LES CAHIERS

HENRI BARBUSSE

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CAHIER n° 25

 

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LES  HOMMAGES  à  HENRI  BARBUSSE

 

LE PÈLERINAGE 1999 à AUMONT  

Comme chaque année depuis 20 ans, les Amis d’Henri Barbusse étaient le 12 juin dernier en pèlerinage littéraire à Aumont dans l’Oise. Après que Georges Doussin eût donné des nouvelles de l’Association et que Paul Markidès eût lu la contribution de l’écrivain Didier Daeninckx, empêché, notre amie Noëlla lisait le texte de Barbusse que nous publions ci‑après. Cet hommage était agréablement orné des prestations des musiciens de l’Ensemble Instrumental Charles Koechlin.

Les Balkans, l’Europe, le Monde viennent de vivre de nouveau le drame d’une guerre dont les conséquences pèseront sur eux encore très longtemps, en espérant qu’elle ne soit pas le début d’une nouvelle étape dans la mise en coupe des peuples sous un nouvel ordre mondial où seule là puissance sans limite créerait les règles de l’exploitation des hommes.

Nous avons pensé qu’en ces heures sombres de l’histoire de l’humanité, la relecture ou la lecture de quelques pages d’Henri Barbusse éclairent toujours de la même clarté les événements d’aujourd’hui. Ces pages, écrites en 1919, sont tirées de La Lueur dans l’Abîme, Manifeste du groupe Clarté.

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La révolte de la raison

[ ... ] Mais il y a autre chose que les événements et les lois temporelles dans la vaste humanité. Il y a la raison humaine.

Les orages de la nature, les lois des saisons, les lentes destruc­tions de la vieillesse sont sourdes, aveugles et passives. On ne peut rien contre les déluges du monde, ou contre l’évolution des atomes dans les infinis intérieurs. On ne peut rien non plus contre les drames par lesquels le cœur humain en sa gangue terrestre et sa sublime et affreuse liberté, se persécute lui‑même d’un bout à l’autre d’un destin empoisonné par la séparation insondable des êtres, la pauvre sauvagerie de l’égoïsme, l’idée de la mort et l’oubli, mort vivante. Il n’en est pas de même des institutions hu­maines. Ce qui a été faussé par les hommes peut être redressé par les hommes ; disons d’abord, pour mettre de l’ordre dans notre grand tâtonnement : peut être redressé par la pensée des hommes. La raison humaine doit d’abord se conquérir, approcher des faits et des choses son interrogation, juger et créer. C’est la révolte sacrée qui s’impose avant tout. Je disais : « Nous qui avons la honte de vivre ces jours‑ci » Je dis maintenant, en m’adressant à tous mes frères universels : « Vous qui avez la responsabilité de vivre aujourd’hui. » On n’a pas le droit d’être fataliste tant qu’on n’est pas absolument sûr de se heurter à l’impossible. Le malheur doit toujours faire penser. Chacun de nous est un être de raison, et la raison est dans la nature une divine ligne droite, et la lumière de la lumière.

La raison n’invente pas la vérité. Elle la retrouve. Ici‑bas, la vérité est superficiellement cachée, et il n’est pas toujours facile de la voir, même lorsqu’on l’adore.

La souffrance la fait entrevoir parfois jusqu’au fond, et impose confusément aux yeux le plan magnifique. Les déshérités ployés sous le joug sont les premiers qui ont, par éclairs, rêvé impérieusement la justice. Les sacrifiés, les violentés, les pourchassés, ont deviné en gémissant la beauté de la douceur et de l’harmonie. Dans les nécropoles de ceux qui furent pendant quinze cents jours fusillés, dépecés et brûlés les uns par les autres, champs hideux et surtout étranges qui sont hors la loi de nature, le moribond à demi redressé parmi la nuit et les lueurs cinglantes, flambant de fièvre, délirant et chantant, fut l’instrument animal de la joie de vivre, et les râles lourds et roulant à ras du sol comme des flots, ont crié vers la lumière.

Pauvre bétail humain, cela ne sert à rien de hurler ! Il faut comprendre. Cela ne sert à rien de maudire : d’autres ‑ ceux d’en haut - t’expliquent à leur guise et falsifient tes malédictions. Ta souffrance ne compte pas, sinon pour toi‑même. Les lamentations des femmes en deuil, les cris d’horreur contre la guerre et contre la faim, les plaintes classiques et périodiques des poètes et des moralistes ne sont que les paroles du vent : tout cela s’interprète et sert en définitive d’arguments aux avocats du vieux système écrasant qui crée les deuils et perpétue l’horreur. Il faut affirmer, c’est‑à‑dire attacher la vérité à la vérité, aller aux causes, faire œuvre de raison.

La raison d’abord, la raison seule, pour ordonner le chaos. La cruauté de la loi sociale ? Soit ; mais d’abord, son absurdité. Croyons à ceci : Sans la raison, la bonté et la pitié elles‑mêmes ne servent à rien. Certes, la pitié est le grand instinct maternel de l’âme humaine, et il n’est rien de plus pur. La souffrance, c’est notre profondeur même. Mais la sensibilité est peu sûre. Elle peut se tromper, elle se trompe sou­vent, si précieuse qu’elle soit en elle‑même. Elle est infaillible dans son essence, si on veut, non dans son objet. Nous voyons des foules s’exalter avec ferveur, fris­sonner d’enthousiasme, pour des erreurs et des idoles, et accomplir avec amour des œuvres de haine.

Il est trop facile d’enivrer les cœurs. Comme le disait Magdeleine Marx en s’adressant aux femmes, il est parfois trop facile de faire pleurer. La pitié tâtonne admirablement avec ses mains, sanctifie tout ce qu’elle touche, mais elle a les yeux crevés. Elle est souvent, malgré elle, égoïste et paradoxale, désordonnée. Elle est individualiste et n’atteint pas les inconnus. Combien de mères dont la guerre a tué l’enfant se sont arrachées de l’intimité de leur deuil ? L’attitude des femmes pendant la guerre a mon­tré l’inintelligence de la douleur.

