LES CAHIERS

HENRI BARBUSSE

 

Retour à l'accueil

 

CAHIER n° 21-22

EDITORIAL

Retour à la Liste des Cahiers

 

 

          Nous avons le plaisir de vous présenter le n° 21-22 des Cahiers Henri Barbusse dans un délai relativement court par rapport au numéro précédent. Grâce au dévouement de notre ami Frédéric Caby, gestionnaire-animateur de la maison Henri Barbusse à Aumont, nous avons pu rattraper une partie de notre retard. Nous espérons être désormais en mesure d’assurer à nos Cahiers une publication plus régulière.

          Le développement de notre Association, l’extension de la sphère de ses activités, exigent d’ailleurs que nos moyens de diffusion se tiennent constamment à la hauteur de nos ambitions.

          L’année 1998 doit confirmer l’importance accrue de notre présence dans le domaine littéraire autant que dans celui de l’activité culturelle pour faire connaître toujours plus Henri Barbusse, son action et ses écrits. Nous nourrissons de vastes projets pour cette année où le souvenir de Barbusse s’associe à celui de Zola qui, le 13 janvier 1898, faisait paraître son « J’accuse... » dans L’Aurore.

          Nos lecteurs seront informés à temps des initiatives que nous prendrons. C’est assez dire si le chemin devant nous est encore long et hérissé d’obstacles.

          Amis lecteurs qui nous avez fidèlement suivis jusqu’ici, aidez-nous.

La rédaction des Cahiers

 

HOMMAGES A HENRI BARBUSSE

18 juin 1994

 

ALLOCUTION de

Jean-Pierre BOSINO

Maire de MONTATAIRE

 

          Mesdames, Messieurs, Chers(es) Amis(es) et Camarades,

          C'est évidemment avec beaucoup d'émotion que je m'adresse à vous aujourd'hui. D'abord, et surtout, parce que je ne peux pas m'empêcher d'avoir en tête cette image de mon ami et camarde, de notre ami et camarade à tous, Maurice Bambier, lors de ce même hommage à Henri Barbusse à cet endroit, l'an dernier.

          Il avait pris la parole en tant que maire de Montataire, et j'étais, moi, parmi vous comme représentant de la CGT. Déjà à cette époque, Maurice était très fatigué, mais il avait tenu absolument à participer de façon active à cet hommage. Maurice a lutté avec un courage extraordinaire, qui forçait l'admiration, contre la maladie qui le minait, comme il l'avait toujours fait dans sa vie, y compris dans les moments les plus tragiques de l'histoire du pays, en particulier durant la Seconde guerre mondiale. Son attachement à la paix, à la lutte contre le fascisme, et donc à Henri Barbusse, lui venait aussi de cette période, tout comme son adhésion, en 1943, et sa fidélité à son parti, le PCF. A côtoyer de tels hommes, on finit par croire qu'ils sont là pour toujours.

          C'était, j'en suis sûr, le cas quand il vivait pour Henri Barbusse, et puis quand arrive l'inimaginable, leur disparition, on reste désemparé. Ceci étant, dans nos têtes, dans nos cours, ils sont toujours présents, et il est important de perpétuer la mémoire de tels hommes, comme nous le faisons aujourd'hui pour Henri Barbusse, de faire connaître ce pourquoi ils agissaient.

          Ensuite, mon émotion tient au fait que je fais partie d'une génération qui n'a malheureusement pas eu, à l'école, suffisamment d'enseignement de l'histoire, à mon sens, j'ai, pour l'essentiel, découvert et entendu parler d'Henri Barbusse quand j'ai commencé à militer dans mon parti, mon organisation syndicale, quand j'ai commencé à prendre part à l'action pour la paix, le désarmement. Avec cet hommage annuel d'Aumont à Henri Barbusse au cours duquel des personnalités interviennent sur la vie, l'oeuvre d'Henri Barbusse, nous pouvons permettre aux plus jeunes et à ceux qui sont dans mon cas de découvrir cet homme exceptionnel, son engagement.

          Il est certainement nécessaire de mieux faire connaître cette initiative, peut‑être même de l'élargir et l'activité de l'association des Amis d'Henri Barbusse dont le président reste, le regretté Pierre Paraf, joue un rôle essentiel dans ce sens au delà, les travaux engagés, et bien avancés comme on peut s'en rendre compte avec la Maison du conservateur‑anima­teur, visant à faire de ce lieu si cher à Henri Barbusse un endroit du souvenir et de présence vivante, un véritable musée, peuvent permettre d'aller dans ce sens.

          Comme l'avait rappelé Maurice Bambier l'an dernier, lui qui s'était tellement investi dans la réussite de ce projet, il s'agit de pouvoir accueillir plus de visiteurs, d'autoriser le travail de recherche et d'étude pour de jeunes écrivains. Bien sûr, la réalisation de ces transformations a un coût financier. La première tranche est financée et est sortie de terre avec l'appui de conseils généraux et de municipalités, dont celle de Montataire pour laquelle je veux confirmer ici qu'elle continuera à mettre tout en ouvre pour aller au bout des objectifs de l'association des "Amis d'Henri Barbusse" et de l'ARAC. Maurice Bambier disait l'an dernier, je cite: «La villa Sylvie appartient pleinement au patrimoine culturel et historique de notre département. C'est plus largement un pan de l'histoire littéraire de notre pays et de l'histoire nationale tout court, que l'Oise a le privilège d'abriter. L'état actuel de notre monde, avec la multiplication de foyers de guerre, rend plus que jamais nécessaire la mise en valeur de l'action du combat tant de la paix que fût Henri Barbusse ».

          Je suis persuadé qu'avec ce qui se fait ici, nous avons la possibilité d'intéresser et de mobiliser encore plus largement sur ce combat, d'autant qu'il n'est pas supportable de voir la guerre se poursuivre en ex‑Yougoslavie, ici massacres de centaines de milliers de gens au Rwanda dont des milliers d'enfants mutilés, assassinés à coups de gourdin, comme on pouvait le lire dans la presse ces derniers jours. Au moment où nous fêtons le cinquantenaire de la Libération de notre pays, le Cinquantenaire du débarquement de Normandie qui donnent lieu à différentes cérémonies, l'occasion nous est donnée de faire plus, pour que l'action pour la paix, la liberté, se développe, pour que soient repoussées les résurgences du fascisme, engagements pour lesquels Henri Barbusse a tant donné. Parce qu'il n'est pas possible que tant d'hommes soient morts pendant les deux guerres mondiales, pendant les guerres coloniales, sans que l'on en tire les enseignements, les leçons.

          Il faut continuer à entretenir le souvenir de ces moments dramatiques pour que plus jamais ils ne se reproduisent, pour que la paix finisse par l'emporter partout sur notre planète. De ce point de vue, ce n'est certainement pas en faisant défiler des militaires allemands aux côtés de militaires Français sur les Champs‑E­lysées le 14 juillet que les idéaux de paix, de désarmement, de bonne entente entre peuples vont grandir. De la même façon, comment ne pas être choqué, et Henri Barbusse ne serait certainement pas resté silencieux face à cela, quand on entend des intellectuels comme B.H.Lévy et d'autres appeler à la guerre totale en Bosnie, à la levée de l'embargo sur les armes?

          Avant de laisser la parole à Gerhard Léo, écrivain, vice‑président des antifascistes allemands, qui a pris part à la libération de notre pays durant la seconde guerre mondiale, ce qui participe d'ailleurs à mon émotion, je veux, toute modestie gardée, puisque les hasards du calendrier font que nous sommes rassemblés un 18 juin, lancer moi aussi un appel: celui que nous nous retrouvions de nouveau et plus nombreux encore l'an prochain, dans un endroit où les travaux seront en voie d'achèvement, voire terminés et à partir duquel nous pourrons continuer à mieux faire connaître celui qui nous a rassemblés: Henri Barbusse.

