LES CAHIERS

HENRI BARBUSSE

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CAHIER n° 24

 

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ÉDITORIAL

Dans cette période où la question de la remontée du fascisme est posée aux politologues, aux historiens et à tous ceux qui s’intéressent à la marche de la France, de l’Europe et du monde, le Bureau des Amis d’Henri Barbusse juge qu’il est précieux de pouvoir s’appuyer sur des textes de Barbusse, qui illustrent sa pensée et son action en rapport avec ce phénomène important dans l’histoire de notre siècle.

C’est à notre ami André Picciola, historien et membre de la présidence de notre Association, que nous sommes redevables d’une présentation person­nelle des textes qu’il a choisis, annotés et commentés dans ce numéro spécial.

Amis lecteurs, nous sommes convaincus de l’intérêt que vous trouverez à la lecture de ces documents.

La Rédaction des Cahiers

FACE à l’orage

par André PICCIOLA

 

LE COMBAT ANTIFASCISTE d’Henri barbusse

Ce numéro, le 24ème depuis que nous paraissons, est un numéro exceptionnel. Nos lecteurs n’y verront pas les rubriques qu’ils avaient l’habitude d’y trouver, ou les études d’éminents chercheurs que nous prenons plaisir à accueillir. Du premier au dernier de ces feuillets, en dehors de quelques notes explicatives, c’est la seule voix d’Henri Barbusse qui résonne.

Mais pas n’importe quelle voix. Au rebours de notre habituel refus de distinguer plusieurs Barbusse et de privilégier un côté particulier de sa personnalité, ici, dans ce numéro des Cahiers, nous avons choisi d’entendre uniquement l’écrivain-combattant. Aucun arbitraire au demeurant, dans ce choix : il nous a été imposé par l’actualité. En ces temps troubles sur lesquels notre siècle s’achève, parmi toutes les inquiétudes qui assaillent nos esprits, il en est une qui passe les autres en importance: et c’est la réapparition du fascisme.

Nous sommes témoins, chaque jour, des formes diverses sous lesquelles il se manifeste. La forme la plus scandaleuse: la réhabilitation des criminels de guerre. La forme la plus insidieuse: les écrits que l’on nomme négationnistes ou révisionnistes et qui, sous couvert d’une prétendue objectivité scientifique, ramènent les atrocités nazies à de simples accidents de l’histoire. Et par-dessus tout la forme la plus dangereuse aujourd’hui, qui réside dans cette nouvelle expression de la pensée unique conduisant à accepter que la force prime le droit, que le principe de l’égalité des nations soit foulé aux pieds, que la Charte que se donnèrent les « peuples des nations unies au lendemain de la guerre » soit traitée comme un chiffon de papier.

Nous percevons dans ce viol des esprits qui s’efforce de justifier une guerre juridiquement injustifiable, un immense attentat à la dignité humaine en même temps que le mépris des valeurs fondatrices de la démocratie; nous y percevons déjà la réinstallation insolente du fascisme au cœur de nos sociétés.

En présentant des textes politiques d’Henri Barbusse, pour la plupart inédits ou qui étaient devenus introuvables, nous n’entendons pas « faire de la politique » au sens qu’on donne habituellement à cette expression. Nous ne prenons part à aucun débat électoral. Nous ne lançons aucun appel. Nous sommes une revue culturelle qui s’est fixé pour mission d’éclairer la personnalité et l’œuvre de l’écrivain sans doute le plus déterminé de son temps à dénoncer toutes les oppressions, matérielles et morales, qui broient les hommes.

Nous portons en nous l’ambition que soit maintenue dans son intégrité la dimension culturelle des individus, comme condition de leur épanouissement, parce que nous connaissons que cette dimension, avec le droit de vivre libre, sont aujourd’hui gravement menacées.

Et nous nous tournons vers Henri Barbusse.

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TEXTES d’HENRI BARBUSSE

Présentés et annotés par André PICCIOLA

Texte n° 1

« En ce moment le fascisme enserre le monde entier ou se prépare à le faire... » ( Article paru dans le périodique japonais KAIZO, fin 1926 )

 

LE FASCISME INTERNATIONAL

Il se passe actuellement dans le monde entier et principalement en Europe, un événement d’une importance capitale qui exerce une influence grandissante sur la vie sociale et politique : C’est la création et l’évolution du fascisme.

Cette organisation vient d’être mise en lumière par différents événements de premier plan de la politique intérieure et extérieure internationale. Le plus récent de ces faits symptomatiques qui ont permis d’exposer en peine lumière les progrès du fascisme, est le procès qui vient de se dérouler à Paris en Cours d’Assises. Deux militants communistes, Clerc et Bernardon, étaient inculpés du meurtre d’un certain nombre de manifestants fascistes.

Voici un bref résumé des faits. Il y a plus d’un an, le 25 avril 1925, à l’issue d’une réunion électorale contradictoire qui avait lieu à Paris dans le préau de l’école de la rue Damrémont, le bruit courut que les représentants des doctrines antidémocra­tiques, c’est à dire les amis du candidat Sabatier, étaient menacés par des manifes­tants révolutionnaires, à la suite de la réunion. Ce bruit était inexact. Cette réunion contradictoire avait été animée, mais elle n’avait pas dégénéré en bagarre. Toujours est-il que mal informés, des jeunes gens appartenant aux Jeunesses Patriotes et qui assistaient à une réunion dans un autre quartier ( au cirque de Paris ) se rendirent rue Damrémont et se présentèrent devant le local d’où les assistants commençaient à sortir. Ceux qui survenaient marchaient par rangs de quatre, à une allure militaire et les cannes hautes.

Cette attitude provoqua précisément la bagarre qu’on aurait pas eue à déplorer si les Jeunesses Patriotes ne s’étaient pas présentées dans ces conditions. Il y a eu une mêlée, des coups de feu et finalement, du coté des Jeunesses Patriotes, quatre morts et une cinquantaine de blessés. On arrêta Clerc et Bernardon qui avaient été trouvés porteur de révolvers et qu’on prétendait avoir vu tirer. Les présomptions matérielles qui semblaient assez sérieuses en ce qui concerne Clerc, l’étaient beaucoup moins pour Bernardon, et il y avait une certaine confusion dans les témoignages recueillis. La seule chose qui semble pouvoir être affirmée c’est que les victimes avaient été tuées et blessées par des communistes.

Au moment de l’attentat, il y eu une grande émotion à Paris et M. Taittinger, président des Jeunesses Patriotes, fit à la Chambre des Députés Française un tableau pathétique du martyre de ses amis. Les débats pas­sionnés de la Cour d’Assise ont abouti, malgré l’évi­dente partialité de l’avocat général Rateau, mais aussi du président Laugier, à l’acquittement de Bernardon et à une peine légère pour Clerc ( trois ans de prison ).

En vain, toute une partie de la presse et de l’opinion a essayé de transformer cette affaire en un drame banal de droit commun. La défense des accusés, et par la force des choses, les divers témoignages qui se sont fait entendre à la barre, ont obligé le jury à tenir compte du fait social dont la bagarre de rue la Damrémont n’est en réalité qu’un épisode. J’ai été moi-même appelé à titre de témoin par la défense devant le Jury de la Seine. J’ai développé cette idée qu’on ne peut pas abstraire cette malheureuse histoire de fusillade de la lutte aiguë engagée dans nos pays entre les représentants et les défenseurs de la classe ouvrière, et ceux de la bourgeoisie capitaliste. C’est ce point de vue que je veux exposer aujourd’hui à mes lecteurs de « Kaizo », afin de les mettre au courant des conditions particulières dans lesquelles se poursuit en Europe la guerre de classes.

