LES CAHIERS

HENRI BARBUSSE

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CAHIER n° 23

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BILLET  DE  LA  REDACTION

Ainsi qu’il avait été annoncé dans le précédent cahier, nos retards d’édition sont maintenant comblés: voici le cahier n° 23 qui arrive à son heure, c’est à dire à l’occasion de notre pèlerinage annuel.

Nous nous efforcerons de conserver ce rythme et cette date de parution de la mi-juin, qui rassemble un grand nombre d’entre nous à l’ombre de la Maison d’Henri Barbusse.

 

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Une maxime que Barbusse avait si bien mise en œuvre, peut-être sans l’avoir connue:

Sois prodigue de toi. La lampe, sans compter,  brûle son huile pour donner sa lumière au  monde.

William Shakespeare        

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HOMMAGE  À  HENRI  BARBUSSE :

 

ARAGON, BARBUSSE

COMME  LES  DEUX  PREMIERES  LETTRES  DE  L'ALPHABET

par Valère STARASELSKI

 

On le sait ou on ne le sait pas mais cela a plutôt mal commencé entre Aragon et Barbusse. Henri Barbusse, auréolé du succès immense du Feu se dressait très haut à ce point d'intersection des champs littéraires et politiques, occupant, de ce fait, une place, un rôle, une fonction que les surréalistes voulaient à toute force. C'est du reste en s'employant à ce combat que le jeune Aragon s'engagera dans un processus qui l'éloignera de ses amis surréalistes. En effet, en Union Soviétique au mois d’août 1930, il s'agissait pour les surréalistes Georges Sadoul et Aragon, par le truchement de la conférence de Kharkov, d'imposer aux communistes français de se désolidariser de la revue Monde dirigée par Barbusse qu'ils jugeaient rétrograde. Aragon explique:

« D'une façon fortuite, mis en rapport avec les organisateurs du Congrès de Kharkov, nous avons été invités à ce Congrès. Nous n’étions mandatés par personne et nous n'avons pas été considérés comme tels. Nous avons été invités à titre purement consultatif, nous n'avions pas pris part aux votes. Sans doute avons-nous été invités sur la double garantie que constituent une idéologie communiste et la réponse télégraphique à l’enquête du bureau international de la littérature révolutionnaire (sur laquelle s'ouvre le n° 1 de notre revue) qui place objectivement les surréalistes à l'avant-garde mondiale des écrivains révolutionnaires. Mais nous avons été invités essentiellement parce qu'on voyait en nous une source de renseignements sur les questions françaises et notamment sur les tenants et les aboutissants de la revue Monde et de ses collaborateurs ».

En effet, Aragon fait allusion au premier numéro de « Le Surréalisme au Service de la Révolution » dans lequel, à un télégramme émanant de l'Union internationale des écrivains révolutionnaires: « Bureau international révolutionnaire prie répondre question suivante: Quelle sera votre position si impérialisme déclare guerre aux Soviets? », les surréalistes avaient répondu tout à trac: « Camarades, si impérialisme déclare guerre aux Soviets, notre position sera conformément aux directives IIIe Internationale position membres du Parti communiste français. Si vous estimez en pareil cas un meilleur emploi possible de nos facultés sommes à votre disposition pour mission exigeant usage de nous en tant qu'intellectuels. Stop. Vous soumettre suggestions serait vraiment présumer de notre rôle et des circonstances. Dans situation de conflit armé croyons inutile d'attendre pour mettre au service de la révolution les moyens qui sont particulièrement les nôtres ».

A Kharkov, Aragon et Sadoul, qui deviendront membres de l'Union internationale des écrivains révolutionnaires, parviendront, en partie, à gagner la conférence à leurs appréciations: Barbusse sera condamné, classé comme « promoteur d’idéologies hostiles au prolétariat ». L'histoire littéraire fixera, par la suite, le Congrès de Kharkov comme étant la cause de la rupture d'Aragon avec le groupe surréaliste. Ce qui n'est pas entièrement vrai mais ce qui n'est pas complètement faux non plus. Mais ceci est une autre histoire...

Quelques années après, alors que le militant communiste Aragon mène avec force et conviction un travail d'ouverture et de rassemblement antifasciste, il ne ménage pas son énergie pour la reconnaissance de Barbusse qu'il avait tant combattu. Le témoignage d'Elsa Triolet sur l'enterrement de Barbusse, en 1935, est à ce sujet très significatif:

« J'ai souvenir d'incidents autour du nom Barbusse pendant la préparation du Congrès international des écrivains, qui s'est tenu à Paris en 1935. Les organisateurs, dont Malraux, ne voulaient pas que Barbusse prît la parole à ce Congrès, considérant que sa littérature était d'une qualité insuffisante pour représenter la France. C'est seulement parce qu'Aragon menaçait de quitter le Congrès que les organisateurs, à leur corps défendant, acceptèrent la honte artistique d'avoir Barbusse parmi eux. Barbusse est mort, peu après, vous vous rappelez, si vous aviez vu ce qu'a été son enterrement, l'immense foule, le peuple de Paris venant accompagner son corps, le véritable deuil national, bouleversant...

Malraux, continue Elsa Triolet, ne voulait pas plus venir à l'enterrement qu'il n'avait voulu de Barbusse au Congrès. Il a pourtant rattrapé le cortège à une heure quelconque, comme on vient à une réception de cinq à sept... Le cortège passait entre une double haie de gens silencieux, immobiles, et chaque homme et chaque femme semblaient être de la famille. Une haie qui s’avéra être un mur impénétrable quand Malraux voulut la traverser pour rejoindre le cortège déjà près du Père Lachaise. Il avait beau dire « je suis André Malraux », personne dans la foule ne semblait connaître ce nom, les gens le regardaient, hostiles, et se serraient les coudes. C'est Aragon qui l'a aperçu du cortège et qui est venu le chercher à travers la foule. Je dois dire que devant la réalité immense de cette foule et de sa peine, Malraux, très impressionné, exprima un doute sur son appréciation de la littérature de Barbusse. Oui, qu'est-ce que c'est que la valeur artistique d'une œuvre? »

Que s'est-il donc passé pour que l'ancien surréaliste prenne en charge la défense, en quelque sorte, de l’aîné tant rejeté auparavant? La réponse tient, me semble-t-il, en deux mots: la guerre. Ou plus exactement, l'assimilation critique de cette terrible expérience. La guerre qui amènera Barbusse qui avait jusqu'ici dépeint de manière naturaliste un monde désenchanté, où la souffrance de l'homme tenait à sa nature individuelle et existentielle, à concilier définitivement l’écriture et l'engagement, mieux à les fondre ensemble.

Le Feu, journal d'une escouade, qui paraîtra d'abord dans la presse puis deviendra un livre au succès immense, attestera de ce nouvel esprit.

La guerre dont Aragon reviendra transformé de fond en comble. La guerre dont il refusera d'abord de parler par crainte de lui faire, disait-il, de la publicité pais qui finira par venir sous sa plume dans Les cloches de Bâle, roman de 1934. Cette expérience de l'horreur collective, cette preuve suprême, l’écrivain l'acceptera ou sera en mesure d'affronter comme Henri Barbusse l'aura fait avec Le Feu. Car il ne faut pas s'y méprendre, regarder et réussir à décrire le carnage demande une force et une conscience peu communes. Ecoutons ce qu’écrivait le soldat Fernand Léger à sa femme:

« Plus rien. Ni une pierre, ni un bout de bois, des trous, de la boue, de l'eau et des débris humains. Des corps entiers mieux conservés (...). Je ne puis absolument pas te décrire cela. Ceux qui veulent le faire font de la littérature et de la mauvaise. » Ainsi pensera un temps Aragon qui se mesurera ensuite à cette part de la réalité et notamment en en tirant les conséquences politiques; la guerre sera ce par quoi, au fond, comme Barbusse, il deviendra communiste. Ce cauchemar de la réalité à propos de quoi il écrira dans « Les communistes »: « La guerre. On voit ça dans les livres. Une série d'images. Mais la vraie, c'est comme un arrêt de toute existence ».

