|
LES CAHIERS HENRI BARBUSSE
CAHIER n° 23
BILLET
DE LA REDACTION Ainsi qu’il avait été annoncé dans le
précédent cahier, nos retards d’édition sont maintenant comblés: voici le
cahier n° 23 qui arrive à son heure, c’est à dire à l’occasion de notre
pèlerinage annuel. Nous nous efforcerons de conserver ce rythme et cette date de parution de la mi-juin, qui rassemble un grand nombre d’entre nous à l’ombre de la Maison d’Henri Barbusse.
|
___________________________
Une maxime que
Barbusse avait si bien mise en œuvre, peut-être sans l’avoir connue:
Sois prodigue de toi. La lampe, sans compter, brûle son huile pour donner sa lumière
au monde.
William Shakespeare
~~~~
HOMMAGE À HENRI
BARBUSSE :
ARAGON, BARBUSSE
COMME
LES DEUX PREMIERES
LETTRES DE L'ALPHABET
par Valère
STARASELSKI
On le sait ou on ne le
sait pas mais cela a plutôt mal commencé entre Aragon et Barbusse. Henri
Barbusse, auréolé du succès immense du Feu se dressait très haut à ce point
d'intersection des champs littéraires et politiques, occupant, de ce fait, une
place, un rôle, une fonction que les surréalistes voulaient à toute force.
C'est du reste en s'employant à ce combat que le jeune Aragon s'engagera dans
un processus qui l'éloignera de ses amis surréalistes. En effet, en Union
Soviétique au mois d’août 1930, il s'agissait pour les surréalistes Georges
Sadoul et Aragon, par le truchement de la conférence de Kharkov, d'imposer aux
communistes français de se désolidariser de la revue Monde dirigée par Barbusse
qu'ils jugeaient rétrograde. Aragon explique:
« D'une façon fortuite, mis en rapport avec les
organisateurs du Congrès de Kharkov, nous avons été invités à ce Congrès. Nous
n’étions mandatés par personne et nous n'avons pas été considérés comme tels.
Nous avons été invités à titre purement consultatif, nous n'avions pas pris
part aux votes. Sans doute avons-nous été invités sur la double garantie que
constituent une idéologie communiste et la réponse télégraphique à l’enquête du
bureau international de la littérature révolutionnaire (sur laquelle s'ouvre le
n° 1 de notre revue) qui place objectivement les surréalistes à l'avant-garde
mondiale des écrivains révolutionnaires. Mais nous avons été invités essentiellement
parce qu'on voyait en nous une source de renseignements sur les questions
françaises et notamment sur les tenants et les aboutissants de la revue Monde
et de ses collaborateurs ».
En effet, Aragon fait
allusion au premier numéro de « Le
Surréalisme au Service de la Révolution » dans lequel, à un télégramme
émanant de l'Union internationale des écrivains révolutionnaires: « Bureau international révolutionnaire
prie répondre question suivante: Quelle sera votre position si impérialisme
déclare guerre aux Soviets? », les surréalistes avaient répondu tout à
trac: « Camarades, si impérialisme
déclare guerre aux Soviets, notre position sera conformément aux directives
IIIe Internationale position membres du Parti communiste français. Si vous
estimez en pareil cas un meilleur emploi possible de nos facultés sommes à
votre disposition pour mission exigeant usage de nous en tant qu'intellectuels.
Stop. Vous soumettre suggestions serait vraiment présumer de notre rôle et des
circonstances. Dans situation de conflit armé croyons inutile d'attendre pour
mettre au service de la révolution les moyens qui sont particulièrement les
nôtres ».
A Kharkov, Aragon et
Sadoul, qui deviendront membres de l'Union internationale des écrivains
révolutionnaires, parviendront, en partie, à gagner la conférence à leurs
appréciations: Barbusse sera condamné, classé comme « promoteur
d’idéologies hostiles au prolétariat ». L'histoire littéraire fixera, par
la suite, le Congrès de Kharkov comme étant la cause de la rupture d'Aragon
avec le groupe surréaliste. Ce qui n'est pas entièrement vrai mais ce qui n'est
pas complètement faux non plus. Mais ceci est une autre histoire...
Quelques années après,
alors que le militant communiste Aragon mène avec force et conviction un
travail d'ouverture et de rassemblement antifasciste, il ne ménage pas son
énergie pour la reconnaissance de Barbusse qu'il avait tant combattu. Le
témoignage d'Elsa Triolet sur l'enterrement de Barbusse, en 1935, est à ce
sujet très significatif:
« J'ai souvenir d'incidents autour du nom Barbusse pendant
la préparation du Congrès international des écrivains, qui s'est tenu à Paris
en 1935. Les organisateurs, dont Malraux, ne voulaient pas que Barbusse prît la
parole à ce Congrès, considérant que sa littérature était d'une qualité
insuffisante pour représenter la France. C'est seulement parce qu'Aragon
menaçait de quitter le Congrès que les organisateurs, à leur corps défendant,
acceptèrent la honte artistique d'avoir Barbusse parmi eux. Barbusse est mort,
peu après, vous vous rappelez, si vous aviez vu ce qu'a été son enterrement,
l'immense foule, le peuple de Paris venant accompagner son corps, le véritable deuil
national, bouleversant...
Malraux, continue Elsa Triolet, ne voulait pas plus venir à
l'enterrement qu'il n'avait voulu de Barbusse au Congrès. Il a pourtant rattrapé
le cortège à une heure quelconque, comme on vient à une réception de cinq à
sept... Le cortège passait entre une double haie de gens silencieux, immobiles,
et chaque homme et chaque femme semblaient être de la famille. Une haie qui
s’avéra être un mur impénétrable quand Malraux voulut la traverser pour
rejoindre le cortège déjà près du Père Lachaise. Il avait beau dire « je
suis André Malraux », personne dans la foule ne semblait connaître ce nom,
les gens le regardaient, hostiles, et se serraient les coudes. C'est Aragon qui
l'a aperçu du cortège et qui est venu le chercher à travers la foule. Je dois
dire que devant la réalité immense de cette foule et de sa peine, Malraux, très
impressionné, exprima un doute sur son appréciation de la littérature de
Barbusse. Oui, qu'est-ce que c'est que la valeur artistique d'une œuvre? »
Que s'est-il donc passé
pour que l'ancien surréaliste prenne en charge la défense, en quelque sorte, de
l’aîné tant rejeté auparavant? La réponse tient, me semble-t-il, en deux mots:
la guerre. Ou plus exactement, l'assimilation critique de cette terrible
expérience. La guerre qui amènera Barbusse qui avait jusqu'ici dépeint de
manière naturaliste un monde désenchanté, où la souffrance de l'homme tenait à
sa nature individuelle et existentielle, à concilier définitivement l’écriture
et l'engagement, mieux à les fondre ensemble.
Le Feu, journal d'une
escouade, qui paraîtra d'abord dans la presse puis deviendra un livre au succès
immense, attestera de ce nouvel esprit.
La guerre dont Aragon
reviendra transformé de fond en comble. La guerre dont il refusera d'abord de
parler par crainte de lui faire, disait-il, de la publicité pais qui finira par
venir sous sa plume dans Les cloches de Bâle, roman de 1934. Cette expérience
de l'horreur collective, cette preuve suprême, l’écrivain l'acceptera ou sera
en mesure d'affronter comme Henri Barbusse l'aura fait avec Le Feu. Car il ne
faut pas s'y méprendre, regarder et réussir à décrire le carnage demande une
force et une conscience peu communes. Ecoutons ce qu’écrivait le soldat Fernand
Léger à sa femme:
« Plus rien. Ni une pierre, ni un bout de bois, des trous,
de la boue, de l'eau et des débris humains. Des corps entiers mieux conservés
(...). Je ne puis absolument pas te décrire cela. Ceux qui veulent le faire
font de la littérature et de la mauvaise. » Ainsi pensera un temps Aragon qui se
mesurera ensuite à cette part de la réalité et notamment en en tirant les
conséquences politiques; la guerre sera ce par quoi, au fond, comme Barbusse,
il deviendra communiste. Ce cauchemar de la réalité à propos de quoi il écrira
dans « Les communistes »: « La
guerre. On voit ça dans les livres. Une série d'images. Mais la vraie, c'est
comme un arrêt de toute existence ».