Sans doute, n’ayant pas assisté personnellement à la tragique soirée du 23 avril, je ne pouvais déposer sur les faits concrets et précis de ce drame. Et tout en déplorant profondément la mort violente de plusieurs jeunes gens, je ne pouvais, en ce qui concerne la matérialité de l’événement, qu’émettre cette opinion objective : en tout état de cause, ce sont les fascistes qui en se rendant en nombre et en rang, dans les conditions où ils l’ont fait, rue Damrémont, ont provoqué le malheur, et en portent toute la responsabilité. Puis je me suis empressé de déclarer aux jurés que si l’on voulait pénétrer et comprendre ce drame, il fallait pénétrer dans le drame plus grand et plus meurtrier qui le domine et qui l’explique, et qui est celui du fascisme international.

Le fascisme étant un grand fait de l’histoire contemporaine, en envisageant ce fait, on ne sortait pas de la cause qui était à juger, mais au contraire on y entrait en plein. On ne peut pas parler avec précision, ni même avec loyauté, d’un épisode de guerre civile, si on ne parle pas de cette guerre civile elle-même et du caractère qu’elle a pris. Or, en ce moment, le fascisme enserre le monde entier ou se prépare à le faire. Cette prise en possession signifie et annonce bien des menaces et bien des catastrophes futures, et c’est, en vérité, un cri d’alarme, un cri d’angoisse, que doivent pousser ceux qui ont le sens des réalités.

Qu’est-ce exactement que le fascisme ? La création et l’évolution du fascisme résultent de l’état de malaise et d’incertitude, des difficultés grandissantes de la vie, des menaces économiques et autres, qui surgissent de toutes parts, en un mot de la situa­tion précaire où se débattent actuellement dans presque tous les pays toutes les couches moyennes de la population.

Le vrai moteur du fascisme, ce sont les pouvoirs d’argent, qui ont su et qui ont pu, grâce aux moyens gigantesques de publicité, de propagande et d’action dont disposent ceux qui disposent des richesses, attacher à leur politique la petite et la moyenne bourgeoisie en canalisant dans le sens de la conservation et de la réaction sociale son mécon­tentement, ses appréhensions et ses souffrances.

Nul ne peut contester que de nos jours, et dans les institutions actuelles, tout ce qui est fait d’essentiel est plus ou moins conduit par les grands détenteurs du capital. Si le capitalisme, c’est à dire la main mise de l’oligarchie de l’argent sur les choses sociales, a toujours plus ou moins conduit les affaires humaines, cette emprise et arrivée aujourd’hui à toute sa plénitude. Ce ne sont pas seulement les capitalistes américains qui l’affirment ( et ils ont l’autorité de le faire ), ce sont tous les économistes et tous les observateurs, à quelque opinion ou à quelque caste qu’ils appartiennent.

Or, partout le capitaliste a suscité le fascisme. Il l’a mis sur pied et lui a donné l’élan. Et ce n’est un secret pour personne que le fascisme italien et tous les autres fascismes nationaux sans exception se sont accrus grâce à l’appui financier de la grande bourgeoisie riche, de la grande industrie et des banques. Le fascisme sort du capitalisme. Il en est la résultante logique, le produit organique. C’est l’armée qu’il jette dans la lutte sociale pour maintenir coûte que coûte ce qu’il appelle ses droits et ce que nous appelons seulement: ses profits. Le fascisme est en somme la réaction suprême et brutale, et poussée dans ses extrêmes conséquences, de l’ordre ancien contre un ordre nouveau.

En conséquences de ses principes constitutifs, le fascisme a deux buts, l’un politique, qui est l’accaparement de l’État; l’autre économique, qui est l’exploitation du travail.

L’exploitation du travail est sa raison d’être. Le déchaînement fasciste tend à faire rentrer dans l’ordre, selon l’expression consacrée, la masse immense des pro­ducteurs, des travailleurs des villes et des champs, qui sont en réalité la substance même et la force vitale de la société. C’est qu’à notre époque, les yeux des masses ont commencé à s’ouvrir, elles ont commencé à s’étonner de cette anomalie prodigieuse que ceux qui sont tout ne sont rien, et que la multitude produise, et peine, et soit jetée dans des guerres, pour les intérêts, contraires aux siens, d’une minorité de profiteurs. Ayant commencé à ouvrir les yeux et à s’étonner, les travailleurs ont commencé à s’organiser, à s’unir pour résister à un destin inique. Donc le vrai fait social est celui-ci : il y avait un prolétariat exploité et inconscient depuis des siècles, et voilà qu’il devient conscient. On peut même dire que la guerre des classes n’est pas quelque chose de nouveau qui est survenu de notre temps, mais plutôt quelque chose que l’on s’est mis de notre temps à discerner et à comprendre. La guerre des classes a en réalité toujours existé du fait de l’oppression de la majorité par une minorité privilégiée. En réalité ce fut toujours, jusqu’aux temps contemporains, la défaite des classes laborieuses. Mais ce n’en est pas moins une guerre.

A cette guerre d’écrasement, le prolétariat organisé oppose un arrangement basé sur l’égalité politique de tous, sur la juste souveraineté du travail et sur la solidarité des divers peuples par dessus des frontières qu’il estime artificielles et néfastes. La guerre des classes, comme l’a dit Lénine, doit aboutir, par la prépon­dérance, par la victoire, du prolétariat, à l’abolition des classes. Elle doit aboutir également à l’abolition des guerres entre les nations puisque cette victoire referait entre les hommes une autre classification, plus profonde, plus rationnelle, plus réelle que les divisions géographiques, et une alliance plus solide que les alliances diplomatiques.

C’est pourquoi le deuxième but du fascisme est l’accaparement de l’État. Il s’agit de maintenir en l’aggravant le vieux régime dictatorial d’oppression, enchevêtré étroitement avec le nationalisme et l’impé­rialisme, il s’agit de faire triompher, comme par le passé, le principe de la concurrence à outrance et de la lutte, du chacun pour soi, aussi bien entre les individus qu’entre les nations, il s’agit d’imposer la continuation du règne de la loi de guerre et de destruction.

à l’heure qu’il est, on ne peut pas dire que le fascisme ne soit pas partout. On ne peut pas dire non plus qu’il ne soit pas partout le même. Il a partout le même objectif essentiel: l’étouffement de la libération du peuple. Même lorsque des groupements fascistes sont séparés, de pays à pays, par les convoitises nationales, ils sympathisent et ils se soutiennent de par le parallélisme de leurs tendances. Ce ne sont pas par exemple les revendications des fascistes hongrois à propos de la Transylvanie, annexée par la Roumanie, qui ont empêché les fascistes roumains de défendre seuls dans la presse roumaine les faux-monnayeurs fascistes de Budapest. Et ce ne sont pas les déclarations agressives et menaçantes pour la France de M. Mussolini qui empêchent les fascistes français de le prôner et de le prendre comme modèle. Et cela est dans l’ordre des choses. Les fascistes de Bucarest sont plus fascistes que Roumains. Et les fascistes français sont plus fascistes que Français.