Ainsi, la prise en compte de la guerre par l’écriture qui, pour Aragon est, rappelons-le, la méthode de pensée, thème récurrent dans son oeuvre, marquera la seconde entrée en littérature de l'auteur d’Aurélien dont il dit que « La guerre l'avait pris avant qu'il eût vécu ». Seconde entrée par quoi il rejoint Barbusse et notamment en convenant que ce dernier lui a montré « la possibilité d'abattre le mur entre l’écrivain et la masse des hommes ».

Il exposera les choses plus précisément dans un texte de 1975 dans lequel il dit:

« J'appartiens à une génération qui n'avait pas vingt ans quand la Première Guerre mondiale éclate en 1914, et dans le sein de laquelle frondait une certaine colère. Nous avions vu presque tous les écrivains français se plier à la loi de cette guerre, s'en faire les justificateurs et les apologistes (...). Nous considérons comme un déshonneur l'attitude de l'Union sacrée, comme on disait, et son extension aux domaines de la pensée et de la création. Pour ma part, dès 1916, me semble-t-il, je portais en moi une colère que la victoire, comme on dit, n'a jamais pu éteindre. (...) Mais qui, très tôt fit naître en moi une sorte de décision: je me promettais qu’au-delà de cette guerre, qu'elle qu'en fut l'issue, je serais de ceux qui travailleraient à rendre impossible la "trahison des clercs", expression plus tard empruntée à Julien Benda. (...) J’étais habité d'une volonté (...): trouver les moyens de parler au plus grand nombre de nos concitoyens, pour leur rendre cette conscience d'homme, qu'on leur enlevait avec la complicité des gens de lettres. (...) Je préparais un langage sur lequel ni la censure ni les prisons n'auraient pouvoir d'interdit, [que] je cherchais le moyen d’être entendu du plus grand nombre, sans donner prise à l'interdit des puissants... »

Dans la boue noire ou sanglante des tranchées, dans cette boue labourée d'obus, composée autant de terre que de débris d'hommes qui tressaillaient de peur et de courage avant de mourir, Aragon et Barbusse rencontreront l'enfer humain inhumain.

Tous deux en seront transformés jusqu'aux tréfonds de leur conscience. Tous deux se placeront désormais et définitivement au milieu des autres, écrivant pour que les hommes trouvent le chemin de leur grandeur. Une grandeur qui ne vaut que par la volonté d’émancipation qui toujours se heurte, refuse et affronte la barbarie.

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ÉTUDES ET DOCUMENTS

 

Portrait d’Henri Barbusse

par Alfred Kurella

 

Le texte que nous vous proposons a été rédigé en 1934 par Alfred Kurella qui fut le collaborateur de Barbusse dans les années trente, notamment à la rédaction du Monde et pour l’édition des « Lettres de Lénine à sa famille » présentées par Henri Barbusse (Rieder-1936). Ce texte est paru dans un recueil d’essais de Kurella publié à Berlin en 1961. Il a été repris dans le volume intitulé « Wofür haben wir gekämpft? » (Pour quoi avons-nous combattu?) (Aufbau-Verlag, Berlin, 1976). La traduction a été assurée par Gilbert Badia.

Né en 1895, Kurella s’engage à dix-neuf ans en 1914. L’expérience de la guerre fit de lui un pacifiste. Il adhéra en 1919 au parti communiste allemand et mena, à partir de 1920, la vie d’un responsable communiste international, séjournant tantôt à Moscou, tantôt à Berlin ou à Paris. La Seconde guerre mondiale le surprit en Union soviétique. En 1954 il rentra en République démocratique allemande et devint bientôt responsable de la politique culturelle. Il est mort à Berlin en 1975.

 

La Peugeot étincelante fonce vers le nord sur la nationale n° 2. Des champs, des villages, des bourgs. Nous doublons un gros autobus Citroën. Une forêt. A présent se dresse devant nous l’élégant clocher de Senlis. Nous sommes à trente kilomètres de Paris.

Penché sur le volant de notre voiture, un homme sec dont les genoux pointus touchent presque le pare-brise. Sous le rebord du chapeau mou une mèche de cheveux qui tombe sur la tempe gauche. Au coin de la bouche que cernent deux plis profonds est fichée une cigarette. Deux mains élégantes tiennent fermement le volant. La cigarette se consume lentement. Un cahot. La cendre de la cigarette tombe sur le genou du conducteur.

Devant les portes des maisons de Senlis, cité médiévale, des spahis en burnous brun, coiffés d’un turban. Ensemble grotesque mais qui n’est pas l’effet du hasard. Nous sommes à la fin de 1933. En vertu du « plan Z », la capitale est entourée par un cordon de garnisons de soldats africains. Le gouvernement français se prépare-t-il à réprimer une nouvelle Commune?

Ces fils d’Afrique qui font leur service sous le commandement de jeunes officiers français ont-ils quelque idée de l’homme qui passe devant eux? Celui qui conduit notre auto ne doit pas être particulièrement apprécié par les auteurs du « plan Z ».

Cet homme, qui conduit d’une main sûre la Peugeot dans le labyrinthe des rues étroites de Senlis, ville romaine, plus tard résidence épiscopale, c’est Henri Barbusse. Henri Barbusse, l’auteur du « Feu », Henri Barbusse qui a lancé à la face du belliciste Tardieu (1) son « J’accuse! ». Henri Barbusse un des hommes qui est à l’origine du mouvement mondial contre la guerre impérialiste et le fascisme, dont le Congrès d’Amsterdam en 1932 a constitué le point de départ. Henri Barbusse ce sexagénaire toujours jeune!

Encore des spahis à la sortie de la petite ville. De nouveau des champs. Un bois. Des barbelés le long de la route. Un panneau: chasse gardée. Les bourgeois ont affermé le bois entier pour leur chasse.

Une vaste clairière. Alentour des collines. Dans le creux s’étire un village. Un château à l’entrée du village, un autre à la sortie. La longue rue est comme morte. Presque pas de fenêtres donnant sur la rue. Nous nous engageons dans une petite rue latérale bordée de murs du haut desquels tombe un lierre épais. Soudain une porte, à côté de laquelle est apposée une plaque: « Villa Sylvie ».

Nous contournons la maison du côté de la forêt qui recommence ici. Une vieille femme pousse avec empressement les deux battants d’un portail. Deux yeux pleins de bonté, mais avec un fond de malice, éclairent son visage ridé; tandis qu’elle s’affaire, sa bouche édentée semble mâchonner quelque chose. Quand elle a ouvert le portail, elle s’essuie les mains à son tablier. L’auto pénètre dans la petite cour intérieure... Au milieu se dresse une fontaine d’une autre époque couverte de roses. Surgissant de derrière la vieille, un petit chien saute et aboie au comble de l’excitation.

« Robin, Robin...! »

L’homme s’est extrait de la voiture à croupetons, littéralement. Un lévrier qui sortirait de la niche d’un griffon! Debout là, devant nous, presque aussi courbé qu’il l’était l’instant d’avant sur le volant, il dépasse d’une tête le plus grand d’entre nous. Robin est toujours aussi déchaîné. Il ne cesse de bondir vers son maître, si haut qu’il en perd l’équilibre et retombe sur le dos.

Nous voilà à présent dans la maison. Les décorations style empire de la petite porte et des minuscules fenêtres de la façade se retrouvent dans les pièces exiguës et basses de plafond, que séparent des cloisons. Des murs gris, bordés de listels d’un or terni, des arabesques sépia au plafond, des fauteuils rembourrés, des vitrines. Aux murs des tas de gravures sur bois, de vieilles estampes représentant des villes, un tableau de Masereel, des dessins de mode du Directoire. Les murs en sont comme tapissés!