Il n’y a pas lieu de chercher dans la seule bonté de l’homme, dans les seuls instincts altruistes de son cœur, une perfectibilité qui est vague et qui, peut‑être, est nulle. La palpitation des cœurs doit être réglée par l’esprit et ap­puyée sur quelque chose qui n’erre pas. La raison, d’abord. Le sentiment doit naître de l’idée ; l’idée ne doit jamais naître du sentiment. Et rien n’est plus beau ici‑bas qu’une émotion consciente et qu’un amour lumineux. [ ... ]

Il n’y a rien de plus grand que de chercher ce qui est évident, c’est-à‑dire stable par soi‑même, que de contrôler une à une les notions que nous avons, pour faire la sélection de celles qui sont certaines et de celles qui sont artificielles ‑ même si celles‑ci se sont peu à peu imprimées en nous par un long et solennel usage. Il est difficile de se dégager des antiques habitudes qui meublent le cerveau. Il le faut pourtant. C’est la méthode des savants dans la poursuite scientifique. Ce doit être celle des simples hommes et des esprits probes dans la recherche des lois simples et claires de la collectivité. Car elles sont simples et claires comme toutes les grandes lois, et elles apparaîtraient telles à tous si des erreurs et des mensonges ne s’étaient pas amoncelés et solidifiés autour d’elles.

La raison dit d’abord que la réalité humaine, c’est l’individu. C’est l’être humain, avec ses défauts et ses qualités, ses aspirations et ses besoins. C’est chacun de nous : c’est la vie. La vérité sociale palpite et respire.

On fait preuve d’ignorance et œuvre d’utopie quand on méconnaît socialement cette seule source de la vérité vivante, c’est-à‑dire quand on préconise un principe qui va à l’encontre d’une tendance fondamentale ou d’un intérêt profond de la nature humaine. Toute l’organisation collective des hommes doit se ramener à l’homme, se vivifier de la vie individuelle, et dans la plus grande mesure possible, respecter l’autonomie individuelle. Telle est la première croyance rationnelle. [ ... ]

Henri BARBUSSE

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L’Ensemble Charles Koechlin était constitué de Cristina MISSAGLIA, flûte ; Didier WOLF, Hautbois ; Françoise TALVARD, clarinette ; Annette PATIN et Robert BIT, bassons ; Marc DELEPLACE et René DELEPLACE, cors

Pour notre grand plaisir, ces artistes ont interprété successivement : Cinq danses hongroises anciennes de Ferenc FARKAS ; Sonate pour deux bassons de Joseph BODIN de BOISMORTIER ; Quatuor pour instruments à vents de Karl STAMITZ.

 

 

INTERVENTION  d’ANDRÉ  PICCIOLA

au nom des Amis d’Henri Barbusse

AU 49° CONGRES  DE  L’ARAC

(18-21 novembre à Périgueux)

 

Que l’Association des Amis d’Henri Barbusse ai été conviée à apporter son salut à votre congrès est certes un hon­neur pour elle, en même temps sans doute, de votre part, qu’un témoignage de fidélité à celui qui fut co-fondateur et premier prési­dent de votre ARAC, créée en novembre 1917, et dont c’est par conséquent, ce mois‑ci, le quatre‑vingt‑deuxième anniversaire.

On pourrait ne voir, dans ce salut, qu’une sorte d’hommage rituel, associant au nom d’Henri Barbusse, ceux de Paul Vaillant-Couturier, de Raymond Lefebvre et de Georges Bruyère.

Et cet hommage, soixante‑quatre ans après la mort d’Henri Barbusse, ne serait déjà pas sans quelque importance ni quelque solennité : c’est bien ce que montre votre souci que Barbusse continue d’être présent à vos travaux. Mais les circonstances de tous ordres au milieu desquelles vos travaux prennent place confèrent à !’évocation du ce fondateur de l’ARAC une signification qui dépasse de beaucoup l’expression d’un simple hommage.

L’ARAC est née à l’occasion de cette fracture de l’histoire que fut la Première Guerre Mondiale. Sa création représentait la volonté que le monde ne connût plus d’aussi Sanglante tragédie que celle qu’il venait de vivre.

Elle était aussi l’affirmation d’une confiance dans l’union et la détermination des survivants

du massacre, de tout faire pour qu’enfin ce XX° siècle qui commençait fût le siècle de la paix, de la solidarité entre les hommes, et surtout le siècle qui verrait triomphe de la démocratie.

C’était une immense espérance, qui répondait à la somme des souffrances endurées. Mais elle heurtait des intérêts trop solidement cramponnés à leurs privilèges financiers, industriels et sociaux ; il lui fut répondu de la manière la plus barbare. À ce siècle devait être réservé de montrer jusqu’à quel degré de sauvagerie et d’horreur pouvait descendre la nature humaine. L’homme broyé, emprisonné dans des camps de la mort lente ou jeté dans des fours crématoires ; des populations décimées ou atteintes dans leur avenir, contaminées par des radiations ou des agents chimiques et dont les femmes donnaient le jour à des enfants handicapés ou difformes ; la science utilisée ici à des fins destructrices, quand ses découvertes permettaient ailleurs de faire reculer la maladie et la mort : voilà ce qui figure lourdement au bilan de ce siècle qui, pour la honte éternelle des décideurs, aura été le siècle des guerres perfectionnées à grande échelle et le siècle du fascisme.

Ce n’est pas là l’histoire d’hier : nous savons bien, hélas ! que c’est notre histoire d’aujourd’hui. En 1999, des peuples ont été ou continuent d’être écrasés sous les bombes, en Irak, en Yougoslavie, en Tchétchénie, dont les moyens de communication, les ressources énergétiques et les biens alimentaires sont anéantis. Et comme s’il ne suffisait pas des bombes, les hostilités contre les populations civiles se poursui­vent encore au moyen de cette asphyxie d’un pays qui s’appelle l’embargo. Comment, au seuil de l’hiver, ne pas songer au froid, à la faim, à toutes les épreuves qui attendent encore ces hommes, ces femmes, ces enfants déjà si éprouvés ? La guerre s’est entièrement soumise à la seule logique qui lui corresponde : elle présente les signes d’une incuba­tion nazie, le droit est bafoué par la loi du plus fort, sur la vie et la dignité humaine pèsent de terribles menaces. Ce sont là des conditions propres à amener le désarroi chez des esprits qui n’aperçoivent plus les repères culturels dont ils avaient l’habitude.

Il est difficile, dans un tel climat, de parler de circonstances for­tuites, lorsque se font jour des tentatives de réhabilitation du fascisme, lorsque reprennent vigueur des thèses négationnistes, ou lorsque des consultations électorales, en Autriche ou en Suisse, se soldent par de bruyants succès de l’extrême droite. Une logique inexorable rassemble tous ces faits et leur donne leur cohérence.