_____________________

 

ALLOCUTION   DE

Gerhard LEO

Ecrivain

 

 

          Je voudrais d'abord vous remercier, chers amis, pour le grand honneur qui m’est fait de pouvoir parler aujourd'hui en tant qu'Allemand d'Henri Barbusse. Dans mon pays, la bête immonde relève sa tête hideuse: 28 morts dont plusieurs brûlés vifs, plus de cent blessés pendant les trois dernières années, victimes de la violence des néo-fascistes, racistes et xénophobes. Des institutions juives saccagées, des foyers de demandeurs d'asile, des maisons d'habitation d'étrangers incendiées, il se passe rarement une semaine sans ces informations alarmantes.

          La vieille arrogance, le mépris de la vie des autres semblent revenus, tous ces démons criminels contre lesquels Barbusse a lutté de toutes ses forces et jusqu'à l'épuisement complet. Pourtant, même dans sa colère la plus violente, il n'a jamais assimilé le peuple allemand à ses militaristes, à ses fascistes, à ses oppresseurs. Comment pourrions-nous oublier ce cri de détresse et d'espoir que Barbusse fit pousser à son héros Bertrand dans Le Feu, publié en 1916, à l’époque du chauvinisme anti-allemand délirant. Bertrand, au cours d'un entretien dans la tranchée après une attaque meurtrière, crie d'une voix claire: « Liebknecht! ». « Il y a une figure, précise-t-il, qui s’est élevée au dessus de la guerre et qui brillera pour la beauté et l’importance de son courage ». Le nom d'un social démocrate révolution­naire allemand, prononcé comme seul salut dans une mer de haine, de désarroi et de massacres, ce fut déjà un programme. Programme qui devait se concrétiser plus tard par la création de l’ARAC, par l’organisation du mouvement international Clarté, par l'activité unitaire inlassable de Barbusse contre les crimes fascistes, contre la montée du nazisme en Allemagne, contre cette nouvelle guerre dont il pressentait toutes les horreurs.

          En Allemagne, Le Feu a paru déjà en 1918. Ce fut le premier livre résolument anti-impérialiste contre la guerre, et en même temps ce fut de la très grande littérature. Ce livre a laissé des traces profondes, surtout chez les écrivains, les artistes et hommes de science allemands. La lueur dans l’abîme a été publié en Allemagne en 1919, Clarté en 1920. Les traducteurs de Barbusse furent des écrivains allemands de grande renommée, Ivan Goll pour Le Feu, Wieland Herzfelde pour Le Couteau entre les dents, Stefan Zweig pour Clarté. En Allemagne, des groupes de poètes et d'écrivains se formèrent autour de « Clarté » dès 1919. On y retrouve les noms de Heinrich Mann, Wilhelm Herzog, Fritz von Unruh, Paul Zech, Ernst Toller, René Schickele, Casimir Edschmid. Tous ces noms illustres, de convictions bien différentes, Henri Barbusse, le grand rassembleur, a réussi à les faire penser et agir ensemble. La revue Clarté publia un appel d'eux à la jeunesse intellectuelle française, qui l’exhortait à faire contrepoids aux influences nationalistes, à détruire la haine, à s'unir, afin de faire de la lumière et d'installer l’internationale de l’idée. Ah, si les idées inspirées par Barbusse avaient pu triompher dans nos deux pays! Ce qui enthousiasma en Allemagne les écrivains progressistes, les hommes et les femmes de gauche, des scientifiques éminents comme par exemple Albert Einstein, ce n'était pas seulement la vigueur avec laquelle Barbusse exprima sa confiance dans un monde sans guerre et sans oppression après massacres de 14-18, mais aussi l'exemple de son action.

          La création de l'ARAC fit naître la première association d’Anciens Combattants résolument orientée vers la paix, vers les libertés républicaines dans leur sens le plus large, oeuvrant aussi pour l'indépendance des peuples colonisés. En Allemagne, les associations d'Anciens Combattants furent dès 1871 des réserves de la réaction la plus chauvine. Il y eut après 1918 plusieurs tentatives en Allemagne de former des organisations d'Anciens Combattants à l’exemple de l’ARAC. Elles échouèrent toutes à cause du sectarisme des uns, de l’anticommunisme des autres. Et lorsque le N.S.D.A.P., le parti nazi, profita en 1932 de l’appui financier colossal des trusts industriels allemands, il put intégrer plusieurs grandes associations d’Anciens Combattants dans les S.A. et les S.S.

          Barbusse reconnut dès 1929 les dangers mortels qui se préparaient en Allemagne. Il présida le comité d'initiative qui prépara et organisa le grand congrès antifasciste à Berlin les 9 et 10 mars 1929. Dans son discours d'ouverture, il dit: « Nous sommes venus ici de tous les points de l’univers, comme des juges, pour dresser un réquisitoire vivant contre les forces triomphantes de cette époque, contre le fascisme... Il faut qu'un front antifasciste se constitue dans chaque pays et qu'il soit international ». Ce rassemblement devait préparer le congrès d'Amsterdam fin août 1932, groupant 3.200 délégués d'horizons très divers. Il déboucha sur un appel vibrant pour l’union des intellectuels et des travailleurs, contre le fascisme et la guerre, pour la défense de l’Union Soviétique menacée. Et partout furent créés des comités d’Amsterdam. Pourtant, Hitler prit le pouvoir en janvier 1933 en Allemagne, et une persécution sans précédent des antifascistes, des juifs, de tous ceux qui étaient et pensaient différemment commença. La réponse de Barbusse était: « Ne pas abdiquer, redoubler l’activité mondiale barrant la route à la barbarie fasciste ». En juin 1933 déjà c'est le congrès international contre le fascisme qui se tint à la Salle Pleyel. Barbusse est le porte-parole d'Amsterdam. Il exhorte à l’unité la plus vaste dans la lutte contre le fascisme et la guerre et précise comme une prophétie: « De l’unité d’action des masses dépend le salut même de l’humanité ».

          Et déjà Barbusse travaille à un livre nouveau, qui va faire réfléchir et agir des centaines de milliers d'hommes et de femmes. Connais-tu Thaelmann? est édité par le Comité pour la libération de Thaelmann et de tous les antifascistes allemands emprison­nés. C'est le grand militant, mais c'est aussi le poète qui a écrit cette plaquette avec la force persuasive de sa parole, qui aujourd'hui encore claque au vent de l’histoire comme un drapeau. Je l’ai lu à l'âge de treize ans à Paris. Mon père, avocat antinazi de Berlin, obligé de fuir son pays dès 1933, avait ouvert une modeste librairie antifasciste à Paris, rue Meslay, près de la place de la République. C'est là qu'il y avait une pile des plaquettes pour Thaelmann. Dès la première phrase, je fus conquis par le rayonnement qui se dégageait de ce texte d'un grand écrivain: « Thaelmann, quand je prononce ce nom rouge qui se déploie, bon gré mal gré, au-dessus de l’Allemagne opprimée, quand j’évoque ce lutteur, dont l’ennemi s'est emparé comme de sa proie la plus haïe et de plus capitale - je le vois tel que je l’ai vu à diverses reprises dans le milieu où il s'est façonné et où il a longuement grandi, à Hambourg parmi les ouvriers ». Je n'en doute pas, Connais-tu Thaelmann m'a fortement influencé et contribué à mon choix, quelques années plus tard, pendant l’occupation de la France, de rejoindre un réseau de résistance dirigé par des communistes allemands, le T.A.

          Qu'il me soit permis ici de rappeler une autre rencontre avec les grandes idées de Barbusse. Arrêté par les autorités allemandes comme résistant en février 1944, je fus libéré début juin lors d'un transfert de la prison Saint-Michel de Toulouse à celle de Fresnes près de Paris en gare d'Allassac en Corrèze par des FTP. Que faire de ce jeune allemand qui demandait à porter les armes ensemble avec ses libérateurs? Le cas était nouveau dans cette région, et les responsables du 2° Bataillon FTP demandèrent conseil au responsable du Front National pour la Haute Corrèze. Il s'appelait Michel Lissansky et fut plus tard le président de l'ARAC à Paris. Michel consulta les documents que mes gardiens avaient laissé sur place dans le wagon lors de leur fuite, demanda à me voir, me questionna, puis conseilla à mes camarades de m’accepter en égal dans leur formation. « J’avais assisté, jeune socialiste, au Congrès de Pleyel à Paris », m'a-t-il dit plus tard. « Pour moi, c’était clair que les antifascistes allemands étaient nos alliés ». Michel, qui est devenu un grand ami, avait été formé par Barbusse.