Partout courent le long des murs des étagères chargées de livres. Romans français et recueils de poésie des années quatre-vingt à nos jours. Soudain au milieu d’eux, quelques tomes des oeuvres de Lénine en russe et deux ou trois volumes de la Grande Encyclopédie soviétique. Mais qui ne détonent pas plus que l’unique Masereel. C’est que l’impression d’ensemble de cette maison forme un tout: c’est la maison de campagne d’un esthète des années quatre-vingt-dix parfaitement conservée; pour fuir le mauvais goût de la fin du siècle, son propriétaire s’était réfugié dans le style du premier Empire. Quel étrange contraste!

Le maître de maison nous a amenés ici dans une Peugeot du dernier modèle. Il connaît bien et aime sa voiture. Il connaît bien les avions et aime passionnément ce moyen de transport. Tout à l’heure, quand nous avons longé l’aérodrome du Bourget, il s’est mis à traiter d’un de ses thèmes favoris: les nouvelles perspectives qu’ouvre l’avion, une nouvelle façon de voir notre planète, une autre manière de voir la vie. Un progrès technique qui élève l’homme au-dessus de lui-même et lui permet de voir simultanément ce qui était jusqu’ici distinct.

Il y a quelques mois nous étions allés ensemble à Copenhague en avion. Comme il s’était enthousiasmé au spectacle des hauts fonds d’un bleu-vert que la marée découvre; des villes du delta de l’Escaut, pareilles à des jouets que quelque Vauban (2) aurait construits entre des prairies vertes et des champs de fleurs bigarrés; de l’imposant port de Rotterdam qui ne révèle sa structure interne que vu du ciel! La vue à vol d’oiseau des champs de bataille de la Somme réservait une surprise: sur le vert tendre des champs de blé et des prés on distinguait nettement les minces bandes et zones plus claires des anciennes tranchées, des sapes, des boyaux, des trous d’obus, comme si la terre se refusait à oublier les horreurs de la guerre, tandis que des humains industrieux s’efforçaient de contraindre ce sol martyrisé à satisfaire de nouveaux besoins pacifiques.

Et cet amoureux fanatique de la technique la plus moderne vit dans ce petit bourg perdu, à trente kilomètres de la capitale, dans cette maison de poupée, au milieu de tout ce bric-à-brac. Mais notre hôte lui-même, Henri Barbusse, n’est-il pas le contraste en personne?

Le voici assis devant moi; un corps frêle aux épaules anguleuses, à la poitrine creuse; deux yeux rêveurs, au regard absent, comme s’ils contemplaient quelque chose au loin, très loin; une bouche mince, dans laquelle est toujours collée une cigarette, dont la cendre s’allonge, s’allonge. Des mains élégantes, très fines (les voilà qui, d’un mouvement rapide, époussettent la cendre qui, une fois de plus, est tombée sur le gilet et le revers du veston), bref l’exemple parfait d’un être uniquement préoccupé des choses de l’esprit.

Et c’est le même homme qui a suffoqué, à l’époque, ses braves lecteurs, qui, au début de ce siècle, a éveillé l’intérêt de toute une génération par son évocation ardente du corps, par l’audace de ses images d’une sensualité exacerbée, par les mots nouveaux qu’il a su trouver pour évoquer les manifestations les plus intimes de l’amour. Et ce n’était pas là une oeuvre de sa prime jeunesse.

« Je ne sais pas, dit-il, si je trouverai en France un éditeur pour le nouveau roman auquel je travaille. Il s’ouvre sur une scène osée... et nos éditeurs sont devenus si prudes... ».

Barbusse rentre d’un long voyage. Huit semaines en Amérique. Quarante meetings dans les grandes villes de la côte est des Etats-Unis. Huit, dix, quinze mille auditeurs à chaque réunion. C’est de la guerre et du fascisme qu’il a parlé. Cet homme si frêle physiquement est un homme de masse. Il a traîné son corps fragile de réunion en réunion. De salle en salle, alors qu’il ne reste qu’un poumon amputé dans sa poitrine étroite, sa voix sonore, sa parole vibrante qui ne laisse personne indifférent a touché des milliers d’auditeurs. Et avec cela, des discussions sans fin avec d’innombrables visiteurs, des signatures d’autographes, la constitution de comités, une préface pour un livre, des invitations...

Ce n’était là que la conclusion d’une série de déplacements. Cette année, cinq capitales l’avaient déjà accueilli: Copenhague, Madrid, Moscou, Londres et Genève. Barbusse organise, parle, négocie, préside des conférences. Pour rejoindre le bateau qui le menait en Amérique, il était parti de Paris au deuxième jour du Congrès International de la Jeunesse, auquel participaient deux mille jeunes venus de tous les pays à son appel pour échanger des idées sur les moyens de lutter contre la guerre et le fascisme.

Et pourtant ce n’est que dans et par l’écriture que cet homme d’action vit vraiment. C’est à son bureau, la plume à la main, devant une feuille blanche qu’il recouvre du filigrane de légers caractères minuscules et curvilignes qu’il est vraiment lui-même. L’écriture est son élément. Trois fois, dix fois il cisèle chaque phrase, en affine les nuances, déplace virgules et points, veille jalousement à ce que ses corrections soient respectées. Il vit dans la littérature... Un homme de lettres...!

Et pourtant, des semaines, des mois même passent sans qu’il écrive une ligne ou presque! Tellement il est prisonnier de l’action. Il organise, rassemble, parle, convainc, préside des séances interminables, rédige des appels, bref, il fait tout ce dont il aimerait tant laisser le soin à d’autres que lui. Depuis deux ans le manuscrit de son roman n’avance pas.

Ce mode de vie a fait de lui un homme public. Le cas n’est pas si fréquent! Son nom figure en tête de cent entreprises qu’il fonde, dirige, développe. Et pourtant il déteste le travail minutieux d’organisation. Au fond il n’est pas là dans son élément, il fait fausse route, se fait gruger politiquement et financièrement, doit payer les pots cassés.

Car il s’y connaît mal en hommes. Lui, un si grand connaisseur de l’âme humaine, lui qui s’entend à éclairer le dernier recoin de la psychologie des gens, qui sait si bien peindre les hésitations du petit bourgeois, ses inconséquences qui ne sont pas le fait du hasard, s’illusionne souvent sur des hommes vivants... Il se fait rouler par des escrocs ou des charlatans. Il accorde sa confiance à des gens qui en profitent pour le tromper. Et il recommence sans cesse.

Est-ce par excès de gentillesse? Et d’ailleurs est-il bon? Partout où il le peut, il vient en aide. Toute son activité est marquée du sceau de la générosité. Il prête assistance à des groupes, mais aussi à des individus. Il se porte caution pour l’un, procure un emploi à l’autre, donne de l’argent à un troisième, et un bon conseil efficace au quatrième.

Et malgré cela, non, il n’est pas bon. C’est un homme dur et froid. Il poursuit un objectif et quand il en irait du sort de certaines personnes, il est capable de laisser tomber des gens aussi facilement qu’il les a accueillis.

Tout comme cette maison abrite sous un seul et même toit de délicates gravures sur bois japonaises et la nouvelle Peugeot, la gardienne toute de sagesse et de retenue et Robin, le chien fou, les meubles du style empire et le dernier projecteur de cinéma, de même, le maître de maison, Henri Barbusse, écrivain et animateur de la lutte contre la guerre et le fascisme, recèle mille contradictions.

Son oeuvre toute entière est née de contradictions et est pétrie de contradictions. Quand parurent en France ses premiers recueils de poésie, les milieux littéraires dressèrent l’oreille. On découvrait tout d’un coup un poète. Un espoir de la littérature française. Son nom franchit bientôt les frontières de son pays. Sur une des étagères il y a un petit volume d’Oscar Wilde. Le grand écrivain britannique l’a dédicacé au jeune Barbusse. Mais dès cette époque, Barbusse s’intéressait aussi a bien d’autres sujets. Embauché par la grande maison d’édition Lafitte, plus tard chez Hachette, le jeune Barbusse fonda et dirigea « Je sais tout »: c’était bien la première revue de ce genre en France qui s’efforçait de faire connaître à un large public les dernières découvertes de la science et de la technique.