Selon les pays où il opère, le fascisme est plus ou moins fort et en conséquence plus ou moins cynique. Partout, en proportion de sa réussite matérielle, il bénéficie déjà soit de la complicité, soit de la complai­sance des gouvernements constitués. Partout il fait montre, tout au moins à ses débuts, de la même hypocrisie. Il ne dit pas: Je suis le fascisme, il dit: Je suis le parti de l’ordre, ce qui est le plus commode de tous les mensonges démagogiques, ou bien il dit: Je suis républicain national patriote, ou bien il arbore quelque autre étiquette. Il prend toutes sortes de noms différents. Il nous éberlue avec des mots. Il forme beaucoup de catégories, mais au fond de tout cela, c’est la même espèce d’hommes. Nous voyons le fascisme camouflé en associations patriotiques ou en associations sportives, et dans la seule Hongrie, pour prendre encore un exemple au hasard, dans la Hongrie dont l’armée nationale a été réduite par le traité de Trianon à 35.000 hommes, il y a de la sorte toute une armée fasciste clandestine de 400.000 hommes qui, en attendant un autre emploi, besogne dans la guerre civile. Elle reçoit des armes de l’Italie et même tout dernièrement, elle en a reçu des uniformes, et en a commandé en Angleterre. Ailleurs, nous voyons le fascisme camouflé en Ligues Militaires, en Associations d’Étudiants Antisémites, en groupements innombrables et parfaitement organisés des officiers et des soldats de l’armée de Wrangel. Tout cela sert d’instrument au plan fasciste. Déjà, dans toute une partie de l’Europe, les gouvernements s’appuient sur cette gendarmerie de classe plus ou moins clandestine et officieuse. Et partout où le fascisme a pris pied sévit un système de banditisme anti-ouvrier qui procède par la terreur et par l’assassinat, et qui maintient tous les travailleurs dans l’esclavage.

J’ai déjà dans mon dernier article fait connaître au public japonais quelques faits typiques de cette avilis­sante captivité du travail dans les pays balkaniques où le fascisme est plus ouvertement déchaîné qu’ailleurs. Là-bas, tout travailleur qui se préoccupe de ses reven­dications d’ouvriers, et cherche à se solidariser avec ses frères de misère, est considéré confie un malfaiteur. Il est frappé, exilé ou tué, comme un ennemi de la société.

La partialité la plus révoltante règne dans tous les corps constitués. Pour n’en citer qu’un fait, on a pu lire dernièrement qu’un conseil de guerre roumain avait condamné un étudiant juif d’Oradea-Mare, nommé Klein, à la prison pour le motif suivant: « Avoir tenté d’organiser une union des étudiants juifs pour résister par la violence aux violences que leur font subir les étudiants chrétiens ». Et cet incroyable arrêt n’est pas seul de son espèce. D’autres cas de partialité aussi révoltante de la part des juges et des pouvoirs publics ajoutent une sorte d’odieux ridicule à toute la série des assassinats et des crimes que le fascisme d’État commet dans ces pays avec une impunité absolue.

J’ai pu dire aux jurés : « J’ai vu, moi qui vous parle, les ravages accomplis dans les villes et dans les cam­pagnes par le fascisme triomphant! Je me suis mêlé à ces malheureuses et nobles populations bulgares, roumaines, yougoslaves et hongroises qui meurent de la terreur blanche, j’ai trouvé là-bas un calme apparent qui serre le coeur, parce que c’est le calme d’un cimetière. Énumérer les assassinats individuels et collectifs, les iniquités, les tortures de prisonniers ou de témoins à la suite de soi-disant complots qui sont imaginés ou bien provoqués par ce qu’on appelle les « facteurs irres­ponsables du pouvoir », cela m’est matériellement impos­sible, parce qu’il y en a trop. Et ces crimes s’exercent non seulement contre les éléments d’extrême gauche, mais contre tous les éléments d’opposition et les moindres velléités démocratiques. J’ai vu de mes yeux, poussée jusqu’au bout par les gens de là-bas, l’oeuvre que les gens d’ici voudraient implanter chez nous. J’ai rapporté de cet enfer balkanique comme un sentiment de honte humaine et de remords humain. Et pour la première fois depuis, j’éprouve une sorte de soulagement à signaler ici, devant un tribunal, cet exemple effrayant de la réussite fasciste. »

Sans doute en France, le fascisme n’a pas osé encore relever complètement la tête. Mais il suffit peut-être de peu de chose pour qu’il se décide à le faire s’il continue à jouir d’une impunité et d’une tolérance scandaleuses. Et cette éventualité de coups de force est d’autant plus menaçante, que le fascisme multiforme entretient perfidement la confusion dans l’opinion publique sur les vrais buts de son organisation anti-prolétarienne et impérialiste, puisqu’il lui met même, ce qui est un comble, un masque tricolore de démocratie.

On ne saurait trop déplorer, à l’époque où nous vivons, l’inertie et la béatitude de l’opinion publique qui ne voit les cataclysmes que lorsqu’ils sont déclenchés. Il a fallu l’assassinat de Matteotti - qui n’est pourtant qu’un épisode entre mille - pour que cette opinion pût voir la vraie face de Mussolini. Il a fallu cette inimaginable affaire des faux billets de banque pour que l’on discernât la physionomie authentique et les agissements réels du régent Horthy et de son entourage.

J’ai cru pouvoir dire au tribunal : « Si l’opinion est inerte et flottante, il ne doit pis en être de même des juges. Vous vous trouvez amenés à intervenir aujourd’hui dans un épisode d’une machination gigantesque dont, je le répète, tous les rouages se tiennent. Que vous le veuillez ou non, votre verdict sera ou bien un coup, ou bien un encouragement pour le fascisme international. »

J’ai conjuré les hommes dont dépendait la sentence de voir la situation telle qu’elle est et dans toute son ampleur, et de se rendre compte que la classe ouvrière est aujourd’hui, dans notre pays comme dans tous les autres, en état de légitime défense.

Car c’est à cette constatation qu’il faut en venir si on veut voir les choses face à face et ne pas se payer de mots. Bien réellement devant les formidables mesures d’organisation brutale et policière de la bourgeoisie capitaliste, la masse des travailleurs est acculée à se défendre. Elle ne provoque pas et elle n’a pas provoqué. Elle ne commet pas les attentats qu’on lui impute ni les complots dont on l’accuse. Il peut plaire à des rhéteurs d’essayer d’établir que les doctrines prolétariennes avancées, socialisme ou communisme, constituent un complot contre l’ordre établi. C’est là un simple jeu de mots qui, si l’on y réfléchit, porte à faux. Bien entendu, les socialistes proprement dits, et ces socialistes intégraux que sont les communistes, envisagent une réfection du statut social tout entier et s’assignent pour but de discréditer et combattre le régime actuel. Mais on peut remarquer que cela est le propre de tous les partis politiques qui ne sont pas au pouvoir. Chaque parti a son programme qui ne peut être imposé que sur la disparition des programmes adverses. On pourrait tout aussi bien accuser de complot permanent tous ceux qui voudraient autre chose que ce qui est, et qui honnêtement cherchent les moyens de réaliser leur idéal par la propagande et le recrutement d’adhérents. En principe, cette seule propagande, ce seul recrutement peuvent suffir pour assurer la victoire à une doctrine, cette doctrine fût-elle le communisme international. Supposons que tous les travailleurs du monde arrivent à se mettre d’accord sur cette doctrine: elle s’imposera par le fait même et par la force des choses, la puissance du peuple total étant à vrai dire irrésistible et invincible. C’est donc une supercherie et une manoeuvre déloyale de prétendre mettre hors la loi des gens qui présentent un système rationnel d’organisation de la collectivité humaine uniquement parce que ce système, le jour où il sera pris en mains par tous les intéressés, remplacera péremptoirement les institutions existantes. Ce qu’on combat d’avance avec perfidie et par des moyens détournés chez les communistes, c’est précisément cette redoutable possibilité de vaincre que comporte une vraie majorité, et on essaye de le tuer dans l’oeuf avant que cette majorité, qui n’est actuellement que virtuelle et en puissance, soit à même de se réaliser.

Et on peu remarquer aussi que beaucoup de sophismes et beaucoup de mensonges sont tissés autour de cette question de la violence par ceux-là même qui emploient la violence pour empêcher les grands développements naturels du peuple. Ses ennemis prennent les devants. Ils ne veulent pas de l’unité ouvrière. Ce sont eux qui, devant la grandeur imposante de l’organisation universelle des multitudes, se servent de tous les procédés de menace et de contrainte dont ils peuvent disposer. Au cours du procès Clerc et Bernardon, M. Taittinger a reconnu que la raison de la création des Jeunesses Patriotes, ce fut le déploiement considérable des forces populaires lors de la cérémonie de translation des restes de Jaurès au Panthéon.