Ainsi, la prise en compte
de la guerre par l’écriture qui, pour Aragon est, rappelons-le, la méthode de
pensée, thème récurrent dans son oeuvre, marquera la seconde entrée en
littérature de l'auteur d’Aurélien dont il dit que « La guerre l'avait
pris avant qu'il eût vécu ». Seconde entrée par quoi il rejoint Barbusse
et notamment en convenant que ce dernier lui a montré « la possibilité
d'abattre le mur entre l’écrivain et la masse des hommes ».
Il exposera les choses
plus précisément dans un texte de 1975 dans lequel il dit:
« J'appartiens à une génération qui n'avait
pas vingt ans quand la Première Guerre mondiale éclate en 1914, et dans le sein
de laquelle frondait une certaine colère. Nous avions vu presque tous les écrivains
français se plier à la loi de cette guerre, s'en faire les justificateurs et
les apologistes (...). Nous considérons comme un déshonneur l'attitude de
l'Union sacrée, comme on disait, et son extension aux domaines de la pensée et
de la création. Pour ma part, dès 1916, me semble-t-il, je portais en moi une
colère que la victoire, comme on dit, n'a jamais pu éteindre. (...) Mais qui,
très tôt fit naître en moi une sorte de décision: je me promettais qu’au-delà
de cette guerre, qu'elle qu'en fut l'issue, je serais de ceux qui
travailleraient à rendre impossible la "trahison des clercs",
expression plus tard empruntée à Julien Benda. (...) J’étais habité d'une
volonté (...): trouver les moyens de parler au plus grand nombre de nos
concitoyens, pour leur rendre cette conscience d'homme, qu'on leur enlevait
avec la complicité des gens de lettres. (...) Je préparais un langage sur
lequel ni la censure ni les prisons n'auraient pouvoir d'interdit, [que] je
cherchais le moyen d’être entendu du plus grand nombre, sans donner prise à
l'interdit des puissants... »
Dans la boue noire ou
sanglante des tranchées, dans cette boue labourée d'obus, composée autant de
terre que de débris d'hommes qui tressaillaient de peur et de courage avant de
mourir, Aragon et Barbusse rencontreront l'enfer humain inhumain.
Tous deux en seront
transformés jusqu'aux tréfonds de leur conscience. Tous deux se placeront
désormais et définitivement au milieu des autres, écrivant pour que les hommes
trouvent le chemin de leur grandeur. Une grandeur qui ne vaut que par la
volonté d’émancipation qui toujours se heurte, refuse et affronte la barbarie.
______________________
ÉTUDES
ET DOCUMENTS
Portrait d’Henri Barbusse
par Alfred Kurella
Le texte que nous vous proposons a été rédigé en 1934 par Alfred
Kurella qui fut le collaborateur de Barbusse dans les années trente, notamment
à la rédaction du Monde et pour
l’édition des « Lettres de Lénine à
sa famille » présentées par Henri Barbusse (Rieder-1936). Ce texte est
paru dans un recueil d’essais de Kurella publié à Berlin en 1961. Il a été
repris dans le volume intitulé « Wofür
haben wir gekämpft? » (Pour quoi avons-nous combattu?) (Aufbau-Verlag,
Berlin, 1976). La traduction a été assurée par Gilbert Badia.
Né en 1895, Kurella s’engage à dix-neuf ans en 1914.
L’expérience de la guerre fit de lui un pacifiste. Il adhéra en 1919 au parti
communiste allemand et mena, à partir de 1920, la vie d’un responsable
communiste international, séjournant tantôt à Moscou, tantôt à Berlin ou à
Paris. La Seconde guerre mondiale le surprit en Union soviétique. En 1954 il
rentra en République démocratique allemande et devint bientôt responsable de la
politique culturelle. Il est mort à Berlin en 1975.
La Peugeot étincelante
fonce vers le nord sur la nationale n° 2. Des champs, des villages, des bourgs.
Nous doublons un gros autobus Citroën. Une forêt. A présent se dresse devant
nous l’élégant clocher de Senlis. Nous sommes à trente kilomètres de Paris.
Penché sur le volant de
notre voiture, un homme sec dont les genoux pointus touchent presque le
pare-brise. Sous le rebord du chapeau mou une mèche de cheveux qui tombe sur la
tempe gauche. Au coin de la bouche que cernent deux plis profonds est fichée
une cigarette. Deux mains élégantes tiennent fermement le volant. La cigarette
se consume lentement. Un cahot. La cendre de la cigarette tombe sur le genou du
conducteur.
Devant les portes des
maisons de Senlis, cité médiévale, des spahis en burnous brun, coiffés d’un
turban. Ensemble grotesque mais qui n’est pas l’effet du hasard. Nous sommes à
la fin de 1933. En vertu du « plan Z », la capitale est entourée par
un cordon de garnisons de soldats africains. Le gouvernement français se
prépare-t-il à réprimer une nouvelle Commune?
Ces fils d’Afrique qui
font leur service sous le commandement de jeunes officiers français ont-ils
quelque idée de l’homme qui passe devant eux? Celui qui conduit notre auto ne
doit pas être particulièrement apprécié par les auteurs du « plan
Z ».
Cet homme, qui conduit
d’une main sûre la Peugeot dans le labyrinthe des rues étroites de Senlis,
ville romaine, plus tard résidence épiscopale, c’est Henri Barbusse. Henri
Barbusse, l’auteur du « Feu »,
Henri Barbusse qui a lancé à la face du belliciste Tardieu (1) son « J’accuse! ». Henri Barbusse un des
hommes qui est à l’origine du mouvement mondial contre la guerre impérialiste
et le fascisme, dont le Congrès d’Amsterdam en 1932 a constitué le point de départ.
Henri Barbusse ce sexagénaire toujours jeune!
Encore des spahis à la
sortie de la petite ville. De nouveau des champs. Un bois. Des barbelés le long
de la route. Un panneau: chasse gardée. Les bourgeois ont affermé le bois
entier pour leur chasse.
Une vaste clairière.
Alentour des collines. Dans le creux s’étire un village. Un château à l’entrée
du village, un autre à la sortie. La longue rue est comme morte. Presque pas de
fenêtres donnant sur la rue. Nous nous engageons dans une petite rue latérale
bordée de murs du haut desquels tombe un lierre épais. Soudain une porte, à
côté de laquelle est apposée une plaque: « Villa Sylvie ».
Nous contournons la
maison du côté de la forêt qui recommence ici. Une vieille femme pousse avec
empressement les deux battants d’un portail. Deux yeux pleins de bonté, mais
avec un fond de malice, éclairent son visage ridé; tandis qu’elle s’affaire, sa
bouche édentée semble mâchonner quelque chose. Quand elle a ouvert le portail,
elle s’essuie les mains à son tablier. L’auto pénètre dans la petite cour
intérieure... Au milieu se dresse une fontaine d’une autre époque couverte de roses.
Surgissant de derrière la vieille, un petit chien saute et aboie au comble de
l’excitation.
« Robin,
Robin...! »
L’homme s’est extrait de
la voiture à croupetons, littéralement. Un lévrier qui sortirait de la niche
d’un griffon! Debout là, devant nous, presque aussi courbé qu’il l’était
l’instant d’avant sur le volant, il dépasse d’une tête le plus grand d’entre
nous. Robin est toujours aussi déchaîné. Il ne cesse de bondir vers son maître,
si haut qu’il en perd l’équilibre et retombe sur le dos.
Nous voilà à présent dans
la maison. Les décorations style empire de la petite porte et des minuscules
fenêtres de la façade se retrouvent dans les pièces exiguës et basses de
plafond, que séparent des cloisons. Des murs gris, bordés de listels d’un or
terni, des arabesques sépia au plafond, des fauteuils rembourrés, des vitrines.
Aux murs des tas de gravures sur bois, de vieilles estampes représentant des
villes, un tableau de Masereel, des dessins de mode du Directoire. Les murs en
sont comme tapissés!