          Les enseignements du grand écrivain et militant n'appartiennent pas au passé, ils sont indispensables pour nous dans le présent. Oui, nous aussi nous devons dresser, comme Barbusse le réclamait, un réquisitoire vivant contre les forces du passé, qui resurgissent à la faveur de la crise économique, du chômage, et du désarroi après l'effondrement des pays socialistes. Les conditions sont évidemment très différentes des années trente, mais des parallèles aussi se découvrent. Pendant les élections européennes et municipales, il y a quelques jours en Allemagne, les néo-nazis ont essuyé une défaite cinglante. Aucun néo-fasciste allemand ne viendra siéger à Strasbourg. C'est un succès des antifascistes allemands qu'on trouve d'ailleurs dans presque tous les partis au Bundestag. Mais on aurait tort de sous-estimer le danger. Les néo-nazis ont perdu une bataille, mais ils n'abandonneront pas.

          Une des causes pour leur échec parlementaire est sans doute la condamnation des violences opposant des groupes de choc néo-nazis contre les demandeurs d'asile, d'autres citoyens étrangers et nos compatriotes juifs par une très grande majorité, malgré une xénophobie latente. Si la violence meurtrière est une manifestation capitale des groupements et partis néo-nazis, leur activité ne se borne pas là. Le N.P.D. et les Républicains, comme se nomment les membres du parti dirigé par l’ancien S.S. Schönhuber, officier de liaison pendant la guerre entre le Quartier général de Himmeler et la division Charlemagne, existent toujours. Des centaines de milliers de livres, de journaux, de plaquettes, de cassettes vidéos, sont distribués par une chaîne de maisons d'éditions puissantes pour glorifier le nazisme, nier les crimes d'Auschwitz et même la responsabilité de l’Allemagne hitlérienne pour le déclenchement de la seconde guerre mondiale. Ces institutions s'appellent Oeuvre de formation Hoffmann von Fallersleben, Association pour Etudes germano-européennes, Société pour publications allemandes ou Edition d'informations indépendantes. Les activités se chiffrent par des dizaines de millions de marks et, sauf exception, ces officines de propagande nazie ne sont pas poursuivies par la justice allemande, bien que leur profession de foi soient en contradic­tion flagrante avec la constitution. Et c'est le comportement général de la justice allemande face aux mensonges et violences nazies qui devrait inquiéter les antifascistes de tous les pays.

          Heureusement, il y a des exceptions, des juges consciencieux et courageux qui condamnent des coupables­ fascistes en appliquant la loi. Malheureusement, ce n'est pas la règle. Récemment, la cour de Berlin a été saisie par la famille de Carl von Ossietzky, pour effacer le jugement de 1932, condamnant le journaliste pacifiste pour avoir publié un article dans la Weltbühne, révélant des préparations pour une guerre chimique déjà sous la République de Weimar. Ossietzky fut condamné en son temps à la prison ferme pour trahison et incarcéré. Les nazis le sortirent de la prison lorsqu'ils prirent le pouvoir et le mirent dans un camp de concentration où il fut affreusement torturé. Le Prix Nobel de la Paix qui lui fut accordé par Stockholm en 1935 ne put pas le sauver. Il mourut peu après dans un hôpital de Berlin. Les juges de Berlin de 1993 décidèrent maintenant que Carl von Ossietzky avait été condamné à juste raison en 1932. Des secrets industriels ne pourraient être divulgués sous le prétexte d’oeuvrer pour la paix. Récemment, le 15 mars1994, le Cour Fédérale Suprême cassa un jugement contre le néo-nazi Deckert qui avait été condamné à Mannheim pour avoir nié publiquement les crimes d'Auschwitz. Nier les crimes ne suffit pas pour être condamné, dit la Cour Suprême, il faut aussi prouver que cette négation soit conforme à l'idéologie raciale des nationaux-socialistes.

          Devant des protestations énergiques en Allemagne et à l’étranger, le Bundestag a voté il y a quelques semaines une loi punissant d'office la négation du crime d'Auschwitz. Il faudra voir l’application de cette loi. La liste des verdicts pro-nazis est longue et je n'ai pu citer ici que des exemples. Autant que les crimes contre des étrangers et des institutions juives, ces décisions des juges allemands montrent l'ampleur du danger néo-nazi dans le pays, d'où est partie cette idéologie barbare qui a mis le monde à feu et à sang. Non, malheureusement les assassins néo-nazis qui brûlent des femmes et des enfants turcs vivants, ne sont pas complètement isolés. Ils ont du moins des sympathies en haut lieu et cela encourage les violences.

          Henri Barbusse avait fustigé les juges allemands du procès de l’incendie du Reichstag contre Dimitroff et ses coaccusés comme symboles repoussants d'un système corrompu et appelé à disparaître. Certes, leur pouvoir n'est plus celui de l’époque nazie, mais il y en a toujours, et les idéaux auxquels Barbusse a consacré sa vie restent à atteindre. En Allemagne et dans bien d'autres pays. Les guerres locales en Europe et sur d'autres continents, les violences, oppressions et injustices sociales intolérables menacent la paix de tous les peuples. Henri Barbusse concevait le combat des pacifistes et des défenseurs de la liberté toujours par une action internationale, concertée, rassemblant les forces vives de par le monde. C'est ce qui manque aujourd'hui.

          Les résurgences de l'idéologie et des actions néo-fascistes en Allemagne, en Italie, en France même, les guerres persistantes, réclament des initiatives et une coordination internationale des antifascistes et combattants pour la paix. Il a déjà été prouvé qu'il a été possible de rassembler par exemple les Anciens Combattants de pays, d'associations et d'horizons si différents à Vienne en 1986. De nouveaux pas sont nécessaires dans l'esprit de Barbusse qui dit et répéta qu'il ne faut jamais abdiquer. Il y a trois semaines, des Anciens Combattants et Résistants anti-nazis de Russie, du Viêt-nam, de Slovénie, de Hongrie, de Grande-Bretagne, du Canada, de France et d'Allemagne se sont rencontrés sur l’initiative de l’ARAC à Villejuif. Ils se sont mis d'accord sur de premières initiatives et coordinations internationales des Anciens Combattants luttant pour un nouvel ordre international de solidarité et de fraternité entre les peuples. Agir, unir, écarter tout ce qui peut empêcher le rassemblement le plus large, ces enseignements d'Henri Barbusse, dont nous honorons la mémoire aujourd'hui, ne cesseront pas de nous guider pour le présent et pour l’avenir.

_________________

 

HOMMAGES DU 24 JUIN 1995

 

ALLOCUTION de

Gilbert BADIA

 

"Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg,

Clara Zetkin, Willi Münzenberg,

les « Barbussiens allemands » (1913 ‑ 1935)"

 

          Je voudrais vous parler de ceux que j'appelle les "Barbussiens" allemands. J'entends par là quelques hommes et quelques femmes connu(e)s ou inconnu(e)s de Barbusse et qui ont mené les mêmes combats que lui, c'est‑à‑dire lutté contre le militarisme et le fascisme et, à l'opposé, travaillé au rapprochement entre les peuples. C'est‑à‑dire, défendu la cause de l'internationalisme. Mais auparavant, nous allons faire un petit détour par le berceau de la famille Barbusse, par Anduze et Tornac.

          Il se trouve que, par un des hasards de l'existence, je passe depuis dix ans, deux mois par an à Fressac, tout petit village à quelques kilomètres de Tornac. Au mois d'avril de cette année, sur une carte d'état‑major, j'ai cherché le lieudit Barbusse et j'ai décidé d'aller le voir. Une fois arrivé a Tornac, sur ma route, j'ai demandé à un vieux vigneron qui revenait de sa vigne s'il savait où était Barbusse. Il me l'a indiqué. Je lui ai parlé d'Henri Barbusse. Il s'est alors souvenu avoir lu Le Feu quand il était jeune, il y a cinquante ans. Le titre du livre, il l'avait oublié, mais pas son contenu, ni l'effet que lui avait fait cette lecture. « C'est à cause de ce livre que je suis devenu antimilitariste et je le suis resté » a‑t‑il conclu.

