LES CAHIERS
HENRI BARBUSSE
CAHIER n° 21-22
EDITORIAL
Nous avons le plaisir de vous présenter le n° 21-22 des Cahiers Henri Barbusse dans un délai
relativement court par rapport au numéro précédent. Grâce au dévouement de
notre ami Frédéric Caby, gestionnaire-animateur de la maison Henri Barbusse à Aumont,
nous avons pu rattraper une partie de notre retard. Nous espérons être
désormais en mesure d’assurer à nos Cahiers
une publication plus régulière.
Le développement
de notre Association, l’extension de la sphère de ses activités, exigent
d’ailleurs que nos moyens de diffusion se tiennent constamment à la hauteur de
nos ambitions.
L’année 1998 doit
confirmer l’importance accrue de notre présence dans le domaine littéraire
autant que dans celui de l’activité culturelle pour faire connaître toujours plus
Henri Barbusse, son action et ses écrits. Nous nourrissons de vastes projets
pour cette année où le souvenir de Barbusse s’associe à celui de Zola qui, le
13 janvier 1898, faisait paraître son « J’accuse... » dans L’Aurore.
Nos lecteurs
seront informés à temps des initiatives que nous prendrons. C’est assez dire si
le chemin devant nous est encore long et hérissé d’obstacles.
Amis lecteurs qui
nous avez fidèlement suivis jusqu’ici, aidez-nous.
La
rédaction des Cahiers
HOMMAGES A HENRI BARBUSSE
18 juin 1994
ALLOCUTION de
Jean-Pierre BOSINO
Maire
de MONTATAIRE
Mesdames, Messieurs, Chers(es)
Amis(es) et Camarades,
C'est évidemment avec beaucoup
d'émotion que je m'adresse à vous aujourd'hui. D'abord, et surtout, parce que
je ne peux pas m'empêcher d'avoir en tête cette image de mon ami et camarde, de
notre ami et camarade à tous, Maurice Bambier, lors de ce même hommage à Henri
Barbusse à cet endroit, l'an dernier.
Il avait pris la parole en tant que
maire de Montataire, et j'étais, moi, parmi vous comme représentant de la CGT.
Déjà à cette époque, Maurice était très fatigué, mais il avait tenu absolument
à participer de façon active à cet hommage. Maurice a lutté avec un courage
extraordinaire, qui forçait l'admiration, contre la maladie qui le minait,
comme il l'avait toujours fait dans sa vie, y compris dans les moments les plus
tragiques de l'histoire du pays, en particulier durant la Seconde guerre
mondiale. Son attachement à la paix, à la lutte contre le fascisme, et donc à
Henri Barbusse, lui venait aussi de cette période, tout comme son adhésion, en
1943, et sa fidélité à son parti, le PCF. A côtoyer de tels hommes, on finit
par croire qu'ils sont là pour toujours.
C'était, j'en suis sûr, le cas quand
il vivait pour Henri Barbusse, et puis quand arrive l'inimaginable, leur
disparition, on reste désemparé. Ceci étant, dans nos têtes, dans nos cours,
ils sont toujours présents, et il est important de perpétuer la mémoire de tels
hommes, comme nous le faisons aujourd'hui pour Henri Barbusse, de faire
connaître ce pourquoi ils agissaient.
Ensuite, mon émotion tient au fait que
je fais partie d'une génération qui n'a malheureusement pas eu, à l'école,
suffisamment d'enseignement de l'histoire, à mon sens, j'ai, pour l'essentiel,
découvert et entendu parler d'Henri Barbusse quand j'ai commencé à militer dans
mon parti, mon organisation syndicale, quand j'ai commencé à prendre part à
l'action pour la paix, le désarmement. Avec cet hommage annuel d'Aumont à Henri
Barbusse au cours duquel des personnalités interviennent sur la vie, l'oeuvre
d'Henri Barbusse, nous pouvons permettre aux plus jeunes et à ceux qui sont
dans mon cas de découvrir cet homme exceptionnel, son engagement.