Oui, en effet, c’est ce déploiement grandiose et juste, logique comme celui d’une force de la nature, qui cause la rage et la haine, la vraie conspiration et les vrais attentats de la part des parasites sociaux et de leurs serviteurs. On parle de révolution. Il faut qu’on sache que la contre-révolution l’aura précédée, et qu’on recourt, à propos de tout le drame social qui se déchaîne au sein de notre époque, à un abominable renversement des rôles lorsque l’on parle de provocations et de violence pour en charger le troupeau même des victimes. C’est toujours, pour les grandes oppressions séculaires comme pour les faits de détails, la réaction privilégiée qui a commencé. C’est la réaction qui a commencé lorsqu’une troupe militarisée, et dont tout le monde a pu voir qu’elle était pour le moins armée de gourdins, est allée défier rue Damremont la foule ouvrière. Et dans l’histoire, c’est la réaction qui a commencé lorsqu’elle a décidé d’empêcher par la force la multitude des travailleurs de jouer le rôle organique et pacifique qui lui incombe dans la vie collective, et qu’elle a déchaîné la guerre civile.

 

Notes

On ne peut qu’admirer la lucidité et la profondeur de l’analyse de Barbusse qui dès cette époque, alors que les États fascistes ou fascisants ne sont encore qu’une minorité, éclaire les enjeux internationaux à long terme de l’entreprise fasciste, ainsi que le culte de la violence comme moyen privilégié d’asseoir sa domination. Les revendications territoriales sur la Transylvanie, à l’est de l’Europe, ou celles de Mussolini sur la Tunisie, la Corse, le comté de Nice et la Savoie à l’ouest, ne forment plus aujourd’hui que des aspects épisodiques et dépassés du discours fasciste. Il n’en va pas de même de l’esprit qui animait ces revendications, où l’on reconnaît sans peine l’exaltation nationaliste et chauvine à l’aide desquelles on abuse les peuples

* Piotr Nicolaïévitch baron Wrangel fut l’un de ces généraux que les puissances occidentales, et notamment la France, aidèrent dans leur lutte contre le régime bolchevique. Il mourut à Bruxelles en 1928. Ses anciens soldats ne tardèrent pas à retrouver un emploi en constituant l’encadrement des groupes paramilitaires mis sur pied par les partis fascistes de divers pays d’Europe.

* La Hongrie se trouvait depuis 1919 dirigée par l’amiral Miklos Horthy de Nagybània, que les Roumains, à l’instigation de la France, avaient aidé à conquérir le pouvoir.

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Texte n° 2

 

« Faire régner dans le monde l’ordre des cimetières… »

(Extraits des JUDAS DE JÉSUS, 1927, pp.249 - 252)

 

[...] Une tête de chapitre spécial à l’histoire contemporaine : le fascisme. Le capitalisme est menacé : malgré les formidables moyens dont il use, il est menacé d’abord parce qu’il est mis en question. Il est menacé aussi par les résultats catastrophiques et de plus en plus manifestes de sa politique déséquilibrée, par le désordre économique qui va s’accumulant.

[...] Notre époque aura été l’âge du sang.

Telle est la tragédie dont on discerne les grandes lignes à travers un monde d’événements.

Le fascisme n’est donc pas un accident isolé, né de l’ambition et de la réussite de quelque condottiere, il est une forme de cet effort réactionnaire suprême qui s’imprime sur la chair du genre humain dans les jours où nous sommes. En Italie, il est officiel. Il s’affiche comme force d’État et raison d’État autour du trône réel que s’est élevé Mussolini à côté d’un trône fantôme - alors qu’ailleurs il n’est encore qu’officieux et hypocrite. Mais en réalité le fascisme italien n’est qu’une section du fascisme universel et de l’Internationale Blanche, et partout le fascisme tend à être la seule force d’État.

Nous le retrouvons dans tous les grands massacres contemporains que l’histoire enregistrera avec stupeur [...]; nous le retrouvons dans les sauvages répressions de la Bavière, de la Hongrie, de la Lithuanie, de la Pologne, de l’Albanie, de la Yougoslavie, de la Finlande [...] - et tout ceci n’est qu’une pauvre petite liste bien incomplète des attentats accomplis par les maîtres de droit divin pour forcer la vie à se taire, pour mâter le prolétariat et les colonisés, et pour faire régner dans le monde l’Ordre des cimetières.

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Texte n° 3

 

Un comité international pour la défense de l’Union soviétique (Lettre à Jean Réande, 11 janvier 1931).

( Miramar )

Mon cher confrère,

Le moment a paru opportun a quelques vrais amis du progrès social, pour constituer un comité international de défense de l’Union Soviétique, si ouvertement calomniée et si gravement menacée, par l’impérialisme du monde entier.

De multiples faits démontrent de façon indiscutable que, malgré les dénégations officielles, un plan concerté s’accomplit pour lutter par tous les moyens contre l’effort de construction socialiste sorti de la révolution russe, pour dénaturer, saboter, arrêter et détruire la grande communauté de travailleurs qui s’efforcent depuis treize ans de jeter les bases d’un ordre nouveau.

Un comité Central, composé de Maxime Gorky, d’Upton Sinclair, de Willi Münzenberg et de moi-même, a résolu de taire appel à toutes les personnalités de l’ancien continent et de l’Amérique, et de créer des sections nationales d’une ligue loyale et consciente de défense du premier État ouvrier et paysan, espoir des multitudes opprimées et exploitées.

La section allemande vient de se constituer et a réuni l’adhésion de trente grands groupements et associations importantes et d’une centaine de personnalités intellectuelles de toute nuance, parmi lesquelles Arthur Hollitscher, Ernst Toller, Alfred Ker, Kurt Hiller, Erwin Piscator, Ernst Glaser, Prof. Grunberg, Johannes Becher, Otto Dix, Herwarth Walden, Hermynia zur Mülhen, Kurt Tucholsky, Rudolf Leonhardt, etc, etc ...

Nous voulons prendre la même initiative en France et je vous demande de m’envoyer votre adhésion qui me parait, moralement et à tous égards, précieuse pour la mission que nous assumons.

Le but du comité international et des comités nationaux sera d’organiser des campagnes pour faire connaître à l’opinion publique, à l’aide de données positives, la vérité sur la situation de l’U.R.S.S. et les attentats criminels dont elle est l’objet.

Je prends la liberté de compter sur votre concours, et vous prie de croire à mes sentiments les plus dévoués.

Bien amicalement à vous, mon cher Réande.

 

 Notes

 

Si le combat contre la guerre constitue l’engagement permanent de Barbusse, la logique de cet engagement l’amène progressivement à percevoir les liens unissant la guerre à l’entreprise fasciste. Le mouvement d’Amsterdam-Pleyel, au début des années trente, entend rassembler à la fois contre la guerre et contre le fascisme. Et ce n’est pas un hasard si les circonstances de la période le conduisent à préciser que la guerre, dont la menace s’étend sur l’Europe, sera une guerre menée pour détruire l’Union Soviétique. L’État de la révolution socialiste représente l’espoir des peuples exploités en même temps que les ennemis désignés par tous les régimes de réaction. Barbusse reste donc fidèle à son engagement initial en plaçant la défense de l’Union Soviétique au cœur de son combat contre toutes les oppressions.