          Le hameau de Barbusse est non pas un petit village, comme l'écrit Philippe Baudorre dans son livre qui m'a tant appris, mais un petit groupe de bâtiments, occupe aujourd'hui par un Suisse et un Français. M. Lemaître, qui habite Meudon, est en train de restaurer joliment les bâtiments qu'il a acquis et qui s'intéresse beaucoup à la famille qui a donné son nom à ces maisons. Revenons maintenant à ces quelques Allemands, compagnons de lutte d'Henri Barbusse. Je parlerai peu de Karl Liebknecht, parce qu'il en a été question à plusieurs reprises lors de journées analogues à celle‑ci. Je rappellerai simplement que Liebknecht a été le premier député allemand a refuser les crédits de guerre (en décembre 1914, pas en août). En août au tout début de la guerre, Liebknecht s'était laissé convaincre que, par discipline, la minorité des députés sociaux‑démocrates opposée au vote des crédits devait se plier à la décision de la majorité et tous les députés socialistes avaient voté les crédits. C'est‑à‑dire approuvé la guerre.

          En mai 1915, Liebknecht rédige le tract devenu célèbre: « Pour chaque combattant, l'ennemi principal est dans son propre pays ». Le premier mai 1916, les Spartakistes, c'est‑à‑dire la petite cohorte de socialistes allemands qui dénoncent le caractère impérialiste de la guerre, organisent une manifestation au coeur de Berlin, au cours de laquelle Karl Liebknecht s'écrie: « A bas la guerre, à bas le gouvernement! ». Il est aussitôt arrêté, condamné à trente mois de prison, peine aggravée en appel (c'est le ministère public qui a fait appel a minima contre un verdict jugé trop clément), Liebknecht est, en juin, condamné a quatre ans de bagne. Bien que le procès se soit déroulé a huis‑clos, même si les tracts spartakistes qui en relatent le déroulement n'atteignent qu'un petit nombre de personnes, la popularité du condamné n'a jamais été aussi grande, surtout parmi les soldats. En août 1916, Karl Kautsky (2) écrit au socialiste autrichien Victor Adler: « Liebknecht est aujourd'hui l'homme le plus populaire dans les tranchées ».

          Que Barbusse ait mis, dans Le Feu, son nom dans la bouche d'un soldat français, prouve que cette popularité avait gagné au‑delà de 1'Allemagne, les tranchées françaises. Liebknecht est devenu un symbole, au point qu'en octobre 1918, à peine constitué, le nouveau gouvernement allemand dont font partie pour la première fois des sociaux‑démo­crates, se demande s'il ne faudrait pas libérer Liebknecht. Le chancelier demande au socialiste Scheidemann: « Pouvez‑vous agir sur Liebknecht? » - « Non, répond Scheidemann, on ne peut l'influencer ». Trois semaines plus tard, nouvelle discussion en Conseil des ministres. Le gouvernement décide de libérer Liebknecht qui, rentré à Berlin, y reçoit un accueil enthousiaste. Scheidemann note: « Liebknecht porté en triomphe par des soldats décorés de la croix de fer, qui eût cru possible pareille chose, il y a trois semaines? »

          La popularité de Barbusse parmi les soldats français n'est pas moindre que celle de Liebknecht, auprès des soldats allemands. Liebknecht sera assassiné dans la nuit du 15 janvier 1919 par la contre‑révolu­tion en même temps que Rosa Luxemburg (Sur les dernières années de Karl et de Rosa, j'ai publié un livre, il y aura bientôt trente ans, intitulé Le spartakisme. Henri Barbusse a‑t‑il connu l'action de Rosa Luxemburg avant la guerre? Je ne sais pas.

          En 1912, en Europe, la guerre menace. L'Internationale Socialiste convoque un Congrès a Bâle, au cours duquel Clara Zetkin lance un appel pathétique aux hommes et aux femmes pour qu'ils empêchent le massacre qui se prépare. Vous connaissez peut‑être le roman d'Aragon, Les Cloches de Bâle, qui rappelle ces événements. Tout au long des mois suivants, Rosa Luxemburg, au cours de meetings auxquels assistent des milliers d'Allemands et d'Allemandes, dénonce les préparatifs de guerre et s'écrie: « Si l'on attend de nous que nous levions nos armes de mort contre nos frères français, nous déclarons: non, nous ne le ferons pas ». Rosa Luxemburg est aussitôt poursuivie. Un tribunal militaire la condamne à un an de prison. Elle sera inculpée une seconde fois quelques mois plus tard pour insulte à l'armée. Rosa Luxemburg purgera intégralement sa peine pendant la guerre, du 19 février 1915 au 19 février 1916... avant d'être internée de nouveau en juillet de la même année. Et cette fois les autorités militaires ne la lâcheront plus. Elle ne quittera la prison de Breslau qu'en novembre 1918, à la fin de la guerre. On sait qu'elle sera assassinée dans la nuit du 15 janvier 1919 par des militaires qui ratissent Berlin et font la chasse aux révolution­naires.

          Moins de quinze ans plus, tard les assassins et leurs complices, devenus les cadres des S.A. et des S.S., animeront ce fascisme allemand que Barbusse combattra de toutes ses forces. En 1923, quatre ans après l'assassinat de Rosa, Barbusse est à Berlin où il assiste au Congrès annuel de 1'Internationale des Anciens Combattants. En janvier 1923, la Ruhr a été occupée par des troupes françaises. C'est aux soldats français que s'adresse Barbusse en des termes très proches de ceux que Rosa Luxemburg avait employés en 1913 pour convaincre les soldats allemands de ne pas tirer sur leurs camarades français: « Si l'on vous dit de marcher contre vos frères allemands, s'écrie Barbusse, ne le faites jamais ». Paroles qui lui vaudront à son retour en France d'être inculpé, comme l'avait été Rosa dix ans plus tôt "d'incitation de militaires à la désobéis­sance"(6).

          Outre leur haine de la guerre et leur constante lutte contre le militarisme, deux traits rapprochent Barbusse et Rosa Luxemburg. Leur internationalisme d'abord. En 1915 Rosa Luxemburg réussit à faire paraître, en pleine guerre, une revue qu'elle intitule l'Internationale (publication aussitôt saisie par la police, tandis que ses auteurs sont poursuivis pour haute trahison). L'année suivante, dans sa prison, elle rédige des thèses qui précisent ce que devrait être 1'Internationale nouvelle, son fonctionnement, de façon à éviter qu'elle ne sombre dans le chauvinisme, comme cela avait été le cas, en août 1914, pour la Deuxième Internationale.

          Autre trait commun: leur profonde humanité. Lorsque Rosa est libérée en novembre 1918, elle accourt à Berlin et prend la direction de journal spartakiste: Le Drapeau rouge (Die rote Fahne). Les armes se sont tues à peine quelques jours plus tôt, et qu'écrit cette femme, que des publicistes imbéciles appellent "Rosa la sanguinaire" (die blutige Rosa)? Dans un de ses premiers éditoriaux, elle propose l'abolition de la peine de mort.

          S'il n'a sans doute pas connu Liebknecht ni Rosa, Barbusse a en revanche rencontré à plusieurs reprises l'amie de Rosa, Clara Zetkin. Une photo le montre dans la maison de repos d'Arkhangelskoïe près de Moscou, où lui‑même séjourna, en conversation avec Clara à l'occasion du soixante‑dixième anniversaire de cette militante.