Il est certainement nécessaire de
mieux faire connaître cette initiative, peut‑être même de l'élargir et
l'activité de l'association des Amis d'Henri Barbusse dont le président reste,
le regretté Pierre Paraf, joue un rôle essentiel dans ce sens au delà, les
travaux engagés, et bien avancés comme on peut s'en rendre compte avec la
Maison du conservateur‑animateur, visant à faire de ce lieu si cher à
Henri Barbusse un endroit du souvenir et de présence vivante, un véritable
musée, peuvent permettre d'aller dans ce sens.
Comme l'avait rappelé Maurice Bambier
l'an dernier, lui qui s'était tellement investi dans la réussite de ce projet,
il s'agit de pouvoir accueillir plus de visiteurs, d'autoriser le travail de
recherche et d'étude pour de jeunes écrivains. Bien sûr, la réalisation de ces
transformations a un coût financier. La première tranche est financée et est
sortie de terre avec l'appui de conseils généraux et de municipalités, dont
celle de Montataire pour laquelle je veux confirmer ici qu'elle continuera à
mettre tout en ouvre pour aller au bout des objectifs de l'association des
"Amis d'Henri Barbusse" et de l'ARAC. Maurice Bambier disait l'an
dernier, je cite: «La villa Sylvie appartient pleinement au patrimoine culturel
et historique de notre département. C'est plus largement un pan de l'histoire littéraire
de notre pays et de l'histoire nationale tout court, que l'Oise a le privilège
d'abriter. L'état actuel de notre monde, avec la multiplication de foyers de
guerre, rend plus que jamais nécessaire la mise en valeur de l'action du combat
tant de la paix que fût Henri Barbusse ».
Je suis persuadé qu'avec ce qui se
fait ici, nous avons la possibilité d'intéresser et de mobiliser encore plus
largement sur ce combat, d'autant qu'il n'est pas supportable de voir la guerre
se poursuivre en ex‑Yougoslavie, ici massacres de centaines de milliers
de gens au Rwanda dont des milliers d'enfants mutilés, assassinés à coups de
gourdin, comme on pouvait le lire dans la presse ces derniers jours. Au moment
où nous fêtons le cinquantenaire de la Libération de notre pays, le Cinquantenaire
du débarquement de Normandie qui donnent lieu à différentes cérémonies,
l'occasion nous est donnée de faire plus, pour que l'action pour la paix, la
liberté, se développe, pour que soient repoussées les résurgences du fascisme,
engagements pour lesquels Henri Barbusse a tant donné. Parce qu'il n'est pas
possible que tant d'hommes soient morts pendant les deux guerres mondiales,
pendant les guerres coloniales, sans que l'on en tire les enseignements, les
leçons.
Il faut continuer à entretenir le
souvenir de ces moments dramatiques pour que plus jamais ils ne se
reproduisent, pour que la paix finisse par l'emporter partout sur notre
planète. De ce point de vue, ce n'est certainement pas en faisant défiler des
militaires allemands aux côtés de militaires Français sur les Champs‑Elysées
le 14 juillet que les idéaux de paix, de désarmement, de bonne entente entre
peuples vont grandir. De la même façon, comment ne pas être choqué, et Henri
Barbusse ne serait certainement pas resté silencieux face à cela, quand on
entend des intellectuels comme B.H.Lévy et d'autres appeler à la guerre totale
en Bosnie, à la levée de l'embargo sur les armes?
Avant de laisser la parole à Gerhard
Léo, écrivain, vice‑président des antifascistes allemands, qui a pris
part à la libération de notre pays durant la seconde guerre mondiale, ce qui
participe d'ailleurs à mon émotion, je veux, toute modestie gardée, puisque les
hasards du calendrier font que nous sommes rassemblés un 18 juin, lancer moi
aussi un appel: celui que nous nous retrouvions de nouveau et plus nombreux
encore l'an prochain, dans un endroit où les travaux seront en voie
d'achèvement, voire terminés et à partir duquel nous pourrons continuer à mieux
faire connaître celui qui nous a rassemblés: Henri Barbusse.