Ce sont ces menaces sur l’avenir de l’humanité qui nous poussent à affirmer que nous avons toujours besoin d’entendre la voix d’Henri Barbusse, appelant inlassablement à combattre la guerre et le fascisme, quels que soient le visage qu’ils empruntent ou le prétexte qui les dissimule.

Non, cette voix ne s’est pas éteinte en ce jour d’août 1935 où Barbusse disparaît. Elle demeure actuelle, comme par exemple lorsqu’elle nous remet en mémoire que si l’on divise les peuples et qu’on les jette artificiellement les uns contre les autres, c’est pour mieux les dominer, et que le jour où cette vérité aura été comprise marquera le début de la vraie libération des hommes. Écoutons Barbusse :

« On a vu des êtres pareils revêtus d’uniformes différents se faire la chasse et se massacrer et transformer les pays en cimetières. On a senti que les cris de souffrance et les râles étaient une sorte de langage universel, et on a vu qu’on ne distinguait plus les uniformes quand il y avait dessus de la boue et du sang. On a été obligé de chercher la raison profonde qui poussait des hommes Pareils à s’entre-tuer, et on a vu que la différence des uniformes n’était pas cette raison et que c’étaient des intérêts étrangers à l’homme, des intérêts matériels qui étaient le mobile du cataclysme universel. A cause de cette constatation, la lueur de cet indicible incendie a été une lueur d’aurore. »

Ces lignes datent de 1935 ; elles pourraient avoir été écrites il y a quelques mois. Cette pérennité d’Henri Barbusse tient sans doute pour une part à cet art qu’il possède au suprême degré de produire des évocations saisissantes de vérité ; mais pour une part plus grande encore, à la haute conscience qu’il a de son métier d’écrivain. Il s’est toujours refusé à s’enfermer dans une tour d’ivoire et à réduire ses créations à la taille de bibelots précieux destinés à quelques initiés, raffinés et délicats. Dès ses premiers écrits, jeune poète puis jeune romancier d’une frémissante sensibilité, c’est aux autres, aux hommes ses semblables, qu’il a voulu s’adresser. Et si la Première Guerre mondiale fait de lui l’écho retentissant de la souffrance du bétail humain conduit a l’abattoir ; si au lendemain de la guerre il adjure ceux qui ont survécu de s’unir, chez eux et par-delà les frontières, afin d’empêcher que surviennent des tueries qu’il pressent plus horribles ; et s’il prête sa voix à tous ceux qu’on emprisonne et que l’on bâillonne parce qu’ils se sont dressés contre l’oppression, c’est que pas un jour il n’a cessé d’obéir à cette exigence de sa conscience : mettre au service de la collectivité humaine une intelligence aiguë de la société, traduite par de magnifiques dons d’expression.

Il sera amené par la suite à préciser le sens de ce que l’on pourrait nommer son apostolat littéraire. Il donne en 1923 son adhésion au parti communiste. Il ne devient pas cependant un homme politique, il refusera d’être député, il n’exercera pas de responsabilités au sein du parti qu’il avait choisi ; avant comme après son adhésion, il demeure un homme de lettres soucieux, à la place qui est la sienne, d’aider les hommes à vivre libres, à conquérir la part de bonheur à laquelle ils ont droit.

Sur cette adhésion, il ne revien­dra jamais, quelque difficulté qu’il ait rencontrée auprès de ses camarades de combat ou quelque incompréhension qu’ait suscitée sa démarche. Mais cette adhésion ne marque ni un tournant dans son évolution, ni même une inflexion ; elle représente une étape logique parmi toutes celles qui jalonnent la route où il s’est engagé bien des années plus tôt. Le marxisme même, dont il fait profession, ne constitue pas son unique référence idéologique, il vient rejoindre un vieux fond d’humanisme rationaliste, en même temps qu’une réflexion dominée par les impératifs d’une morale que la lecture régulière des écrits bibliques, dans ses jeunes années, au foyer familial imprégné de protestantisme, a profondément nourrie. Son incroyance ne fait aucun doute : elle s’affirme, sous des formes diverses, tout au long de son œuvre ; l’originalité de Barbusse, c’est qu’il est un incroyant de culture protestante.

C’est pourquoi il reste avant tout un moraliste. On ne peut éclairer en sa totalité sa démarche politique, si l’on oublie cette dimension. C’est elle qui explique sa rencontre du communisme. C’est elle qui est à l’origine, dès 1919 - 1920 probablement, de son aversion profonde, irrémédiable, pour le fascisme et tout ce qui s’y rapporte.

L’un des premiers, en 1926, il dévoile que le fascisme s’inscrit dans l’évolution impérialiste du système capitaliste.

« Le fascisme, écrit‑il, sort du capitalisme. Il en est la résultante logique, le produit organique. C’est l’armée qu’il jette dans la lutte sociale pour maintenir coûte que coûte ce qu’il appelle ses droits et que nous appelons seulement ses profits. Le fascisme est en somme la réaction suprême et brutale, et poussée dans ses extrêmes conséquences, de l’ordre ancien contre un ordre nouveau. »

Ce ne sont pas les insurrections populaires qui ont engendre les régimes de réaction autoritaires. Si l’impérialisme porte la guerre dans ses flancs, il porte aussi le fascisme : il serait facile d’en re­pérer les premiers symptômes dans les années quatre‑vingt du siècle dernier.

Parce qu’il apparaît au premier rang de ceux qui crient « Guerre à la guerre », Barbusse sera aussi, très logiquement, de tous les combats contre le fascisme : dans les Balkans, à Berlin, à Paris.

Sa voix n’a cessé de retentir en dépit des silences qui se sont ins­tallés autour de sa personnalité et autour de ses écrits. Ces silences doivent nous inciter à amplifier le son, à augmenter la lumière, à ré­pandre autour de nous les leçons d’Henri Barbusse.

Vous nous avez appris, Henri Barbusse, qu’on ne transige pas avec sa conscience et que l’on n’a rien accompli vraiment si l’on s’arrête à la moitié de son devoir. Cette probité intellec­tuelle, les puissants et les puissances ne vous l’ont toujours pas pardonnée. Vous nous avez donné l’ambition de devenir à votre exemple des femmes et des hommes impardonnables.

Merci à vous.