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Texte n° 4

 

Défense de la paix et front unique antifasciste :

La situation en Espagne

( Lettre du 16 février 1933 )

( Miramar )

Mon cher

Annette a rapporté de Paris un document sur une initiative prise en Espagne pour essayer d’amorcer un très grand mouvement de lutte contre la guerre et qui, si cela réussissait, contrecarrerait le mouvement d’Amsterdam et essayerait de briser notre effort en s’appuyant sur les cartels de la paix et autres associations conservatrices qui, exploitées par la social-démocratie officielle constituent en effet un certain danger latent pour nous. Mais ceci dit et après lecture attentive du document je ne pense pas que ce soit là un mouvement dune grande envergure en préparation, certaine passages de ce document sont même un peu puérils et tombent dans le ridicule.

Mais il n’en est pas moins vrai qu’en ce qui concerne l’Espagne, d’où il semble que ceux qui tentent ce mouvement d’opposition à Amsterdam, veuillent partir comme d’un centre, il faudrait que très énergiquement et très vite nous considérions ce qu’il y a à faire au point de vue du Comité National d’abord.

Ci-joint une lettre du Comté National d’où il résulte que son action s’est de plus en plus restreinte, et qu’il est réduit à quelques éléments communistes. Étant données la richesse et la variété du Comité d’Initiative Espagnol avant le Congrès, il y a là un grave échec de notre mouvement. Les raisons sont-elles uniquement celles que donne le camarade du Comité National: la virulence des campagnes impérialistes, l’apathie et la grossière courte vue de l’opinion publique espagnole, etc .... C’est possible et cela entre en ligne de compte dans la décadence de notre mouvement en Espagne. Mais j’ai tout lieu de penser que le sectarisme de nos camarades a en partie contribué à disloquer l’organisation d’Amsterdam en Espagne. Voilà un certain temps que j’ai été avisé que les communistes ont si bien redressé et noyauté le Comité qu’ils y sont restés finalement tout seuls. Il n’est pas possible que dans un pays comme l’Espagne, nous puisions mener une lutte effective sur de pareilles bases. Il faut, coûte que coûte, réorganiser le Comité National avec des éléments divers et faire comprendre à nos camarades communistes qu’il n’y a vraiment pas lieu que l’Espagne demeure le seul pays où cette grande règle d’action vers le front unique ne soit pas appliquée. Il faudrait surtout pouvoir compter quelques éléments sûrs à Madrid, à Barcelone, à Séville, dans les grandes villes, de façon à ce que nos instructions puissent être suivies d’effet, et au besoin à faire intervenir la 3ème Internationale pour qu’elle dissuade le Parti Communiste Espagnol de prétendre accaparer et monopoliser le mouvement d’Amsterdam.

Je veux vous parler de tout cela pour vous demander d’étu­dier la question car vous avez sans doute d’autres éléments, avant de n’adresser aux camarades espagnols. Je voudrais que nous établissions une ligne de conduite. Peut-être y aurait-il lieu de renouer les rapports avec les Meilleurs élément du premier Comité, par exemple Gorkin, qu’il me semble qu’on a découragé à tort. Je suis prêt à le faire. Je vous demanderai de me faire parvenir la lettre où Gorkin donnait le nom des principaux membres du premier Comité.

En même temps que l’on reprocèderait à cette reconstitution aussi importe qu’urgente, et qui doit être actuellement l’objet de tous non soins, nous pourrions envoyer en Espagne toute une série de circulaires pour déjouer le projet de remplacement d’Amsterdam auquel il faut absolument que nous ne laissions pas prendre le pas sur notre mouvement, car ce serait un difficile courant à remonter.

Bien amicalement à vous.

 

[PS] Un coup de téléphone de Ferran m’apprend ce matin que vous êtes malade. J’espère bien que ce n’est pas grave. Si le n° 2 du Front mondial est en panne, André Ribard pourrait, en même temps que le successeur de Lebe, donner un coup de collier.

Notes

Les années qui prennent place entre 1929 et 1932 sont particulièrement fécondes, envisagées du point de vue de l’activité politique de Barbusse. Qu’il ait très tôt découvert la véritable nature du fascisme, les extraits de ses écrits publiés ci-dessus et la date de leur écriture le montrent assez. Il était inévitable que l’exigence qui l’habitait de mettre ses actes en accord avec ses paroles le conduisît à envisager des formes concrètes de lutte contre le fascisme. Du congrès de Berlin en 1929 au congrès mondial contre la guerre impérialiste en 1932, il ne se passe guère de mois où par des lettres, des articles, des tournées de conférence, il ne mette en garde contre le fascisme et n’appelle à le combattre.

Le premier congrès antifasciste organisé à son initiative se tint à Berlin, les 9 et 10 mars 1929. Il l’ouvrit en ces termes :

Nous sommes venus ici de tous les points de l’univers comme des juges pour dresser un réquisitoire vivant contre les forces triomphantes de cette époque : le fascisme. Quelle illusion dangereuse serait de le considérer comme un phénomène accidentel. A l’encontre de son envahissement il convient, sans tarder, de dresser la résistance organisée des masses qui en sont les victimes directes.

Ce congrès ne connut pas le succès auquel il pouvait prétendre en cette période cruciale, en dépit de l’énorme meeting public qui le clôtura. L’Internationale communiste, convaincue de l’imminence d’une nouvelle guerre impérialiste, s’attachait à y préparer le prolétariat. Les masses ouvrières devaient saisir les occasions qui apparaîtraient, dans cette éventualité, pour donner une impulsion décisive à la révolution. Le fascisme n’était pas ignoré mais on en sous-estimait la nature réelle et la nocivité. Si la réalisation d’un « front unique » demeurait une condition du succès, il ne s’agissait pas pour autant d’un rapprochement avec d’autres forces politiques non prolétariennes, - au nombre desquelles on situait surtout les socialistes, accusés de trahir la cause révolutionnaire. L’initiative de Barbusse visant à rassembler tous ceux qui s’opposaient au fascisme et à la guerre heurtait des stratégies bien établies. Elle suscita les réticences de la Troisième internationale et se vit opposer un net refus de la part de l’Internationale ouvrière socialiste.

Dans l’été 1932 à Amsterdam, le Congrès mondial contre la guerre impérialiste, patronné par Barbusse et Romain Rolland, traduisait une sensible évolution de l’Internationale communiste (mais il est vrai que c’est la sécurité de l’URSS qui était en cause). Il sera suivi, un an plus tard, d’un Congrès européen contre le fascisme, tenu à Paris, salle Pleyel, où les communistes et les syndicalistes de l’Internationale Syndicale Rouge étaient nettement majoritaires. Barbusse poussa à la fusion des deux mouvements: le mouvement d’Amsterdam‑Pleyel contre la guerre et le fascisme était né. Les vieilles méfiances cependant, les anciens anathèmes persistaient, elles mettront du temps à s’atténuer et, en dépit de la période du front populaire, ne disparaîtront pas vraiment tout à fait.

Il nous a paru indispensable de procéder à ce bref rappel historique pour rendre plus intelligible la lettre supra de Barbusse sur l’Espagne (adressée elle aussi, vraisemblablement, à Jean Réande).

L’Espagne, en ce début de l’année 1933, présente une situation des plus confuses. Il n’y a guère que deux ans que le pays s’est donné des institutions républicaines. La République avait été proclamée à la suite de la consultation électorale d’avril 1931. Le roi Alphonse XIII, devant l’opposition qui grandissait contre la monarchie, avait pensé rétablir sa situation en faisant appel aux électeurs. Il jouait son va-tout. Les élections virent l’écrasement des monarchistes et le roi fut contraint à l’exil.