Aux poèmes succédèrent deux grand romans, qui se situent dans la tradition des oeuvres de l’époque destinées à un public cultivé. Mais en même temps, on y perçoit des accents nouveaux. Barbusse abandonne le domaine de l’art pour l’art et traite de problèmes de société. Dans « Les Suppliants », l’auteur soulève le problème des relations entre individus et société, thème qui sera repris concrètement dans les appels réitérés de Barbusse aux intellectuels qu’il presse de ne pas rester à l’écart, mais d’intervenir dans le combat pour un nouvel ordre social. « L’Enfer », cette oeuvre majeure et trop peu connue du jeune Barbusse, révèle déjà l’immense registre de l’écrivain, en même temps moraliste et homme de science. Le thème central de l’oeuvre c’est l’amour. Peut-être Barbusse n’a-t-il jamais mieux maîtrisé l’analyse dialectique du réel, l’essence des choses étant comprise comme unité des contraires. Dans cet hymne à l’amour, il insiste sur ses aspects contradictoires.

Comme chez Feuerbach (3), l’amour apparaît comme le principe unissant tout ce qui est humain; il est analysé dans la totalité infinie de ses manifestations réelles, dont le registre inclut à la fois l’avilissement le plus ignoble et l’exaltation la plus sublime; l’amour est étudié dans ses aspects multiples; l’auteur analyse sa fonction dans la vie des hommes, aux divers âges, et dans les différents milieux sociaux. L’action principale de l’ouvrage (pour autant qu’on puisse parler d’action) est entrelacée de digressions relevant de l’histoire ou de la science, d’une audacieuse théorie médicale (où il est question de parenté entre la tuberculose et le cancer), d’un inquiétant tableau de ce que devient le corps humain après la mort, alliant l’esprit des «Danses macabres» à la réalité froide du matérialisme scientifique.

C’est ainsi que le poète du début du siècle avance en tâtonnant vers de nouveaux horizons, ceux qu’une nouvelle génération est en train de découvrir.

Et c’est là qu’intervient la guerre.

La guerre a été présente ici aussi, dans cette maison. Tandis que l’écrivain était au front, dans les tranchées, cette maison a été réquisitionnée par l’armée. C’était l’époque où les Allemands s’approchaient de Paris. Les soldats ont respecté cette jolie demeure qui n’était guère différente alors de ce qu’elle est aujourd’hui. Pas un livre, pas une gravure n’a disparu, ni même n’a été déplacée. Et à son bureau, sur la feuille de buvard du sous-main, quelqu’un a écrit en caractère malhabiles: « MERCI ». Comme si les soldats s’étaient doutés qu’habitait ici un homme qui, un an plus tard, allait écrire « l’épopée », le chant de cette guerre atroce: « Le Feu ».

« Le Feu ». La guerre a métamorphosé la vie de cet homme, l’a transformé. Le monde intérieur calme et protégé dont le poète avait chanté les nuances délicates venait d’exploser. Un monde extérieur fait de violence et de fureur a fait irruption dans la vie de l’écrivain. Il se précipite dans ce torrent. Pour l’heure il ne comprend pas bien ce qui se passe. Il ne reconnaît pas encore la direction du courant, mais il se jette dans ces flots tumultueux. Et voilà qu’il s’efforce de séparer ce qui formait une unité, et de réunir ce qui était séparé. Il tente de mettre de l’ordre, un nouvel ordre dans cette confusion.

L’oeuvre qu’il vient de créer en écrivant ce livre, il n’en mesure pas bien la grandeur. Sa parole pénètre dans des cerveaux que la guerre avait commencé à transformer. Un public immense fit sien ce livre. Pour des centaines de milliers d’hommes, il constitua l’ultime impulsion qui les amena à condamner la guerre. Tel une pluie bienfaisante, il fit lever dans les têtes le grain de l’internationalisme que l’époque y avait déjà semé. « Le Feu » fit de Barbusse cet homme public, dont l’évolution ultérieure ne dépend plus de lui seul, mais qui est devenu la figure de proue des masses en marche.

De ce jour, le poète des « Pleureuses » appartient aux masses dont il a adopté le langage en l’élevant au niveau de l’oeuvre littéraire. Toute cette transformation, il en a l’intuition plus qu’il ne la comprend. Il veut aller plus loin. Il cherche sa voie. « Clarté », tel est, le titre de son prochain livre. Mais c’est encore la clarté de l’esprit abstrait qu’il voit briller dans l’obscurité de l’abîme: il appelle ses contemporains à la découvrir à leur tour.

« Clarté ». Il s’adresse à ceux qui, pense-t-il, n’ont pas pu ne pas devenir comme lui, des voyants: les anciens combattants. Il fonde « l’Internationale des Anciens Combattants ». Mais il est impossible que d’autres personnes n’y aient pas vu clair elles aussi; à savoir les intellectuels. Des hommes pareils à lui, qui portent dans leurs mains l’héritage de l’esprit humain, qui ont constaté comment cet héritage s’est perverti dans les mains de la clique dirigeante (il ne voit pas encore que c’est de la classe dominante qu’il s’agit) pour se muer en l’atroce barbarie de la guerre. Ces hommes, il les organise, s’emploie à les rassembler. Naissance de « Clarté ». Un mouvement constitué autour d’une revue.

Séparer ce qui était uni. Détacher les intellectuels de la clique dominante. Réunir ce qui était séparé: amener les représentants de l’esprit au socialisme, qui semble une idéologie figée ( la Russie, le communisme sont encore loin. La scission de Tours (4) n’a pas encore eu lieu. Lénine, la Troisième Internationale sont davantage des mythes qu’une réalité accessible ).

Mais déjà s’amorce lentement une nouvelle métamorphose. La guerre n’a pas pris fin. Elle se poursuit sous la forme de la lutte de classe. Des Balkans parviennent aux oreilles de notre écrivain les cris d’hommes que l’on torture. La guerre ne serait-elle pas encore autre chose qu’une simple perversion de la clique dirigeante? Son voyage dans les Balkans lui révèle des crimes horribles.

Le livre « Les Bourreaux » qui révèle les atrocités des gardes blancs dans les Balkans entraîne des centaines d’intellectuels européens dans les rangs de ceux qui luttent contre le fascisme des Tsankow (5) et Cie, tandis qu’il gagne les coeurs de centaines de milliers d’opprimés qui vivent dans les Etats artificiels, nés dans le sud-est de l’Europe en vertu des décisions de Trianon (6). Mais cet ouvrage fait avancer Barbusse lui-même: les horreurs de la guerre n’étaient pas un fait exceptionnel. La lutte des classes, la guerre qui met aux prises oppresseurs et opprimés est éternelle. Toute l’histoire de l’humanité en est l’illustration.

Une fois encore Barbusse sentit le besoin de donner une forme littérature à cet instant.

Vision simultanée des événements! L’écrivain réexamine l’histoire passée. Une vision nouvelle ne s’impose-t-elle pas? Naguère il avait intitulé la revue qu’il publiait « Je sais tout ». Mais que savons-nous au juste?

Barbusse se lance dans de nouvelles études. Il plonge dans l’histoire. Il assemble de façon nouvelle une énorme documentation. Dans une vision puissante, il embrasse tout le cheminement de l’humanité. Lutte éternelle! Ainsi naît « Les Enchaînements », ce livre que beaucoup de lecteurs ont commencé à lire, mais que bien peu on lu jusqu’à la fin, car il est d’une densité et d’une difficulté inhabituelles. Une chaîne d’images qui va des temps préhistoriques à nos jours. Un montage tout à fait personnel. Une fois encore, c’est le petit bourgeois torturé qui tente de se frayer une voie à travers le passé; on dirait qu’il est le frère de cet homme qui, dans « L’Enfer », par la lucarne de la chambre d’hôtel voyait défiler devant ses yeux la danse de vie de l’amour, un frère aussi de celui qui, dans « Clarté », recherchait le sens de la guerre et de la paix.