Partout courent le long
des murs des étagères chargées de livres. Romans français et recueils de poésie
des années quatre-vingt à nos jours. Soudain au milieu d’eux, quelques tomes
des oeuvres de Lénine en russe et deux ou trois volumes de la Grande Encyclopédie
soviétique. Mais qui ne détonent pas plus que l’unique Masereel. C’est que
l’impression d’ensemble de cette maison forme un tout: c’est la maison de
campagne d’un esthète des années quatre-vingt-dix parfaitement conservée; pour
fuir le mauvais goût de la fin du siècle, son propriétaire s’était réfugié dans
le style du premier Empire. Quel étrange contraste!
Le maître de maison nous
a amenés ici dans une Peugeot du dernier modèle. Il connaît bien et aime sa
voiture. Il connaît bien les avions et aime passionnément ce moyen de
transport. Tout à l’heure, quand nous avons longé l’aérodrome du Bourget, il
s’est mis à traiter d’un de ses thèmes favoris: les nouvelles perspectives
qu’ouvre l’avion, une nouvelle façon de voir notre planète, une autre manière
de voir la vie. Un progrès technique qui élève l’homme au-dessus de lui-même et
lui permet de voir simultanément ce qui était jusqu’ici distinct.
Il y a quelques mois nous
étions allés ensemble à Copenhague en avion. Comme il s’était enthousiasmé au
spectacle des hauts fonds d’un bleu-vert que la marée découvre; des villes du
delta de l’Escaut, pareilles à des jouets que quelque Vauban (2) aurait construits
entre des prairies vertes et des champs de fleurs bigarrés; de l’imposant port
de Rotterdam qui ne révèle sa structure interne que vu du ciel! La vue à vol
d’oiseau des champs de bataille de la Somme réservait une surprise: sur le vert
tendre des champs de blé et des prés on distinguait nettement les minces bandes
et zones plus claires des anciennes tranchées, des sapes, des boyaux, des trous
d’obus, comme si la terre se refusait à oublier les horreurs de la guerre,
tandis que des humains industrieux s’efforçaient de contraindre ce sol
martyrisé à satisfaire de nouveaux besoins pacifiques.
Et cet amoureux fanatique
de la technique la plus moderne vit dans ce petit bourg perdu, à trente
kilomètres de la capitale, dans cette maison de poupée, au milieu de tout ce
bric-à-brac. Mais notre hôte lui-même, Henri Barbusse, n’est-il pas le
contraste en personne?
Le voici assis devant
moi; un corps frêle aux épaules anguleuses, à la poitrine creuse; deux yeux
rêveurs, au regard absent, comme s’ils contemplaient quelque chose au loin,
très loin; une bouche mince, dans laquelle est toujours collée une cigarette,
dont la cendre s’allonge, s’allonge. Des mains élégantes, très fines (les voilà
qui, d’un mouvement rapide, époussettent la cendre qui, une fois de plus, est
tombée sur le gilet et le revers du veston), bref l’exemple parfait d’un être
uniquement préoccupé des choses de l’esprit.
Et c’est le même homme
qui a suffoqué, à l’époque, ses braves lecteurs, qui, au début de ce siècle, a
éveillé l’intérêt de toute une génération par son évocation ardente du corps,
par l’audace de ses images d’une sensualité exacerbée, par les mots nouveaux
qu’il a su trouver pour évoquer les manifestations les plus intimes de l’amour.
Et ce n’était pas là une oeuvre de sa prime jeunesse.
« Je ne sais pas, dit-il, si je trouverai en France un
éditeur pour le nouveau roman auquel je travaille. Il s’ouvre sur une scène
osée... et nos éditeurs sont devenus si prudes... ».
Barbusse rentre d’un long
voyage. Huit semaines en Amérique. Quarante meetings dans les grandes villes de
la côte est des Etats-Unis. Huit, dix, quinze mille auditeurs à chaque réunion.
C’est de la guerre et du fascisme qu’il a parlé. Cet homme si frêle
physiquement est un homme de masse. Il a traîné son corps fragile de réunion en
réunion. De salle en salle, alors qu’il ne reste qu’un poumon amputé dans sa
poitrine étroite, sa voix sonore, sa parole vibrante qui ne laisse personne
indifférent a touché des milliers d’auditeurs. Et avec cela, des discussions
sans fin avec d’innombrables visiteurs, des signatures d’autographes, la
constitution de comités, une préface pour un livre, des invitations...
Ce n’était là que la
conclusion d’une série de déplacements. Cette année, cinq capitales l’avaient
déjà accueilli: Copenhague, Madrid, Moscou, Londres et Genève. Barbusse
organise, parle, négocie, préside des conférences. Pour rejoindre le bateau qui
le menait en Amérique, il était parti de Paris au deuxième jour du Congrès
International de la Jeunesse, auquel participaient deux mille jeunes venus de
tous les pays à son appel pour échanger des idées sur les moyens de lutter
contre la guerre et le fascisme.
Et pourtant ce n’est que
dans et par l’écriture que cet homme d’action vit vraiment. C’est à son bureau,
la plume à la main, devant une feuille blanche qu’il recouvre du filigrane de
légers caractères minuscules et curvilignes qu’il est vraiment lui-même.
L’écriture est son élément. Trois fois, dix fois il cisèle chaque phrase, en
affine les nuances, déplace virgules et points, veille jalousement à ce que ses
corrections soient respectées. Il vit dans la littérature... Un homme de lettres...!
Et pourtant, des
semaines, des mois même passent sans qu’il écrive une ligne ou presque!
Tellement il est prisonnier de l’action. Il organise, rassemble, parle,
convainc, préside des séances interminables, rédige des appels, bref, il fait
tout ce dont il aimerait tant laisser le soin à d’autres que lui. Depuis deux
ans le manuscrit de son roman n’avance pas.
Ce mode de vie a fait de
lui un homme public. Le cas n’est pas si fréquent! Son nom figure en tête de
cent entreprises qu’il fonde, dirige, développe. Et pourtant il déteste le
travail minutieux d’organisation. Au fond il n’est pas là dans son élément, il
fait fausse route, se fait gruger politiquement et financièrement, doit payer
les pots cassés.
Car il s’y connaît mal en
hommes. Lui, un si grand connaisseur de l’âme humaine, lui qui s’entend à
éclairer le dernier recoin de la psychologie des gens, qui sait si bien peindre
les hésitations du petit bourgeois, ses inconséquences qui ne sont pas le fait
du hasard, s’illusionne souvent sur des hommes vivants... Il se fait rouler par
des escrocs ou des charlatans. Il accorde sa confiance à des gens qui en
profitent pour le tromper. Et il recommence sans cesse.
Est-ce par excès de
gentillesse? Et d’ailleurs est-il bon? Partout où il le peut, il vient en aide.
Toute son activité est marquée du sceau de la générosité. Il prête assistance à
des groupes, mais aussi à des individus. Il se porte caution pour l’un, procure
un emploi à l’autre, donne de l’argent à un troisième, et un bon conseil
efficace au quatrième.
Et malgré cela, non, il
n’est pas bon. C’est un homme dur et froid. Il poursuit un objectif et quand il
en irait du sort de certaines personnes, il est capable de laisser tomber des
gens aussi facilement qu’il les a accueillis.
Tout comme cette maison
abrite sous un seul et même toit de délicates gravures sur bois japonaises et
la nouvelle Peugeot, la gardienne toute de sagesse et de retenue et Robin, le
chien fou, les meubles du style empire et le dernier projecteur de cinéma, de
même, le maître de maison, Henri Barbusse, écrivain et animateur de la lutte
contre la guerre et le fascisme, recèle mille contradictions.
Son oeuvre toute entière
est née de contradictions et est pétrie de contradictions. Quand parurent en
France ses premiers recueils de poésie, les milieux littéraires dressèrent
l’oreille. On découvrait tout d’un coup un poète. Un espoir de la littérature
française. Son nom franchit bientôt les frontières de son pays. Sur une des
étagères il y a un petit volume d’Oscar Wilde. Le grand écrivain britannique
l’a dédicacé au jeune Barbusse. Mais dès cette époque, Barbusse s’intéressait
aussi a bien d’autres sujets. Embauché par la grande maison d’édition Lafitte,
plus tard chez Hachette, le jeune Barbusse fonda et dirigea « Je sais tout »: c’était bien la
première revue de ce genre en France qui s’efforçait de faire connaître à un
large public les dernières découvertes de la science et de la technique.