          La façon dont Barbusse est accueilli en Union Soviétique en octobre 1927 m'a rappelé tout à fait l'accueil réservé à Clara Zetkin en 1920 quand elle se rend pour la première fois en Russie soviétique (7). A chaque gare, un comité d'accueil, des fleurs, des discours. Et le cérémonial sera le même quand il (quand elle) se rendra dans le Caucase, en Géorgie. De tous les Allemands, Clara Zetkin est sans doute la personnalité la plus connue en Union Soviétique et je crois qu'aucun autre Français n'a joui en URSS, dans les années trente, d'une renommée aussi grande qu'Henri Barbusse. Cela tient sans doute à leur passé, mais aussi au combat commun que tous deux ont mené pour aider, faire connaître, défendre le pays de la révolution d'Octobre. Tous deux font partie du Comité d'aide à la Russie soviétique, frappée en 1921 par une terrible famine. Tous deux président à Moscou le 14 novembre 1927, la séance de clôture des Amis de l'URSS. Tous deux s'emploieront, dans le cadre du Secours ouvrier international ou du Secours rouge, dont Clara Zetkin assure la présidence, à défendre les révolutionnaires poursuivis dans le monde entier. Tous deux prendront en particulier une part très active à la campagne menée pour tenter de sauver Sacco et Vanzetti.

          A la fin de sa vie, Clara Zetkin a fait partie du comité d'organisation du Congrès d'Amsterdam. Ce Congrès mondial contre la guerre impérialiste au succès duquel Barbusse a contribué de façon tout à fait remarquable. Et le dernier ouvrage que Clara Zetkin rédige en 1932, l'année qui précède sa mort, s'intitule Les Guerres impérialistes contre les travailleurs et les travailleurs contre les guerres impérialistes. Mais le communiste allemand que Barbusse a sans doute le mieux connu, avec lequel il a collaboré le plus étroitement, ce fut Willi Münzenberg, organisateur remarquable, fondateur d'un véritable Konzern de presse en Allemagne, d'une société de production de film. Münzenberg, grâce aux fonds dont il dispose en tant que responsable du Secours ouvrier international, a pu en somme réaliser en Allemagne, a la fin des années vingt, ce que Barbusse tente en France, sans le même succès, avec la publication de sa revue Monde, par exemple. Münzenberg avait été la cheville ouvrière du Congrès d'Amsterdam, dont le retentissement fut mondial. Avec l'arrivée au pouvoir de Hitler, et les arrestations de communistes et de socialistes dont l'incendie du Reichstag avait été le prétexte au début mars 1933 (8), Münzenberg doit fuir 1'Allemagne.

          Il arrive en France, Barbusse s'emploie à lui faire obtenir les titres de séjour indispensa­bles. Tous deux, avec Alfred Kurella, devenu membre de la rédaction de Monde, prennent une part décisive à l'organisation du congrès antifasciste qui se tient à Paris, salle Pleyel, du 4 au 6 juin 1933. A la même époque, Münzenberg dirige l'équipe qui rédige et publie, à l'occasion du procès de Leipzig intenté à Dimitrov, Le livre Brun de la terreur hitlérienne qui sera traduit en seize langues et connaîtra une diffusion mondiale.

          Barbusse, il le lui écrira en décembre 1934, « admire et aime » Willi Münzenberg. Ce qui ne l'empêche pas à l'occasion de critiquer vivement ses méthodes. Dans le troisième livre que notre équipe a publié il y a dix ans sur l'émigration allemande en France, de 1933 a 1945 (9), j'avais étudié de près le Comité constitué pour la défense d'Ernest Thaelmann, leader communiste allemand emprisonné dès 1933 par les nazis et exécuté en août 1944 à Buchenwald. J'avais consulté à cette occasion les documents conservés à l'Institut de recherches marxistes, en particulier le Fonds Barbusse; il y figure entre autres une série de lettres et de rapports dans lesquels Barbusse parle de Münzenberg. On sait que Barbusse était responsable du Comité mondial de lutte contre la guerre et le fascisme, né de la fusion du comité créé à Amsterdam et de celui fondé au Congrès de Pleyel (en juin 1933). Dans un rapport de décembre 1933, destiné probablement à l'Internationale communiste, Barbusse se plaint, je cite: « que les comités de base d'aide aux victimes du fascisme fondés par Münzenberg tendent à supplanter les comités de lutte que lui‑même (Barbusse) s'efforce de constituer ». Accusant Münzenberg de se parer des plumes du paon, Barbusse poursuit: « On a pu lire, même dans la Pravda, que le Comité d'aide aux victimes du fascisme (de Münzenberg) prenait à son compte des initiatives que le comité de lutte que dirige Barbusse avait eues et avait réalisées ».

          Barbusse rencontre Münzenberg. Celui‑ci admet que ces critiques sont fondées « au moins en partie ».         En avril 1934, 1'Internationale semble trancher le différend en faveur de Barbusse: « Toutes les actions contre le fascisme, lit‑on dans un télégramme du Komintern, doivent être placées sous la direction du Comité mondial », que dirige Barbusse. Néanmoins, Münzenberg ne change pas d'attitude; en témoigne la lettre que lui adresse Barbusse le 6 décembre 1934, et dans laquelle on peut lire: « Je dois vous dire, mon cher ami, que beaucoup de faits qui ont été portés à ma connaissance semblent indiquer que vous ne vous pliez pas aux nécessités du travail collectif et que vous avez tendance à prendre à votre compte, ou au compte des organisations que vous dirigez exclusivement, des réalisations qui ont été prises en commun ou qui devraient l'être, ou bien que vous vous désintéressez du travail en commun » (10).

          Dans ce conflit qui oppose Barbusse à Münzenberg, ne sont en cause, à mon avis, ni les convictions des deux hommes, ni leur dévouement à la cause antifasciste. Simplement ils sont concurrents. Tributaires l'un et l'autre, politiquement et, sans doute pour une part au moins, financièrement, de l'Internationale, chacun s'emploie ‑ sans doute de bonne foi ‑ à persuader Moscou que les actions qu'il organise ou impulse sont les plus efficaces et qu'elles doivent donc être soutenues prioritaire­ment. La mort de Barbusse l'année suivante mettra fin à ce différend. Münzenberg apparemment l'emporte... pour quelques années, puisqu'en 1938 il entre en conflit avec la direction du K.P.D. et est exclu du parti, en dépit de ses interventions auprès de Dimitrov et de ses protestations de fidélité à Staline (11).

          Les obsèques solennelles d'Henri Barbusse à Paris apportent la preuve de sa notoriété en Allemagne. Les plus grands écrivains allemands, contraints à l'émigration par Hitler, ont tenu à lui rendre un dernier hommage: Heinrich Mann, bien sûr, qui était à ses côtés à Amsterdam et a fait partie de la plupart des comités que Barbusse a fondés ou animés, mais aussi Ernest Toller, qui porte la gerbe des écrivains allemands, Lion Feuchtwanger, Max Brod, Anna Seghers, Rudolf Leonhard, et celui qui est entre temps devenu ou est resté le plus célèbre d'entre eux, Thomas Mann, qui en 1917 se situait, dans tous les sens du terme, de l'autre côté de la barricade et qui participe à présent au combat contre le fascisme hitlérien.

          Voilà donc, brièvement retracés, les liens que Henri Barbusse, par son action antimilita­riste et antifasciste, avait su tisser avec un grand nombre de personnalités allemandes, ceux que j'ai appelé les "Barbussiens" allemands.

______________________

 

NOTES

(1) - Philippe Baudorre, Barbusse ‑ "Le pourfendeur de la grande guerre", Flammarion, 1995, p.13.

(2) - Karl Kautsky, social‑démocrate allemand et théoricien célèbre, qui se situait à l'aile gauche du parti jusqu'en 1910.

(3) - Dirigeant social‑démocrate, Président du Conseil des ministres au début de la République de Weimar.

(4) - Gilbert Badia, Le Spartakisme. Les dernières années de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht (1914‑1918) - L'Arche, édit., 1967. Voir également Gilbert Badia, Les Spartakistes, 1918; L'Allemagne en révolution, collection archives, Julliard‑Gallimard, 1966.

(5) - Sur Clara Zetkin, lire l'ouvrage de G. Badia, Clara Zetkin, féministe sans frontières, Ed. de l'Atelier, 1993.

(6) - Voir Philippe Baudorre, Barbusse, ouvrage cité, p.237.

(7) - Voir G. Badia, Clara Zetkin, ouv. cité, p. 207‑214.