Une lutte éternelle. Dans sa traduction littéraire se manifestent toutes les catégories philosophiques. L’accent est mis sur « éternel ». L’histoire de l’homme est un tout indissociable. Il faut qu’elle soit régie par une loi éternelle. Il faut pouvoir ramener toutes les contradictions à un principe unique. Kant n’a-t-il pas été le maître du jeune Barbusse?

C’est alors qu’intervient une expérience nouvelle. L’Union soviétique. Le socialisme peut être appréhendé. Un ordre nouveau se développe. Un pays, un continent se transforment. Mais ce qui est le plus important: l’homme aussi se transforme. L’homme révèle des qualités nouvelles. Une autre loi ne régirait-elle pas la lutte, le devenir de l’humanité? N’est-il pas nécessaire, une fois encore, de réviser ses conceptions?

Barbusse se rend en Union Soviétique. « 150 millions d’hommes édifient un monde nouveau ». L’expression « la lutte des classes » prend un sens nouveau, acquiert un contenu nouveau. La notion de « socialisme » se différencie. Le conflit qui oppose social-démocrate et communisme est plus qu’une querelle domestique. Un fossé profond sépare les « deux camps du socialisme ». L’écrivain s’approche du sommet sur lequel les masses ont, depuis longtemps, hissé Barbusse, le combattant.

Mais la métamorphose n’est pas encore parachevée. C’est une époque de stabilisation. De vieilles idées resurgissent. L’élan des masses vers le socialisme - ce socialisme qui, en Union Soviétique déplace les montagnes et pousse des hommes à réaliser des performances surhumaines - n’aurait-il pas, lui, aussi des racines éternelles. Des siècles durant, l’humanité est restée fidèle à une idéologie elle a été flouée et asservie au nom de cette idéologie, qui a pourtant exprimé, à chaque époque, le besoin de liberté. Comment le christianisme a-t-il pu jouer ce rôle?

Et voilà Barbusse de nouveau plongé dans des documents historiques. Qui était donc Jésus? Si pour des millions d’être humains la figure mythique du « Sauveur » est vivante de nos jours encore - des millions qui ont leur place dans les rangs de ceux qui luttent pour le socialisme - ne pourrait-on « commuter » le mythe? Et si Jésus n’était rien d’autre que le symbole de la première lutte de classe de grande envergure? L’histoire semble confirmer ce point de vue. Et Barbusse rédige son nouvel évangile, a quoi fait suite une analyse critique des documents disponibles et une pièce de théâtre.

Mais le livre n’a presque pas de lecteurs. Des oreilles sourdes refusent l’écriture poétique, aucune imagination ne donne forme aux belles images du texte qui ne suscite pas d’écho. Qui plus est, la pièce de théâtre ne trouve pas d’éditeur.

Et les camarades communistes de Barbusse haussent les épaules. L’ouvrage est durement critiqué. L’auteur s’est-il fourvoyé?

Barbusse garde le silence.

Mais l’ennemi de classe veille. « Barbusse s’est brouillé avec les communistes », chuchote-t-on. Et s’adressant à lui: « Voyez donc comme on vous traite! Moscou ne tolère pas la moindre pensée libre... ». A la même époque, des mains se tendent vers « Monde », la revue que Barbusse avait fondée en 1928 après son voyage en Union soviétique, qui continuait « Clarté » à un autre niveau et se voulait un organe de lutte en faveur du socialisme en construction. Et si l’on pouvait faire de cette publication une arme contre ce socialisme-là?

Et voilà que commencent dans la coulisse toutes sortes d’intrigues (7). Une circonstance nouvelle favorise les manoeuvres des intrigants: le « débat sur la littérature » bat son plein. Des sectaires s’affairent. Des littérateurs y voient l’occasion de faire parler d’eux. D’une plume agile on rédige des articles incendiaires.

Barbusse garde le silence.

Les adversaires triomphent. Cette fois on va réussir à rompre tout lien entre Barbusse et Moscou. La clique qui a mis le grappin sur « Monde » procède à des ventes frauduleuses d’actions pour donner à la manoeuvre un « fondement au plan de l’organisation ». « Monde » est alors un lieu où s’agitent trotskistes et renégats. On noue même des contacts en direction de la droite, avec des radicaux.

Barbusse garde le silence.

Une fois encore il est plongé dans l’histoire. Cette fois c’est une personnalité qui l’intéresse: Zola. L’écrivain qui a pris aussi une part active au débat politique. L’auteur des « Rougon-Macquart » qui a été en même temps un des précurseurs du combat pour le « Droit et le progrès » au moment de l’affaire Dreyfus. Loin de Paris, Barbusse étudie les dernières décennies du XIXè siècle. Il cherche a saisir les forces qui ont poussé l’écrivain Zola a faire oeuvre politique. En 1931, ce grand tableau de la France au tournant du siècle est achevé. C’est le dernier livre que Barbusse ait écrit jusqu’à présent (8).

Car de nouveau le monde extérieur fait irruption dans le cabinet de travail de l’écrivain. L’Extrême-Orient s’embrase. Le Japon conquiert la Mandchourie. Dans le Grand Chaco, sur les rives de l’Amazone, le canon tonne. L’Europe toute entière est bardée d’armes. A Paris, Doumer (9) tombe sous les balles de Gorgulov. La guerre, une nouvelle guerre paraît imminente.

C’est alors que l’auteur du « Feu » quitte son bureau. Avec Romain Rolland, son vieux camarade de lutte, il lance son appel au rassemblement contre la guerre. Le congrès mondial qui se réunit à Amsterdam, en août 1932, constitue une puissante démonstration de masse. Mais il comporte des enseignements pour Barbusse lui-même. Nous ne sommes plus en 1916. Les masses ont retenu la leçon. Et, par le truchement de leurs porte-parole, elles donnent à cette grande initiative une orientation nouvelle et plus précise: ce qu’elles veulent, c’est lutter contre la guerre impérialiste. Et du coup se dissipe - y compris chez Barbusse - une illusion: les leaders sociaux-démocrates qui n’ont pas assez de mots pour crier « Jamais plus de guerre » refusent de rallier le vaste front de lutte. Ils lancent les soupçons les plus infâmes contre les initiateurs du mouvement d’Amsterdam.

Peut-être aucun événement n’a-t-il autant ouvert les yeux de Barbusse sur les Friedrich Adler et Cie, que le petit fait suivant. Les deux écrivains, Barbusse et Romain Rolland, avaient sollicité la participation du dirigeant de la Deuxième Internationale à leur initiative. Lorsque Friedrich Adler se trouva à court d’arguments pour refuser, il « démontra » que Barbusse « dépendait de Moscou » en affirmant qu’il avait pour secrétaire une Tchékiste russe! Annette Vidal, la fidèle collaboratrice de Barbusse depuis fort longtemps, la fille aux cheveux noirs d’un brave homme originaire de Cannes, l’organisatrice infatigable de toutes les démarches de l’écrivain, sa mémoire vivante; Annette qui est assise à côté de nous, qui répond aux lettres, classe documents et factures, une tchékiste russe!

Le congrès est passé, mais le travail, lui, commence à peine... Le « Comité Mondial de lutte contre la guerre impérialiste » s’organise. Dans tous les pays se constituent des comités nationaux. Il faut les renforcer, les impulser. Conférences et congrès se succèdent, on envoie de délégations. A Monteviedo se rassemblent les Sud-américains qui luttent contre la guerre impérialiste. A Shanghaï, sous la présidence d’une délégation du Comité Mondial, se tient la conférence des pays d’Asie orientale. Entre-temps, Hitler est arrivé au pouvoir en Allemagne. Le grand mouvement antifasciste s’ébranle. Un nouveau congrès mondial. Les combattants contre la guerre impérialiste et ceux qui luttent contre le fascisme s’unissent en un seul et même mouvement (10). A Berlin, Dimitrov et ses camarades sont en prison. Le procès de Leipzig s’ouvre (11). On fonde des comités d’aide. Le Livre Brun paraît. Le contre-procès se réunit. La jeunesse se rassemble pour lutter contre la guerre et le fascisme. Thaelmann est menacé de mort (12). Et Barbusse est présent partout.