Aux poèmes succédèrent
deux grand romans, qui se situent dans la tradition des oeuvres de l’époque
destinées à un public cultivé. Mais en même temps, on y perçoit des accents
nouveaux. Barbusse abandonne le domaine de l’art pour l’art et traite de
problèmes de société. Dans « Les
Suppliants », l’auteur soulève le problème des relations entre
individus et société, thème qui sera repris concrètement dans les appels
réitérés de Barbusse aux intellectuels qu’il presse de ne pas rester à l’écart,
mais d’intervenir dans le combat pour un nouvel ordre social. « L’Enfer », cette oeuvre majeure et trop peu
connue du jeune Barbusse, révèle déjà l’immense registre de l’écrivain, en même
temps moraliste et homme de science. Le thème central de l’oeuvre c’est
l’amour. Peut-être Barbusse n’a-t-il jamais mieux maîtrisé l’analyse
dialectique du réel, l’essence des choses étant comprise comme unité des
contraires. Dans cet hymne à l’amour, il insiste sur ses aspects
contradictoires.
Comme chez Feuerbach (3),
l’amour apparaît comme le principe unissant tout ce qui est humain; il est
analysé dans la totalité infinie de ses manifestations réelles, dont le
registre inclut à la fois l’avilissement le plus ignoble et l’exaltation la
plus sublime; l’amour est étudié dans ses aspects multiples; l’auteur analyse
sa fonction dans la vie des hommes, aux divers âges, et dans les différents
milieux sociaux. L’action principale de l’ouvrage (pour autant qu’on puisse parler
d’action) est entrelacée de digressions relevant de l’histoire ou de la
science, d’une audacieuse théorie médicale (où il est question de parenté entre
la tuberculose et le cancer), d’un inquiétant tableau de ce que devient le
corps humain après la mort, alliant l’esprit des «Danses macabres» à la réalité froide du matérialisme scientifique.
C’est ainsi que le poète
du début du siècle avance en tâtonnant vers de nouveaux horizons, ceux qu’une
nouvelle génération est en train de découvrir.
Et c’est là qu’intervient
la guerre.
La guerre a été présente
ici aussi, dans cette maison. Tandis que l’écrivain était au front, dans les
tranchées, cette maison a été réquisitionnée par l’armée. C’était l’époque où
les Allemands s’approchaient de Paris. Les soldats ont respecté cette jolie
demeure qui n’était guère différente alors de ce qu’elle est aujourd’hui. Pas
un livre, pas une gravure n’a disparu, ni même n’a été déplacée. Et à son
bureau, sur la feuille de buvard du sous-main, quelqu’un a écrit en caractère
malhabiles: « MERCI ». Comme si les soldats s’étaient doutés qu’habitait
ici un homme qui, un an plus tard, allait écrire « l’épopée », le
chant de cette guerre atroce: « Le
Feu ».
« Le Feu ». La guerre a métamorphosé la vie de cet homme,
l’a transformé. Le monde intérieur calme et protégé dont le poète avait chanté
les nuances délicates venait d’exploser. Un monde extérieur fait de violence et
de fureur a fait irruption dans la vie de l’écrivain. Il se précipite dans ce
torrent. Pour l’heure il ne comprend pas bien ce qui se passe. Il ne reconnaît
pas encore la direction du courant, mais il se jette dans ces flots tumultueux.
Et voilà qu’il s’efforce de séparer ce qui formait une unité, et de réunir ce
qui était séparé. Il tente de mettre de l’ordre, un nouvel ordre dans cette
confusion.
L’oeuvre qu’il vient de
créer en écrivant ce livre, il n’en mesure pas bien la grandeur. Sa parole
pénètre dans des cerveaux que la guerre avait commencé à transformer. Un public
immense fit sien ce livre. Pour des centaines de milliers d’hommes, il constitua
l’ultime impulsion qui les amena à condamner la guerre. Tel une pluie
bienfaisante, il fit lever dans les têtes le grain de l’internationalisme que
l’époque y avait déjà semé. « Le Feu »
fit de Barbusse cet homme public, dont l’évolution ultérieure ne dépend plus de
lui seul, mais qui est devenu la figure de proue des masses en marche.
De ce jour, le poète des « Pleureuses » appartient aux
masses dont il a adopté le langage en l’élevant au niveau de l’oeuvre
littéraire. Toute cette transformation, il en a l’intuition plus qu’il ne la
comprend. Il veut aller plus loin. Il cherche sa voie. « Clarté », tel est, le titre de son
prochain livre. Mais c’est encore la clarté de l’esprit abstrait qu’il voit
briller dans l’obscurité de l’abîme: il appelle ses contemporains à la
découvrir à leur tour.
« Clarté ». Il
s’adresse à ceux qui, pense-t-il, n’ont pas pu ne pas devenir comme lui, des
voyants: les anciens combattants. Il fonde « l’Internationale
des Anciens Combattants ». Mais il est impossible que d’autres
personnes n’y aient pas vu clair elles aussi; à savoir les intellectuels. Des
hommes pareils à lui, qui portent dans leurs mains l’héritage de l’esprit
humain, qui ont constaté comment cet héritage s’est perverti dans les mains de
la clique dirigeante (il ne voit pas encore que c’est de la classe dominante
qu’il s’agit) pour se muer en l’atroce barbarie de la guerre. Ces hommes, il
les organise, s’emploie à les rassembler. Naissance de « Clarté ». Un mouvement constitué autour
d’une revue.
Séparer ce qui était uni.
Détacher les intellectuels de la clique dominante. Réunir ce qui était séparé:
amener les représentants de l’esprit au socialisme, qui semble une idéologie
figée ( la Russie, le communisme sont encore loin. La scission de Tours (4) n’a
pas encore eu lieu. Lénine, la Troisième Internationale sont davantage des
mythes qu’une réalité accessible ).
Mais déjà s’amorce
lentement une nouvelle métamorphose. La guerre n’a pas pris fin. Elle se
poursuit sous la forme de la lutte de classe. Des Balkans parviennent aux
oreilles de notre écrivain les cris d’hommes que l’on torture. La guerre ne
serait-elle pas encore autre chose qu’une simple perversion de la clique
dirigeante? Son voyage dans les Balkans lui révèle des crimes horribles.
Le livre « Les Bourreaux » qui révèle les
atrocités des gardes blancs dans les Balkans entraîne des centaines
d’intellectuels européens dans les rangs de ceux qui luttent contre le fascisme
des Tsankow (5) et Cie, tandis qu’il gagne les coeurs de centaines de milliers
d’opprimés qui vivent dans les Etats artificiels, nés dans le sud-est de
l’Europe en vertu des décisions de Trianon (6). Mais cet ouvrage fait avancer
Barbusse lui-même: les horreurs de la guerre n’étaient pas un fait exceptionnel.
La lutte des classes, la guerre qui met aux prises oppresseurs et opprimés est
éternelle. Toute l’histoire de l’humanité en est l’illustration.
Une fois encore Barbusse
sentit le besoin de donner une forme littérature à cet instant.
Vision simultanée des
événements! L’écrivain réexamine l’histoire passée. Une vision nouvelle ne
s’impose-t-elle pas? Naguère il avait intitulé la revue qu’il publiait « Je sais tout ». Mais que
savons-nous au juste?
Barbusse se lance dans de
nouvelles études. Il plonge dans l’histoire. Il assemble de façon nouvelle une
énorme documentation. Dans une vision puissante, il embrasse tout le
cheminement de l’humanité. Lutte éternelle! Ainsi naît « Les Enchaînements », ce livre que beaucoup de lecteurs
ont commencé à lire, mais que bien peu on lu jusqu’à la fin, car il est d’une
densité et d’une difficulté inhabituelles. Une chaîne d’images qui va des temps
préhistoriques à nos jours. Un montage tout à fait personnel. Une fois encore,
c’est le petit bourgeois torturé qui tente de se frayer une voie à travers le
passé; on dirait qu’il est le frère de cet homme qui, dans « L’Enfer », par la lucarne de
la chambre d’hôtel voyait défiler devant ses yeux la danse de vie de l’amour,
un frère aussi de celui qui, dans « Clarté »,
recherchait le sens de la guerre et de la paix.
Une lutte éternelle. Dans
sa traduction littéraire se manifestent toutes les catégories philosophiques.