(8) - Sur ce sujet on peut lire Gilbert Badia, "Feu au Reichstag", Editions Sociales, 1983.

(9) - Ouvrage collectif, "Les Bannis de Hitler", Ed. de l'Atelier, 1985.

(10) - Cité dans "Les Bannis de Hitler", p. 208‑209.

(11) - Voir à ce sujet Willi Münzenberg 1889‑1940, "Le temps des Cerises", 1993.

__________________________

 

HOMMAGES du 15 juin 1996

 

ALLOCUTION de

Philippe BAUDORRE

 

          Avant toute chose, permettez‑moi de vous remercier de l'honneur que vous me faites en me donnant la parole ici, dans ce jardin de "Sylvie", à quelques pas de cette maison que Barbusse a si longtemps habitée. Bien plus qu'une simple maison, c'est pour nous tous un lieu de mémoire où flotte encore le souvenir de celui qui l'a façonnée, aménagée, aimée. C'est un lieu de fidélité pour tous ceux qui, à travers ce jardin et ces modestes murs, ont défendu et continuent à défendre l'oeuvre et la mémoire de l’écrivain. L'aboutissement du projet, pour lequel les Amis d'Henri Barbusse se battent depuis des années, doit être pour nous un encouragement à poursuivre, chacun dans notre domaine, ce travail de commémoration, de présentation mais aussi de communication et d'enseignement afin que les lecteurs d'aujourd'hui, les lycéens, les étudiants d'aujourd’hui s'intéressent de plus en plus nombreux à l'oeuvre et à l'action de Barbusse.

          Nous fêtons cette année le 80ème anniversaire du Feu, et je voudrais à cette occasion rendre hommage au grand artiste qui en fut l'auteur. Si la guerre a fait de Barbusse un intellectuel combattant, le porte‑parole, le guide de toute une génération, ces tragiques années nous montrent aussi à quel point il fut même essentiellement un écrivain. Incorporé, en septembre 1914, il écrit, il continue à noter, comme il l'a toujours fait, sur ces carnets qui ne le quittent jamais, des idées de nouvelles, des réflexions, des observations, mais surtout il écrit à son épouse Hélyonne, chaque jour, des lettres très détaillées, très précises, à la graphie souvenir soigné, au style travaillé, qui, pieusement conservées à la Bibliothèque Nationale, publiées pour une bonne part, constituent un des plus extraordinaires témoignages sur la vie quotidienne des soldats. C'est une discipline quotidienne qu'il s'imposera, jusqu'au bout; quelles que soient les circonstan­ces, y compris en première ligne, dans la boue des tranchées, sous le feu, Barbusse écrit. Ecrire, c'est d'abord partager, communiquer à un être qui lui est cher ce qu'il voit, ce qu'il vit; mais c'est aussi déjà mettre en forme son expérience, revenir sur l'anecdote vécue quelques heures ou quelques jours auparavant, fixer une conversation, croquer une attitude ou une silhouette; c'est descendre peu à peu au fond des événements et de soi‑même, comme seule l'écriture permet de le faire. Barbusse écrit aussi pour rester debout, pour rester justement "un homme qui écrit", pour ne pas abdiquer cette part de lui-même qui est essentielle et qui doit le rester, nécessité de plus en plus impérieuse au fur et à mesure que s'accentuent les dangers. l'inconfort, la faiblesse physique et les doutes, que s'éloigne cette vie d'avant la guerre dont on ne sait plus si elle a existé un jour. Ecrire, c’est rester digne, dans ce mouvement général de régression, de simplification, de retour à l’élémentaire, au "primitif", note‑t‑il dans Le Feu, c'est s'accrocher à ce geste qui place l'homme au‑dessus de la condition animale. « Le moment des lettres, note‑t‑il également dans Le Feu, est celui où l'on est le plus et le mieux ce que l'on fut ». Ecrire, pour lui, c'est survivre.

          Mais en même temps, cette écriture, souvenir de la vie d'autrefois, porte la trace du profond bouleversement qui s'effectue en lui. Cet homme qui, en septembre 1914, ne supportait pas la promiscuité de la caserne, cet homme qui a toujours été habité d'une ardente curiosité pour ses semblables mais qui, comme le narrateur de L'Enfer, les regardait de loin, par‑dessus le mur, le voilà qui se fond dans le groupe, voilà que sans abandonner ce qui le caractérise, son âge, sa culture, son histoire, ses valeurs, il s'assimile, il s'intègre: « Arrachés ensemble par un destin irrémédiable, emportés malgré nous sur le même rang par l'immense aventure, on est bien forcé, avec les semaines et les nuits, d'aller se ressemblant. L'étroitesse terrible de la vie commune nous serre, nous adapte, nous efface les uns dans les autres. » C'est pour lui une expérience déterminante dont témoigne sa correspondance: pas de complaisance narcissique, pas d'apitoiement sur soi; il observe avec bienveillance, avec curiosité, avec compréhension ceux qui l'entourent, "les copains" écrit‑il; il les désigne par leurs noms et leurs manies, il les décrit avec une tendresse retenue, pudique, qui ne juge personne, qui met chacun au niveau de tous, sans hiérarchie. sans condescendance, mais sans illusion ou naïveté, avec une lucidité, une clairvoyance qui n'excluent pas la tolérance, la solidarité, l'amour.

          Mais il reste un artiste; il oublie sa position sociale, ses relations prestigieuses, la douceur de la vie d'autrefois; il n'oublie pas ce qu’il est au plus profond de lui-même, ce que la réussite professionnelle n'avait jamais recouvert, un artiste animé par la volonté de capter le réel et de le transcender, de l'amener à sa plus haute expression artistique. Il a longtemps rêvé d'un regard qui percerait jusqu'au plus intime de l'homme: il l'a. Il y est désormais en enfer, au plus profond de l'enfer; mais il ne le contemple plus par un trou, depuis la pièce voisine; il est lui‑même dans le tableau, il est homme parmi les plus humbles des hommes, à la recherche d'une parole qui ne l'exprimera plus lui, dans son irréductible individualité, mais qui les exprimera tous. Double abandon de soi: dans le groupe, dans les mots, et cette écriture, cet acte simple qui lui permet de résister, de survivre, va porter la trace, va garder l'écho de cette voix collective, de cette parole partagée.

          C'est ensuite que vient la réflexion, le regard de l'artiste conscient de ses devoirs et de ses moyens. Quand cette deuxième étape apparaît au début de 1916, le mouvement est donné, les mots ont déjà tracé en lui leur chemin. La matière brute, déjà exprimée ou encore vive dans sa mémoire, cette matière brute est importante, solide, incontestable mais elle n'est rien, elle ne ressemble pour l'instant à rien, pour une bonne part elle reste éparpillée dans ses lettres, esquissée dans ses carnets. Il va devoir la reprendre et réfléchir à l'orientation qu'il lui donnera. Jusqu'à présent il écrivait; maintenant il écrit quelque chose ‑ mais quoi? Le génie de Barbusse est d'avoir alors travaillé cette abondante matière, fruit de ses observations, de ses remarques, en la respectant, sans la dénaturer. Le risque était la transformation de ces notes en objet esthétique, en oeuvre; la métamorphose du soldat en auteur, du poilu en membre respecté de la Société des gens de lettres, la trahison. Il a su l'éviter et c'est peut‑être là sa plus grande réussite, son plus grand génie: il n'a pas retrouvé ses réflexes d'écrivain, il a su rester un poilu qui écrit. Paradoxalement, les conditions dans lesquelles il vivait alors l'ont aidé: une vie chaotique d'hôpital en hôpital, des difficultés de communication avec Paris, avec les éditeurs, avec son épouse, des difficultés d'élaboration, le manque de temps, l'impossibilité de se relire, tout cela a créé une alchimie qui a protégé Le Feu. Mais il faut aussi louer le sens artistique de Barbusse qui a su composer son oeuvre en brisant les contraintes des genres constitués, en déjouant les habitudes, les repères des lecteurs: une esthétique du fragmenté, du discontinu: pas de personnage central, mais un personnage collectif, l'escouade: pas de trame narrative; pas de narrateur identifiable. Le Feu est une oeuvre atypique exceptionnelle comme l'événement dont elle est le témoin. Il a également compris qu'il fallait faire vite, faire de ce qui s'écrit un acte, un moment de l'histoire qu'il est en train de vivre. D'objet devenir sujet. L'écriture même du Feu, sa composition hâtive, sa publication en feuilleton d'août à novembre 1916, la volonté d'obtenir un prix et donc de faire l'événement, de frapper l'opinion, témoignent de cette conscience historique, de cette confiance historique: l'artiste peut refléter l'histoire, il peut aussi, en retour, faire l'histoire.