Son bureau est désert. Le manuscrit qu’il a commencé est sur sa table de travail. Mais au cours de ces deux années il n’en a rédigé que quelques pages.

Ce devrait être un nouvel exemple de « vison simultanée »: le destin de dix couples. Un jour, une heure, mais l’action se déroule en dix lieux différents dans toutes les parties du monde, dans tous les milieux. Jusqu’ici la lutte que mène Barbusse l’a empêché de donner littérairement forme à son oeuvre: en fait il vit son livre, en intervenant sans cesse dans dix, dans cent lieux différents, en côtoyant des hommes et des femmes de tous les milieux.

Côte à côte, sur son bureau, les pages du manuscrit interrompu, la réponse à une lettre du Comité de Saïgon et le brouillon d’un nouvel appel pour le défense des accusés communistes du procès de Leipzig. La contradiction - car il y a contradiction entre la conception fondamentale de son nouveau roman (qui dissout les différences dans une communauté, dans ce qu’il y aurait d’éternel dans l’homme) et l’action révolutionnaire unie contre la guerre impérialiste et le fascisme, qui divise ce qu’à de commun la lutte de classe concrète contre la bourgeoisie en la répartissant dans chaque pays et dans chaque milieu social sur les différents secteurs de lutte, cette contradiction, elle est incluse dans la personnalité même de Barbusse, écrivain et militant politique!

La vie de cet homme est le lieu de révolutions analogues a celles qui se produisent dans l’époque que nous vivons: en lui s’est produit un renversement des valeurs de la culture bourgeoise dans laquelle baigne ce fils de la fin du siècle passé, culture qu’il maîtrise jusque dans ses manifestations les plus subtiles. Lors qu’éclatèrent, dans la guerre mondiale, les premières explosions qui ébranlèrent la société bourgeoise, cet écrivain qui s’était mis en quête d’un nouvel ordre au coeur de l’être humain, dans ce qu’il y a en lui d’éternel, dans la profonde communauté de l’amour, fut projeté non seulement hors de son univers artistique, mais hors de sa classe. Tandis qu’il s’imaginait défendre les valeurs les plus pures de l’ancien monde contre une folie qui lui apparaissait aussi absurde et sans loi qu’une catastrophe naturelle, il s’est trouvé engagé dans le mouvement de masse de la révolution prolétarienne et impliqué dans un monde nouveau. La richesse même de la charge de valeurs bourgeoises dont il était porteur avait accru, chez lui, la puissance de l’explosion au point qu’il fut projeté au delà des frontières de sa classe. Il découvrit que, sur cet autre rivage, était né quelque chose de vraiment nouveau, non pas au coeur de l’homme, mais à l’extérieur, quelque chose qui ébranlait le vieux monde plus fortement que n’aurait pu le faire n’importe quelle révolte spirituelle, fût-ce celle des meilleurs de ce vieux monde. Barbusse se trouva emporté impitoyablement par ce courant nouveau. Et c’est sur ce chemin nouveau qu’il s’avance, irrésistiblement, en militant. Mais en même temps, dans toutes les fibres de son corps, frémit le vieux monde, avec ses grandeurs et ses beautés, mais aussi avec beaucoup de productions issues de la période de sa décadence (car c’est pendant cette période que s’est formé le penseur et l’écrivain qu’il est).

C’est un homme à la frontière de deux mondes. Quant à lui, il a franchi cette limite et va vers le soleil levant du socialisme.

Le voici à présent devant moi, sur le seuil de sa petite demeure. A l’intérieur, dans les pièces sombres, flotte le souvenir de la longue conversation que nous venons d’avoir; relation de son voyage en Amérique, plan d’un nouveau livre, la biographie de Staline qu’il admire; des informations sur l’état du mouvement, le souci qu’il se fait pour Dimitrov et Thaelmann, la question du fascisme en France.

Au dehors le soir tombe. Une soirée d’automne dans un village de France. Une brise légère pousse vers nous une brume bleue qui monte des champs. Du jardin ensauvagé nous monte le parfum des dernières roses grimpantes qui se mêle à l’odeur de fanes de pommes de terre qu’on est en train de brûler.

« Regardez... »

Barbusse me montre la cime d’une petit arbre, qu’éclairent les derniers rayons du soleil. De petites boules grises courent sur les branches, montant et descendant.

« Ce sont des loirs. Ils sortent toujours le soir, ils viennent grignoter nos dernières reines-claudes. Pour moi, c’est l’heure de rentrer ». Barbusse toussote. « Et remontez le col de votre manteau! La fraîcheur tombe vite dès que le soleil est couché. Il vous faut encore traverser le bois... Et n’oubliez pas de demander qu’on me téléphone tout de suite, s’il y a des nouvelles importantes en provenance de Leipzig... »

Il me fait signe. Un geste enfantin, pareil à celui d’un jeune garçon. Mais son regard est déjà absent. Vers quel monde ancien ou nouveau peuvent bien voguer ses pensées? Il est debout dans l’embrasure de la porte. Sa grande silhouette, qui fait penser à celle d’un garçon, est légèrement courbée, il avance la tête; elle est un peu inclinée comme s’il épiait quelque chose. Les rides profondes des deux côtés de la bouche donnent à son visage une expression presque amère qui contraste avec le dessin accusé du menton. Ses yeux brillants, au fond des orbites profondes, semblent jeter un regard las sur quelque très lointain spectacle.

Des millions d’hommes sont sensibles à la parole de cet homme avec lequel des milliers de militants coopèrent. Des centaines sont en contact avec lui. La solitude à laquelle semblait le vouer le monde de ses pensées subtiles - pensées qu’on devine parfois voilant son regard - cette solitude est rompue.

Un homme sur le seuil... A présent, il rentre lentement dans l’obscurité de sa maison.

Obscurité? La maison, les pièces, les gravures, les vieux livres sont effectivement dans l’ombre. C’est le passé. Un passé dont il ne vaut pas la peine d’enlever ou de balayer les traces. Ce qui emplit réellement cette maison est d’une autre nature: c’est la lumière, la lumière de la vie nouvelle, qui jaillit des grands mouvements dont les fils convergent ici dans la main de Barbusse, le militant.

Cet homme a franchi la frontière qui sépare deux mondes.

Il va, il marche, le visage tourné vers le soleil, silhouette toute entière baignée de soleil, radieuse.

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Notes

 (1) André Tardieu, plusieurs fois ministre et Président du conseil dans les années trente.

(2) Maréchal de France, ingénieur des fortifications sous Louis XIV. Entoura de nombreuses villes frontalières d’enceintes fortifiées dont beaucoup existent encore.

(3) Ludwig Feuerbach, philosophe allemand qui a influencé le jeune Karl Marx

(4) Allusion au Congrès socialiste de Tours au cours duquel est né, en décembre 1920, le parti communiste français.

(5) Homme politique bulgare

(6) Le Traité de Trianon (4 juin 1920) mit fin aux hostilités entre les Alliés de la Première guerre mondiale et la Hongrie. L’auteur fait sans doute allusion à la série d’arrangements qui redécoupèrent l’ex-Autriche-Hongrie et les Etats balkaniques. Traité de St Germain (10 septembre 1919) avec l’Autriche, de Neuilly (27 novembre 1919) avec la Bulgarie, etc.

(7) Sur les intrigues autour de la revue « Monde », les tentatives pour s’en emparer, etc., voir le livre de Philippe Baudorre: Barbusse, le pourfendeur de la grande guerre (Flammarion).

(8) Rappelons que Kurella écrit son article en 1934 alors que communistes et sociaux-démocrates s’affrontent en un combat fratricide.

(9) Paul Doumer, président de la République, assassiné à Paris en 1932 par Gorgulov.

(10) Au congrès qui se tient à Paris, salle Pleyel et qui donne naissance au mouvement d’Amsterdam-Pleyel contre la guerre et le fascisme.

