier et un civil » (p. 116), trois individus qui représentent les forces conservatrices qui bloquent le progrès exigé ouvertement par le narrateur et ses camarades dans les dernières pages du récit. Celui-ci met là en accusation beaucoup de groupes sociaux, y compris les faiseurs des bruits de sabres, les capitalistes et les prêtres, « qui cherchent à vous endormir, pour que rien ne change, avec la morphine de leur paradis ». (p. 431)

Dans un passage qui reproduit le style visionnaire et pseudo-apocalyptique du prologue, le narrateur « voit »

de nouvelles formes hostiles d’hommes [qui] s’évoquent au sommet de la chaîne de montagnes des nuages, autour des silhouettes barbares des croix et des aigles, des églises, des palais souverains et des temples de l’armée, et s’y multiplient, cachant les étoiles qui sont moins nombreuses que l’humanité […] (p. 434)

Le symbolisme de cette vision n’a rien d’abstrait. De toute évidence, pour Barbusse ainsi que pour son narrateur, les ennemis du peuple sont les élites des pays en guerre - les autorités ecclésiastiques, les porteurs de couronne et les militaires. L’association de l’Église à l’Armée, entendue dans la symbiose de la syntagme « des temples de l’armée », augmentée par l’emploi des mots « croix », « aigles » et « églises », s’impose au lecteur.

Étant donné la façon dont Barbusse percevait la guerre après sa participation au front, il n’est pas étonnant qu’il ait choisi d’être peu flatteur dans sa représentation du clergé dans Le Feu. Son anticléricalisme se fait particulièrement ressentir dans « La grande colère », chapitre au cours duquel Volpatte, qui vient de revenir au front au bout de plusieurs semaines de convalescence, peste contre les légions d’embusqués qui peuplent les arrières. Quant aux infirmiers, quelqu’un fait savoir que ce sont presque tous curés, surtout à l’arrière : « Parce que, tu sais, les curés qui portent le sac, j’en ai pas vu lourd, et toi ? » (p. 169) Réponse de son interlocuteur : « Moi, non plus. Dans les journaux, mais pas ici ». Même un connaisseur comme l’était Jacques Meyer, pourtant aussi bien disposé envers Barbusse, lui-même ancien combattant et auteur de nombreux ouvrages importants sur la Grande Guerre, voit en cette observation sur le sac une manipulation de l’histoire et, de ce fait, une indication d’une hostilité envers le clergé de la part de l’auteur : « On y respire un relent d’anticléricalisme, qui n’était pas vraiment de mise au front. […] Ces affirmations un peu sommaires sont peut-être liées à ce qu’il pense de Dieu et qui se résume à travers ses camarades »[4].

Barbusse s’est vu vivement critiqué dans les pages de La Revue Hebdomadaire et de L’Écho de Paris en août 1917, spécifiquement pour sa vision du rôle joué par les prêtres dans une guerre qui était, souvenons-nous en, encore très loin de toucher à sa fin. Que cette vision fût la sienne, n’en doutons point. Grâce à une lettre écrite en juin 1918, en réponse à un article diffamatoire publié dans Le Télégramme de Toulouse au printemps de cette même année, nous en avons la preuve. Prenant à partie l’auteur de l’article, le commandant de l’armée française L. C. Eckenfelder, qui avait prononcé un discours sur « "Le Feu", livre de propagande allemande » à Fullerton Hall (Chicago) le 9 mars 1918, Barbusse écrit les lignes suivantes :

[Eckenfelder] m’accuse d’avoir dit que peu de prêtres ont porté le sac. Je maintiens formellement cette affirmation. S’il y a beaucoup de prêtres mobilisés en France, ils le sont, soit comme aumôniers, soit comme infirmiers à l’avant, et ceux-là - très peu nombreux du reste - ne portent pas le sac d’un fantassin. Demandez aux soldats combattants si les aumôniers et les infirmiers qu’ils entrevoient subissent les mêmes fatigues et les mêmes dangers qu’eux ! Mais l’on trouve un grand nombre de prêtres dès qu’on s’éloigne de la première ligne; parmi les brancardiers divisionnaires (qui vont des deuxièmes aux troisièmes lignes), le personnel des ambulances, et surtout celui des hôpitaux de l’intérieur. Dans tous les séjours que j’ai faits à l’hôpital, j’en ai été entouré : les infirmiers, les vaguemestres, et même les cyclistes et les concierges étaient des prêtres. Je dis et je maintiens donc qu’il n’est pas possible à un homme de bonne foi de prétendre que, pendant cette guerre, le clergé mobilisé a partagé la vie et les souffrances des simples soldats.[5] 

Il est impossible de dire avec une certitude incontestable si Barbusse argumentait tout à fait franchement ci-dessus. Il se peut bien qu’il s’agît d’un désir de l’écrivain de polémiquer, et qu’il eût vu ce que bon lui semblait. Quoi qu’il en soit, vu que le front sert de cadre pour la presque totalité du récit, et que l’écrivain croyait (ou bien voulait que le lecteur croie) que le clergé y brillait par son absence, il n’est guère surprenant que les prêtres ne fassent pas le poids dans Le Feu, retenant décidément l’attention de l’auteur et du lecteur moins encore que ne le font Ursleur dans Les Suppliants ou le prêtre catholique dans L’Enfer.  En effet, il n’y a qu’un seul prêtre dont le personnage soit développé si peu que ce soit, à savoir le sergent infirmier du « Poste de secours ». Il se pourrait que l’apparition de celui-ci puisse être attribuée à un désir de l’auteur de miner l’image du clergé au moyen d’une présence partielle et généralement négative, plutôt que par une absence complète.

Le personnage dont il est question est peut-être (ou peut-être pas), le soldat sans gloire sauvé par Volpatte et Fouillade dans une opération de soutien : « On a même repêché en passant un sergent qui s’tassait dans un trou et qui n’osait pas en sortir, vu qu’il avait été commotionné. On l’a engueulé ; ça l’a remis un peu et i’ nous a remerciés : le sergent sacerdoce i’ s’app’lait » (p. 86). À en juger par les allusions au catholicisme et par les descriptions physiques qui correspondent l’une à l’autre, on dirait que c’est lui, le « frère mariste » qui est mentionné dans « Le barda », avec sa « silhouette d’hippopotame barbu » (p. 239). Les commentaires de Marthereau au sujet de cet homme permettent à l’auteur, encore une fois, d’articuler son anticléricalisme dans une perspective sociopolitique, mais en évoquant cette fois-ci la précédente décennie et la campagne qui a eu pour point culminant la Séparation :

Regarde-le. C’gens-là, il faut toujours qu’i’s disent des blagues. Quand on lui d’mande ce q’i fait dans l’ civil, i’ n’ dit pas : “J’ suis frère des écoles”; i’ dit, en vous r’luquant par en dessous ses lunettes avec la moitié d’ ses yeux : “J’ suis professeur.” Quand i’ s’ lève très tôt pour aller à la messe, et qu’il voit qu’il vous réveille, il n’ dit pas : “J’ vais à la messe”, i’ dit : “J’ai mal au ventre. Faut que j’aille faire un tour aux feuillées, y a pas d’erreur.” (p. 239)

Dans les conditions extrêmes créées par la guerre, le premier [le premier quoi ?] est sans doute aussi mauvais que le second.

Dans « Le poste de secours », nous voyons le sergent infirmier dépendre des entrailles humaines suspendues à des poutres, comme « un boucher occupé à quelque besogne diabolique » (p. 365). Quand celui-ci est frappé par une balle perdue, ce sont les relations unifiant l’Église et la Nation qui viennent à l’esprit du narrateur : « Je me rappelle la fois où il m’a tant exaspéré avec son explication sur la Sainte Vierge et la France. Il me paraissait impossible qu’il émît sincèrement ces idées-là » (p. 369). Nous nous demandons pourquoi Barbusse a décidé de ne pas développer cette divergence d’opinions et de se borner à une observation laconique, tandis que Les Suppliants et L’Enfer comprennent tous les deux des scènes qui mettent en relief un conflit abstrait, opposant une irrésistible force séculaire à un inébranlable objet religieux. On se serait attendu à ce que Barbusse nous fît voir encore une fois, dans ce nouveau contexte sociopolitique de la guerre, la non-entente profonde entre Maximilien et l’abbé Ursleur, d’une part, et de l’autre, celle qui sépare Philippe moribond et le prêtre catholique. Étrange paradoxe, encore : alors que l’Église commence à se détacher du domaine de la métaphysique et à faire figure d’ennemi sur le plan institutionnel, le seul prêtre d’importance dans Le Feu est présenté avec beaucoup plus de sympathie que ne le sont les prêtres des deux romans précédents. De plus, exposé aux mêmes dangers que les poilus, c’est une mort « digne » qu’il subit, ce qui fait appel à la pitié du narrateur : « je songe que cet homme était bon. Il avait un cœur pur et sensible », commente-t-il, à mesure que le corps de la victime se vide de son sang. Le narrateur se reproche de « l’avoir malmené à propos de l’étroitesse de ses idées et d’une certaine discrétion ecclésiastique qu’il apportait en tout ». Il se souvient, avec joie, de s’être un jour retenu de lui avoir dit son fait. Dernier mot adressé à ce personnage : « Cet homme dont tout me séparait, avec quelle force je l’ai regretté ! »

Dans son « Carnet de guerre », Barbusse signale ses intentions en ce qui concerne la façon dont il présentera son curé fictif dans son récit sur la guerre, se conseillant à lui-même de procéder avec prudence : « Attention. Le bon curé. Il faut qu’il soit sympathique, mais pas hypocrite. Il est toujours de bonne foi. […] C’est son erreur qu’on démasque, son ignorance, non sa duplicité ni son hypocrisie » (p. 470). À en croire cet aperçu, les réactions du narrateur face à la mort du sergent infirmier, et le manque d’hypocrisie qui caractérise et Ursleur et le prêtre dogmatique de L’Enfer, nous hésitons à conclure que Barbusse, plutôt paradoxalement, s’inclinait devant le principe de la moralité chrétienne qui veut que nous exécrions le pêché, tout en pardonnant le pêcheur. Quoi qu’il en soit, ce sont comme partisans de la guerre et du statu quo ante que l’Église et ses représentants se profilent dans Le Feu, livre subversif qui milite pour la paix et la révolution sociale. Serait-ce avec raison que les cléricaux auraient été archi-montés contre Barbusse et heureux d’avoir sa peau ?