Immédiatement contre la république se dressèrent les forces qui, quelques années plus tard, devaient constituer les solides appuis de l’insurrection franquiste: l’Église catholique, l’armée, l’aristocratie des grands propriétaires terriens et la haute bourgeoisie. Elle dut également compter, parmi ses adversaires, les anarchistes regroupés syndicalement au sein d’une puissante Confédération Nationale des Travailleurs (C.N.T.) que doubla bientôt, dans le domaine politique, la Fédération Anarchiste ibérique (F.A.I.). Dans le monde du travail les impatiences étaient grandes. Le gouvernement ne sut y répondre. Les grèves et les insurrections anarchistes, prétendant aboutir à l’instauration immédiate du communisme libertaire, loin de constituer la réponse qui eût convenu, contribuèrent à ruiner le climat social et politique de l’Espagne. Les socialistes de leur côté, très influents dans l’Union Générale des Travailleurs (U.G.T.) n’étaient pas loin de penser que l’insurrection des masses ouvrières étaient la seule issue pour l’Espagne, et ils ne comptaient que sur leurs seules forces pour y parvenir.

Il est aisé de comprendre, dans ces conditions, les difficultés internes d’un jeune parti communiste d’Espagne, replié sur lui-même et auquel faisait défaut, de la base au sommet, une culture politique qui ne s’acquiert qu’au feu du combat quotidien. Jusque en 1934-35 les communistes n’exercèrent aucune influence réelle sur la vie politique espagnole : une secte plutôt qu’un parti.

En dépit des efforts de Barbusse il n’y eut pas en Espagne de grands mouvements pour la paix. La situation ne s’y prêtait pas. Il n’en demeure pas mois que ses vues étaient très pertinentes et que sa conception du « front unique » mériterait une étude approfondie.

Julian Gorkin, auquel il est fait allusion, figure vers 1933-1934 parmi les dirigeants du P.C.E. Il s’en sépara, au début de la guerre civile, et devint, avec Andreas Nin, l’un des animateurs du Parti Ouvrier d’Unité Marxiste ( P.O.U.M ), une formation de tendance trotskiste.

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Texte n° 5

 

Le congrès mondial de la jeunesse

4 août 1933

Mon cher

J’ai réfléchi beaucoup au congrès des Jeunesses et voici ce que j’ai définitivement décidé. Je vous demande de le présenter et de le faire accepter par le comité d’organisation et surtout de bien vouloir faire commencer au plus tôt le travail de propagande. Au reste ce plan de la préparation et de l’ordre du jour du Congrès diffère assez peu de celui que nous avions établi ensemble.

Pour le Congrès lui même, discours d’inauguration fait par moi, ensuite salutations, brève, des organisations, des représentants ouvriers, des personnalités manquantes. Donner une place importante dans ces salutations à une manifestation de fraternisation entre Français et Allemands, entre Chinois et Japonais.

Rapport principal sur la situation de la jeunesse en présence des dangers de guerre et sur ses tâches. Tout bien réfléchi, il vaut mieux que ce rapport ne soit pas de moi, mais de Raymond Guyot. J’enverrai de la documentation qui sera vers le 20 août à Paris.

Il serait très important qu’il y ait une délégation orientale (Chinois et Japonais), j’ai déjà envoyé un article d’un japonais que j’ai rencontré à Londres et que vous devez déjà avoir reçu. D’autre part, il faut télégraphier à notre délégation de Shanghai pour qu’elle s’occupe de cette question et nous fasse parvenir des délégués d’urgence. Je vous prie de bien vouloir envoyer ce télégramme. S’il y a une délégation orientale, il faut envisager un rapport ( de moindre dimension que le rapport principal )

Pour la délégation soviétique, j’ai fait ici une démarche pour qu’on puisse compter sur elle. Ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai eu une réponse favorable absolument formelle. Mais il faudrait, je pense, d’urgence, sonder quelques difficultés officielles pour être sûrs qu’il n’y aura pas de difficultés pour l’accès de cette délégation en France. Voulez-vous vous en occuper aussi. La délégation soviétique ferait également un petit rapport sur la situation de la jeunesse soviétique, sur la politique de paix de l’U.R.S.S, etc. ...

Je pense qu’il faut revenir sur la décision que nous avions prise de ne faire désigner qu’un orateur par délégation étrangère. Il y a en effet des couches sociales différentes qui peuvent être représentées dans chaque délégation et il ne faudrait pas, par exemple, qu’un étudiant parle exclusivement au nom de la jeunesse d’un pays mais aussi qu’un jeune ouvrier puisse le faire.

Après la discussion aura lieu le vote d’un Appel du congrès à la jeunesse du Monde pour lequel je vous enverrai un schéma. Indépendamment du vote de cet appel constituant le manifeste et la résolution unique du Congrès, il faudrait cependant envisager une résolution pour la défense des victimes allemandes du fascisme et aussi un salut aux ouvriers et paysans de l’U.R.S.S.

Ensuite aura lieu l’élection de ce Comité Mondial des Jeunesses. L’organisation de ce Comité Mondial, des comités nationaux puis des comités locaux sera faite sur le modèle d’Amsterdam. Mais il est bien entendu que ces comités des Jeunesses, du sommet à la base, seront sections du Mouvement d’Amsterdam.

Au cours du congrès doivent avoir lieu des réunions spéciales comme à Amsterdam: socialistes, étudiants, chimistes, etc ... Si possible, fraternisation des délégués du congrès et des masses des jeunesses parisiennes.

L’idée du serment à Verdun me paraît décidément tout à fait sensationnelle et heureuse, il faudrait trouver moyen d’organiser cela ( peut-être reprendre l’idée moins représentative, mais plus pratique matériellement, émise dans la dernière réunion du comité d’initiative, d’un pèlerinage à Compiègne )

Quant à la durée du congrès, ce sera deux ou trois jours. Nous déciderons ensemble sur place.

Au point de vue de la préparation du congrès, voici quelques idées: 4 numéros d’un journal illustré. Le 1° numéro dont le mot d’ordre serait: « Préparez-vous au congrès » doit paraître le plus tôt possible et contenir un appel du Comité d’Initiative ( à préparer d’ores et déjà ), des appels de moi-même et de Romain Rolland et d’autres écrivains, et des photographies et des textes que je vous enverrai. S’y mettre. Le 2° numéro paraîtra avant le congrès, nous en demanderons la réalisation aux jeunesses de l’U.R.S.S. . 3° numéro pour le jour de l’inauguration du congrès, et le 4° numéro fait par les délégués après le congrès.

Une autre idée qu’on doit envisager est la remise à chaque délégué d’une collection de littérature écrite dans chacune des principales langues.

La tâche la plus urgente pour nous est de faire connaître le plus tôt possible avec la plus grande diffusion qu’on pourra la date définitive du 23. Je me suis aperçu que dans certains pays les milieux intéressés semblent encore l’ignorer.

La seconde tâche extrêmement importante est de susciter dans tout les pays des réunions préparatoires où assisteront la plupart de ceux qui fraternisent avec le Congrès, mais qui ne peuvent pas s’y rendre. Il faut compter, notamment, que ce sera le cas pour un certain contingent de délégués élus, par suite des frais de voyage.

3° - Enfin, et cela n’est pas moins capital, il faut veiller à ce que les groupements de jeunesse se forment dans les entreprises et les ports, qu’il y ait des liaisons, par lettres et appels entre les jeunesses des entreprises de pays différents.

Après le congrès, on publiera une brochure qui doit être éditée en plusieurs langues et avec une très grande diffusion. Elle s’ajoutera à la propagande verbale des réunions de compte rendus.

Ce plan de travail doit être considéré comme définitif.

Bien amicalement à vous.

 

Notes

* En 1931 le gouvernement japonais a lancé contre le territoire chinois une attaque qui aboutit à l’occupation de la Mandchourie, transformée en protectorat, le Mandchoukouo, sur lequel régnera, de manière fictive, le dernier empereur de Chine, Pou Yi. On peut considérer que dans cette région du globe la deuxième guerre mondiale a déjà commencé.