(11) Procès intenté par les nazis à Dimitrov, Tanev, Popov (bulgares), Van der Lubbe (hollandais) et Torgler (allemand) accusés d’avoir mis le feu au Reischtag. Un contre-procès fut organisé à Londres par les antifascistes allemands qui conclut à l’innocence de Dimitrov, Torgler, etc. Une équipe dirigée par Willi Münzenberg publia un Livre Brun sur l’incendie du Reischtag et la terreur hitlérienne qui fut traduit en 16 langues.

(12) Ernst Thaelman, président du parti communiste allemand, arrêté en février 1933, assassiné à Buchenwald en 1944.

 

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ETUDES  ET  DOCUMENTS

 

LEONIE

Nouvelle de Henri Barbusse

Manuscrit acquis le 6/11/1997 à Drouot,

4 pages 20 x 25 en 2 colonnes, signé

 

Cette nouvelle fut d’abord publiée dans Le Matin entre 1910 et 1914. Après la guerre, Barbusse la joignit à une quinzaine d’autres nouvelles qui furent publiées sous le nom de L’Illusion, titre de la première nouvelle de ce recueil.

 

Le soir où Léonie, retour de Paris, rentra au village, il pleuvait et les enfants, massés sur la place, l’attendaient pour lui rire au nez. C’est qu’elle était partie naguère en promettant de faire fortune, et voilà qu’elle revenait plus pauvre que jamais.

La grosse fille sortit de la gare, à la tombée du jour, comme on sort de prison. On vit poindre sa silhouette débonnaire dans la brume jaunâtre de la rue des Célestins qui, gribouillée d’ornières et mal pavée [, ressemblait] à une échine crénelée de vieux cheval. Tandis qu’elle descendait la pente [?], le vent faisait gonfler et rouler dans le soir sa jupe grise et son châle incolore.

Le village lui fit mauvais accueil. Sur son passage, les fenêtres se fermaient, les bouches se serraient. Les anciens qui lui dirent bonjour ne le firent que distraitement. Des compagnons et compagnes d’antan la considéraient d’un oeil vide sans avoir l’air de la comprendre, alors qu’avec un peu de bonne volonté, on se serait reconnu. Les jeunesses, datant d’après son départ, se détournaient d’elle, comme si on le leur avait appris. On ne lui pardonnait pas de n’avoir pas réussi. Elle était devenue pire qu’une étrangère.

Elle roulait les yeux à droite, à gauche. Elle hâtait le pas, soufflait, pleurait de sueur et murmurait « tu tu » comme elle avait coutume de faire autrefois. Son chapeau noir était veuf de garniture, dégradé. Elle se dirigea vers la maison de sa soeur, le seul asile, la seule parente. Elle s’arrêta devant cette porte, flûta un « tu tu » étouffé. Puis la mendiante tendit la main, atteignit difficilement le cordon de la sonnette qui semblait se cacher dans un coin.

La porte s’ouvrit, madame Dièze apparut et, maigre, regarda sa soeur. Ah, celle-ci était moins fringante que lorsqu’elle était partie pour la capitale, s’engageant à se débrouiller et à gagner beaucoup d’argent! Elle avait alors un air si innocent et [si] réjoui qu’on la jalousait déjà.

Avoir la grosse Léonie vaincue et tassée devant sa porte, Mme Dièze éprouvait quelque honte, à cause du monde, mais au fond elle triomphait à cause d’elle-même. D’un clin d’oeil au ciel elle évoqua l’ombre de M. Dièze; elle regretta mentalement que celui-ci ne pût voir ce piteux retour, si conforme à ses secrets espoirs, et fût mort l’an passé en état d’ignorance.

Après quoi, elle dit à sa soeur: « C’est toi ». L’autre hasarda presque un sourire, mais tout de suite, serrant ses poings et haussant son cou mou, elle ravala ce sourire. Son énorme dos d’esclave s’humilia et s’introduisit dans le trou noir de la maison.

Les jours suivants, elle rôda à travers le village. La réception qu’on lui avait infligée le premier soir ne varia point. Partout, elle se heurta aux mêmes faces dures, à la fois rancunières et méfiantes. Non, elle ne s’acclimaterait jamais plus parmi ceux dont elle était sortie.

Devant ses misérables allées et venues, les gens ne se gênaient pas et montraient leur âme toute nue. Férocement égoïstes et cupides, voilà ce qu’ils étaient. Et, encore plus, serviles en face de la puissance, n’ayant de respect que pour les domestiques du château. Le château, XXXXXX, dominait le village, pis encore que l’église. Le curé? Léonie l’aperçut qui se promenait comme une verrue sur les feuilles mortes; mais elle ne le vit jamais que de dos.

La revenante trouva une telle fuite d’amis, une telle fermeture de visages à son encontre, qu’un soir elle remarqua une vache qui la regardait sans méchanceté [,] et qu’une autre fois, elle fut sensible à l’espèce de signe que lui faisaient le peuplier toujours pareil debout près du presbytère et le banc de prière, toujours à la même place comme quelqu’un dans l’ombre.

En rentrant de ces courses désemparées de rue en rue, elle retrouvait sa soeur, crispée, mais infatigablement muette, marchant dans sa longue robe noire qui pendait de ses épaules, ou s’occupant, les mains semblables à des araignées pâles. Alors Léonie mangeait un peu, gargouillait deux ou trois paroles, et montait lourdement se coucher. On ne voulait plus d’elle. Tout cela ne pouvait durer.

Un matin - il y avait une demi-heure que Léonie avait fui la maison - elle rencontra un homme à tête étrange. Un tête toute embroussaillée de noir: les cheveux mêlés à la barbe et mêlés à la barbe et mêlés entre eux; des yeux de fièvre qui apportaient dans le jour une lueur de lampe.

Elle se rappela: le Fou. Elle s’étonna, en le considérant de côté, qu’il fût encore fou depuis le temps. Mais voilà que cet être lui sourit et l’appela par son nom. Ce vague appel dans le désert la fit trembler. Elle lui sourit aussi tant qu’elle put, malgré elle, et lui adressa une espèce de petite révérence. Elle s’en alla en faisant « tu tu » comme un oiseau. Puis, s’arrêtant sur le chemin, elle se demanda:  « Est-il fou? »

Ils se retrouvèrent, sans savoir comment ni pourquoi. Justement, la seconde fois qu’elle le vit, il caressait un chien estropié, preuve qu’il n’était pas si fou que cela.

Il n’avait pas de cheveux blancs. Il était plus abîmé que vieux. Il végétait piètrement. Il traînait, enveloppé d’un grand manteau de peintre et couvert d’un feutre de la   même famille - une destinée dans le genre de la sienne. Haï et méprisé comme elle, surtout depuis qu’il avait encouru la colère de M. le baron en refusant de livrer à sa chasse un cerf réfugié dans l’enclos qu’il avait alors. Comme à elle on lui rendait la vie impossible.

Le troisième jour Léonie ne put s’empêcher de dire tout bas à cet homme étrange:

- J’ai un secret à vous confier.

- Moi aussi, fit-il.

Ils causèrent, causèrent. Chacun parla et écouta longuement tour à tour. Après cette conversation, ils hochèrent la tête, il y eut un silence. Puis elle balbutia:

- Vous avez l’air d’un artiste.

- Et vous, d’une rose, dit l’homme.

Et pendant le temps qu’elle rougit et rit, elle ressembla, en effet, à une fleur joufflue.

Soudain, Léonie disparut et le Fou aussi.

Quel scandale! Au sortir de la messe, des dames se réunirent, brusquement, électriquement, pour en parler. Bien entendu, on rapprocha cette double disparition pour en faire une double faute. Il y eut des murmures, des malédictions étouffées, et un petit rire circulaire, qui strida.