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ÉTUDES  ET  DOCUMENTS

 

UNE  CORRESPONDANCE

EINSTEIN-BARBUSSE

 

Les éditions du Seuil et les éditions du CNRS ont publié, avec le concours du Centre National des Lettres, la volumineuse correspondance qu’Albert Einstein a entretenue pratiquement toute sa vie avec les plus éminents de ses contemporains. Le tout constitue la matière de plusieurs tomes. Nous en détachons le tome 4 qui contient les lettres échangées entre Albert Einstein et Henri Barbusse.

Il semble que les rapports épistolaires entre les deux hommes remontent à 1921. à cette date, Barbusse sollicite d’Einstein une collaboration à la revue Clarté, organe du mouvement international des intellectuels progressistes qu’il a fondé deux ans plus tôt. Einstein accepte. L’écrivain et le savant, il est intéressant de le noter, ne s’étaient jamais rencontrés. Seule leur commune notoriété, dans les domaines qui leur étaient propres, avait permis les débuts de leur relation. Mais une relation fondée sur une estime qui ira grandissant. Un an plus tard, en juillet 1922, Einstein écrit à Barbusse : « Je regrette beaucoup de ne pas avoir eu l’occasion de vous connaître personnellement. Votre portrait est devant ma table de travail, à côté de celui de ma défunte mère. »

Cette estime, - est-il besoin de le souligner ? - permet d’apprécier à leur exacte mesure la communion d’idées et à la fois les divergences qui s’expriment entre l’écrivain, engagé sans réserve ni retour dans l’action politique, et le savant qui, sans vouloir rien ignorer des problèmes de son temps, demeure cependant à leur égard à une distance de laboratoire.

 

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Henri Barbusse à Einstein

Miramar, 2 février 1927

 

Cher et éminent confrère,

Permettez-moi de joindre un appel personnel à celui que vous trouverez ci-inclus et auquel je vous demande de bien vouloir adhérer. Votre nom est un de ceux qui s’imposent dans une ligue de grands honnêtes gens qui se lèveraient pour enrayer et combattre l’envahissante barbarie du fascisme1.

J’ai rédigé cet appel spontanément, sans obéir à aucune suggestion d’ordre politique ou autre. Je n’ai écouté que le sentiment de la solidarité et la voix du bon sens : le mal n’est pas sans remède, il y a « quelque chose à faire », et ce qu’on peut faire surtout et avant tout devant les proportions effrayantes qu’a prises le fascisme, c’est de dresser une force morale, de mobiliser la vraie conscience publique, et de donner une voix explicite à une réprobation qui est répandue partout.

Je dois ajouter que sur la teneur de cet appel, j’ai échangé des vues avec Romain Rolland, qui est de tout cœur avec moi, et qui estime comme moi qu’une levée des esprits libres, qu’une protestation des esprits éclairés et respectés, est seule susceptible, si elle est organisée et continue, de mettre un frein à un état de choses épouvantable (...)

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En octobre 1928 Barbusse fait part à Einstein de son intention de convoquer à Berlin un congrès antifasciste international. Il presse le savant d’y figurer. La réponse d’Einstein est négative :

 

Einstein à Henri Barbusse

25 novembre 1928

Monsieur,

Je n’ai sans doute pas besoin de vous dire expressément que je suis un antifasciste inconditionnel. Je ne crois cependant pas qu’un congrès puisse conduire à des résultats bénéfiques, car les gens sérieux se tiennent loin, en général, de telles manifestations bruyantes. Je considérerais comme beaucoup plus important de montrer au monde, par un recueil soigneusement composé de noms et d’aphorismes de nos contemporains importants, que ceux qui sont reconnus comme des hommes de valeur sont, dans leur très large majorité, des adversaires du fascisme, c’est-à-dire de cette politique de tyrannie autoritaire et irresponsable.

Très amicales salutations, votre dévoué

 

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Einstein ne participera pas, finalement, au congrès de Berlin. En revanche on le trouve aux côtés de Barbusse lors de la préparation du Congrès pour la paix qui devait se tenir à Amsterdam. Mais on ne le verra pas au Congrès, malgré les efforts de Barbusse : s’il laisse son nom figurer au comité de patronage, non sans quelque élégance, ses désaccords sont trop grands pour qu’il accepte d’aller plus loin.

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Henri Barbusse à Einstein

Aumont, 20 avril 1932

Mon cher et illustre ami,

Je vous ai envoyé un télégramme1 pour vous demander de faire partie du comité d’initiative d’un grand congrès que nous voulons tenir à Genève le 28 juin prochain, à l’anniversaire de Sarajevo, pour nous dresser tous contre les dangers de guerre actuels.

Les événements montrent en ce moment combien les dangers de guerre sont imminents et combien la terrible éventualité d’un incalculable conflit se précise de jour en jour par l’attitude du Japon, nettement et ouvertement agressive vis-à-vis de l’URSS. Donc, sans parler des risques grandissants de conflit qui résultent de l’état de concurrence économique et impérialiste des cinq sixièmes du globe, les dernières nouvelles d’Extrême-Orient permettent de moins en moins de se faire illusion sur la solidité de la paix mondiale. Il y a là une situation d’une gravité tragique qui dicte un devoir urgent à toutes les consciences claires de notre temps. De toute évidence, nous roulons à la barbarie et au cataclysme, s’il ne se produit pas une réaction énergique, dont les dirigeants intellectuels de notre époque doivent prendre aujourd’hui l’initiative. Nous avons envisagé une grande manifestation sous la forme d’un congrès contre la guerre réunissant toutes les forces morales et intellectuelles susceptibles de dénoncer et d’enrayer les catastrophes qui se préparent, car il est bien certain que dans l’ordre actuel des choses, un conflit entre deux grandes puissances a des chances de dégénérer en conflit universel qui marquerait ou la fin ou une régression formidable de notre actuelle civilisation.

Ce congrès, que nous organiserions à Genève, doit permettre aux grandes voix de ce temps de s’élever contre les calculs de folie des gouvernements impérialistes, il dominera largement, bien entendu, tous les débats de partis et de politique et s’édifiera sur les bases humaines et logiques d’une protestation organisée sur les plus larges bases possibles, contre les attentats définitifs que nous ne pouvons pas ne pas voir s’élaborer et qui sont déjà approuvés par d’abominables campagnes de presse.