Pourtant, nous ne sommes pas prêts à tirer une conclusion aussi peu nuancée. Dans une lettre à Hélyonne datée du 26 février 1917, Barbusse révèle à son épouse un renseignement que lui avait appris Edmond Rostand : « Il a vu des cléricaux notoires emballés par le livre, et cela le frappe beaucoup » (Lettres, p. 250). Exactement quatre mois plus tard, « l’abbé B., mitrailleur, c.m. 246e Régiment d’infanterie » a rédigé une lettre à Barbusse sur le même ton. Il y a de fortes probabilités pour que ce fût l’abbé Boulet, à qui allusion est faite pour la première fois dans Lettres le 27 septembre 1915 (p. 177), puis deux fois encore, à savoir le 11 octobre de la même année, jour où Barbusse fait savoir à Hélyonne que « Boulet est curé à Harfleur, mais il est aussi peu clérical que possible, affecte même (et est, je crois, très sincère) des idées avancées » (p. 180). Le 13 octobre 1916, Barbusse « engraisse » son courrier à sa femme « par une lettre du brave abbé Boulet, le curé libéral du 231e. Nous sommes très bien ensemble - à force de concessions de sa part ! Moi, je ne lui ai jamais rien concessionné » (p. 227).

Si « l’abbé B. » avait quelque chose de négatif à dire au sujet du Feu, Annette Vidal l’a supprimé en tant que rédactrice, ne nous transmettant que des louanges :

Vous vous souvenez sans doute des petites discussions que nous entretenions dans la guitoune creusée sous la route de Béthune. Vous avez peint la guerre, celle que nous avons vue, celle que nous avons faite, avec une exactitude qui vous honore. On s’y sent au milieu des poilus, de ces poilus du 55e Division, qui ont la pudeur de leurs sentiments intimes, n’en pincent pas pour la danse, et vont au bal avec n’importe quelle idéal au cœur aussi bien que n’importe qui. Je tenais à vous donner cette marque de sympathie.[6]  

Cela vaut la peine de nous appesantir sur ces mots. À ce qu’il paraît, voici un prêtre qui, tout comme Barbusse, connaissait le front de première main. Que celui-là ait signé sa lettre non point comme « aumônier », mais comme « mitrailleur […] Régiment d’infanterie » est d’autant plus intéressant que Barbusse insistait, dans sa lettre à propos des calomnies d’Eckenfelder, sur le fait que les porteurs de soutane ne fussent pas porteurs de sac : « Je dis et je maintiens donc qu’il est impossible à un homme de bonne foi de prétendre que, pendant cette guerre, le clergé mobilisé a partagé le vie et les souffrances des simples soldats ».

Un autre prêtre, écrivant du front à un moment donné, éprouvait une forte envie de communiquer à Barbusse son admiration pour Le Feu. Quoiqu’il eût des doutes sur le côté politique du livre, il a décidé, réflexion faite, de ne pas les mettre à nu étant donné les circonstances :

Abbé D. M. Bergey, Aux armées, le 12.2.17

Aumônier Divisionnaire, Secteur postal No. 6

Mon cher Camarade,

J’ai reçu votre volume Le Feu pour le journal dont je suis le Directeur : Le Poilu St. Emilionnais. Je m’excuse de vous en remercier si tard. Nous descendions d’un secteur assez dur où je n’ai pu mettre à jour ma correspondance. Mais croyez bien que j’ai été très touché de votre délicate attention. Après la consécration des Goncourt mon appréciation ne peut avoir pour vous qu’une importance tout à fait secondaire. Mais laissez-moi vous dire qu’au point de vue littéraire, récit et descriptions m’ont fait éprouver une grande jouissance artistique.

Pour le fonds, les tendances, l’opportunité j’aurais bien des réserves à faire. Mais l’[“]Union Sacrée” me fait un devoir de les taire.

Je me contente donc de vous adresser mes remerciements, mes modestes mais bien vives félicitations pour la variété et les tons saisissants de votre palette.

Et j’ajoute, mon cher Camarade, l’expression de mes sentiments les plus cordiaux.[7]

Barbusse avait-il envoyé un exemplaire du Feu à cet aumônier sous l’impulsion de l’idée opportuniste d’en retirer un compte rendu favorable dans les pages du Poilu St. Emilionnais? À en juger par la lettre ci-dessus, Le Feu aurait reçu une approbation chaleureuse du point de vue artistique ; les idées politiques, l’athéisme, l’anticléricalisme, s’ils avaient été mentionnés, auraient été critiqués sans ménagement.

Un prêtre non-combattant, l’abbé Louis Venard, avait lui aussi deux mots à dire sur Le Feu dans une lettre à son frère (« quelque part sur le front »), sa plume à la main à Vienne en septembre 1917. Né à Vienne un an après Barbusse, Venard avait fait des études au séminaire de Saint-Sulpice, puis à l’Institut Catholique, et il a été ordonné prêtre en 1900. À cause d’un intérêt jugé un peu trop vif pour « le renouveau des recherches sur l’Écriture Sainte », il a été affecté dans « un collège libre de Vienne, comme professeur de physique et économe ». Voici son évaluation concise du Feu, « dont on a tant parlé » :

Il me semble que la vérité matérielle de ces peintures doit être reconnue, bien que le tableau soit un peu poussé au noir, et que même les fantassins les plus misérables doivent avoir de temps en temps des heures ensoleillées. Mais la vérité morale, c’est une autre affaire.[8]

A la défense de Barbusse, il faut faire remarquer que Le Feu fait preuve de « quelques heures ensoleillées », pour peu nombreuses qu’elles soient, et que ce prêtre aurait su mieux les apprécier peut-être, s’il n’avait vécu la guerre qu’indirectement, à une distance de plusieurs centaines de kilomètres. N’empêche que le bilan court qu’il dresse quant au Feu est plus positif que négatif grâce à la dernière phrase énigmatique.

Alors que les éloges plus ou moins nuancés des abbés B(oulet ?), Bergey et Venard contredisent dans une certaine mesure la déclaration, prononcée le 14 août 1917, que les cléricaux s’en prennent à Barbusse, la correspondance de ce dernier avec l’abbé Sirech, à cette époque-là aumônier en chef des lycées de Lyon, occupant de la chaire de Notre-Dame de Saint Etienne, la justifie totalement, peut-être l’explique-t-elle même. 

Eugène Sirech est l’un des derniers prêtres concordataires ; son nom est encore capable d’évoquer des souvenirs à l’archevêché de Lyon, mais toute trace matérielle de lui a disparu depuis longtemps. On n’y conserve que les dossiers sur les prêtres qui ont eu des histoires, alors que lui est resté à l’écart de tout scandale. À la BNF, par contraste, plusieurs de ses ouvrages restent consultables, dont deux montrent fort bien le caractère et les idées de cet antagoniste de Barbusse - catholique fougueux, patriote, pour ne pas dire belliciste ultra-nationaliste, qui ne manqua pas de participer publiquement et de façon très négative à la polémique engendrée par la publication du Feu.

Dans un discours prononcé à Lyon, le 19 mai 1901, en l’église Sainte Blandine, pour marquer la délivrance d’Orléans par Jeanne d’Arc, Sirech a profité de l’occasion pour faire connaître ses opinions relativement au patriotisme. Celles-ci se différencient autant qu’il est possible de celles qui sont articulées dans Le Feu :

Aimer la France, c’est se sacrifier pour elle. […] Aimer la France, c’est lui faire le sacrifice de ses opinions politiques, quand la paix de la patrie l’exige. […] C’est offrir sa noble poitrine aux balles ennemis, et tomber glorieusement sur un champ de bataille jonché de cadavres.[9]

Il ne mâchait pas ses mots quant aux pacifistes : « La France n’a que faire de tels soldats ou de citoyens volages et efféminés » (p. 24). Pour lui, aucun doute : il fallait « conserver Dieu à l’âme du soldat » ; l’aumônier sur le champ de bataille était un atout indispensable (p. 25). Sans la religion, la France ne pourrait être que l’ombre d’elle-même : « La France pour être grande et forte, doit rester religieuse » - tout ceci dans le contexte du grand débat qui aboutirait à la Séparation.

Il semble que le déclenchement de la Grande Guerre fut tout autre qu’une catastrophe pour l’abbé Sirech, d’autant plus qu’elle entraînait un certain renouveau religieux. Dans une oraison funèbre prononcée le 20 novembre 1916 à Roanne, en l’église de Notre-Dame-des-Victoires, au cours du service religieux célébré par les soins de la Croix-Rouge pour les soldats et officiers de cette ville tombés au champ d’honneur, Sirech a mis ses auditeurs à leur aise, les assurant que les morts n’étaient pas morts, que ceux-ci continuaient de vivre, au paradis, et d’y plaider la cause de la France auprès de Dieu. Ce dernier savait bien que les barbares allemands étaient des méchants qui seraient punis d’une défaite écrasante et sans gloire. Ceci dit, le Tout-Puissant avait « “utilisé” les événements sanglants de la guerre pour réapprendre à notre France ce que les vautours de l’impiété lui avaient volé : la Foi en l’âme immortelle, l’adoration de Jésus en croix. »[10] À en prendre les poilus du Feu à leurs mots( ?), la guerre a renforcé les préjugés impies plus qu’elle ne les a dissipés.

La première lettre de Sirech à Barbusse, datée du 25 avril 1917 (et non pas, selon Annette Vidal, du 20 mai), s’annonce peu respectueux : « J’achève la lecture de votre livre Le Feu sous la double impression de dégoût pour votre œuvre et de colère contre son auteur »[11]. Sirech se dit conscient de la valeur personnelle de Barbusse comme soldat et fait preuve d’une certaine admiration pour son talent littéraire. Pourtant, il constate que l’auteur a insulté à « la Religion (et à ses ministres) ». La situation du clergé mobilisé était déjà délicate à cause de la « rumeur infâme » ; Le Feu n’a rien fait pour désavouer cette situation, « tout au contraire », ce qui fait que « l’Église et les prêtres se consoleront entre eux de vos outrages ». Plus loin, l’abbé fait à Barbusse des menaces sotto voce : on va maudire Le Feu et son auteur, « par la plume et surtout par la parole ».