          L'impact du Feu, vous le savez, a été considérable. Je voudrais simplement m'arrêter sur un élément qui permet d'en comprendre les raisons: sa force de représentation du réel. Ce que Le Feu donne à voir et à entendre.

          Ce livre a fait voir la guerre à ceux qui en étaient éloignés, qui ne savaient pas, qui ne pouvaient pas se représenter une réalité qui dépassait toute imagination. Il l'a rendue ainsi visible pour eux, pour nous, pour tous ceux qui viendront mais aussi, et peut‑être d'abord, pour ceux qui depuis des mois étaient dans les tranchées. Les témoignages les plus bouleversants, dans les lettres reçues par Barbusse, ne sont pas ceux qui lui disent: « En vous lisant, j'ai reconnu ce que je voyais depuis des mois » mais « En vous lisant j'ai vu ce qui m’entourait depuis des mois et que je n'avais pourtant jamais vu auparavant ». Le Feu, tel un appareil photographique, fixe les images de la guerre; c'était le souci de Barbusse demandant à sa femme un appareil Kodak pour « fixer les physiono­mies et les événements extraordinai­res que je vis ici ». Mais plus que photographe, Barbusse est surtout peintre; son oeuvre éduque le regard, forme le regard, accomplis­sant ce que Paul Klee fixait comme objectif à la peinture et à l'art en général: « La grandeur de l'oeuvre d'art n'est pas de montrer le visible mais de rendre visible ».

          Le Feu donne aussi beaucoup à entendre: Barbusse est un oeil mais aussi une oreille, un appareil enregistreur d'une grande sensibilité, fasciné par les mots, les accents, les voix. Les plus grands stylisticiens, Léo Spitzer ou plus près de nous Henri Mitterrand, ont étudié la langue du Feu comme un extraordi­naire témoignage de la langue populaire, de l'argot des tranchées, mais tous ont souligné que l'essentiel était beaucoup plus profond, Barbusse ne se contente pas de plaquer quelques expressions pittoresques pour créer l'illusion du vrai: il a su capter les inflexions de voix, le rythme des phrase, les accents, les intonations, et les rendre dans une prose qui n'est pas une plate transcription de l'oral mais son équivalent musical, cette "petite musique" qu'un autre de nos grands stylistes, Louis‑Ferdinand Céline, a passé sa vie à chercher, et qu'il avouait avoir trouvé chez Barbusse. Il peint les hommes par leur langue, dans leur langue; la voix ou plutôt les voix des soldats nous parviennent dans leur grande variété, leurs nuances, et cette polyphonie est la plus pure expression de leur esprit, de leur courage, de leur résignation, de leur âme.

          « Roman, poème, épopée, Le Feu est donc d'abord une oeuvre d'art », écrivait, il y a dix ans, Jean Relinger. C'est ce que j'ai voulu rappeler aujourd'hui. Comme tout grand artiste, Barbusse a su miraculeusement exprimer ce qu'en 1916 personne n'avait encore exprimé ou même perçu et ce, sans bénéficier d'aucun recul, en restant au coeur de l'événement. Si Le Feu échappe à son époque. ce n'est pas seulement parce que des guerres aussi sauvages, aussi absurdes que celle qu'il nous donne à voir continuent à ensanglanter le monde, c'est aussi parce que Barbusse, comme tout véritable artiste, y saisit notre souffrance, notre misère, notre pauvre condition humaine et les transfigu­re, retourne la blessure en force, la déchéance en dignité, la destruction en création. Telle est la réussite et la grandeur du Feu, telle a été aussi la grandeur de Baudelaire, un des artistes français dont Barbusse a peut‑être été le plus proche. En lisant de nombreux passages du Feu, on pense au grand et terrible poème des Fleurs du mal: Une Charogne. Mais il ne faut pas chercher dans ces deux oeuvres une complaisance morbide; il faut y voir au contraire le courage d'artistes qui regardent en face la misère de l'homme et ont le courage de l'assumer jusqu'au bout, jusqu'à la métamorphoser en art. Je voudrais, pour terminer, rappeler la dernière strophe d'un autre poème de Baudelaire, Les Phares:

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage

Que nous puissions donner de notre dignité

Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge

Et vient mourir au bord de votre éternité!

 

          Le Feu a bien été cet "ardent sanglot" et reste aujourd'hui encore "le meilleur témoignage de notre dignité".

____________________

 


ALLOCUTION de

Frédéric CABY

Responsable de la Maison d’Henri Barbusse

 

          C'est avec beaucoup d'émotion que je m’adresse à vous. D'abord parce que c'est la première fois de ma vie que je prends la parole. Ensuite, parce que je suis très sensible à l'honneur et à la confiance que vous m'accordez en me confiant l'animation de cette maison. Enfin, parce que c'est grâce à vous que je vais habiter cette propriété, dans laquelle je sens toujours la présence d'une jeune femme, Simone Dumas, qui, entre 1927 et 1929, partagea ici l'affection d'Henri Barbusse, et qui plus tard épousa Robert Caby et fut ma mère.

          Ce rôle d'animateur, je vais m'y consacrer avec bonheur. Il consistera d'abord à être l'interlocuteur local entre notre Association et l'Architecte et ses Entrepreneurs, qui vont rendre cette maison accueillante et fonctionnelle. Il consistera ensuite à y installer, non seulement les collections de meubles et d'objets qui ont entouré Henri Barbusse, mais aussi l'ensemble des livres et des documents qui constitueront le Fonds Henri Barbusse.

          En effet, c'est, non plus seulement un musée, mais une véritable "Maison d'Ecrivain" que va devenir la villa Sylvie, qui va pouvoir ainsi accueillir à nouveau les visiteurs, isolés ou en groupe, mais aussi les chercheurs et les intellectuels qui conti­nuent à faire vivre l'oeuvre et la pensée d'Henri Barbusse.

          Parce qu'au-delà de la fonction de "lieu de mémoire", une Maison d'Ecrivain peut et doit être un lieu de convergence où l'on vient, pour voir, comprendre, se recueillir, mais aussi et surtout un lieu d'où rayonneront vers l'extérieur les études, les idées et les actions qui prolongeront vers notre monde, toujours si violent et si déchiré, les idées et les actions que Barbusse a menées dans le sien avec tant de grandeur, pour l'infléchir vers plus de liberté, de bonheur et de paix.

          Pour accomplir cette mission d'animation, je ne serai pas seul, je sais que je serai épaulé par tous les amis d’Henri Barbusse.

____________________

 

L’EXPOSITION HENRI BARBUSSE

à PERONNE (Aisne)

 

Allocution d’ouverture de

Marie‑Pascale PREVOST‑BAULT,

Conservateur de L’Historial de Péronne

 

LE FEU, D'HENRI BARBUSSE,

PRIX GONCOURT 1916

 

  « Je vous aiderai à garder en vous l'enfer que vous avez hanté: les cycles sinistres où se creuse la guerre, les champs de bataille où, voisinant avec des peuples sans cesse nouveaux de morts, vous avez enterré vos existences et semé votre sang, et qui semblent eux‑mêmes noyés, défigurés, des cadavres de champs. Je vous empêcherai d'oublier de quel rayon de beauté morale et de parfait holocauste s'éclaira là‑bas, en vous, la monstrueuse et dégoûtante horreur de la guerre. » (Henri Barbusse, Préface à une édition spéciale du Feu, 1917)

 

          Quatre-vingts ans après celle qui devait être la "Der des Ders", notre décennie n'a retenu de l'importante production littéraire publiée en 1914‑1918 qu'un nombre restreint d'oeuvres marquantes. 403 hommes de lettres français sont morts dans cette guerre, pour la plupart convaincus de se battre pour une civilisation différente et plus forte. Mais tous les écrivains n'ont pas exprimé la sauvagerie et les horreurs du "feu" et tous n'ont pu témoigner de leurs souffrances et de leur sacrifice.