Ce que je vous demande, c’est de donner votre nom, dont le prestige est universel, pour que nous puissions, sous l’égide du comité qui sera composé de vous, de Mme Sun Yat-Sen, Thédore Dreyser, Upton Sinclair, John Dos Passos, Heinrich Mann, Maxime Gorki, Bernard Shaw, H.G. Wells, Romain Rolland, Paul Langevin et moi-même, organiser avec toute l’ampleur nécessaire ce congrès qui doit être dans notre esprit la synthèse de toutes les manifestations pacifistes éparses qui se sont produites après la guerre de 1914.

Je ne doute pas que vous acceptiez de nous donner de la sorte votre important concours moral, et je vous adresse l’assurance de mes sentiments de haute considération dévouée.

 

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Einstein à Henri Barbusse

20 avril 1932

 

Cher Monsieur Barbusse,

Je ne pourrais jamais participer à un tel congrès qui, dans son impuissance, ferait certainement pitoyable impression. C’est comme si un congrès avait lieu pour empêcher l’activité des volcans ou pour rendre plus importantes les pluies du Sahara.

Depuis que le Japon s’est lancé dans son aventure mandchourienne1, j’ai compris qu’il disposait sûrement de puissants alliés invisibles. Je n’ai pas le moindre indice qui permette d’identifier précisément ces alliés. Mais je pense que ce sont les mêmes que ceux qui sabotent les efforts de désarmement. Je crois aussi qu’il faut plutôt les chercher en France qu’en Angleterre. Les militaristes et l’industrie de guerre savent exploiter à leurs fins la peur qui subsiste, depuis la guerre, au sein du peuple français. Pour éviter, comme l’imposerait la crise, de trouver un règlement raisonnable aux problèmes économiques, on a toujours eu recours aux aventures militaires, et la faim des dividendes, jamais assouvie, pousse partout fortement dans ce sens. Votre brave Boncour2 ne comprend-il toujours pas à quelle voiture il s’est laissé atteler ?

Je vous remercie vivement pour votre nouveau livre3 sur le grand combattant français de la justice.

Amicales salutations, votre                                                 A.E.

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Henri Barbusse à Einstein

25 avril 1932

Mon cher et éminent ami,

Votre lettre s’est croisée avec celle que je vous écrivais en confirmation de mon télégramme. Toutefois ce que vous me dites m’incite à vous parler avec plus de netteté des caractéristiques du congrès projeté.

Je commence par vous dire que vous avez tout à fait raison en ce qui concerne les déclarations et intentions prétendues pacifiques prises par les représentants plus ou moins officiels ou officieux des grandes puissances qui poursuivent d’autre part leurs buts impérialistes. Aucun homme de foi et de sens clairvoyant ne peut penser que le verbiage grandiloquent d’un Paul-Boncour, auteur d’une loi militaire aggravant l’assujettissement général et représentant d’une Société des Nations qui, loin de poursuivre la paix, poursuit la guerre en prétendant maintenir de force d’iniques traités de paix, comme aussi bien les déclarations de tout représentant attitré d’une puissance impérialiste - n’est pas seulement inutile, mais même nuisible à la cause de la paix.

Le congrès que nous envisageons sera quelque chose de beaucoup plus efficace et de beaucoup plus grandiose. Il doit faire entendre, comme je vous l’ai dit, la voix de tous les hommes libres dont le premier devoir est du reste de dénoncer les pièges et les dangers de cette propagande diplomatico-pacifique de Genève qui ne fait que trop donner le change à l’opinion publique mondiale. Mais ce n’est pas tout. Il doit s’appuyer aussi sur de grandes masses d’hommes, et à côté des intellectuels qualifiés et libres de l’emprise des chancelleries, y siégeront des représentants, spécialement élus à cet effet, de grandes agglomérations ouvrières internationales et notamment des ouvriers de la métallurgie, des transports et des industries chimiques, dont l’opinion et la volonté sont importantes dans l’espèce. Ces délégués ouvriers élus uniquement sur la plate-forme de la paix apporteront une force vivante et une importante efficacité à la manifestation raisonnée, consciente et complète que nous allons essayer de faire résonner.

J’ai déjà reçu les adhésions de Romain Rolland, d’Hein­rich Mann, de Gorki et de Langevin pour faire partie du comité d’initiative dont l’importance morale est essentielle pour donner toute son ampleur au congrès. Il serait tout à fait désirable à tous égards qu’un nom comme le vôtre figure dans ce comité. J’insiste donc pour que vous m’autorisiez à en faire état.

Je suis très heureux que vous ayez pris quelque intérêt à mon livre sur Zola et vous prie de croire à mes sentiments d’admiration fidèle et dévouée,                          H. Barbusse

 

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Einstein à Henri Barbusse

26 avril 1932

Cher Monsieur Barbusse,

Votre lettre du 20 avril me montre que je m’étais fait, d’après votre télégramme, une conception erronée de l’entreprise que vous projetez. Je croyais qu’il s’agissait exclusivement d’une tentative pour influencer, par une protestation impuissante, la politique que mènent les Japonais dans le moment présent. Je vois bien maintenant que vous avez présent à l’esprit le grand objectif général, c’est-à-dire un effort pour contribuer à ce que soient mis en jeu contre la guerre des efforts plus efficaces que ce n’était le cas jusqu’à présent. Je suis volontiers prêt à joindre mes forces à cette tentative, autant que je le peux.

J’ai la conviction qu’un seule chose peut être utile : il faut que tous les États qui appartiennent à la SDN ainsi que les États-Unis d’Amérique prennent l’engagement absolu de mettre à exécution toutes les décisions de la SDN et de la Cour de justice de La Haye.

Si nous parvenions à répandre parmi la fraction cultivée de l’opinion publique la conviction qu’il est nécessaire que les États renoncent ainsi largement à leur souveraineté, nous pourrions vraiment être de quelque utilité. Si nous en étions déjà là aujourd’hui, les agissements éhontés du Japon auraient pu être rendus impossibles par la proclamation d’un boycottage de toutes les marchandises et de tous les bateaux japonais.

Cordiales salutations, Votre                        A.E.