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ALLOCUTION DE
Gerhard LEO
Ecrivain
Je voudrais d'abord vous remercier,
chers amis, pour le grand honneur qui m’est fait de pouvoir parler aujourd'hui
en tant qu'Allemand d'Henri Barbusse. Dans mon pays, la bête immonde relève sa
tête hideuse: 28 morts dont plusieurs brûlés vifs, plus de cent blessés pendant
les trois dernières années, victimes de la violence des néo-fascistes, racistes
et xénophobes. Des institutions juives saccagées, des foyers de demandeurs
d'asile, des maisons d'habitation d'étrangers incendiées, il se passe rarement
une semaine sans ces informations alarmantes.
La vieille arrogance, le mépris de la
vie des autres semblent revenus, tous ces démons criminels contre lesquels
Barbusse a lutté de toutes ses forces et jusqu'à l'épuisement complet.
Pourtant, même dans sa colère la plus violente, il n'a jamais assimilé le
peuple allemand à ses militaristes, à ses fascistes, à ses oppresseurs. Comment
pourrions-nous oublier ce cri de détresse et d'espoir que Barbusse fit pousser
à son héros Bertrand dans Le Feu,
publié en 1916, à l’époque du chauvinisme anti-allemand délirant. Bertrand, au
cours d'un entretien dans la tranchée après une attaque meurtrière, crie d'une
voix claire: « Liebknecht! ». « Il y a une figure, précise-t-il, qui s’est élevée au dessus de la
guerre et qui brillera pour la beauté et l’importance de son courage ».
Le nom d'un social démocrate révolutionnaire allemand, prononcé comme seul
salut dans une mer de haine, de désarroi et de massacres, ce fut déjà un
programme.
Programme qui devait se concrétiser plus tard par la création de l’ARAC, par
l’organisation du mouvement international Clarté,
par l'activité unitaire inlassable de Barbusse contre les crimes fascistes,
contre la montée du nazisme en Allemagne, contre cette nouvelle guerre dont il
pressentait toutes les horreurs.
En Allemagne, Le Feu a paru déjà en 1918. Ce fut le premier livre résolument
anti-impérialiste contre la guerre, et en même temps ce fut de la très grande
littérature. Ce livre a laissé des traces profondes, surtout chez les
écrivains, les artistes et hommes de science allemands. La lueur dans l’abîme a été publié en Allemagne en 1919, Clarté en 1920. Les traducteurs de
Barbusse furent des écrivains allemands de grande renommée, Ivan Goll pour Le Feu, Wieland Herzfelde pour Le Couteau entre les dents, Stefan Zweig
pour Clarté. En Allemagne, des
groupes de poètes et d'écrivains se formèrent autour de « Clarté »
dès 1919. On y retrouve les noms de Heinrich Mann, Wilhelm Herzog, Fritz von
Unruh, Paul Zech, Ernst Toller, René Schickele, Casimir Edschmid. Tous ces noms
illustres, de convictions bien différentes, Henri Barbusse, le grand
rassembleur, a réussi à les faire penser et agir ensemble. La revue Clarté publia un appel d'eux à la
jeunesse intellectuelle française, qui l’exhortait à faire contrepoids aux
influences nationalistes, à détruire la haine, à s'unir, afin de faire de la
lumière et d'installer l’internationale de l’idée. Ah, si les idées inspirées
par Barbusse avaient pu triompher dans nos deux pays! Ce qui enthousiasma en
Allemagne les écrivains progressistes, les hommes et les femmes de gauche, des
scientifiques éminents comme par exemple Albert Einstein, ce n'était pas
seulement la vigueur avec laquelle Barbusse exprima sa confiance dans un monde
sans guerre et sans oppression après massacres de 14-18, mais aussi l'exemple
de son action.