L’accent est mis sur « éternel ». L’histoire de l’homme est un tout
indissociable. Il faut qu’elle soit régie par une loi éternelle. Il faut
pouvoir ramener toutes les contradictions à un principe unique. Kant n’a-t-il
pas été le maître du jeune Barbusse?
C’est alors qu’intervient
une expérience nouvelle. L’Union soviétique. Le socialisme peut être
appréhendé. Un ordre nouveau se développe. Un pays, un continent se
transforment. Mais ce qui est le plus important: l’homme aussi se transforme.
L’homme révèle des qualités nouvelles. Une autre loi ne régirait-elle pas la
lutte, le devenir de l’humanité? N’est-il pas nécessaire, une fois encore, de
réviser ses conceptions?
Barbusse se rend en Union
Soviétique. « 150 millions d’hommes édifient un monde nouveau ».
L’expression « la lutte des classes » prend un sens nouveau, acquiert
un contenu nouveau. La notion de « socialisme » se différencie. Le
conflit qui oppose social-démocrate et communisme est plus qu’une querelle
domestique. Un fossé profond sépare les « deux camps du socialisme ».
L’écrivain s’approche du sommet sur lequel les masses ont, depuis longtemps,
hissé Barbusse, le combattant.
Mais la métamorphose
n’est pas encore parachevée. C’est une époque de stabilisation. De vieilles
idées resurgissent. L’élan des masses vers le socialisme - ce socialisme qui,
en Union Soviétique déplace les montagnes et pousse des hommes à réaliser des
performances surhumaines - n’aurait-il pas, lui, aussi des racines éternelles.
Des siècles durant, l’humanité est restée fidèle à une idéologie elle a été
flouée et asservie au nom de cette idéologie, qui a pourtant exprimé, à chaque
époque, le besoin de liberté. Comment le christianisme a-t-il pu jouer ce rôle?
Et voilà Barbusse de
nouveau plongé dans des documents historiques. Qui était donc Jésus? Si pour des millions d’être
humains la figure mythique du « Sauveur » est vivante de nos jours
encore - des millions qui ont leur place dans les rangs de ceux qui luttent
pour le socialisme - ne pourrait-on « commuter » le mythe? Et si
Jésus n’était rien d’autre que le symbole de la première lutte de classe de
grande envergure? L’histoire semble confirmer ce point de vue. Et Barbusse
rédige son nouvel évangile, a quoi fait suite une analyse critique des
documents disponibles et une pièce de théâtre.
Mais le livre n’a presque
pas de lecteurs. Des oreilles sourdes refusent l’écriture poétique, aucune
imagination ne donne forme aux belles images du texte qui ne suscite pas d’écho.
Qui plus est, la pièce de théâtre ne trouve pas d’éditeur.
Et les camarades
communistes de Barbusse haussent les épaules. L’ouvrage est durement critiqué.
L’auteur s’est-il fourvoyé?
Barbusse garde le
silence.
Mais l’ennemi de classe
veille. « Barbusse s’est brouillé
avec les communistes », chuchote-t-on. Et s’adressant à lui: « Voyez donc comme on vous traite!
Moscou ne tolère pas la moindre pensée libre... ». A la même époque,
des mains se tendent vers « Monde »,
la revue que Barbusse avait fondée en 1928 après son voyage en Union
soviétique, qui continuait « Clarté »
à un autre niveau et se voulait un organe de lutte en faveur du socialisme en
construction. Et si l’on pouvait faire de cette publication une arme contre ce
socialisme-là?
Et voilà que commencent
dans la coulisse toutes sortes d’intrigues (7). Une circonstance nouvelle
favorise les manoeuvres des intrigants: le « débat sur la
littérature » bat son plein. Des sectaires s’affairent. Des littérateurs y
voient l’occasion de faire parler d’eux. D’une plume agile on rédige des
articles incendiaires.
Barbusse garde le
silence.
Les adversaires
triomphent. Cette fois on va réussir à rompre tout lien entre Barbusse et
Moscou. La clique qui a mis le grappin sur « Monde » procède à des ventes frauduleuses d’actions pour
donner à la manoeuvre un « fondement au plan de l’organisation ». « Monde » est alors un lieu où
s’agitent trotskistes et renégats. On noue même des contacts en direction de la
droite, avec des radicaux.
Barbusse garde le
silence.
Une fois encore il est
plongé dans l’histoire. Cette fois c’est une personnalité qui l’intéresse: Zola. L’écrivain qui a pris aussi une
part active au débat politique. L’auteur des « Rougon-Macquart » qui a été en même temps un des
précurseurs du combat pour le « Droit et le progrès » au moment de
l’affaire Dreyfus. Loin de Paris, Barbusse étudie les dernières décennies du
XIXè siècle. Il cherche a saisir les forces qui ont poussé l’écrivain Zola a
faire oeuvre politique. En 1931, ce grand tableau de la France au tournant du
siècle est achevé. C’est le dernier livre que Barbusse ait écrit jusqu’à
présent (8).
Car de nouveau le monde
extérieur fait irruption dans le cabinet de travail de l’écrivain.
L’Extrême-Orient s’embrase. Le Japon conquiert la Mandchourie. Dans le Grand
Chaco, sur les rives de l’Amazone, le canon tonne. L’Europe toute entière est
bardée d’armes. A Paris, Doumer (9) tombe sous les balles de Gorgulov. La
guerre, une nouvelle guerre paraît imminente.
C’est alors que l’auteur
du « Feu » quitte son
bureau. Avec Romain Rolland, son vieux camarade de lutte, il lance son appel au
rassemblement contre la guerre. Le congrès mondial qui se réunit à Amsterdam,
en août 1932, constitue une puissante démonstration de masse. Mais il comporte
des enseignements pour Barbusse lui-même. Nous ne sommes plus en 1916. Les
masses ont retenu la leçon. Et, par le truchement de leurs porte-parole, elles
donnent à cette grande initiative une orientation nouvelle et plus précise: ce
qu’elles veulent, c’est lutter contre la guerre impérialiste. Et du coup se
dissipe - y compris chez Barbusse - une illusion: les leaders
sociaux-démocrates qui n’ont pas assez de mots pour crier « Jamais plus de guerre » refusent de rallier le vaste
front de lutte. Ils lancent les soupçons les plus infâmes contre les
initiateurs du mouvement d’Amsterdam.
Peut-être aucun événement
n’a-t-il autant ouvert les yeux de Barbusse sur les Friedrich Adler et Cie, que
le petit fait suivant. Les deux écrivains, Barbusse et Romain Rolland, avaient
sollicité la participation du dirigeant de la Deuxième Internationale à leur
initiative. Lorsque Friedrich Adler se trouva à court d’arguments pour refuser,
il « démontra » que Barbusse « dépendait de Moscou » en
affirmant qu’il avait pour secrétaire une Tchékiste russe! Annette Vidal, la
fidèle collaboratrice de Barbusse depuis fort longtemps, la fille aux cheveux
noirs d’un brave homme originaire de Cannes, l’organisatrice infatigable de
toutes les démarches de l’écrivain, sa mémoire vivante; Annette qui est assise
à côté de nous, qui répond aux lettres, classe documents et factures, une
tchékiste russe!
Le congrès est passé,
mais le travail, lui, commence à peine... Le « Comité Mondial de lutte
contre la guerre impérialiste » s’organise. Dans tous les pays se
constituent des comités nationaux. Il faut les renforcer, les impulser.
Conférences et congrès se succèdent, on envoie de délégations. A Monteviedo se
rassemblent les Sud-américains qui luttent contre la guerre impérialiste. A
Shanghaï, sous la présidence d’une délégation du Comité Mondial, se tient la
conférence des pays d’Asie orientale. Entre-temps, Hitler est arrivé au pouvoir
en Allemagne. Le grand mouvement antifasciste s’ébranle. Un nouveau congrès
mondial. Les combattants contre la guerre impérialiste et ceux qui luttent
contre le fascisme s’unissent en un seul et même mouvement (10). A Berlin,
Dimitrov et ses camarades sont en prison. Le procès de Leipzig s’ouvre (11). On
fonde des comités d’aide. Le Livre Brun paraît. Le contre-procès se réunit. La
jeunesse se rassemble pour lutter contre la guerre et le fascisme. Thaelmann
est menacé de mort (12). Et Barbusse est présent partout.