 

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Henri Barbusse à Einstein

24 mai 1932

Mon cher Albert Einstein,

Je vous ai envoyé une lettre vous soumettant le texte d’un appel destiné à lancer définitivement le projet du Congrès contre la guerre auquel vous avez donné votre adhésion. Il eût été d’un grand et utile effet que cet appel parût avec la signature des 24 personnalités auxquelles je me suis adressé. Mais par suite de l’éloignement et des déplacements actuels d’un certain nombre d’entre elles, et de la longueur des rapports postaux - quelques uns de mes correspondants habitant d’autres continents -, le délai pour recueillir toutes les réponses eût été extrêmement long. D’autre part il est urgent d’entreprendre tout de suite une action publique, les préparatifs d’un tel Congrès représentant un travail considérable. Enfin la nouvelle de cette manifestation ayant déjà touché certains milieux par suite de la publication d’un appel de Romain Rolland et ayant déjà provoqué des adhésions diverses, j’ai cru devoir agir immédiatement et pour cela publier en même temps que l’annonce précise du Congrès, l’appel que je vous ai adressé en le faisant suivre de ma seule signature (et peut-être celle de Romain Rolland qui a travaillé avec moi à l’organisation du Congrès). Quoique ce texte soit tout à fait en accord avec les principes que je vous ai exposés, je ne me suis pas permis d’engager votre signature me contentant d’enregistrer publiquement votre adhésion dans le communiqué envoyé à la presse. Vous voudrez bien reconnaître qu’il m’était impossible d’agir pratiquement d’une autre façon.

Tout me donne lieu de croire que le mouvement qui sera provoqué par ce grand acte de pacifisme actif et auquel les noms des personnalités adhérant au comité d’initiative donnent un éclatant prestige, aura de profonds et utiles effets.

Croyez à mes sentiments cordiaux et dévoués,

H. Barbusse

***

 

Einstein à Henri Barbusse

Caputh, 6 juin 1932

Cher Monsieur Barbusse,

A mon retour d’Angleterre, je trouve votre appel. Je ne peux pas me résoudre à le signer, parce qu’il contient une glorification de la Russie soviétique. Je me suis donné beaucoup de mal, ces derniers temps, pour me former un jugement sur la façon dont les choses évoluent là-bas, et je suis arrivé à des résultats bien peu réconfortants.

En haut, le combat personnel de personnages avides de pouvoir avec les moyens les plus abjects et pour des motifs purement égoïstes. En bas, l’asservissement complet de la personne et les entraves à l’expression des opinions. Quelle valeur a donc encore la vie dans de telles conditions ?

Je ne considère pas pour autant les intrigues du Japon et de ceux qui se tiennent derrière lui comme moins condamnables que vous. Je me suis adressé en différents endroits en faveur d’un boycottage international des marchandises japonaises, et j’ai vu qu’on ne peut rien faire à cause... d’importants intérêts commerciaux ! Si vous pouviez vous résoudre à rédiger de façon plus objective le premier paragraphe de l’appel, de telle sorte qu’il ne contienne plus du tout de glorification de la situation russe, je le signerais sans réserve (...)

Amicales salutations, votre                                                 A.E.

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Henri Barbusse à Einstein

7 juin 1932

(cette date est probablement erronée)

Mon cher Albert Einstein,

Je m’excuse de répondre avec quelque retard à votre lettre, par suite d’un brusque déplacement qui ne m’a pas permis d’avoir aussitôt qu’il aurait fallu la traduction de cette lettre...1

En ce qui concerne le texte de l’appel que Romain Rolland et moi nous avons signé, texte qui a paru dans Monde d’abord puis dans un assez grand nombre de journaux socialistes ou même bourgeois de gauche et qui me semble avoir suscité un énorme enthousiasme - vous avez déjà dû recevoir il y a assez longtemps une lettre de moi dans laquelle je vous faisais connaître, ainsi qu’à toutes les personnalités ayant adhéré au principe du Congrès, que je devais, pour ne pas entraîner une perte de temps tout à fait considérable, renoncer à demander aux personnes que j’avais déjà pressenties de signer avec moi un appel amorçant le Congrès. J’ai pensé que la seule procédure pratique était de faire connaître d’abord les adhésions importantes donnant un grand prestige et un grand retentissement au progrès [ lapsus calami ; vraisemblablement : retentissement au Congrès ] : celles du comité d’initiative. Quant au texte, j’ai dû en prendre avec Romain Rolland la seule responsabilité car s’il avait dû être suivi des 24 signatures des membres du comité, quelques uns d’entre eux pouvant demander des modifications de détail, il eût fallu des semaines et des semaines pour modifier le texte à mesure et le soumettre aux autres.

Bien entendu cette façon d’agir eût été tout à fait illicite si l’appel de Romain Rolland et de moi se fût trouvé en contradiction avec la première lettre que j’avais adressée aux personnalités pour déterminer leurs adhésions. Mais il n’en est rien et les deux ou trois observations que j’ai reçues ne portent, comme la vôtre , que sur des points subsidiaires.

Ce qui est dit dans l’appel sur l’œuvre socialiste et anticapitaliste de l’URSS n’émet que quelques réalités évidentes à savoir qu’au point de vue social l’édification socialiste est basée sur des principes diamétralement opposés à ceux des pays capitalistes et que c’est là une des causes de l’hostilité que ceux-ci lui témoignent et de la tentative de plus en plus nette d’agression par l’intermédiaire du Japon, et d’où sortira vraisemblablement la guerre mondiale. L’œuvre des socialistes soviétiques dans le domaine de l’économie est l’objet de grossières calomnies auxquelles nous ne devons pas nous laisser prendre, et, en tout cas sans entrer dans les détails de la politique intérieure de l’URSS, on ne peut pas ne pas considérer qu’objectivement les gens de là-bas s’attachent à établir une organisation socialiste internationale. Il est également impossible de ne pas voir dans l’ensemble des faits qui nous font pressentir l’imminence de la guerre, l’influence des méthodes de lutte du capitalisme. Je n’en veux pour preuve que la très belle tentative que vous avez faite de boycottage », et des résultats négatifs qu’elle a obtenus, à cause « de la présence des intérêts commerciaux ». Les intérêts commerciaux passent en effet avant tout. Ce sont eux qui incitent les grandes puissances en proie à des crises mortelles à chercher de nouveaux débouchés par la force, à agir toujours dans le sens d’accroissement nationaliste d’affaires et d’égoïsme financier féroce et à envisager la destruction d’un pays où la société est basée sur la coopération et la communauté des travailleurs.

Au reste, pour ce qui est de la situation de l’URSS je pense qu’il serait infiniment désirable que nonobstant vos vastes occupations de grand savant et d’humain compréhensif et agissant, vous puissiez vous rendre en URSS où l’Académie des sciences serait toujours heureuse de vous accueillir.