La création de l'ARAC fit naître la
première association d’Anciens Combattants résolument orientée vers la paix,
vers les libertés républicaines dans leur sens le plus large, oeuvrant aussi
pour l'indépendance des peuples colonisés. En Allemagne, les associations
d'Anciens Combattants furent dès 1871 des réserves de la réaction la plus
chauvine. Il y eut après 1918 plusieurs tentatives en Allemagne de former des
organisations d'Anciens Combattants à l’exemple de l’ARAC. Elles échouèrent
toutes à cause du sectarisme des uns, de l’anticommunisme des autres. Et
lorsque le N.S.D.A.P., le parti nazi, profita en 1932 de l’appui financier colossal
des trusts industriels allemands, il put intégrer plusieurs grandes
associations d’Anciens Combattants dans les S.A. et les S.S.
Barbusse reconnut dès 1929 les dangers
mortels qui se préparaient en Allemagne. Il présida le comité d'initiative qui
prépara et organisa le grand congrès antifasciste à Berlin les 9 et 10 mars
1929. Dans son discours d'ouverture, il dit: « Nous sommes venus ici de tous les points de l’univers, comme des
juges, pour dresser un réquisitoire vivant contre les forces triomphantes de
cette époque, contre le fascisme... Il faut qu'un front antifasciste se
constitue dans chaque pays et qu'il soit international ». Ce
rassemblement devait préparer le congrès d'Amsterdam fin août 1932, groupant
3.200 délégués d'horizons très divers. Il déboucha sur un appel vibrant pour
l’union des intellectuels et des travailleurs, contre le fascisme et la guerre,
pour la défense de l’Union Soviétique menacée. Et partout furent créés des
comités d’Amsterdam. Pourtant, Hitler prit le pouvoir en janvier 1933 en
Allemagne, et une persécution sans précédent des antifascistes, des juifs, de
tous ceux qui étaient et pensaient différemment commença. La réponse de
Barbusse était: « Ne pas abdiquer,
redoubler l’activité mondiale barrant la route à la barbarie fasciste ».
En juin 1933 déjà c'est le congrès international contre le fascisme qui se tint
à la Salle Pleyel. Barbusse est le porte-parole d'Amsterdam. Il exhorte à
l’unité la plus vaste dans la lutte contre le fascisme et la guerre et précise
comme une prophétie: « De l’unité
d’action des masses dépend le salut même de l’humanité ».
Et déjà Barbusse travaille à un livre
nouveau, qui va faire réfléchir et agir des centaines de milliers d'hommes et
de femmes. Connais-tu Thaelmann? est
édité par le Comité pour la libération de Thaelmann et de tous les
antifascistes allemands emprisonnés. C'est le grand militant, mais c'est aussi
le poète qui a écrit cette plaquette avec la force persuasive de sa parole, qui
aujourd'hui encore claque au vent de l’histoire comme un drapeau. Je l’ai lu à
l'âge de treize ans à Paris. Mon père, avocat antinazi de Berlin, obligé de
fuir son pays dès 1933, avait ouvert une modeste librairie antifasciste à
Paris, rue Meslay, près de la place de la République. C'est là qu'il y avait
une pile des plaquettes pour Thaelmann. Dès la première phrase, je fus conquis
par le rayonnement qui se dégageait de ce texte d'un grand écrivain: « Thaelmann, quand je prononce ce nom rouge
qui se déploie, bon gré mal gré, au-dessus de l’Allemagne opprimée, quand
j’évoque ce lutteur, dont l’ennemi s'est emparé comme de sa proie la plus haïe
et de plus capitale - je le vois tel que je l’ai vu à diverses reprises dans le
milieu où il s'est façonné et où il a longuement grandi, à Hambourg parmi les
ouvriers ». Je n'en doute pas, Connais-tu
Thaelmann m'a fortement influencé et contribué à mon choix, quelques années
plus tard, pendant l’occupation de la France, de rejoindre un réseau de
résistance dirigé par des communistes allemands, le T.A.
Qu'il me soit permis ici de rappeler
une autre rencontre avec les grandes idées de Barbusse. Arrêté par les
autorités allemandes comme résistant en février 1944, je fus libéré début juin
lors d'un transfert de la prison Saint-Michel de Toulouse à celle de Fresnes
près de Paris en gare d'Allassac en Corrèze par des FTP. Que faire de ce jeune
allemand qui demandait à porter les armes ensemble avec ses libérateurs? Le cas
était nouveau dans cette région, et les responsables du 2° Bataillon FTP
demandèrent conseil au responsable du Front National pour la Haute Corrèze. Il
s'appelait Michel Lissansky et fut plus tard le président de l'ARAC à Paris.