En dépit de la sincérité de ses sentiments relativement à la religion, Sirech tient à faire savoir que ce n’est pas l’homme ecclésiastique, mais « seul le citoyen français [qui] fut scandalisé ». Il est beaucoup plus éloquent sur les divergences politiques qui l’opposent à Barbusse :

Les profiteurs de la guerre, vous les avez, à bon droit, stigmatisés […]. Mais vous avez beaucoup de peine à persuader ceux de vos lecteurs qui réfléchissent que vous n’avez pas voulu profiter de la guerre pour répandre dans les milieux populaires et militaires le poison de vos doctrines, et la morphine de vos théories par trop osées.

Vous blasphémez tout ce qui constitue l’armature de la guerre que l’Allemagne nous a imposée, tout ce qui peut permettre à la France et aux nations alliées de la solutionner par la victoire. L’héroïsme, le patriotisme, l’esprit du sacrifice, la nécessité des frontières sont autant de grandes réalités que votre impitoyable plume blesse actuellement.

Je me retiens sur le mal fait à notre patrie, par votre indiscutable talent; je n’ose pas dire : votre patrie, car je me demande ce qui reste en votre cœur de la douce et sainte image de la patrie.

Or si les conseils de guerre collent au mur un pauvre soldat qui refuse à sa patrie qui en a besoin le sacrifice de son sang, quel châtiment méritez-vous [?]

Votre livre lu avec foi, multipliera les défections militaires […] l’admirable écrivain que vous êtes a fait une mauvaise action.

Je me demande à quel motif vous avez obéi, en insultant dans votre livre, à vos propres mérites, en reniant dans vos pages, vos actes de soldat.

En voilà un qui jette le gant. La réponse de Barbusse, non-datée et tapée à la machine, tout comme la lettre qui l’a enfantée, n’en dit pas long sur des questions religieuses, mais elle réfute catégoriquement tous les points d’ordre politique mentionnés ci-dessus. Nous la reproduisons dans sa totalité, non seulement parce qu’elle a de l’intérêt pour cette étude, mais parce qu’elle reprend aussi les raisons pour lesquelles Barbusse s’est engagé ; thème passionnant pour tous ceux qui s’intéressent à l’auteur du Feu :

Monsieur,

Au-dessus de vos outrages, au-dessus de vos paroles, au-dessus de vos principes et de vos idées et de votre religion, il y a une loi morale. Cette voix éternelle commande la justice pour tous les êtres vivants. C’est elle que j’écoute et que je pratique. C’est à cette lumière, accessible à tout homme droit et sensé, que je prends l’idéal que je donne aux soldats : “Tu te bats contre les tyrannies et les oppressions, tu te bats pour délivrer le genre humain de la plaie des impérialismes et des militarismes : tu te bats pour que la justice règne sur la terre et pour qu’un jour on ne se batte plus.” De quel droit vous permettez-vous de bafouer cet idéal, d’essayer de l’avilir par des injures ? Où puisez-vous la présomption d’affirmer qu’il est inférieur au traditionalisme borné du nationalisme - théorie fragile parce qu’appuyée sur des doctrines contestables, utopiste et dangereuse parce que semeuse de haine, propre à perpétuer la guerre et à faire disparaître, de massacre en massacre ce qui restera de vivants après cette guerre ? Et comment, enfin, osez-vous prétendre que cette foi active dans la plus haute et la plus pure des idées n’est pas conforme à la grandeur et à la sauvegarde présente et future de la France? C’est parce que j’y croyais que, pouvant rester tranquillement chez moi, je me suis engagé dans l’infanterie et que j’ai fait, complètement et sans réserve le sacrifice de ma vie, et que j’ai accompli sur ma demande les missions les plus périlleuses, que j’ai eu l’honneur de sortir le premier de la tranchée sous un tir de barrage, que j’ai eu l’honneur de sauver la vie à des soldats français qui étaient tombés en avant dans les lignes. Mon exemple importait peu s’il était isolé. Il ne l’a pas été. J’en ai eu des centaines de preuves : les lettres de soldats reçues à propos du Feu. Depuis tous les points du front, depuis huit mois, ils m’écrivent pour me remercier d’abord d’avoir montré leur misère - travestie, falsifiée, déformée par les récits conventionnels des journalistes et des mauvais écrivains qui les ont tant irrités -, telle qu’elle est, dans toute sa sombre horreur; ensuite d’avoir dégagé et éclairé la grande raison simple pour laquelle il faut présentement que les hommes valides se sacrifient. Trop nombreux sont ceux qui, parmi les hommes ayant le droit de parler, m’ont dit que mon livre était une “bonne action”, pour que je ne les croie pas.

C’est pourquoi, Monsieur, je ne suis pas ému et par votre  violente et offensante prise à partie et par les menaces dont vous l’accompagnez. Il se peut en effet que vous me fassiez personnellement du tort. Mais la question d’intérêt est pour moi secondaire, et si je souris des représailles que vous me dites vouloir organiser contre moi, c’est que je sais que rien n’arrêtera la marche du progrès dont je suis, avant toute chose, un humble mais passionné serviteur.

Recevez, Monsieur, l’assurance de mes sentiments respectueux.[12]

De toute évidence, Barbusse n’avait pas laissé sa combativité au front.

La deuxième lettre de Sirech à Barbusse, datée du 20 mai 1917, est décidément plus courte que la première et d’un ton moins enflammé : « logique avec mon admiration pour l’héroïsme militaire », dit Sirech, « je m’incline profondément devant votre attitude de soldat, telle que vos lignes, émouvantes comme une citation, me la révèlent »[13]. Des citations tirées du texte du Feu sont employées pour contredire l’auteur qui les avait données à lire : « vous n’avez été pour employer votre vocabulaire, ni un “sauvage”, ni une “brute”, ni un bandit, ni un vaurien, ni un “salaud”, et que vous avez été plus qu’un “Cyrano”, plus qu’un “don Quichotte” ». Plus loin et sur le même ton quasi-conciliatoire : « votre gloire […], comme celle de vos camarades ne sera jamais “un mensonge, comme tout ce qui a l’air d’être beau dans la guerre.” Peut-être conviendrez-vous, qu’il n’y a nul outrage à vous parler ainsi ». En dépit, soit à cause du susdit, Sirech reste sur ses positions : Le Feu et les commentaires de Barbusse qui l’illustrent constituent « un révoltant scandale » ; l’abbé n’arrive pas « à saisir qu’un français, qui fut si beau, quand il avait un fusil en mains, le fut sensiblement moins quand il reprit la plume ».

La correspondance Barbusse-Sirech n’en est pas restée là. Nous n’en avons que des renseignements indirects, fournis par la lettre de Barbusse à Hélyonne datée du 11 juillet 1917, mais tout porte à croire qu’encore deux lettres ont été échangées. Barbusse à sa femme :

Je n’avais pas demandé au dit les lettres du curé Sirech. J’avais dit de rechercher l’adresse de ce ratichon sonore afin de lui expédier ma lettre. La lettre est partie 24 heures avant celle-ci. Il y a donc 24 heures que vous l’avez. Expédiez-la dare-dare à ce jésuite […]. Il n’y a pas une seconde à perdre, parce que j’ai envoyé ce matin copie de la lettre à Delaroche, du Progrès, et il serait tout à fait incorrect […] qu’elle fût publiée dans les journaux avant qu’il l’ait reçue. (Lettres, pp. 255-56)

Cette lettre à Sirech, datant selon toute probabilité du 9 juillet, ne semble pas avoir été publiée dans Le Progrès de Lyon, mais puisque Barbusse parle de journaux, il se peut bien qu’elle fût portée à la connaissance du public dans un autre quotidien. Il se pourrait aussi que la lettre dont il s’agit ne fût pas une réponse aux contestations de Sirech du 20 mai. Non seulement le délai nous paraît très suspect - de l’ordre de deux mois, alors que l’intervalle séparant la première et la deuxième lettres de l’abbé est de moins de quatre semaines - mais Barbusse, dans sa lettre à sa femme, reprend plusieurs mots employés par le curé qui ne se trouvent pas dans la lettre du 20 mai (« “infamie”, “bave”, Le Feu est un livre qui vilipende tous les sentiments respectables, insulte les combattants etc. »), point capital au vu du fait que ce sont ces observations diffamatoires que Barbusse tient à réfuter par l’intermédiaire de Delaroche et d’autres.

Il y a lieu de croire, tout compte fait, que Barbusse et l’abbé Sirech ont échangé un minimum de cinq lettres au sujet du Feu, ce qui fait de cette correspondance l’une des plus significatives par rapport au chef d’œuvre de Barbusse. Dans une large mesure, elle explique peut-être aussi l’hostilité croissante que Barbusse ressentait de la part des cléricaux, malgré le soutien moral qu’il recevait de la part d’un bon nombre des fidèles de l’Église. La correspondance n’est pas sans intérêt lorsqu’on médite sur les éléments anticléricaux présents dans le texte de Clarté, où Barbusse fait dire à son Jésus, « Ne reconstruisez pas les églises ». À partir du Feu, l’Église représente pour Barbusse un ennemi sur le plan idéologique, adversaire contre lequel nous le voyons combattre dans tous les romans qui suivront. Vu la réaction de l’abbé Sirech face à son premier récit de guerre, cela ne saura étonner.

Suite de l'étude dans le cahier suivant

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UNE  LETTRE  INÉDITE

D’HENRI  BARBUSSE

 

Nous reproduisons ci-dessous une lettre d’Henri Barbusse à sa fiancée Hélyonne Mendès, longue lettre qui date, selon toute probabilité, de la deuxième moitié de 1897 ([14]). Étant donné sa longueur, il nous semble avantageux de réduire au minimum les remarques préliminaires ainsi que les notes. Il suffit en effet de constater que ce qui suit constitue un précieux résumé des idées du Barbusse du dix-neuvième siècle finissant sur les plans esthétique, métaphysique et religieux. Il parle franchement de ses ambitions en tant que poète et des thèmes majeurs que nous retrouverons dans tous ses romans, surtout dans Les Suppliants et L’Enfer.-- Chose curieuse : Barbusse jeune homme, futur auteur du Feu, se sent, se croit destiné à se faire un nom et à jouer le rôle du prophète. Là, il ne s’est pas trompé. Mais ce document n’est pas une confession, c’est seulement une lettre, qui peut avoir pour objet de le faire briller aux yeux de sa lectrice, où il fait étalage d’une certaine profondeur, et peut-être de vues ou de sentiments qu’il juge utile de faire valoir. Même si l’on trouve ici des positions en harmonie avec le climat de ses poèmes antérieurs, il ne faut pas perdre de vue l’usage auquel était destiné un document.