Croyez-moi votre admirateur dévoué,

Barbusse

***

 

Einstein à Henri Barbusse

17 juin 1932

Monsieur,

Vous savez très bien que je suis d’accord avec vous sur tous les points essentiels. Il faut tout mettre en œuvre pour empêcher que le développement de la Russie soit menacé de l’extérieur. Je souhaiterais simplement empêcher que la situation intérieure de la Russie soit glorifiée dans l’appel. Je ne veux pas m’étendre aujourd’hui sur ce sujet. Mais je suis assez convaincu que si Barbusse d’aventure était russe, il se trouverait quelque part en prison ou en exil, pour autant qu’on l’ait laissé en vie .

En tout cas, dans l’intérêt de notre cause éminemment importante, je voudrais recommander de façon pressante que l’on prenne parti très fermement à Genève en faveur de la paix, mais pas en faveur du bolchevisme. Sinon, les gens les plus honnêtes et les plus dévoués à notre cause en viendraient à se disputer de façon horrible, et notre action aurait encore moins de chances d’avoir quelque résultat qu’aujourd’hui, où elle n’en a, hélas, déjà pas beaucoup.

J’ai la conviction que pour servir de façon efficace la cause de la paix, il faut préserver le principe de l’intangibilité de la vie et de la personne de toutes les querelles politiques, quelles qu’elles soient. N’oubliez pas que ceux qui se battent le plus courageusement contre le militarisme viennent du camp des quakers, donc de ceux qui ont une foi religieuse.

Cordiales salutations, votre                                                  A.E.

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Henri Barbusse à Einstein

14 juillet 1932

 

Cher et illustre ami,

J’avais déjà été informé, naturellement, de la communication que vous avez faite à la presse de Genève, conjointement avec Lord Ponsonby sur votre point de vue concernant la lutte contre la guerre1. Je viens de recevoir, de cette communication, un compte-rendu détaillé et je suis heureux de constater combien je suis d’accord avec vous sur certains points essentiels, à savoir le devoir de chacun de lutter dans sa sphère et selon ses moyens, contre la guerre, et aussi la nécessité, pour certaines collectivités, dont nous devons voir croître l’importance, d’opposer en certains cas des refus formels à la démagogie officielle intéressée à la guerre. J’espère que le Congrès contre la guerre que nous préparons, et qui prend des allures de formidable manifestation (en dehors des milliers d’adhésions individuelles, adhésions collectives d’associations et de ligues de tout genre, d’organisations ouvrières, d’organisations d’instituteurs, d’élèves des écoles, de groupements de toute espèce : coopératives, municipalités) permettra de donner un sens pra­tique, méthodique et logique au refus général des hommes de se laisser engager dans des tueries sans nom. Notre Congrès n’aura pas lieu à Genève, les autorités genevoises ayant jugé subversif et contraire à leur tradition un congrès mondial contre la guerre où il entre un certain nombre d’étrangers (cela vise notre comité international dont vous connaissez la composition). Le Congrès aura lieu soit à Bruxelles, soit ailleurs, vers le 20 août. Il serait infiniment désirable que vous puissiez assister personnellement, tout au moins à la séance d’ouverture de cette manifestation grandiose qui réunira trois à quatre mille délégués de toutes classes et de toutes tendances.

Croyez à mes sentiments les plus fidèlement dévoués,

H. Barbusse

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Einstein à Henri Barbusse

Le Coq-sur-Mer1 , 7 mai 1933

Cher Monsieur Barbusse,

Je ne peux me résoudre à participer à cette entreprise2. Les protestations ne sont plus efficaces aujourd’hui. En outre, je ne pourrais m’associer qu’à une entreprise qui soit dirigée non seulement contre l’oppression blanche, mais aussi contre l’oppression rouge.

Amicalement, votre                                                A.E.

***

 

Le différend entre Barbusse et Einstein, sur la nature réelle de l’expérience soviétique, ne doit pas être sous-estimé. Il pose un problème de fond : celui de l’attitude que devait observer à l’égard de l’URSS un démocrate, hostile par ailleurs à la politique guerrière menée par les grandes puissances capitalistes.

Que l’URSS de cette époque stalinienne ne fût pas le pays radieux que se plaisait à décrire la propagande communiste, on ne le sait que trop. Il n’en demeure pas moins qu’elle ne fut pas non plus l’enfer dénoncé sans nuance aujourd’hui par beaucoup, y compris par une partie de ceux qui l’encensaient naguère. Mais ce serait une erreur de méthode de croire qu’il suffirait de se limiter à un jugement balancé pour parvenir à une appréciation correcte de cette expérience.

Il est des aspects de la politique de Staline qui terrifient par leur barbarie : pour parodier un mot de Talleyrand, cette politique fut pire qu’un crime, ce fut une faute, - une faute majeure contre le socialisme et son avenir. Fallait-il mettre un tel prix pour surmonter des difficultés, elles aussi indéniables, et permettre au pays de triompher de l’agression nazie ? La question reste posée. L’histo­rien britannique Eric Hobsbawm remarque, dans son dernier livre L’âge des extrêmes. Histoire du Court Vingtième siècle :

 « La victoire de l’Union Soviétique sur Hitler a été l’œuvre du régime instauré par la révolution d’Octobre : une comparaison avec les performances de l’économie tsariste dans la première guerre mondiale et celle de l’économie soviétique dans la seconde suffit à le démontrer. Sans l’URSS le monde occidental consisterait probablement aujourd’hui (les Etats-Unis mis à part) en une série de variations sur des thèmes autoritaires et fascistes, plutôt que sur des thèmes libéraux et parlementaires ».

Voilà une partie du problème, - qui amène à comprendre l’att­itude de Barbusse. Sa lucidité le conduit à pressentir tous les dangers que portait en elle la situation internationale, et auxquels il s’agissait de répondre au mieux de ses moyens. Le large rassemblement antifasciste qu’il veut mettre sur pied ne peut ignorer la volonté des puissances fascistes ou fascisantes d’attenter à la construction de l’URSS et d’étouffer l’espérance qu’elle représentait. L’URSS se rangeait automatiquement dans le camp antifasciste.