Son bureau est désert. Le
manuscrit qu’il a commencé est sur sa table de travail. Mais au cours de ces
deux années il n’en a rédigé que quelques pages.
Ce devrait être un nouvel
exemple de « vison simultanée »: le destin de dix couples. Un jour,
une heure, mais l’action se déroule en dix lieux différents dans toutes les
parties du monde, dans tous les milieux. Jusqu’ici la lutte que mène Barbusse
l’a empêché de donner littérairement forme à son oeuvre: en fait il vit son
livre, en intervenant sans cesse dans dix, dans cent lieux différents, en
côtoyant des hommes et des femmes de tous les milieux.
Côte à côte, sur son
bureau, les pages du manuscrit interrompu, la réponse à une lettre du Comité de
Saïgon et le brouillon d’un nouvel appel pour le défense des accusés
communistes du procès de Leipzig. La contradiction - car il y a contradiction
entre la conception fondamentale de son nouveau roman (qui dissout les
différences dans une communauté, dans ce qu’il y aurait d’éternel dans l’homme)
et l’action révolutionnaire unie contre la guerre impérialiste et le fascisme,
qui divise ce qu’à de commun la lutte de classe concrète contre la bourgeoisie
en la répartissant dans chaque pays et dans chaque milieu social sur les
différents secteurs de lutte, cette contradiction, elle est incluse dans la
personnalité même de Barbusse, écrivain et militant politique!
La vie de cet homme est le
lieu de révolutions analogues a celles qui se produisent dans l’époque que nous
vivons: en lui s’est produit un renversement des valeurs de la culture
bourgeoise dans laquelle baigne ce fils de la fin du siècle passé, culture
qu’il maîtrise jusque dans ses manifestations les plus subtiles. Lors
qu’éclatèrent, dans la guerre mondiale, les premières explosions qui
ébranlèrent la société bourgeoise, cet écrivain qui s’était mis en quête d’un
nouvel ordre au coeur de l’être humain, dans ce qu’il y a en lui d’éternel,
dans la profonde communauté de l’amour, fut projeté non seulement hors de son
univers artistique, mais hors de sa classe. Tandis qu’il s’imaginait défendre
les valeurs les plus pures de l’ancien monde contre une folie qui lui
apparaissait aussi absurde et sans loi qu’une catastrophe naturelle, il s’est
trouvé engagé dans le mouvement de masse de la révolution prolétarienne et
impliqué dans un monde nouveau. La richesse même de la charge de valeurs
bourgeoises dont il était porteur avait accru, chez lui, la puissance de
l’explosion au point qu’il fut projeté au delà des frontières de sa classe. Il
découvrit que, sur cet autre rivage, était né quelque chose de vraiment
nouveau, non pas au coeur de l’homme, mais à l’extérieur, quelque chose qui
ébranlait le vieux monde plus fortement que n’aurait pu le faire n’importe
quelle révolte spirituelle, fût-ce celle des meilleurs de ce vieux monde.
Barbusse se trouva emporté impitoyablement par ce courant nouveau. Et c’est sur
ce chemin nouveau qu’il s’avance, irrésistiblement, en militant. Mais en même
temps, dans toutes les fibres de son corps, frémit le vieux monde, avec ses
grandeurs et ses beautés, mais aussi avec beaucoup de productions issues de la
période de sa décadence (car c’est pendant cette période que s’est formé le
penseur et l’écrivain qu’il est).
C’est un homme à la
frontière de deux mondes. Quant à lui, il a franchi cette limite et va vers le
soleil levant du socialisme.
Le voici à présent devant
moi, sur le seuil de sa petite demeure. A l’intérieur, dans les pièces sombres,
flotte le souvenir de la longue conversation que nous venons d’avoir; relation
de son voyage en Amérique, plan d’un nouveau livre, la biographie de Staline
qu’il admire; des informations sur l’état du mouvement, le souci qu’il se fait
pour Dimitrov et Thaelmann, la question du fascisme en France.
Au dehors le
soir tombe. Une soirée d’automne dans un village de France. Une brise légère
pousse vers nous une brume bleue qui monte des champs. Du jardin ensauvagé nous
monte le parfum des dernières roses grimpantes qui se mêle à l’odeur de fanes
de pommes de terre qu’on est en train de brûler.
« Regardez... »
Barbusse me montre la
cime d’une petit arbre, qu’éclairent les derniers rayons du soleil. De petites
boules grises courent sur les branches, montant et descendant.
« Ce sont des loirs. Ils sortent toujours le soir, ils
viennent grignoter nos dernières reines-claudes. Pour moi, c’est l’heure de
rentrer ».
Barbusse toussote. « Et remontez le
col de votre manteau! La fraîcheur tombe vite dès que le soleil est couché. Il
vous faut encore traverser le bois... Et n’oubliez pas de demander qu’on me
téléphone tout de suite, s’il y a des nouvelles importantes en provenance de
Leipzig... »
Il me fait signe. Un
geste enfantin, pareil à celui d’un jeune garçon. Mais son regard est déjà
absent. Vers quel monde ancien ou nouveau peuvent bien voguer ses pensées? Il
est debout dans l’embrasure de la porte. Sa grande silhouette, qui fait penser
à celle d’un garçon, est légèrement courbée, il avance la tête; elle est un peu
inclinée comme s’il épiait quelque chose. Les rides profondes des deux côtés de
la bouche donnent à son visage une expression presque amère qui contraste avec
le dessin accusé du menton. Ses yeux brillants, au fond des orbites profondes,
semblent jeter un regard las sur quelque très lointain spectacle.
Des millions d’hommes
sont sensibles à la parole de cet homme avec lequel des milliers de militants
coopèrent. Des centaines sont en contact avec lui. La solitude à laquelle
semblait le vouer le monde de ses pensées subtiles - pensées qu’on devine
parfois voilant son regard - cette solitude est rompue.
Un homme sur le seuil...
A présent, il rentre lentement dans l’obscurité de sa maison.
Obscurité? La maison, les
pièces, les gravures, les vieux livres sont effectivement dans l’ombre. C’est
le passé. Un passé dont il ne vaut pas la peine d’enlever ou de balayer les
traces. Ce qui emplit réellement cette maison est d’une autre nature: c’est la
lumière, la lumière de la vie nouvelle, qui jaillit des grands mouvements dont
les fils convergent ici dans la main de Barbusse, le militant.
Cet homme a franchi la
frontière qui sépare deux mondes.
Il va, il marche, le
visage tourné vers le soleil, silhouette toute entière baignée de soleil,
radieuse.
_____________________
Notes
(1) André Tardieu, plusieurs fois ministre et
Président du conseil dans les années trente.
(2) Maréchal de France,
ingénieur des fortifications sous Louis XIV. Entoura de nombreuses villes
frontalières d’enceintes fortifiées dont beaucoup existent encore.
(3) Ludwig Feuerbach,
philosophe allemand qui a influencé le jeune Karl Marx
(4) Allusion au Congrès
socialiste de Tours au cours duquel est né, en décembre 1920, le parti
communiste français.
(5) Homme politique
bulgare
(6) Le Traité de Trianon
(4 juin 1920) mit fin aux hostilités entre les Alliés de la Première guerre
mondiale et la Hongrie. L’auteur fait sans doute allusion à la série
d’arrangements qui redécoupèrent l’ex-Autriche-Hongrie et les Etats
balkaniques. Traité de St Germain (10 septembre 1919) avec l’Autriche, de
Neuilly (27 novembre 1919) avec la Bulgarie, etc.
(7) Sur les intrigues
autour de la revue « Monde », les tentatives pour s’en emparer, etc.,
voir le livre de Philippe Baudorre: Barbusse, le pourfendeur de la grande
guerre (Flammarion).
(8) Rappelons que Kurella
écrit son article en 1934 alors que communistes et sociaux-démocrates
s’affrontent en un combat fratricide.
(9) Paul Doumer,
président de la République, assassiné à Paris en 1932 par Gorgulov.
(10) Au congrès qui se
tient à Paris, salle Pleyel et qui donne naissance au mouvement
d’Amsterdam-Pleyel contre la guerre et le fascisme.