* Raymond Guyot est à cette époque l’un des dirigeants des Jeunesses Communistes.

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Texte n° 6

 

Contre le fascisme, un très vaste mouvement de masse.

20 janvier 1934.

Cher camarade,

Je reçois votre lettre du 16. Il est juste, en effet, que je ne vous ai pas envoyé l’appel pour les Ruegg. La raison en est que depuis quelques jours j’ai été assez durement éprouvé par une très forte grippe ou quelque chose d’approchant qui se manifeste par un très menaçant point de côté et par des névralgies un peu partout: je ne sais pas encore ce que cela va donner. Toutefois, je puis travailler et je ferai très volontiers cet appel qui s’impose tant. Je pense qu’il doit être envisagé sous forme d’un très énergique rappel des faits et ne pas être trop court, sous peine de tomber dans des géné­ralités. Vous le trouverez dans mon prochain courrier.

Je vous envoie le double de la lettre que j’envoie à Stassova et je vous demande de la tenir au courant de tout ce qui a été fait jusqu’ici.

Je vais lire le rapport de Paul sur sa tournée en Tchécoslovaquie, et je vous en parlerai.

J’ai pris connaissance de la lettre très intéressante par son esprit pratique et le sens réaliste qui en émane, du Co­mité des Femmes dé Tchécoslovaquie. Je suis tout à fait à votre disposition pour écrire, sur les indications précises que vous me donnerez, tous les appels et toutes les lettres que vous jugerez nécessaire d’envoyer.

Je souhaite que l’initiative concernant les intellectuels emprisonnés en Allemagne puisse aboutir à un résultat précis. Je suis tout à fait angoissé lorsque je vois la tournure que prennent les choses en Allemagne et le cynisme de plus en plus brutal des dirigeants. Tout en constatant la réaction des masses ouvrières européennes qui ne doit évidemment pas être ignorée de lui, le gouvernement allemand semble s’enhardir de plus en plus en présence de la relative impuissance de cette protestation et j’appréhende des persécutions et des massacres systématiques de plus en plus terribles. L’attitude prise par Hitler vie à vis des acquittés de Leipzig me le fait de quelqu’un qui joue d’audace et se laissera de moine en moine arrêter, tant qu’il le pourra matériellement par les protestations trop platoniques, malheu­reusement, d’une partie de la classe ouvrière européenne. La vie de nos camarades comme Thaelmann et les autres me semble extrêmement compromise. Ces tragiques conjonctures qui ne peuvent, je le répète, que se développer en Allemagne - pour le moment du moins - ou naître ailleurs, nous montrent à quel point nous sommes dans le vrai en essayant de constituer un très vaste mouvement de masse. Seule une vaste vague grossissante, peut arrêter les bourreaux allemands. C’est notre tâche de créer une telle vague. Évidemment la ruine économique de l’Allemagne peut saper son régime actuel, et cela ne peut manquer d’arriver à quelque moment de l’avenir. Mais aujourd’hui, malgré les signes précurseurs, nous n’en sommes pas encore là.

Entendu pour la lettre à Fischer. Je demande à Eva de traduire les rapports en question et ceux que vous enverrez par la suite. Des copies vous seront fournies.

J’adresserai le salut dont vous me parlez au Comité d’Étu­de du Fascisme. Je vous en enverrai copie.

Bien fraternellement à vous.

 

Notes

* Depuis deux ans Barbusse se bat pour obtenir la libération de Paul et Gertrud Ruegg détenus par le gouvernement de Jiang Jiéshi (Tchang Kai Chek) pour agitation communiste.

* Helena Stassova, dirigeante du Secours Rouge International, avait collaboré avec Barbusse et Willi Münzenberg à la préparation du congrès de Berlin. Amie fidèle de Barbusse elle s’employait à lever les doutes ou les réticences qui subsistaient en URSS à l’égard de l’auteur de Jésus aussi bien que du directeur de Monde.

* Le procès de Leipzig avait représenté une énorme machine de guerre nazie dirigée contre les communistes. Georges Dimitrov, secrétaire de l’Internationale communiste, comptait parmi les accusés. S’il fut acquitté, à la suite d’une intense campagne internationale où Barbusse figura parmi les premiers auteurs, bon nombre d’antifascistes allemands restèrent emprisonnés, dont Ernst Thaelmann, secrétaire du P.C. allemand, qui devait mourir en camp de concentration.

 

Texte n° 7

Un institut pour l’étude du fascisme

26 Janvier 1934

 

COMITÉ MONDIAL

Chers camarades,

Je reçois à la fois ou tout au moins à peu d’intervalle deux rapports, l’un concernant un Institut pour l’étude du fascisme, dont je suis déjà au courant et où je vois les noms de Langevin, Prenant, Francis Jourdain, etc ...

Il va sans dire que je trouve tout à fait opportune la création de cet Institut à condition qu’il ait les moyens d’agir largement et de suffire à une tâche qui est matérielle­ment tout à fait considérable. Nous pouvons et nous devons avoir, dans notre Comité de Lutte central, une petite place pour les archives et la documentation, mais il est bien certain que nous ne sommes pas susceptibles de donner à ce service l’ampleur qu’il lui faudrait prendre pour constituer vraiment les archives du fascisme. Il est donc très logique que les deux organismes existent et il ne reste plus, en effet, qu’à régler, ce qui est très facile, les rapports que nous devons avoir avec l’institut dirigé par Langevin et Jourdain.

Mais voici que la question se complique d’une troisième organisation qui pose devant soi un énorme programme documentaire, ce qui suppose un appareil tout à fait considérable. Il ne me paraît nullement abusif qu’il y ait plusieurs instituts do­cumentaires contre le fascisme, quoiqu’il ne faille évidemment pas les multiplier à plaisir. Mais il faudrait savoir quelles sont les garanties politiques que présentent les initiateurs de cette affaire - Renaud de Jouvenel, Bergery, Mme Karolyi, sont dans l’espèce, ou des personnalités de pure façade, ou des personnalités dangereuses et dont les pointe de vue diffèrent des nôtres.

Est-ce qu’il ne agirait pas du fonds dont ont été tirés les documents pour le Livre Brun? Cependant, j’avais cru comprendre que ce fonds devait avoir une utilisation de librairie, notamment pour le deuxième Livre Brun sur les armements allemands. En tout cas, l’absence de renseignements sur l’état d’esprit de cette organisation intitulée « Archives Antifascistes Internationales » ne me permet pas de leur répondre.

Bien fraternellement

                                                      henri Barbusse

 

Notes

 

Paul Langevin (1872-1946), l’un des plus éminents physiciens de son temps, connu notamment par ses travaux sur la relativité et les ultrasons. Animateur avec Paul Rivet et Alam du Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes. Adhéra au PCF en 1944. -Marcel Prenant, biologiste, engagé dans l’action politique depuis 1911, sera chef d’État-major des F.T.P. pendant la Résistance et membre du Comité Central du P.C.F. jusque en 1950, date où son opposition aux thèses de Lyssenko lui vaut d’être mis à l’écart. - Francis Jourdain (1876-1958) décorateur, peintre et écrivain était trésorier du Comité mondial de lutte contre la guerre impérialiste. Renaud de Jouvenel, philosophe un moment proche du groupe Clarté, prend ensuite ses distances et devient très critique à l’égard de l’U.R.S.S. - Gaston Bergery (1892-1974) avocat et député radical, crée en 1933 un Front commun qui vise à rassembler les couches moyennes contre le fascisme et se sépare du mouvement Amsterdam-Pleyel. A partir de 1934-1935, Bergery se rapproche de la droite. Il sera ambassadeur de Vichy à Ankara en 1941. Il est intéressant de noter que si Barbusse émettait des réserves sur les orientations politiques de Bergery, il ne jugeait pas qu’il dût lui fermer les colonnes de Monde et il continuait d’entretenir avec lui des relations courtoises.