- Je la chasserai quand elle rentrera, dit madame Dièze. Elle ajouta:  « D’ailleurs, je l’aurais chassée quand même! ». Puis: « Que ne l’ai[je] chassée avant! »

Mais un monsieur s’approcha du groupe des dames et dit: « Pardon... » en soulevant son chapeau. Il avait des lorgnons, un cache-nez, des joues enluminées comme des cartes à jouer, un paletot en ratine noire, et c’était le notaire du château. Il dit tout haut à madame Dièze:

- Votre soeur ne retournera plus chez vous. Elle va se marier avec quelqu’un qui a quitté le pays en même temps qu’elle - quelqu’un que vous connaissez.

- Hé! gloussèrent trois cous tendus

- ...mais qui, de son vrai nom, est comte. Ils reviendront ici, car ils ont acheté ce château. Il faut vous dire que votre soeur a gagné une fortune énorme à Paris. Jusqu’ici elle n’a pas voulu qu’on le sache. Elle tenait à vous en faire la surprise quand elle est arrivée...

Cela dit, au milieu de l’énorme, de l’incurable stupéfaction, du silence glacé, le notaire se coiffa et se retira à reculons vers son tilbury, avec de petits saluts secs et brefs, comme des trompettes.

 

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AUX  ORIGINES  DE  L'ANTIFASCISME

DE  BARBUSSE

par André PICCIOLA

 

Notre Association vient d'entrer en possession de lettres adressées par Henri Barbusse à Marcel Battilliat. Quelques lettres seulement et trop peu nombreuses à notre gré (il en est peut‑être d'autres, au même destinataire, qui restent ignorées): elles sont loin de combler les lacunes actuellement existantes dans la correspondance d'Henri Barbusse, dont la publication demeure une de nos grandes ambitions.

Nous ne pouvons donc nous flatter de découvrir, avec ces lettres à Marcel Battilliat, les richesses ou les éclaircisse­ments d'une relation épistolaire suivie. Les lettres que nous possédons s'échelonnent de 1914 a 1927. Elles ne sont pas toutes d'un égal intérêt. Elles offrent à nos yeux cependant l’avantage de placer sous une meilleure lumière les étapes de l’engagement social et humaniste de l'auteur du Feu.

Qui était Marcel Battilliat? Honnêtement, nous n'en savons rien. Il jouissait sans doute déjà de quelque notoriété comme écrivain, avant la Grande Guerre, période où Barbusse fit sa connaissance. Il est peu probable que dès ce moment‑là une profonde amitié liât les deux hommes: on songe plus volontiers à des relations cordiales entre confrères qui s'estiment. En tout cas Barbusse pouvait s'autoriser des bons rapports établis avec Battilliat pour solliciter son suffrage et celui de ses amis, lorsqu'en mai 1914 il posa sa candidature au comité de direction de la Société des Gens de Lettres (il en sera vice‑président). Le billet qu'il lui adresse à cette occasion est très bref; il émane d'un homme qui ne s'attend pas à un refus. On croit sans peine que cette élection avait été l’objet d’entretiens antérieurs.

En 1919 la dénonciation de la guerre par Barbusse et le retentissement de ses écrits ont fait de lui un écrivain prestigieux et l’un des hommes de Lettres les plus en vue de son temps. Les rôles se sont inversés: on réclame maintenant sa caution morale, on lui demande son patronage. Et c'est Battilliat qui le sollicite d'adhérer aux « Amis d'Émile Zola »

« Je considère comme un très grand honneur, lui répond Barbusse, le 17 juillet 1920, de faire partie de la nouvelle société des amis de Zola ». Il prend soin toutefois de rappeler son engagement « dans certaines luttes actives d’idées sociales et politiques ». Sans se vouloir en toutes circonstances militant, il entend bien, à quelque société littéraire qu'il appartienne, ne pas laisser croire qu'il pourrait à l’occasion s'éloigner du combat qu'il avait choisi de mener, ce qui le conduit a prévenir Battilliat qu'il trouverait gênant de rencontrer éventuellement, à l’intérieur de cette société, des hommes auxquels il ne porterait ni estime ni considération.

Que Barbusse jugeât nécessaire, fût‑ce en l’indiquant de manière fort courtoise et éloignée d'un procès d'intention, de revendiquer sa qualité d'écrivain‑­combattant, autorise à conclure qu'entre Battilliat et lui les relations n'avaient toujours pas dépassé à cette date le stade de la confraternité littéraire. (Dans la même lettre, Léon Hennique, par exemple, est cité par Barbusse comme « un de ses très vieux et très excellents amis personnels »: c'est donc que Battilliat n'en est pas encore. Par la suite, probablement en 1921, un rapprochement sensible se fera sentir, amené par le tour plus social donné par Battilliat a ses romans).

Ces précisions, dans la mesure où il est possible d'être précis sur ce sujet, ne sont pas sans utilité: elles montrent comment Barbusse concevait son rôle politique. A un ami de longue date et très proche, il n'eût pas eu besoin d'exposer en détail les raisons qui dictaient ses prises de position. Mais Battilliat n'est pas suffisamment intime, ou proche par les idées, pour que Barbusse se contente de lui faire une réponse sommaire et rapide. Son ton a quelque chose d'officiel, il sent la nécessité d'éclairer complètement ce qu'il pense, de façon à ne pas permettre la moindre interprétation détournée.

C'est ce que nous indique d'abord la lettre du 19 octobre 1919, écrite à propos de l’équipée de d'Annunzio dans l'Adriatique au début de septembre.

Rappelons les faits. A Versailles, au lendemain de la guerre, les vainqueurs s'efforcent de dessiner la nouvelle carte de l’Europe politique. Ils le font a partir de leur vision personnelle, se voulant seuls détenteurs, le temps de la négociation, de la volonté des peuples qu'ils représentent. La tâche est malaisée. Les intérêts des alliés, convergents lorsqu'il s'agissait de vaincre les empires centraux, se sont considérablement éloignés les uns des autres maintenant que ne retentit plus le fracas des armes. Ce ne sont pas seulement des points de vue opposés qui s'affrontent, ce sont aussi des revendications nationales qu'on s'attache à voir satisfaites.

Dans cette situation difficile, le gouvernement italien réclamait en vain l’attribution de territoires situés sur l’autre rive de l’Adriatique; ils appartenaient naguère a l’empire austro‑hon­grois; certains abritaient de fortes colonies italiennes. Surtout l’Italie avait reçu l’assurance, en 1915, que des agrandissements territoriaux lui seraient offerts si elle se joignait a la coalition de la Triple Entente dans la guerre. Il lui était pénible et humiliant que les promesses des alliés ne fussent plus honorées que partiellement. Le marasme économique où plongeait le pays nourrissait d'autre part les rancoeurs et les colères d'une opinion inquiète: le gouvernement eût désiré la calmer en lui offrant une satisfaction d'amour‑propre. Le contexte parut favorable à Gabriele d'Annunzio pour tenter un coup de main.

Il avait pour lui sa célébrité de poète. Sa conduite sur le front, les blessures reçues, avaient encore ajouté à son renom. Le 12 septembre 1919, il décida d'opposer la force du fait accompli aux tergiversations des négociateurs. A la tête d'une colonne composée de soldats issus des troupes d'assaut ( les « Arditi » ) et d’officiers ayant abandonné leurs régiments, il pénétrait dans la ville de Fiume (aujourd'hui Rijeka) et s'en proclamait commandant. L'un de ses premiers geste sera d'organiser, en novembre, un plébiscite dans la tradition bonapartis­te: à une forte majorité les habitants de Fiume, comme on devait s'y attendre, se prononcèrent pour le rattachement de la ville à l’Italie.

La personnalité de d'Annunzio, autant que l’audace de son action, étaient bien faits pour impressionner. En Italie, Mussolini et le parti fasciste qui venait de naître, célébrèrent sur le mode lyrique l’exploit du «commandant». En France, l’extrême‑droite exprima sa sympathie avec plus de retenue mais sans équivoque.

C'est dans ces conditions que Barbusse, acquiesçant à une demande de Battilliat, fut conduit à donner son avis sur l’affaire de Fiume: et c'est une condamnation totale et sans réserve qui vient sous sa plume dès les premières lignes de sa lettre. L'action de d'Annunzio était haïssable, elle ne constituait qu'un « ava