Edward A. O’Brien

 

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Hélyonne chérie, mignonette divine, je vous écris des choses qu’il vaudrait mieux que je vous dise. Mais je me défie, à juste titre de ma mémoire et de mon assurance, quand je suis en présence de votre beauté bien aimée - et j’ai trouvé un moyen terme : qui est de vous les lire tout haut, ce qui nous promet une longue séance très sage et très importante, car je vais vous parler, si vous voulez bien, de ma poésie, de votre poésie, une des choses les plus chéries de mon existence passée, et une des plus graves parmi celles dont j’ai besoin pour vous donner moi aussi quelque chose, à vous qui m’apportez tant.

Écoutez donc le résumé à peu près de mes idées littéraires, le but que je voudrais atteindre, et maintenant où je suis encore bien seul, et plus tard, quand je tiendrai dans ma main la fleur de votre main.

Lorsqu’on s’occupe de quelque chose, lorsqu’on a embrassé définitivement son existence telle qu’elle apparaît meilleure et plus douce, il faut vouloir être dans cette existence - le plus beau, le plus grand, le plus auguste possible. Ne pas viser à la halte suprême du chemin qu’on a choisi est le fait d’un mauvais ou d’un pauvre soldat, d’un esprit vulgaire ou d’un petit cœur. Il n’y a que des faibles qui se contentent de demi-mesures et de commencement de satisfaction, puis ne désirent plus rien. Celui qui est content de ce qu’il fait n’est pas digne de faire mieux - et ne fera pas mieux peut-on ajouter ; il y renonce lui-même en détournant les yeux du lendemain qui est un peu plus pur qu’aujourd’hui, de l’horizon prochain qui vaut mieux que l’horizon actuel.

Vous connaissez mon ambition. À défaut d’autre chose elle me chassera toujours du passé et me poussera toujours vers l’avenir - et cela dont vous devez vous douter d’ailleurs, étant - il est naturel que je m’efforce d’être non un poète médiocre, mais un très grand poète. C’est un de mes désirs les plus ardents, les plus haletants, les plus terribles, à tel point que je ne puis presque pas m’imaginer que l’avenir ne me réserve pas de récompenses rêvées et adorées.

Qu’est-ce qu’un grand poète ? C’est celui qui apporte une idée générale au monde, un sentiment nouveau, et l’exprime dans une langue qui est digne d’elle. Il faut bien penser, bien parler. Une seule de ces facultés ne suffit pas. Un rêveur confus, quand bien même il entreverrait des splendeurs risquerait, à cause de la confusion de ses rêves et surtout, de la confusion de ses paroles, de ne jamais les faire partager aux autres et de ne jamais mériter, de ce fait, le nom de poète, de même qu’un habile et virtuose de la langue n’aurait non plus aucun droit à ce beau titre pour se contenter d’accommoder admirablement, au gré d’une inspiratrice trop complaisante, telle ou telle pensée qu’il n’aurait pas trouvé[e] ou approfondi[e]. Ni l’un ni l’autre de ces deux êtres ne réaliserait les éléments [?] nécessaires : ils seraient sans doute très malheureux, et ne seraient pas immortels.

Il faut donc, comme condition première, nécessaire quoique non suffisante, apporter une idée, avec une conception générale, particulière de la vie. Je ne veux pas dire, comme bien vous pensez, qu’il faille s’efforcer d’être anti-naturel et violemment différent des autres. Non, ce serait être extravagant, et non original. Il faut être compris par le plus grand nombre possible. Les vrais poètes sont des Christs et des Mahomets, ils viennent pour enseigner des amis, des apôtres ou des masses, leur prêcher l’idée qu’ils ont senti miraculeusement, car le talent, le génie sont toujours des miracles, germes en eux, et dont leurs gestes et dont leurs lèvres désirent s’embellir. Qu’est-ce que cette idée, de quelle espèce est-elle ?

C’est une conception sentimentale et philosophique - très sentimentale et très peu philosophique - qui répond, simplement et largement à un besoin des âmes qui écoutent, du public plus ou moins restreint, choisi - besoin de consolation, de glorification, d’encouragement, ou, plus simplement encore, besoin de connaître les vérités du cœur. Ce ne sont pas des faits, réservés à l’investigation du savant, des recherches d’origine, domaine de métaphysique, un système de croyances logiquement enchaînées et qui ne s’imposent qu’en vertu d’un principe d’autorité qui ne veut même pas être discuté ; c’est aux prêtres à s’occuper des révélations supra-naturelles - c’est quelque chose qui touche, qui persuade, par la sublime et blanche douceur de la beauté. C’est quelque chose d’indéfinissable qui s’adresse non à l’intelligence, qui classifie et discute, mais aux yeux, qui sort de la lumière au cœur, ce grand admirateur. C’est lui qui sacre les grands esprits, car il est ce qu’il y a de plus démesuré dans l’âme, c’est lui qui reconnaît la voix des poètes, qui les reconnaît avec une sympathie, une amitié, une tendresse ou un culte qui les distinguent tout en les adorant.

Victor Hugo, quoique le plus grand des poètes, ne peut pas, je l’avoue[,] servir de très bonne illustration de ce que je viens d’avancer plus haut. Je vous en parle toutefois, parce qu’il est impossible, de ne pas chercher dans l’expression du plus sublime de ses représentants, une confirmation ou une réfutation de la dite théorie. Certes, sa grandeur et sa beauté ont été moins dans la contribution au trésor intellectuel de l’humanité, dans les nouvelles qu’il a apportées - que dans la somptuosité grandiose de sa forme. Nul au monde ne s’est exprimé avec plus de clarté et de musique, et on peut dire de lui qu’il est tellement grand qu’il a tout renouvelé, c’est-à-dire tout inventé, car dire mieux, c’est dire pour la première fois.

Toutefois, même en se montrant désireux de trouver une couleur, une pensée, une orientation spéciale dans son oeuvre, on ne serait pas complètement déçu. Il a apporté sa conception un peu trop chaotique et enfantine, mais indéniable : sorte de mirage vague et panthéistique d’un état où les hommes seraient frères et vivraient dans l’amitié de la nature et sous l’aile du progrès - et un tas de corollaires qui se rattachent de plus ou moins près à cette conception, sans oublier au-dessus de nos têtes le spectre énorme et perpétuel de Dieu ...

Chez les autres grands poètes du siècle, l’idée générale, la couleur, la teinte personnelle, est plus facile, plus heureux [sic] à cueillir au bord des poèmes. Alfred de Vigny est immortel quoique n’ayant pas écrit un bien grand nombre de très beaux vers, parce qu’il a entrevu, chéri, donné aux hommes un sentiment qui jusque là ne les avait qu’effleurés vaguement : celui de la grandeur du silence, de l’orgueil du solitaire, de la gloire de cacher obstinément son sang. Voyez la fin de la Mort du loup :

Comment on doit quitter la vie et tous les maux, [...]

Puis après, comme moi, souffre et meure sans parler

Et dans la pièce :

S’il est vrai qu’au jardin - des créatures

Le Fils de l’homme ait dit qu’on voit rapporté [...]

Au silence éternel de la divinité

Musset a, lui aussi, son accent spécial qui vient de loin, qui vient de haut, et que nous reconnaîtrions tous les ravis[ ?] souvenirs des paroles des poètes. C’est le sanglot de la vie dans la vie, les sanglots gracieux qui s’accompagne d’un sourire mi-joueur, mi-profond.

Dierx a des conclusions sentimentales qui font penser à la fois à l’orgueil de Vigny et à la tendresse de Musset, bien qu’il soit loin d’atteindre l’un ou l’autre.

Lamartine est aussi une antithèse grandiose entre les larmes humaines et la paix des églises de Dieu, des églises que l’homme a faites et de celles que Dieu lui-même s’est créés [sic] au sein de la nature - et c’est le prosternement de la prière et l’envolée de l’hymne. Il a, comme tout chrétien croyant, ce qu’on pourrait appeler l’orgueil de la grandeur de Dieu. Écoutons les paroles qu’il adresse à un Crucifix, en pensant à une morte adorée :

Je chercherai la place où sa bouche expirante […]

Jusqu’au jour où des morts […]

De l’éternelle croix !

Voici aussi quelques vers d’une pièce à jamais célèbre, le Lac :

O temps, suspends ton vol ! Et vous, heures propices […]

L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive,

Il coule, et nous passons !

Verlaine a été toute sa vie le balbutiement d’un malheureux, d’un enfant, sa plainte de la vie méchante où son pauvre désir éperdu des couleurs blanches et des couleurs bleues :

Un grand sommet noir tombe [...]

Je suis un berceau qu’une main balance au creux du caveau. Silence ! Silence !

Il est impossible d’avoir entendu cette voix[-]là sans se la rappeler tout de suite au premier mot, et savoir aussi tout ce qu’elle pleure ; c’est pour cela qu’on peut dire que Verlaine a du génie.

Leconte de Lisle. C’est le perpétuel affrontement entre la foule des civilisations et des religions et l’immuabilité des divins principes ; le poète en arrive au culte de l’étincelle universelle éparse en toute chose ; il adore la beauté des lignes, le calme, le ruissellement, le silence suprême qui sont au fond des rumeurs et des agitations futiles des siècles et des espaces : la vie est une vaine apparence provisoire :

Nature, reçois-moi dans ton sein étoilé

Affranchis-moi du temps, du nombre et de l’espace

Et rends-moi le repos que la vie a troublé.

Je pourrai allonger cette liste restreinte à quelques contemporains. À quoi bon : vous voyez bien suffisamment où je veux en venir et sans doute êtes-vous déjà depuis longtemps persuadée qu’on n’est grand que lorsqu’on est personnel, que lorsque votre nom s’accompagne d’une invocation bien vivante et bien caractéristique qui à son tour entraîne et suggère le nom.