          Le Feu d'Henri Barbusse, soldat‑écrivain, a bouleversé les mentalités de 1916: il rompt avec la mystique combattante et les discours prônant honneur, patriotisme et courage. De la littérature à la guerre réelle, le fossé est grand. Ce que le Poilu subit fut enfin révélé avec réalisme et compassion, loin des clichés habituels. Ce "journal d'une escouade" brava la censure et fit apparaître toute l'absurdité de cette "course à l'abîme" qu'est la guerre. Que ce 80° anniversaire de la publication du Feu ‑ 1916, année des enfers de Verdun et de la Somme ‑ ranime le souvenir de tous ceux qui partagèrent les angoisses et les épreuves de Volpatte, Fouillade, Barque, Pépin, Blaire et autres " bonshommes ".

          Henri Barbusse naît le 17 mai 1873 à Asnières, issu d'une famille de protestants cévenols. Son père, journaliste à Paris, joue un grand rôle dans son éducation. Henri Barbusse suit des études classiques au collège Rollin à Paris. Il a pour professeurs Stéphane Mallarmé, Henri Bergson, Pierre Janet. En 1891, il s'inscrit à la Sorbonne pour une licence de lettres. Très jeune, il épanche sa sensibilité et son imagination dans la poésie. Il participe à des concours littéraires et adresse "poèmes et contes" à 1'Echo de Paris littéraire illustré. Catulle Mendès, grande figure littéraire de l'époque, lui accorde son appui pour publier son premier ouvrage, Pleureuses, en 1895. Barbusse. n'a que 22 ans et rencontre dès lors les écrivains en vogue: Marcel Schwob, Hérédia, Paul Valéry, Henri de Régnier... Ses poèmes sont alors marqués par l'intimisme et une sensibilité remettant en cause le symbolisme.

          Rédacteur du Bureau de Presse au Ministère de l'intérieur, Barbusse mène une activité journalistique importante. Il devient rédacteur en chef de Je Sais Tout, de Femina, et en 1912, est nommé directeur littéraire chez Hachette. Deux romans, Les Suppliants, publiés en 1903, L'Enfer, publié en 1908, témoignent de son souci de réalisme et de son orientation vers des convictions politiques de gauche.

          Bien que dégagé des obligations militaires par son âge de 41 ans et ses problèmes de santé, Henri Barbusse s'engage comme simple soldat dès la mobilisation générale du 1er août 1914. Comme presque tous les socialistes pacifistes, il est persuadé que cette guerre est une "Guerre sociale" contre le militarisme et l'impérialisme. Incorporé à Melun, puis à Albi, il est versé à sa demande au 23ème Régiment de ligne et part au front le 21 décembre 1914. Il partage sur la rive gauche de l'Aisne la vie de son escouade avec marches et corvées. Début mai 1915, il participe en Artois à des travaux de défense et connaît dans la région de Souchez des affrontements meurtriers. Le 8 juin 1915, Henri Barbusse reçoit la croix de guerre avec citation à l'ordre de la Brigade. Une deuxième citation lui est accordée le 15 octobre, alors qu'il est brancardier. Pour des raisons de santé, il abandonne ce poste le 18 novembre 1915 et est alors affecté au 8° Régiment Territorial. Avant d'être réformé le 1er juin 1917, il est secrétaire a l’Etat-major du 21° Corps d'Armée dans le secteur de Verdun.

          Peu à peu il change d'opinion sur la guerre. Il s'interroge de plus en plus sur sa validité et il estime qu'il faudra construire la paix sur l'entente des peuples. Dès juillet 1915, des journaux lui demandent de leur envoyer des articles sur la vie des soldats au front. A partir de janvier 1916, plus disponible en tant que secrétaire, il rédige ce qui deviendra Le Feu, publié en feuilletons dans l'Oeuvre en août 1916. Barbusse termine certains chapitres à l'hôpital pour une rédaction définitive en décembre 1916, que Flammarion édite à 1.000 exemplaires.

          Composé à partir des lettres adressées à sa femme Hélyonne et de son journal de route, Le Feu montre la réalité tragique et le monde clos dans lequel les soldats vivent au front. Le sous titre "journal d'une escouade" évoque bien la particularité de ce roman qui est avant tout un témoignage, celui du soldat‑écrivain Barbusse. Il rappelle combien fut important pour le soldat le "groupe primaire" des camarades, ce noyau qui unit des individus d'origines différentes dans l'expérience collective de la guerre. Puisant dans son propre vécu, il développe ses réflexions personnelles et critiques, au gré de la succession des tableaux. Le cadre du drame y est décrit avec détails; les personnages révèlent individuellement, en un court moment, leur personnalité. La guerre, omniprésente, est dépeinte dans toute sa monstruosité: Barbusse rend compte du réel avec sincérité et avec tout le recul nécessaire que lui confèrent son âge et son expérience. En une écriture directe, dans une durée réelle d'une dizaine d'heures, Barbusse a fait de ce roman une épopée d'une grandeur réaliste et d'une dimension prophétique.

          Message de haine contre la guerre, Le Feu connaît un succès retentissant dès sa parution. Barbusse reçoit des centaines de lettres de soldats et de civils, le remerciant d'avoir osé dire enfin la vérité sur la guerre. Cependant, Le Feu fut violemment critiqué dès sa publication: d'une part, parce qu'il a été reproché à Barbusse de ne pas avoir eu de véritable expérience du combat et de la vie dons les tranchées ‑ propos réfutable par bien des preuves ‑ et d'autre part, parce que son discours idéologique, sa volonté de changer le monde pour un avenir meilleur, le firent passer selon l'avis de certains pour une oeuvre de démoralisation, "un livre de propagande allemande", un "brûlot pacifiste"... L'Académie, courageuse dans son choix, attribua à l'auteur du Feu le prix Goncourt de 1916, consécration qui conféra à l'écrivain une renommée internationale: le Feu fut traduit en 70 langues et illustré par des artistes comme Luc‑Albert Moreau, Berthold Mahn, Eugène Délé, ou Otto Dix.

          Devenu "soldat de la paix", Henri Barbusse fonde en 1917 avec Georges Bruyère, Raymond Lefevre et Paul Vaillant‑Couturier l'Association Républicaine des Anciens Combattants (A.R.A.C.), l'Internationale des Anciens Combattants et, en 1919, le mouvement Clarté, mouvement international d'intellectuels ayant son journal et ses groupes locaux en France et à l’étranger. Anatole France, Roland Dorgelès, Georges Duhamel, Laurent Tailhade en firent partie. Romain Rolland après hésitation, refusa d'adhérer. Barbusse, ardent propagandiste du bolchevisme précisa sa pensée dans La lueur dans l'Abîme (Ce que veut le groupe Clarté), Paroles d'un combattant (articles et discours 1917‑1920), Le Couteau entre les dents (1921). Il adhéra au Parti communiste en 1923.

          Dès lors, son destin littéraire et son engagement politique se confondirent. Il fonda avec Romain Rolland le Comité antifasciste international, le Congrès mondial contre la guerre d'Amsterdam et le Comité d'Amsterdam‑Pleyel en 1933, qui eut une grande activité nationale et internationale. Parallèlement, Barbusse joua de 1920 à 1935 le rôle de chef de file culturel du mouvement révolutionnaire français et eut, entre autres fonctions, celle de directeur de la revue du mouvement Clarté de 1919 à 1924, et celle de directeur littéraire de L'Humanité de 1926 à 1929.

          Henri Barbusse meurt à Moscou le 30 août 1935. Sa maison d'Aumont, dans l'Oise, est en cours de réaménagent en vue d'en faire un musée à la m