(11) Procès intenté par
les nazis à Dimitrov, Tanev, Popov (bulgares), Van der Lubbe (hollandais) et
Torgler (allemand) accusés d’avoir mis le feu au Reischtag. Un contre-procès
fut organisé à Londres par les antifascistes allemands qui conclut à
l’innocence de Dimitrov, Torgler, etc. Une équipe dirigée par Willi Münzenberg
publia un Livre Brun sur l’incendie du Reischtag et la terreur hitlérienne qui
fut traduit en 16 langues.
(12) Ernst Thaelman,
président du parti communiste allemand, arrêté en février 1933, assassiné à
Buchenwald en 1944.
_________________________
ETUDES ET DOCUMENTS
LEONIE
Nouvelle de
Henri Barbusse
Manuscrit acquis le 6/11/1997 à Drouot,
4 pages 20 x 25 en 2 colonnes, signé
Cette
nouvelle fut d’abord publiée dans Le
Matin entre 1910 et 1914. Après la guerre, Barbusse la joignit à une
quinzaine d’autres nouvelles qui furent publiées sous le nom de L’Illusion, titre de la première
nouvelle de ce recueil.
Le soir où Léonie, retour
de Paris, rentra au village, il pleuvait et les enfants, massés sur la place,
l’attendaient pour lui rire au nez. C’est qu’elle était partie naguère en
promettant de faire fortune, et voilà qu’elle revenait plus pauvre que jamais.
La grosse fille sortit de
la gare, à la tombée du jour, comme on sort de prison. On vit poindre sa
silhouette débonnaire dans la brume jaunâtre de la rue des Célestins qui,
gribouillée d’ornières et mal pavée [, ressemblait] à une échine crénelée de
vieux cheval. Tandis qu’elle descendait la pente [?], le vent faisait gonfler
et rouler dans le soir sa jupe grise et son châle incolore.
Le village lui fit
mauvais accueil. Sur son passage, les fenêtres se fermaient, les bouches se
serraient. Les anciens qui lui dirent bonjour ne le firent que distraitement.
Des compagnons et compagnes d’antan la considéraient d’un oeil vide sans avoir
l’air de la comprendre, alors qu’avec un peu de bonne volonté, on se serait
reconnu. Les jeunesses, datant d’après son départ, se détournaient d’elle,
comme si on le leur avait appris. On ne lui pardonnait pas de n’avoir pas
réussi. Elle était devenue pire qu’une étrangère.
Elle roulait les yeux à
droite, à gauche. Elle hâtait le pas, soufflait, pleurait de sueur et murmurait
« tu tu » comme elle avait coutume de faire autrefois. Son chapeau noir
était veuf de garniture, dégradé. Elle se dirigea vers la maison de sa soeur,
le seul asile, la seule parente. Elle s’arrêta devant cette porte, flûta un
« tu tu » étouffé. Puis la mendiante tendit la main, atteignit
difficilement le cordon de la sonnette qui semblait se cacher dans un coin.
La porte s’ouvrit, madame
Dièze apparut et, maigre, regarda sa soeur. Ah, celle-ci était moins fringante
que lorsqu’elle était partie pour la capitale, s’engageant à se débrouiller et
à gagner beaucoup d’argent! Elle avait alors un air si innocent et [si] réjoui
qu’on la jalousait déjà.
Avoir la grosse Léonie
vaincue et tassée devant sa porte, Mme Dièze éprouvait quelque honte, à cause
du monde, mais au fond elle triomphait à cause d’elle-même. D’un clin d’oeil au
ciel elle évoqua l’ombre de M. Dièze; elle regretta mentalement que celui-ci ne
pût voir ce piteux retour, si conforme à ses secrets espoirs, et fût mort l’an
passé en état d’ignorance.
Après quoi, elle dit à sa
soeur: « C’est toi ». L’autre hasarda presque un sourire, mais tout de
suite, serrant ses poings et haussant son cou mou, elle ravala ce sourire. Son
énorme dos d’esclave s’humilia et s’introduisit dans le trou noir de la maison.
Les jours suivants, elle
rôda à travers le village. La réception qu’on lui avait infligée le premier
soir ne varia point. Partout, elle se heurta aux mêmes faces dures, à la fois
rancunières et méfiantes. Non, elle ne s’acclimaterait jamais plus parmi ceux
dont elle était sortie.
Devant ses misérables
allées et venues, les gens ne se gênaient pas et montraient leur âme toute nue.
Férocement égoïstes et cupides, voilà ce qu’ils étaient. Et, encore plus, serviles
en face de la puissance, n’ayant de respect que pour les domestiques du
château. Le château, XXXXXX, dominait le village, pis encore que l’église. Le
curé? Léonie l’aperçut qui se promenait comme une verrue sur les feuilles mortes;
mais elle ne le vit jamais que de dos.
La revenante trouva une
telle fuite d’amis, une telle fermeture de visages à son encontre, qu’un soir
elle remarqua une vache qui la regardait sans méchanceté [,] et qu’une autre
fois, elle fut sensible à l’espèce de signe que lui faisaient le peuplier
toujours pareil debout près du presbytère et le banc de prière, toujours à la
même place comme quelqu’un dans l’ombre.
En rentrant de ces
courses désemparées de rue en rue, elle retrouvait sa soeur, crispée, mais
infatigablement muette, marchant dans sa longue robe noire qui pendait de ses
épaules, ou s’occupant, les mains semblables à des araignées pâles. Alors
Léonie mangeait un peu, gargouillait deux ou trois paroles, et montait
lourdement se coucher. On ne voulait plus d’elle. Tout cela ne pouvait durer.
Un matin - il y avait une
demi-heure que Léonie avait fui la maison - elle rencontra un homme à tête
étrange. Un tête toute embroussaillée de noir: les cheveux mêlés à la barbe et
mêlés à la barbe et mêlés entre eux; des yeux de fièvre qui apportaient dans le
jour une lueur de lampe.
Elle se rappela: le Fou.
Elle s’étonna, en le considérant de côté, qu’il fût encore fou depuis le temps.
Mais voilà que cet être lui sourit et l’appela par son nom. Ce vague appel dans
le désert la fit trembler. Elle lui sourit aussi tant qu’elle put, malgré elle,
et lui adressa une espèce de petite révérence. Elle s’en alla en faisant
« tu tu » comme un oiseau. Puis, s’arrêtant sur le chemin, elle se
demanda: « Est-il fou? »
Ils se retrouvèrent, sans
savoir comment ni pourquoi. Justement, la seconde fois qu’elle le vit, il
caressait un chien estropié, preuve qu’il n’était pas si fou que cela.
Il n’avait pas de cheveux
blancs. Il était plus abîmé que vieux. Il végétait piètrement. Il traînait,
enveloppé d’un grand manteau de peintre et couvert d’un feutre de la même famille - une destinée dans le genre de
la sienne. Haï et méprisé comme elle, surtout depuis qu’il avait encouru la
colère de M. le baron en refusant de livrer à sa chasse un cerf réfugié dans
l’enclos qu’il avait alors. Comme à elle on lui rendait la vie impossible.
Le troisième jour Léonie
ne put s’empêcher de dire tout bas à cet homme étrange:
- J’ai un secret à vous
confier.
- Moi aussi, fit-il.
Ils causèrent, causèrent.
Chacun parla et écouta longuement tour à tour. Après cette conversation, ils
hochèrent la tête, il y eut un silence. Puis elle balbutia:
- Vous avez l’air d’un
artiste.
- Et vous, d’une rose,
dit l’homme.
Et pendant le temps
qu’elle rougit et rit, elle ressembla, en effet, à une fleur joufflue.
Soudain, Léonie disparut
et le Fou aussi.
Quel scandale! Au sortir
de la messe, des dames se réunirent, brusquement, électriquement, pour en
parler. Bien entendu, on rapprocha cette double disparition pour en faire une
double faute. Il y eut des murmures, des malédictions étouffées, et un petit
rire circulaire, qui strida.
- Je la chasserai quand
elle rentrera, dit madame Dièze. Elle ajouta: « D’ailleurs, je
l’aurais chassée quand même! ». Puis: « Que ne l’ai[je] chassée
avant! »
Mais un monsieur
s’approcha du groupe des dames et dit: « Pardon... » en soulevant son
chapeau. Il avait des lorgnons, un cache-nez, des joues enluminées comme des
cartes à jouer, un paletot en ratine noire, et c’était le notaire du château.