Évidemment, avoir trouvé une idée, avoir découvert un geste défini de l’univers, cela ne suffit pas, pas plus que deux beaux yeux ne suffisent pas à faire un beau visage - mais c’est bien précieux déjà. Le reste, qu’est-ce donc ? C’est inventer des images qui peignent aussi toute leur fraîcheur ou choses exprimées, c’est les faire saillir parce qu’ils attirent l’attention et la remplissent de joie et d’harmonie : c’est bien écrire, être éloquent, persuasif, savoir convertir, savoir s’affranchir du sens banal des mots, savoir trancher les indissolubles liens qui unissent des termes, des expressions courantes, avoir la force et la délicatesse de disloquer assez infinitésimalement la langue pour pouvoir l’adapter précisément, c’est-à-dire magnifiquement, à la pensée qu’on développe.

Et pour avoir du vrai talent, il faut posséder à un grand degré le don de pérorer et le don de parler, pour être en même temps vivant et beau, pour être, parmi les cerveaux, ce que vous êtes, Ismène, parmi les dames.

J’en arrive à moi. Je ne suis pas grand-chose... je ne suis que l’infinie ambition que je vous disais tout à l’heure. Depuis bien longtemps, depuis que nos yeux se sont ouverts aux choses, j’ai le désir en même temps très insensé et très suave des belles choses surhumaines. Je voudrais plus, je voudrais mieux. J’espère en l’avenir, je crois en ce qui n’est pas. Non, je ne suis pas grand-chose. Je ne suis même rien. Je n’ai fait qu’un livre où un peu de bien se mêle à pas mal d’incertain et à beaucoup de mal. Je n’ai rien exprimé encore - ou si peu - de ce que j’évoque en rêve, de ce que j’ai ressenti d’émotions divines, mais encore une fois, j’ai foi dans cette réalisation.

Une si haute prétention - oui, je vous confie vous le voyez sans ambages ni réticence - se base, d’abord sur une certaine facilité, sur laquelle je ne parlerai pas, d’exprimer en vers certaines impressions - et aussi, et surtout, sur une idée que j’apporte seul de tous les jeunes poètes qui, de mon âge ou un peu plus âgés que moi représentent exactement ma génération poétique. Ce que je vous dirai au sujet de mes idées intellectuelles jettera du jour sur mon caractère, car chez moi l’activité vitale et l’activité artistique ne sont pas ou presque pas séparé[e]s. Tout cela sont des choses que je vous apprendrai en détail peu à peu ; vous connaîtrez de quelle espèce est la mélancolie dont je suis fait parce que [presque ?] tout entier - et que vous avez bien fait de découvrir en moi, tout en ayant tort de croire qu’elle serait notre ennemie à tous les deux.

D’abord, je pense que la vie est pleinement, immensément belle, lorsqu’on la regarde. N’importe quel spectacle fait que je m’étonne et que j’admire ; je m’arrêterais en chemin pour voir n’importe quel geste de pauvre, pour contempler une figure d’aveugle et de mendiant. Si on veut se donner la peine d’approfondir, on vit dans une continuelle fête attendrie des regards. Évidemment, on ne voit pas toujours, on n’est pas toujours suffisamment recueilli et pur pour deviner et ressentir et aspirer et aimer, dans une action menée [?], la personnalité tout entière de l’être qui agit ; pour lire sur le visage, le poème d’un passé tout entier - et je ne veux pas dire la perspicacité de déchiffrer le vrai passé, mais cette espèce de sentiment vague de reconnaître et de décrire le passé quel qu’il soit qui a ridé ce visage. Mais tout est approfondissable, et cela, à l’infini. Donc tout est riche, tout est digne d’être célébré, depuis les choix jusqu’aux êtres.

J’ai fait plusieurs pièces selon cette sorte de réalisme émerveillé ; j’ai choisi presque toujours d’humbles gestes, d’abord parce que l’antithèse est ainsi plus forte entre le dénuement des aspects et la splendeur des possibilités évoquées - et puis par suite d’une tendance d’adorer la pauvreté qui trouvera sa pleine explication plus loin. Des pièces écrites en cet esprit, je vous [en] lirai deux. La première que vous connaissez, décrit l’effet produit sur deux promeneurs rêveurs, par une fenêtre qui s’éclaire au loin parmi l’amas des maisons sombres de la ville nocturne. Elle dit le saisissement et la vague vénération qu’ils ressentent pour cette auguste vérité de la vie dont ils entrevoient comme une petite étoile. Dans la seconde pièce, il s’agit, au contraire, de quelqu’un qui, de la fenêtre, regarde le soir sur la ville, et est pris d’enthousiasme par la beauté de la réalité :

Barbusse retranscrit d’abord en entier Frisson du réel, poème inclus dans « Pleureuses », page 89, puis le poème ci-dessous, que l’on ne trouve pas dans Pleureuses, ni en 1895, ni en 1920 :]

 

Enthousiasme


Rouillée et sombre la fenêtre

Montre le monde en gémissant

Et je m’accoude et je vois naître

Le grand soir qui donne son sang

 

Je laisse plonger, morne esclave,

De bien haut mes yeux oubliés,

La cité confuse et suave

Est comme un ciel pauvre à mes pieds.

 

Tout est pur, les ombres sont nues,

Tout se mêle dans la pâleur.

Et la vérité règne aux nues

Et tombe sur moi tout en fleurs.

 

Et tout révèle le son mystère

Et son fusion universel [sic]

Tandis que glisse sur la terre

Le soir tout parfumé du ciel.

 

Ployé sur la barre grossière

Mes yeux descendent des hauteurs

Vers la bienheureuse poussière

Et les passants consolateurs.

 

Je n’ai qu’une vertu : j’admire

J’admire tout ; les vies d’ici-bas

L’astre qui luit et le sourire

Plein de rayons qu’on ne sait pas !


 

Mais cette vérité dont nous avons le frisson, que fait-elle ? Si les êtres et les choses nous font entrevoir une beauté infinie et inconnue, et toujours nouvelle, que penserions nous [ajout illisible] du flux et des reflux qui les emporte et qu’on appelle la vie ? Si j’étais spiritualiste ou panthéiste, si je croyais à la matière distincte d’un système universel en dehors de l’être pensant, elle serait à mes yeux infinie et ne comportant aucune solution, car il se pourrait que le bien et le mal fussent repartis également et exactement compensés dans ce monde ou l’autre, et la balance est difficile, en tous cas, car il n’y aurait pas pour mon esprit d’impression générale se dégageant des choses. Mais croyant tout d’abord et par-dessus tout, comme je vous l’ai déjà dit, à la pensée-centre du monde, je ne vois plus, et je ne juge plus de même, et dès lors tout change. La vie humaine qui dans les grands systèmes objectifs (c’est-à-dire qui posent l’univers en dehors de l’homme avec une existence séparée d’où dépend l’homme) - n’est qu’un accident passager, infinitésimal dans le formidable fourmillement de tout, qu’un lambeau dans la masse débattante et grossissante, qu’un reflet dans le colossal brasier universel, qu’une goutte d’eau dans l’océan de tout.

Mais si, nous détachant de ces théories plus faciles que profondes, plus spécieuses même que vraiment belles, nous cherchons la vérité pure au milieu de la pensée qui pense, le spectacle change formidablement. C’est l’univers tout entier avec ses soleils, ses ciels et ses étoiles qui devient un reflet à nos yeux, un mirage à la merci de nos paupières ; et l’homme qui n’était qu’un souffle, devient pour lui-même le créateur, le voyant, le raison de tout, celui qui a édifié la terre et le ciel lorsqu’il est né, et dont le sommeil couvre tout cela d’ombre : pour qu’il y ait lumière il faudrait qu’il y ait veilleur et comme chaque pensée est seule, quand elle s’arrête, tout est mort. Je ne veux pas entrer dans les détails, ce n’est pas ici le lieu, et je prétends parler littérature et non philosophie. Mais il est nécessaire de poser l’une en face de l’autre ces deux manières infinies et infiniment différentes de voir pour que vous compreniez la portée de mes idées au point de vue de la sensibilité. Aussi bien, du reste, il faut, pour les comprendre, ne pas se servir du haut point de vue de la métaphysique où elles s’effaceraient plutôt qu’elles ne se préciseraient : les théories philosophiques et les conceptions de joie et de douleur peuvent et doivent se rattacher logiquement les unes aux autres, mais, et cela est naturel puisqu’elles sont différentes, ces liens n’apparaissent que par suite à des raisonnements où il n’est pas très utile que nous nous engagions aujourd’hui. Retenez donc ceci : Nous sommes seuls ; nous sommes philosophiquement les promoteurs et les maîtres ; rien n’existe que par nous - conséquences dans la vie ; nous sommes séparés les uns des autres et nous sommes à notre tour, avec toute notre sensibilité, à la merci de nos pensées.

Or, notre pensée et notre cœur sont tristes ; notre cœur surtout, parce qu’il est l’irréalisation même. Par essence, le désir humain est de vouloir ce qui n’est pas. Analysons n’importe quelle forme du désir, depuis celui d’une fleur jusqu’à celui de la gloire, nous verrons que ce qui en est le ressort, la raison de vivre, c’est l’image de la fleur entrevue mais non possédée et de la gloire lointaine, impossible peut-être dès qu’on a l’un ou l’autre, le désir cesse, le frisson d’amour s’éteint. La possession est le premier des adieux. Ce que je vous dis laconiquement est immense, vrai et vrai partout. Nous avons un cœur qui passe son temps à se nier et à se torturer et qui n’éprouve de joie que la joie insuffisante, la joie-mirage de l’espérance, parce qu’espérer c’est tenir l’ombre d’un objet, le fantôme d’un être. Dès que l’espérance s’est comblée par la présence espérée, le cœur se calme, le cœur s’arrête ; le sentiment commence à mourir, car la loi de notre pensée - qui est réelle pourtant - loi qui fait notre malheur d’hommes, c’est qu’un sentiment doit s’augmenter ou diminuer ; il s’augmente tant que quelque chose le sépare de ce qu’il voudrait, ou bien tant qu’il y a péril, danger, frisson enfin : l’inquiétude quoique bien malheureuse, est bien frissonnante - mais satisfait, il diminue, il ne peut, hélas, que diminuer. C’est l’histoire éternelle des êtres qui ne s’aiment plus à force de s’être aimés, chez qui l’habitude a tout changé en choses, dont elle a rendu automatiques les baisers qui jadis étaient si heureux de se désirer, dont elle a sondé les cœurs qui se jetaient autrefois d’eux-mêmes l’un vers l’autre. Et ces habitudes résultant d’amour et de tendresse ne sont plus amoureuses et tendres que dans les heures tristes, lorsque l’angoisse ou la mort les fait comme au temps passé saigner tout entières de chagrin.