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Texte n° 8

Le fascisme et les classes moyennes

( lettre du 11 février 1934 ).

( Miramar )

COMITÉ  MONDIAL

Chers camarades,

Je reçois la lettre de Paul du 6.

L’idée de grouper pour des actions d’ensemble les plus importantes organisations culturelles qui marchent dans notre sens, ne peut donner que de bons résultats à un moment où il est nécessaire de faire un vaste et acharné effort, mais à la condition que non seulement un comité actif s’en occupe continuellement, mais que même un secrétaire tout à fait qualifié centralise tout cela. On pourrait, non seulement pour participer aux manifestations, mais peut-être pour faire ce travail de centralisation, s’adresser aux amis de MONDE, auxquels cela donnerait une raison d’être de plus - sans pour cela donner à ce groupement une prépondérance sur le mouvement annexe où figurent d’autres éléments plus importants, mais surtout pour le travail.

Il est certain que le Comité Mondial ne peut pas assumer toute le travail administratif qui résulte non seulement de la réalisation courante, mais de l’élaboration d’un pareil plan. Il ne peut intervenir que pour un contrôle et les décisions essentielles. Voir également la section scientifique des Amis de la Russie Neuve qui comporte des éléments de premier ordre.

J’écris la lettre à Aronson et je vous prie de la lui transmettre car je ne connais pas son adresse.

Évidemment l’idée d’établir un comité d’amis ayant pour but de collecter des fonds est bonne en soi, mais ne pensez-vous pas qu’avec le seul Aronson nous ne parviendrons peut-être pas à de très importants résultats? Il faudrait peut-être essayer d’élaborer d’avance un Comité important susceptible de nous apporter vraiment une collaboration notable, par des coups de sonde et des démarches particulières avant de se lancer dans la mise sur pieds d’un nouveau Comité. Depuis mon voyage en Amérique, je suis un peu sceptique sur la possibilité de taper sérieusement les gens riches pour un but politique révolutionnaire.

J’ai l’impression qu’il faudrait que ce Comité fût assez camouflé - et par conséquent, en premier lieu, qu’il ne fût pas question du Comité d’Amsterdam dans son titre; qu’il comportât parmi ses animateurs beaucoup d’éléments féminins, bref, que le projet fût plus mûri de façon à pouvoir être entrepris sur de larges bases. Sinon à quoi bon faire un Comité qui s’effritera très vite. La bonne volonté de Aronson peut, en attendant, s’exercer à titre individuel.

à propos de souscription, j’ai vu aujourd’hui notre ami Willi et lui ai parlé de Uriewicz dont vous me parlez également dans vos lettres. Il m’a déclaré très nettement que Uriewicz donnera, sans doute, une petite souscription et qu’il faudra essayer, évidemment, d’en tirer le plus possible, mais que cette personnalité a de très graves inconvénients, entre autre, une indiscrétion illimitée qui le rend un peu dangereux étant donnés les milieux divers qu’il fréquente, et une fâcheuse propension à exhiber toutes les lettres de personnes connues qu’il reçoit pour se vanter de ses relations. Il m’a cité des exemples.

Je suis prêt à voir Uriewicz et je le recevrais très volontiers, s’il est dans le midi. Mais il me paraît très difficile que nous nous associons à une entreprise commerciale faite avec l’U.R.S.S. par un tiers, entreprise dans laquelle nous ne semblons devoir figurer que pour que Uriewicz fasse valoir nos noms et, en définitive, s’en serve pour peser sur d’autres éléments. Je vous rendrai compte de notre entrevue.

A voir, chers camarades, le plan de travail extrêmement dense et multiforme que vous avez déjà notablement précisé depuis ces derniers mois et les réalisations auxquelles vous vous attachez infatigablement, on peut se rendre compte de l’activité considérable et du réel labeur que vous fournissez et des coups d’aiguillon que vous donnez de toutes parts pour éviter la stagnation et remonter le courant. Toutefois, il me semble qu’étant donné le rythme rapide que prend la situation générale et les progrès plus prompts que les nôtres accomplis par nos adversaires, il me semble qu’il faudrait envisager, au milieu de tout cet ensemble de manifestations et de démonstrations diverses qui ne sont pas d’un effet social durable, quelque chose de plus sensationnel, de plus éclatant, de plus conforme aux exigences impérieuses de la lutte présente. J’en reviens à cette idées qui, après avoir été préconisée au Comité National Français, me paraît être abandonnée: pourquoi n’organiserions-nous pas, alors qu’il en est temps encore, un Congrès des classes moyennes à notre compte, pour attirer à nous des masses innombrables dont l’appoint pourrait être décisif et sur lesquelles le fascisme mord de plus en plus chaque jour, malgré nos efforts dispersés? Bien préparé, bien charpenté par de bons éléments, mais, néanmoins, très large, ce Congrès mettrait les classes moyennes ( et aussi les anciens combattants et les paysans  ) en présence de la réalité des choses, c’est à dire des devoirs qui s’ouvrent immédiatement devant leur foule; l’alliance avec la bourgeoisie ou l’alliance avec la classe ouvrière. Bien que beaucoup de positions soient déjà prises, c’est encore, pour une grande part, une question de clarification. Si les masses moyennes savaient exactement où les mènera le fascisme, qui les absorbe méthodiquement, et le socialisme d’autre part, si une mise au point tout à fait nette leur montrait le mal fondé de la méfiance que leur inspire instinctivement le socialisme - et les dangers de guerre et d’asservissement fatal que leur réserve le nationalisme réactionnaire qui les appelle à grands cris, et a besoin d’eux - nous amorcerions quelque chose de plus décisif que ce que nous pouvons attendre, même d’une ample vague de manifestations et de démonstrations diverses. Et le Mouvement des Femmes, de la Jeunesse, des Étudiants en prendrait un caractère beaucoup plus précis et beaucoup plus solide.

Mais il faut se hâter, surtout aujourd’hui où la pression gouvernementale devient si nettement fasciste et contre révolutionnaire.

 

Notes

Barbusse se trouve à ce moment dans sa villa Vigilia : il ne semble pas, à lire sa lettre, qu’il ait déjà disposé d’informations précises sur les événements survenus à Paris le 6.

L’ami Willi, dont il est question est très probablement Willi Münzenberg qui avait été l’un des maîtres d’œuvre du congrès antifasciste de Berlin en 1929. Organisateur hors pair, capable de mettre sur pied des centres cinématographiques et des entreprises de librairie, Münzenberg consacra une grande part de son activité à la lutte contre les nazis. Ce fut par ses soins que fut notamment publié le Livre brun contre l’incendie du Reichstag et la terreur hitlérienne. Il rompit avec l’Internationale communiste à la veille de la guerre, lors des fameux procès de Moscou. Les circonstances de sa mort, en 1940, n’ont pas été élucidées.

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Texte n° 9

 

Pour Thaelmann ( 25 février 1934 )

( Miramar )

Chers camarades

Je voue envoie l’appel pour Thaelmann, Ce papier était fait il y a déjà plusieurs jours. Je l’ai gardé par-devers moi ayant reçu de votre part l’annonce d’une documentation nouvelle nous forme d’un canevas. N’ayant rien reçu encore jusqu’ici, je vous envoie à tout hasard ce que j’ai déjà fait. Je ne sais si la petite étude sur Thaelmann a les dimensions qu’il faut. Il est en tous cas possible de lui donner plus d’ampleur en citant quelques passages caractéristiques de son discours et en charpentant le tout avec des sous-titres un peu sensationnel. Je veux bien faire ce travail sur indications que vous me donn