Il dit tout haut à madame Dièze:
- Votre soeur ne
retournera plus chez vous. Elle va se marier avec quelqu’un qui a quitté le
pays en même temps qu’elle - quelqu’un que vous connaissez.
- Hé! gloussèrent trois
cous tendus
- ...mais qui, de son
vrai nom, est comte. Ils reviendront ici, car ils ont acheté ce château. Il
faut vous dire que votre soeur a gagné une fortune énorme à Paris. Jusqu’ici
elle n’a pas voulu qu’on le sache. Elle tenait à vous en faire la surprise quand
elle est arrivée...
Cela dit, au milieu de
l’énorme, de l’incurable stupéfaction, du silence glacé, le notaire se coiffa
et se retira à reculons vers son tilbury, avec de petits saluts secs et brefs,
comme des trompettes.
________________________
AUX ORIGINES DE
L'ANTIFASCISME
DE BARBUSSE
par André PICCIOLA
Notre
Association vient d'entrer en possession de lettres adressées par Henri
Barbusse à Marcel Battilliat. Quelques lettres seulement et trop peu nombreuses
à notre gré (il en est peut‑être d'autres, au même destinataire, qui
restent ignorées): elles sont loin de combler les lacunes actuellement
existantes dans la correspondance d'Henri Barbusse, dont la publication demeure
une de nos grandes ambitions.
Nous
ne pouvons donc nous flatter de découvrir, avec ces lettres à Marcel
Battilliat, les richesses ou les éclaircissements d'une relation épistolaire
suivie. Les lettres que nous possédons s'échelonnent de 1914 a 1927. Elles ne
sont pas toutes d'un égal intérêt. Elles offrent à nos yeux cependant
l’avantage de placer sous une meilleure lumière les étapes de l’engagement
social et humaniste de l'auteur du Feu.
Qui
était Marcel Battilliat? Honnêtement, nous n'en savons rien. Il jouissait sans
doute déjà de quelque notoriété comme écrivain, avant la Grande Guerre, période
où Barbusse fit sa connaissance. Il est peu probable que dès ce moment‑là
une profonde amitié liât les deux hommes: on songe plus volontiers à des
relations cordiales entre confrères qui s'estiment. En tout cas Barbusse
pouvait s'autoriser des bons rapports établis avec Battilliat pour solliciter
son suffrage et celui de ses amis, lorsqu'en mai 1914 il posa sa candidature au
comité de direction de la Société des Gens de Lettres (il en sera vice‑président).
Le billet qu'il lui adresse à cette occasion est très bref; il émane d'un homme
qui ne s'attend pas à un refus. On croit sans peine que cette élection avait
été l’objet d’entretiens antérieurs.
En
1919 la dénonciation de la guerre par Barbusse et le retentissement de ses
écrits ont fait de lui un écrivain prestigieux et l’un des hommes de Lettres
les plus en vue de son temps. Les rôles se sont inversés: on réclame maintenant
sa caution morale, on lui demande son patronage. Et c'est Battilliat qui le
sollicite d'adhérer aux « Amis d'Émile Zola »
« Je considère comme un très grand
honneur, lui répond Barbusse, le 17 juillet 1920, de faire partie de la nouvelle société des amis de Zola ». Il
prend soin toutefois de rappeler son engagement « dans certaines luttes actives d’idées sociales et politiques ».
Sans se vouloir en toutes circonstances militant, il entend bien, à quelque
société littéraire qu'il appartienne, ne pas laisser croire qu'il pourrait à
l’occasion s'éloigner du combat qu'il avait choisi de mener, ce qui le conduit
a prévenir Battilliat qu'il trouverait gênant de rencontrer éventuellement, à
l’intérieur de cette société, des hommes auxquels il ne porterait ni estime ni
considération.
Que
Barbusse jugeât nécessaire, fût‑ce en l’indiquant de manière fort
courtoise et éloignée d'un procès d'intention, de revendiquer sa qualité d'écrivain‑combattant,
autorise à conclure qu'entre Battilliat et lui les relations n'avaient toujours
pas dépassé à cette date le stade de la confraternité littéraire. (Dans la même
lettre, Léon Hennique, par exemple, est cité par Barbusse comme « un de ses très vieux et très excellents
amis personnels »: c'est donc que Battilliat n'en est pas encore. Par la
suite, probablement en 1921, un rapprochement sensible se fera sentir, amené
par le tour plus social donné par Battilliat a ses romans).
Ces
précisions, dans la mesure où il est possible d'être précis sur ce sujet, ne
sont pas sans utilité: elles montrent comment Barbusse concevait son rôle
politique. A un ami de longue date et très proche, il n'eût pas eu besoin
d'exposer en détail les raisons qui dictaient ses prises de position. Mais
Battilliat n'est pas suffisamment intime, ou proche par les idées, pour que
Barbusse se contente de lui faire une réponse sommaire et rapide. Son ton a
quelque chose d'officiel, il sent la nécessité d'éclairer complètement ce qu'il
pense, de façon à ne pas permettre la moindre interprétation détournée.
C'est
ce que nous indique d'abord la lettre du 19 octobre 1919, écrite à propos de
l’équipée de d'Annunzio dans l'Adriatique au début de septembre.
Rappelons
les faits. A Versailles, au lendemain de la guerre, les vainqueurs s'efforcent
de dessiner la nouvelle carte de l’Europe politique. Ils le font a partir de
leur vision personnelle, se voulant seuls détenteurs, le temps de la
négociation, de la volonté des peuples qu'ils représentent. La tâche est
malaisée. Les intérêts des alliés, convergents lorsqu'il s'agissait de vaincre
les empires centraux, se sont considérablement éloignés les uns des autres
maintenant que ne retentit plus le fracas des armes. Ce ne sont pas seulement
des points de vue opposés qui s'affrontent, ce sont aussi des revendications
nationales qu'on s'attache à voir satisfaites.
Dans
cette situation difficile, le gouvernement italien réclamait en vain
l’attribution de territoires situés sur l’autre rive de l’Adriatique; ils
appartenaient naguère a l’empire austro‑hongrois; certains abritaient de
fortes colonies italiennes. Surtout l’Italie avait reçu l’assurance, en 1915,
que des agrandissements territoriaux lui seraient offerts si elle se joignait a
la coalition de la Triple Entente dans la guerre. Il lui était pénible et
humiliant que les promesses des alliés ne fussent plus honorées que
partiellement. Le marasme économique où plongeait le pays nourrissait d'autre
part les rancoeurs et les colères d'une opinion inquiète: le gouvernement eût
désiré la calmer en lui offrant une satisfaction d'amour‑propre. Le
contexte parut favorable à Gabriele d'Annunzio pour tenter un coup de main.
Il
avait pour lui sa célébrité de poète. Sa conduite sur le front, les blessures
reçues, avaient encore ajouté à son renom. Le 12 septembre 1919, il décida
d'opposer la force du fait accompli aux tergiversations des négociateurs. A la
tête d'une colonne composée de soldats issus des troupes d'assaut ( les «
Arditi » ) et d’officiers ayant abandonné leurs régiments, il pénétrait dans la
ville de Fiume (aujourd'hui Rijeka) et s'en proclamait commandant. L'un de ses
premiers geste sera d'organiser, en novembre, un plébiscite dans la tradition
bonapartiste: à une forte majorité les habitants de Fiume, comme on devait s'y
attendre, se prononcèrent pour le rattachement de la ville à l’Italie.
La
personnalité de d'Annunzio, autant que l’audace de son action, étaient bien
faits pour impressionner. En Italie, Mussolini et le parti fasciste qui venait
de naître, célébrèrent sur le mode lyrique l’exploit du «commandant». En
France, l’extrême‑droite exprima sa sympathie avec plus de retenue mais
sans équivoque.
C'est dans ces conditions que Barbusse, acquiesçant à une demande de Battilliat, fut conduit à donner son avis sur l’affaire de Fiume: et c'est une condamnation totale et sans réserve qui vient sous sa plume dès les premières lignes de sa lettre. L'action de d'Annunzio était haïssable, elle ne constituait qu'un « ava