Il était normal que le parti communiste consacrât toutes ses forces à la réussite du congrès pour la paix (qui se tint finalement à Amsterdam, faute d’une autre possibilité d’accueil). L’intervention de l’Internationale Communiste, personnifiée entre autres par Willi Münzenberg, indisposera plusieurs des personnalités dont Barbusse eût souhaité le concours. La mauvaise humeur manifestée à maintes reprises par Romain Rolland rejoint à cet égard les réserves exprimées par Einstein. Il n’est pas sûr que Barbusse lui-même s’en soit toujours accommodé, même s’il estimait ne pouvoir s’en passer.

Il semble qu’à partir de 1933 les relations entre Barbusse et Einstein se soient espacées.

André Picciola

 

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Critique relevée dans Le Monde du 3 Janvier 1992,

sur les Écrits politiques d’Einstein ( CNRS / Seuil )

 

Einstein l’humaniste - Les écrits politiques d’un partisan absolu de l’entente entre les peuples

Il faut relire Einstein. L’homme de science, qui eut à cœur de traduire sa théorie de la relativité en termes accessibles à tous. Mais aussi l’homme politique, inlassable observateur du monde, anti-militariste convaincu, partisan absolu de l’entente entre les peuples.

Einstein l’humaniste, ambassadeur itinérant dans les années 20 de l’Allemagne et du sionisme. Celui qui, membre plusieurs fois démissionnaire de la commission de coopération intellectuelle de la Société des nations, luttera dès 1925 pour faire comprendre qu’" un travail aussi plein de difficultés que celui d’une unification de l’Europe ne peut pas se laisser réduire à une formule ". Qui, en 1929, écrira à la Ligue mondiale pour la réforme sexuelle que l’avortement devrait " être autorisé jusqu’à un certain stade de la grossesse, si la femme le souhaite ". Qui, de Hitler, dira en 1935 que " c’étaient l’esprit et la culture qu’il haïssait le plus, ces dons qui lui faisaient si cruellement défaut ". Qui, enfin, refusera en 1952 la présidence de l’État d’Israël, affirmant qu’il n’avait " ni l’aptitude ni l’expérience requise en matière de rapports humains dans l’exercice de fonctions officielles ".

Le sixième et dernier volume des Œuvres choisies d’Albert Einstein (1879-1955), Écrits politiques, rassemble une grande partie des textes publics et privés dans lesquels la renommée du savant lui a permis de s’exprimer en citoyen. Ces textes, écrits de 1914 à 1955, ont été présentés dans l’ordre chronologique. Ils sont complétés par un index thématique et un index des noms propres, qui donnent la mesure du nombre de sujets sur lesquels, toute sa vie durant, Einstein n’eut de cesse d’intervenir.

Berlin, 19 août 1914, lettre au physicien Paul Ehrenfest : " L’Europe, dans sa folie, vient de déclencher quelque chose d’incroyable. C’est dans une époque comme la nôtre qu’on voit à quelle triste espèce animale nous appartenons. Moi je rumine paisiblement, tout en ressentant à la fois pitié et dégoût. "

Berlin, 28 mars 1933, lettre à l’Académie des sciences de Prusse : " La situation qui est actuellement celle de l’Alle­magne m’amène à renoncer par la présente au poste que j’occupe à l’Académie des sciences de Prusse [...]. Je suis conscient de la très grande reconnaissance que je lui dois [...]. Il m’est cependant devenu insupportable dans la situation actuelle, de dépendre du gouvernement prussien ainsi que mes fonctions m’y obligent. " Le 17 octobre 1934, Einstein émigrait définitivement aux Etats-Unis.

Long Island, 2 août 1939, lettre à Franklin D. Roosevelt : " Des travaux récents de physique nucléaire ont rendu probable la transformation de l’uranium en une importante source d’énergie nouvelle [...]. Cela ouvrirait la possibilité non négligeable, sinon la certitude de fabriquer ainsi des bombes qui, sans doute, seraient trop lourdes pour être transportées par des avions, mais pas trop lourdes pour des navires. " Le 6 août 1945, à 8 h 16 du matin, la première bombe atomique était larguée à haute altitude sur Hiroshima.

Princeton, 2 mars 1955, lettre à Niels Bohr : " Ne froncez pas le sourcil, car ce n’est pas de notre vieille dispute de physiciens qu’il s’agit aujourd’hui, mais d’une question sur laquelle nous sommes exactement du même avis. " Le mathématicien, philosophe et pacifiste anglais Bertrand Russel (1872-1970) mettait alors tout le poids de son autorité morale dans la lutte contre la menace thermonucléaire, et tentait de réunir un petit nombre de savants de renom pour adresser un avertissement solennel aux peuples et aux gouvernements. En fait d’être " exactement du même avis ", Niels Bohr refusa finalement de signer l’Appel pour l’Abolition de la Guerre, paru le 10 juillet 1955 dans le New York Times. Dans une déclaration publiée simultanément, Bertrand Russel précisa : " L’initiative de cet appel est venue d’une collaboration entre Einstein et moi-même. Il l’a signé dans la semaine précédant sa mort. "

C’est dans le cinquième volume de ces œuvres choisies, Science, éthique, philosophie, où se trouvent les premières pages du beau texte « Comment je vois le monde » (1930), que l’on perçoit à quel point Einstein exécrait l’armée, " la pire émanation du grégarisme ". " Si quelqu’un peut prendre plaisir à marcher en rang au son d’une musique, cela suffit pour que je le méprise ; c’est par erreur qu’il a reçu un cerveau, puisque sa moelle épinière lui suffirait amplement. [...] Et pourtant, je reste assez confiant dans l’humanité pour penser que ce spectre [l’armée] aurait déjà disparu depuis longtemps si le bon sens des peuples n’était pas systématiquement perverti, par le biais de l’éducation et de la presse, sous la pression d’intérêts financiers et politiques." Il est des " naïvetés ", parfois, qui sonnent comme des rappels à l’intelligence.

VINCENT CATHERINE

 

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L’ÉCRIVAIN  AU  TRAVAIL

 

À l’aide du manuscrit de l’un des tableaux les plus évocateurs du Feu, nous allons pouvoir suivre pas à pas les efforts de Barbusse pour apporter à son texte, après un premier jet, des corrections qui avaient pour but de renforcer son pouvoir évocateur.

Les mots barrés par Barbusse sont reproduits barrés, et les variantes qu’il a adoptées sont soulignées.

 

La scène se déroule à Souchez, à 8 km au sud-ouest de Lens et à 16 km au sud-est de Béthune.