Quand on a tout, autour de soi pour être tranquille, aucune inquiétude, des contentements de toutes parts, on ne peut que difficilement se figurer que l’état de somnolence où on se trouve s’appelle le bonheur.[15]

Il est utile d’en dire plus long sur ce besoin de notre esprit de toujours vouloir autre chose, et par conséquent, de n’être jamais satisfait. Cela n’aurait aucune raison de finir, tellement la triste et morne constatation de cette impuissance accompagne toute démarche de l’âme. Ulysse voyant fuir devant lui les rivages du pays si longtemps absent, le voyageur fou qui rêverait de poser le pied sur l’horizon sont des symboles bien vrais de l’être comprenant avec stupeur et désespoir qu’un nouveau désir le jettera demain, hors le désir réalisé d’hier - tant qu’il aura la force de vivre.

Dans Le mystère d’Adam, mon poème dialogué où j’ai voulu, sans y réussir suffisamment, à mon sens, rendre une partie de l’angoisse humaine en proie à l’illusoire avenir, la Pythonisse dit au jeune homme :

         

Malgré tout, bien des fois, de ton nid de poussière,

Surgissant chaque soir, lassé, tremblant, peu sûr

Tu lèveras tes yeux vers l'aveugle lumière

    Et le repos d'azur!

 

Tu lèveras tes yeux éclairés d'un autre âge,

Tu tendras tes deux bras sans baisers pour avoir

Le triste rayon d'or qui blanchit ton naufrage

    Dans l'océan du soir.

 

Tu voudras l'avenir qui te change et te nie,

Des cieux, des cœurs sans fond, et des calmes de roi

Tout ce que caressa l'ignorance infinie

    Qui chante au fond de toi!

 

Et lorsque tu tiendras ce que ton rêve porte,

Lorsque tout ton désir sera réalisé,

Tu te retourneras vers l'espérance morte

    En son demi-baiser.

 

Tu te retourneras vers la belle prière,

Vers l'attente adorée ou le monde avait lui

Vers les moments voilés, vers la douceur première,

    Vers l'ange de la nuit!

 

Non, le cœur ne semble pas fait pour vivre, mais pour rêver à l’impossible qui est en avant, pour regretter l’impossible qui est en arrière ; car le passé, et cela est terrible, ne nous appartient pas. Le passé est irréparable, éternellement et effrayament immobile ; c’est comme un mort que nous traînons après nous. Rien n’est lamentable à contempler comme ces choses qui se taisent devant nos sanglots. Tout souvenir inonde de tristesse, que ce soit celui d’un événement malheureux, que ce soit celui d’un événement joyeux. J’ai dans le fond des cœurs toutes sortes de légendes sur des êtres qui vont revoir leur maison d’enfance, ou qui regardent, sur une table les chiffons de papier muets, les lettres mortes où tant de choses d’eux avaient crié. On a beau être pur, avoir beaucoup travaillé, avoir rempli le mieux possible les jours, toutes les fois qu’on est en présence d’un fait qui n’est plus, on a l’impression que la vie humaine a quelque chose d’endolori et de puni :

Le temps passé nous glace avec ses gestes morts,

Et celui qui se voit semble voir des remords ...

Encore une fois, il serait trop long d’insister, il serait trop long de mentionner seulement toutes les tortures qui se pressent de tous côtés à mes yeux avec des faces différentes. Cette faim, cette soif perpétuelle sont notre existence et ne cessent qu’avec elle, à moins que trop vieux ou trop brisé, le sentiment s’endorme avant la vie et en ce cas on n’est plus qu’une chose parmi les choses. Le plus souvent on lui impose silence, on l’étouffe, on le tue en soi, pour ne pas soupirer tellement, et au dernier moment, la pauvreté humaine doit se révéler tout entier et faire dire comme à un moribond, personnage du roman que je travaille de loin en loin : « C’est effrayant tout ce que j’ai fait en vain ; c’est effrayant toutes les prières que j’ai commencées, tous les premiers baisers ! Il est infailliblement venu un moment où tout s’est usé en moi : je n’ai plus aimé ma mère, je n’ai plus aimé ma femme ! »([16]) Ce sont des choses auxquelles on ne peut pas réfléchir longtemps. Je ne crois pas en Dieu, je vous l’ai dit ; et vous l’avez compris ; je ne crois pas que le cri en avant de nos sentiments soit jamais entendu par un être supérieur, mais qu’ils se traîneront de cris en cris dans les siècles des siècles ; je ne crois pas qu’il y aura pour toute cette soif, soif du futur, soif du passé - une fontaine ; qu’il y a un ciel où la prière, enfin, repose.

Mais quoi, n’ai-je pas dit que nous sommes immensément seuls et que chaque pensée peuplait l’univers - n’ai-je pas dit que je ressentais la beauté, l’émerveillement, la religion de la vérité, et dès lors ne dois-je pas en quelque sorte glorifier et adorer cette pauvreté humaine, la seule lumière qui soit.

Et voilà l’idée que j’apporte : adorer le néant comme si c’était un dieu - comme non pas le néant froid auquel un raisonnement sec m’aurait amené à conclure, mais adorer le néant vivant, palpitant et tremblant qui alimente notre âme en même temps d’un grand trouble, et d’une grande passion de vivre. Souffrir est notre seule frontière, à nous, solitaires, donc la souffrance est ce qu’il y a de plus divin - et considérée ainsi, elle s’emplit tellement d’orgueil et de lumière qu’on ne peut plus dire que ce soit précisément de la souffrance. Elle se console et s’éblouit elle-même. Admirant la vérité, j’ai une admiration suprême pour la pauvreté qui est la formule suprême de la vérité.

Et ce n’est pas seulement une théorie. C’est aussi une impression ; une sorte de fraternité inconsciente et vague que j’ai avec l’insuffisance et la misère humaine. J’ai toujours aimé le soir, où une lumière rare éclaire à peine les objets et les gens, j’ai toujours éprouvé une vénération très curieuse devant tout ce qui est écrasé, vaincu, comme si, aux époques lointaines ou ces sentiments se sont mis à éclore en moi, je pressentais vaguement qu’il y a là plus qu’ailleurs de la profondeur et pourrait-on dire, de l’humanité. Le mot pauvre revient à chaque instant dans mes essais et reviendra aussi à chaque instant dans mon oeuvre de vers ou de prose.

Et alors, ce qui était beau devient plus beau encore d’être pauvre et tremblant, de participer à la divinité humaine du frisson :

 

Que de fois quand tombait sur les grandes descentes

Le noir où nous sentions la vieillesse venir

Nous joignions deux à deux nos mains insuffisantes

Et levions malgré tout nos yeux vers l'avenir

L'avenir ! ... Sur ta joue infinie un ride

Souriant - tout était magnifique et tremblant

La douce vérité tombait du ciel splendide

Et son dernier rayon posait sur ton front blanc

Avares, las, ouvrant à peine nos paupières,

Pleins du pauvre passé qui ne peut pas guérir

Nous espérions ; le soir amollissait les pierres,

Les yeux étaient dorés ; je le sentais mourir.([17])

 

Ou bien, c’est l’auréole dont s’éclaire une humble servante qui lit une lettre d’amour dans un coin et qui se transfigure ; c’est un pauvre passant rongé d’alcoolisme qui voit des rêves bienheureux et doux au fond des rues :

 


Il souffre une douleur d'ancêtres:

Il sort pâle, de leur tombeau.

C'est la flamme du bien des êtres

­Qui le brûle comme un flambeau.

 

Leur chair qui sort de l'ombre, impure,

Le fleurit de ses sanglots tremblants.

Le souvenir de leur blessure

Emplit ses yeux de pleurs sanglants.

 

Sa lèvre blafarde et mouillée

Murmure et prie au soir profond.

Quelque couronne dépouillée

Met des ténèbres sur son front.

 

 

Sur ses épaules dénuées,

Dans l'ombre il ramène les mains

Il se croit le dieu des huées

Qui chantent le long des chemins.

 

Il vague, aimant, dans l'avenue,

Il voit grandir son geste étroit,

Il veut draper sur sa chair nue

Le grand manteau de notre froid.

 

Il a la pâleur des apôtres

Il est vague parmi les autres,

Et c'est lui qui consolerait.

 

 

 

Il s'arrête sous l'étendue ...

On voit au fond de la cité

Sa forme indécise, perdue,

Spectre souriant, charité!

 

Vaincu de toutes les batailles,

Moi ce mendiant du chemin,

Je me dresse au. fond des murailles

Sortant tout ce malheur humain.

 

Plus chaque âme me congédie,

Plus je suis insulté du jour.

Plus je sens que ma maladie

Est pleine de gloire et d'amour.

 

Et l’œil blême vers l’azur libre,

J’implore l'indistinct aïeul

Qui m'a transmis le mal de vivre

Et le cœur qui pleure tout seul!


 

Voici l’extase que le soir ouvre à deux cœurs indigents que l’âpre lutte de la vie sépare[,] use et courbe pendant toutes les heures de lumière :

 


Le soir, las des blés en monceaux

Je longeais le ferme en silence ...

La fenêtre dans l'ombre immense

S'ouvrait sur un bruit d'oiseau.

 

Chaque soir, la tâche finie,

Nous, captifs du travail obscur,

Nous venions tout seuls dans l'azur

Nous contempler avec génie.

 

Et quoique pauvres et maudits

Nos lèvres cueillaient goutte à goutte

L'heure où l'on pleure, ou l'on s'écoute

Où l'on aime ce qu'on se dit.

 

Le soir agrandit les ravines

Les champs, les cieux et nos haillons.

Le jour, perdus, nous travaillons,

Le soir, ce sont les mains divines,

 

Comme les feux du soir navré,

Notre cœur ruisselle et s'émiette

Quand on fait sa tâche muette,

Il est sublime de pleurer. (18)


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(18) Ces deux poèmes sont absents des deux éditions de Pleureuses de 1895 et de 1920.

 

 

UN  BON  LIVRE  EST  SIGNALÉ…

 

Les lecteurs des Cahiers Henri Barbusse connaissent bien André Picciola, co-Président de l’Association des Ami d’Henri Barbusse et directeur efficace des Cahiers. Ils savent moins sans doute qu’il est historien compétent et talentueux. Il vient de publier un ouvrage important sur Le Comte de Maurepas, Versailles et l’Europe à la fin de l’Ancien Régime[18], qui témoigne tout à la fois de l’ampleur de ses connaissances du XVIIIème siècle, de sa capacité de synthèse et de l’élégance de son écriture. Ce livre se lit presque comme un roman, car André Picciola y fait revivre avec bonheur la destinée d’un homme exceptionnel qui a joué un rôle important dans l’histoire du XVIIIème siècle. Qu’on en juge : né en 1701, le Comte de Maurepas est Secrétaire d’État à 17 ans, Secrétaire d’État à la Marine en 1723, Ministre d’État à 37 ans, jusqu’en 1749 où la marquise de Pompadour obtient de Louis XV sa disgrâce ; mais il revient aux affaires 25 ans plus tard, en 1774, rappelé à la mort de Louis XV par Louis XVI dont il devient le conseiller officieux, au pouvoir presque illimité jusqu’en 1781, date de sa mort. C’est dire la place éminente prise par Maurepas dans la politique française de l’Ancien régime, qu’il a marquée avec constance : restauration et développement de la flotte royale, lutte contre l’emprise maritime anglaise et plus globalement contre l’impérialisme et la puissance économique britanniques, primauté donnée de façon générale aux intérêts économiques sur les décisions politiques, soutien aux insurgés d’Amérique contre l’Angleterre, volonté de maintenir les colonies et l’esclavagisme mais avec réduction de certains privilèges, aide aux savants et aux artistes… Qu’il ait été aristocrate grand seigneur, conservateur prudent et opportuniste, réformiste sans volonté de réformes de fond, aveugle à ce qu’on appellerait aujourd’hui la « question sociale », cela ne peut nous surprendre compte tenu de la sphère dirigeante où il se situe. Aurait-il pu éviter la Révolution ? Aurait-il servi la République ? Question sans réponses. Reste l’image d’un homme intelligent, cultivé, indépendant, désintéressé, complexe et attachant. Reste aussi une galerie de portraits précis et incisifs de tous ceux, nombreux, qui l’ont côtoyé. Reste enfin la représentation de cet Ancien Régime à la fois étincelant et moribond. Tout cela sous la plume alerte et heureuse d’André Picciola.

                                       Jean Relinger

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QUAND  BARBUSSE

FAIT  DE  L’HUMOUR  À FROID

( ET  INCOGNITO )

 

 

On sait que Barbusse a écrit une petite monographie sur le peintre Meissonnier dans une collection réalisée par les Éditions Lafitte. Il était membre du Conseil de Direction des Publications de cet éditeur, et ce livre prend place à une époque où les relations entre Barbusse et ses patrons se détériorent. Pour quelles raisons a-t-il fait ce travail où sa signature n’apparaît pas ? Souci de subsistance ? Ou au contraire, obligation de se plier à un ordre du patron ? On sait en effet que dans le périodique « Je sais tout » qu’il dirigeait personnellement, il n’a pas toujours rétribué les collaborations qu’il sollicitait ; sa propre collaboration gratuite aurait pu être un juste retour des choses…

 Quoi qu’il en soit, cet opuscule illustré est pour lui l’occasion de faire de l’humour à froid, si l’on peut dire, et sans risques, puisque le peintre est mort depuis vingt ans, et que d’autres avant lui se sont gaussés de cet artiste sans autre envergure que les cotes vertigineuses qu’atteignaient ses œuvres, surtout quelques années après sa mort.

Déjà en 1867, Zola parlait ainsi de lui :

« Le succès qu’il obtient, les honneurs dont on l’accable me font toujours chercher en lui un homme que je ne trouve pas. »

Louis de Fourcaud (1853-1900), critique et littérateur, est un peu moins cruel :

« Le premier contre-sens est celui des plaisirs de l’infiniment petit. Il s’est posé le problème de faire tenir le monde entier sur une carte de visite. »

Le même genre d’humour à mi-voix se lit chez Cogniot? ) dans ses Gloires déboulonnées :

« La petitesse de la surface n’est pas celle du métier. Au contraire ! Meissonier ne se regarde pas à la loupe, comme les bourgeois de Tours, dont se moque. »

Théophile Gautier était moins mal à l’aise face à l’œuvre :

« Il nous introduit dans de modestes intérieurs, à boiseries grises, à mobilier sans dorure, chez de braves gens, tout simples et ronds, qui lisent, qui fument, qui travaillent, qui causent amicalement. »

Philippe Burty (1830-1890), littérateur et critique d’art, est également dans le courant de pensée qui ouvre à Meissonier les portes du Louvre :

« Il n’ouvre point aux imaginations cet « au-delà » si cher aux âmes éprises de la  poésie,  mais  il  note  les  conditions  essentielles  de  la  réalité  avec  la précision de la science qui donne aux esprits modernes une pâture nouvelle non moins tentante que le rêve. »

Aujourd’hui, on n’en parle plus guère… que comme d’un peintre « pompier », ce que ne mérite pourtant pas toute son œuvre. À l’époque de cet opuscule, Meissonier venait d’entrer au louvre. Même si Barbusse n’avait aucune difficulté à conforter son jugement par la lecture de ses devanciers, la délicatesse de son humour est digne des meilleurs caricaturistes !

Il n’est pas impossible de retrouver ce petit livre en brocante, à prix modique. On pourra lire ci-dessous quelques extraits savoureux de cet ouvrage.

Frédéric CABY

Il n’y a pas actuellement de reproductions d’œuvres de Meissonier disponibles dans les librairies des Musées Nationaux. Mais on peut en trouver à titre payant sur Internet, à l’adresse : www.photo.rmn.fr, qui offre des vignettes d’identification de ces reproductions. Nous en avons reproduit ci-dessus quelques-unes. Mais on peut également voir sans difficultés plusieurs de ses œuvres au Musée d’Orsay.

 

MEISSONIER

Collection Les Peintres Illustres n° 25, Éditions Lafitte

(sans date, ni date de dépôt, le n° 28 a été déposé en 1911)

Bibliothèque Nationale, Fond Jacques Doucet [cote : 12 D6 (25)]

 

pp. 17-18 -

[…] Au seuil du XIX° siècle, en 1799, naissait Eugène Delacroix. Celui-là apportait une âme nouvelle et fit à lui seul une grande révolution française de la peinture…

Tel ne sera pas le rôle de Meissonier. Il n’a ni si tragiquement lutté, ni si immensément triomphé. Il n’a pas, comme l’autre, recommencé le Beau et donné d’autres formes à la gloire… Il a su néanmoins graver son nom en caractères moyens mais précis - qui resteront longtemps lisibles - sur le marbre du temple.

Les débuts du peintre ? Selon la monotone et triste antienne, ils furent difficiles : les histoires des artistes aimés et admirés ont cela de commun avec les contes de fées qu’elles commencent toujours mal et finissent toujours bien ( Malheureusement elles finissent parfois longtemps après la mort du héros principal !  ) […]

pp. 40-41 -

[…] La petitesse des tableaux de Meissonier ! C’est ce qui, pour tout le monde, les contemporains et la postérité, marque avant tout son talent : « Meissonier a fait de petites choses ». C’est ce qu’on commençait à dire si on voulait l’expliquer, l’exposer, à qui ne le connaîtrait pas. Et que n’a-t-on pas ajouté, pour louer, critique, discuter l’exiguïté des toiles et des panneaux sur lesquels s’appliquait l’artiste !

Au fond, c’est là - sans calembour - une très grande question. Il est certain que les dimensions matérielles des œuvres d’art n’entrent jamais en ligne de compte lorsque ces dimensions demeurent moyennes. Il est non moins certain qu’à moins d’apporter des modifications révolutionnaires dans notre esthétique, nous nous refusons à considérer comme œuvres d’art ce qui dépasse par trop ces limites moyennes ou ce qui reste trop en-deçà. N’en est-il pas de même dans la vie et la société, où les géants exagérés ou les nains trop réduits se trouvent rejetés, chacun dans un sens, hors de la loi commune, et ne sont plus que des curiosités ?

Soit, mais quelle est la limite ? Meissonier ne l’a-t-il pas atteinte, ses tableaux sont-ils trop petits ?

Eh bien disons-le catégoriquement : non. Non, ils ne sont pas trop petits, étant donnés leurs sujets, d’abord ; et aussi, leur présentation, leur composition, leur disposition dans le décor ; et enfin, le relief et l’intensité des détails.

On peut même aller plus loin et assurer qu’ils ont la dimension qu’ils doivent avoir, celle qui convient le mieux à mettre en valeur les magnifiques dons qu’avait le peintre, et à faire oublier les qualités qui, peut-être, lui ont manqué…

pp. 73-74 -

[…] L’impeccable véracité d’un Meissonier s’acharne à rester dans cette harmonie que les autres dépassent d’un coup d’aile parfois fou… On peut préférer qu’il eût été totalement différent, mais étant donnée la sagesse raisonnée du sujet choisi et du dessin arrêté, sa couleur ne pouvait pas être différente.

Quant au manque de charme et de grâce, c’est là un reproche qu’il a, en général, peu chercher à éviter, car il n’a guère peint de femmes, mais qu’il ne mérite nullement lorsqu’il en a représenté sur la toile. Nous n’en voulons pour preuve que ces adorables études de Mme Sabatier et le portrait qu’il fit d’elle.

pp. 79-80 (fin)

[…] Malgré cela, le tableau achevé, parachevé, ne lui plaisait pas toujours. Le même ami dont nous citions plus haut le témoignage vécu, nous rapporte que le peintre creva un jour devant lui un tableau trouvé par tous parfait et qu’un marchand attendait dans le vestibule : « Je ne sais pas peindre, s’écriait l’artiste désespéré. Je ne saurai jamais mon métier ! »

Voilà un mouvement et un sacrifice dont peu de peintres seraient capables sincèrement et qui caractérisent, mieux que ne le ferait une longue dissertation, l’âme de Meissonier, son talent et sa gloire. [FIN du livre]

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UNE STATUE

EN HOMMAGE À BARBUSSE

AU CŒUR ARTISTIQUE  DE PARIS

Grande nouvelle parmi les Amis d’Henri Barbusse : on peut admirer, parmi les grands dessins de Maillol à la sanguine exposés au deuxième étage, l’un des dessin en grand format (environ 80 x 130 cm), daté de 1938. Son cartouche indique qu’il est préparatoire à un monument en hommage à Henri Barbusse. C’est E. O’Brien qui, après sa visite au Musée Maillol, a attiré notre attention sur ce point singulier. Il semble que c’est le vieil ami de l’artiste, Frantz Jourdain, qui avait pris la tête d’un comité fondé pour rendre hommage à la mémoire de Barbusse, qui avait insisté pour que ce soit Maillol qui ait l’honneur de réaliser ce monument. Maillol avait donc à produire une œuvre appropriée pour célébrer la mémoire d’un auteur qui dans ses œuvres avait dénoncé la folie destructrice des hommes.

Dans la monographie consacrée à Maillol, réalisée par Flammarion en 1996, on peut lire sous la plume de Ursel Berger les lignes suivantes concernant le projet de ce monument :

 « Maillol est honoré d’importantes commandes publiques : en 1936, il entreprend La Montagne, monumentale sculpture en pierre destinée au futur Musée d’Art Moderne de Paris. En 1938, la ville de Toulouse lui confie le monument à la mémoire de aviateurs victimes d’accidents : il réalisera L’Air en pierre. Le Comité Henri Barbusse lui commande en 1939 La Rivière pour honorer la mémoire de l’écrivain pacifiste. […]

C’est ainsi qu’à partir du modèle en plâtre de La Montagne, il façonne La Rivière. Il n’effectue pas lui-même ce travail, mais en confie le soin à Robert Couturier, comme en attestent très clairement les notes d’Henri Frère :

‘‘Il me parle ensuite d’une nouvelle statue. Couturier m’a écrit. Il travaille de nouveau à son atelier, il y a fait transporter le plâtre de La Montagne pour faire le monument à Barbusse. On a insisté. Alors j’ai pensé faire comme pour la statue de l’aviation. J’avais un plâtre de La Montagne, on devait scier les jambes, les bras, faire une autre statue. Couturier m’a écrit qu’il va le faire.’’ […]

« Il est surprenant de voir un artiste qui a déclaré : ‘‘Il faut être très exigeant pour soi-même’’ traiter aussi légèrement une commande comme celle du monument à Barbusse. Très tôt, Maillol a déjà fait une différence entre les œuvres importantes, pour lesquelles il recherche la perfection, et les commandes  qui ne l’intéressent pas et auxquelles il consacre le moins de temps possible. »

Hélas, le comité n’a pas réuni les fonds nécessaires, et Maillol a repris ses droits sur son projet de statue, qui est donc devenue La Rivière en 1943. C’est à mon avis est un chef-d’œuvre incontestable, qui depuis 1965 peut être admirée à loisir dans le Jardin des Tuileries auprès de ses sœurs de bronze, une prestigieuse famille de nus allégoriques d’une étonnante unité : L’Été, Nuit, Pomone, Flore, L’Action Enchaînée, et l’émouvante Île de France. Il en existe une réplique en plomb dans la première salle du Musée Maillol. Réalisée entre 1938 et 1943, La Rivière fait pendant à Méditerranée (1905) dans les jardins du Louvre, à la limite de l’emplacement du Palais des Tuileries, derrière l’arc du Carrousel.

Face à cet emplacement, deux autres œuvres achevés de Maillol se font face : les monuments à Debussy et à Cézanne. Certes, c’est aussi de la belle ouvrage ; pourtant, à mon avis, La Rivière propose une réflexion autrement riche : elle offre un mélange intime de force, qu’impose ce corps si robuste, et de fragilité, suggérée par la pose instable et par la tête échevelée qui emporte le corps. Le beau dessin préparatoire n’annonçait pas cette réussite, et si le chevauchement des jambes est conservé, c’est un regard aigu qui était proposé, au lieu de l’impression de violence donnée par la tête renversée. Cette œuvre est pour moi le résultat d’une belle synthèse : il est vrai que le regard de Barbusse sur les femmes n’était pas si bien assuré que celui de Maillol, pour qui la femme seule est digne de constituer un symbole ; mais Barbusse s’est bien engagé corps et âme pour défendre ses idées de paix et d’humanité, et avec une pureté qu’il n’est pas indécent d’exprimer par la nudité.

Le projet de monument à Barbusse abandonné, comment s’est faite, dans l’esprit de Maillol, la conversion d’un projet célébrant Barbusse à celui de La Rivière ? Mystère. Quoi qu’il en soit, ce chef d’œuvre condamne, à mon avis, les propos d’Ursel Berger retranscrits ci-dessus : s’il est intéressant de dévoiler, à titre documentaire, les recettes de cuisine employées par un artiste, il est très mal venu de les utiliser pour en critiquer le résultat. Nombre de chefs d’œuvre illustrent ce paradoxe apparent, dans les arts plastiques, mais aussi en littérature comme en musique.

En tous cas, cette sculpture de bronze a eu la chance de tarder, et de ne pas porter le nom de Barbusse : elle aura ainsi été préservée, en 1941, de la destruction par les crétins qui l’auraient transformée en canons, comme tant d’autres chefs-d’œuvre devenus des symboles trop gênants pour l’époque.

 

Frédéric CABY

 

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BARBUSSE  PASTICHÉ !

 

 

 

On sait que Barbusse a dirigé, depuis da création jusqu’en 1912, la publication de la revue mensuelle « Je sais tout ». En 1920, bien après qu’il l’ait quittée, alors que sa renommée est immense, on trouve dans cette revue, qui a bien évolué depuis son départ, un « À la manière de… » signé Jean Pellerin. On y voit le hardi aviateur Poulet utilisant le talent de trois écrivains célèbres pour décrire le monde qu’il survole pour nous. Divertissons-nous avec eux !

Mais notons que ce numéro d’avril 1920 contenait aussi un papillon publicitaire dans lequel on apprend que la revue offrait à la ville de Verdun une table d’orien­tation, et aussi qu’elle organisait non seulement un concours visant  à  faire  désigner

par ses lecteurs « Les plus grands hommes de la guerre », mais aussi un voyage de trois jours sur les lignes de front, depuis la vallée de l’Ourcq jusqu’à celle de la Meuse, avec visite des forts et des champs de bataille, avec départ en voiture et retour en train. Déjà !

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La Maison d’Henri Barbusse, heureuse d’étoffer sa bibliothèque, a reçu en don un lot d’une cinquantaine de numéros de « Je sais tout », depuis le premier numéro jusqu’à la fin de la revue, constituant une collection intéressante bien que lacunaire. Il serait précieux que cet exemple soit suivi, en particulier pour la revue « Clarté ».

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[1] Henri Barbusse, Lettres d`Henri Barbusse à sa femme (Paris: Flammarion, 1937), p. 259. Abrégé à Lettres pour toute citation subséquente dont le numéro de page est donné entre parentheses.

[2] Henri Barbusse, Le Feu. Journal d`une escouade (Paris: Flammarion, Livre de Poche, 1965), p. 360. Toute référence subséquente,  dont  le numéro de page est donné entre parenthèses, est tirée de cette édition.

[3] Romain Rolland, Au-dessus de la mêlée, repris dans L’Esprit libre (Paris: Editions Albin Michel, 1953), pp. 80-81.

[4] Jacques Meyer, ‘Le Feu d`Henri Barbusse’, Europe, janvier 1969, no. 477, 16-66 (p. 45).

[5] Henri Barbusse, ‘Réponse à mes calomniateurs’, dans Les Paroles d`un combattant, discours et articles (1917-1920) (Paris: Flammarion, 1920), pp. 65-70 (pp. 68-69).

[6] ‘L`abbé B.’, cité dans Annette Vidal, ‘Barbusse et Le Feu’, Europe, nov.-déc., 1955, nos. 119-120, 45-57 (p. 56).

[7] Département des manuscrits occidentaux, BNF, Nouvelles acquisitions françaises, [16484], f. 71.

[8] L`abbé Louis Venard, cité dans Jean-Marie Mayeur, ‘Les catholiques français et Benoît XV en 1917’, dans Chrétiens dans la première guerre mondiale, sous la dir. de Nadine Josette-Chaline (Paris: Les Editions du Cerf, 1993), pp. 153-65 (pp. 164-65).

[9] L`abbé Eugène Sirech, Jeanne d`Arc et le patriotisme contemporain (Lyon: Emmanuel Vitte, 1901; imprimatur, 27 juin 1901), p. 23. Le numéro de page des citations subséquentes est donné entr parentheses.

[10] L`abbé Eugène Sirech, Nos morts ne sont pas morts (Lyon: Emmanuel Vitte, 1917; imprimatur, 9 janvier 1917), p. 16.

[11] Département des manuscrits occidentaux, BNF, Nouvelles acquisitions françaises, [16485], f. 698.

[12] Département des manuscrits occidentaux, BNF, Nouvelles acquisitions françaises, [16485], ff. 700, 701.

[13] ibid, f. 701.

[14] Source : Fonds Henri Barbusse, BNF, Nouvelles acquisitions françaises, [16530], « Lettres de Barbusse à Hélyonne Mendès/Barbusse, 1896-1899, et les réponses de celle-ci », ff. 73-84. Lettre n° 97. Évidemment, la lettre n’est pas datée et l’ordre des lettres dans ce dossier n’est pas strictement chronologique.

[15] Paragraphe suivi d’un ajout d’une écriture encore plus petite, minuscule même, dont la reproduction donnée ici ne peut être qu’approximative :

‘Voici un petit [illisible] et de vie qui réunit deux vieux époux : épouse des vieux jours, l’émoi, calme, ce soir, au feu qui [illisible] en face de moi, et nous trouble [?] la cité ensemble. Notre avenir n’est pas troublé ; nous avons des trésors, sans nombre, des fils blonds et des champs de blé où le soleil reste [?] dans l’aube, près de toi, j’accueille le pauvre perdu sur la route ; mon cœur est plein [?] ; mes jours son pleins, mon Dieu, je suis heureux sans doute... !

[16] Il s’agit des Suppliants, édités par Fasquelle en 1903. Le père de Maximilien Desanzac, à l’article de la mort, crie, désespéré : « Je n’ai plus aimé ma mère, je n’ai plus aimé ma femme ! » (p. 219)

[17] Ces lignes sont tirées, elles aussi, du Mystère d’Adam.

 

[18] Perrin, 189 F

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