Michel consulta les documents que mes gardiens avaient laissé sur place dans le
wagon lors de leur fuite, demanda à me voir, me questionna, puis conseilla à
mes camarades de m’accepter en égal dans leur formation. « J’avais assisté, jeune socialiste, au
Congrès de Pleyel à Paris », m'a-t-il dit plus tard. « Pour moi, c’était clair que les
antifascistes allemands étaient nos alliés ». Michel, qui est devenu
un grand ami, avait été formé par Barbusse.
Les enseignements du grand écrivain et
militant n'appartiennent pas au passé, ils sont indispensables pour nous dans
le présent. Oui, nous aussi nous devons dresser, comme Barbusse le réclamait,
un réquisitoire vivant contre les forces du passé, qui resurgissent à la faveur
de la crise économique, du chômage, et du désarroi après l'effondrement des
pays socialistes. Les conditions sont évidemment très différentes des années
trente, mais des parallèles aussi se découvrent. Pendant les élections
européennes et municipales, il y a quelques jours en Allemagne, les néo-nazis
ont essuyé une défaite cinglante. Aucun néo-fasciste allemand ne viendra siéger
à Strasbourg. C'est un succès des antifascistes allemands qu'on trouve
d'ailleurs dans presque tous les partis au Bundestag. Mais on aurait tort de
sous-estimer le danger. Les néo-nazis ont perdu une bataille, mais ils
n'abandonneront pas.
Une des causes pour leur échec
parlementaire est sans doute la condamnation des violences opposant des groupes
de choc néo-nazis contre les demandeurs d'asile, d'autres citoyens étrangers et
nos compatriotes juifs par une très grande majorité, malgré une xénophobie
latente. Si la violence meurtrière est une manifestation capitale des
groupements et partis néo-nazis, leur activité ne se borne pas là. Le N.P.D. et
les Républicains, comme se nomment les membres du parti dirigé par l’ancien
S.S. Schönhuber, officier de liaison pendant la guerre entre le Quartier général
de Himmeler et la division Charlemagne, existent toujours. Des centaines de
milliers de livres, de journaux, de plaquettes, de cassettes vidéos, sont
distribués par une chaîne de maisons d'éditions puissantes pour glorifier le
nazisme, nier les crimes d'Auschwitz et même la responsabilité de l’Allemagne
hitlérienne pour le déclenchement de la seconde guerre mondiale. Ces
institutions s'appellent Oeuvre de
formation Hoffmann von Fallersleben, Association
pour Etudes germano-européennes, Société
pour publications allemandes ou Edition
d'informations indépendantes. Les activités se chiffrent par des dizaines
de millions de marks et, sauf exception, ces officines de propagande nazie ne
sont pas poursuivies par la justice allemande, bien que leur profession de foi
soient en contradiction flagrante avec la constitution. Et c'est le
comportement général de la justice allemande face aux mensonges et violences
nazies qui devrait inquiéter les antifascistes de tous les pays.
Heureusement, il y a des exceptions,
des juges consciencieux et courageux qui condamnent des coupables fascistes en
appliquant la loi. Malheureusement, ce n'est pas la règle. Récemment, la cour
de Berlin a été saisie par la famille de Carl von Ossietzky, pour effacer le
jugement de 1932, condamnant le journaliste pacifiste pour avoir publié un
article dans la Weltbühne, révélant
des préparations pour une guerre chimique déjà sous la République de Weimar.
Ossietzky fut condamné en son temps à la prison ferme pour trahison et
incarcéré. Les nazis le sortirent de la prison lorsqu'ils prirent le pouvoir et
le mirent dans un camp de concentration où il fut affreusement torturé. Le Prix
Nobel de la Paix qui lui fut accordé par Stockholm en 1935 ne put pas le
sauver. Il mourut peu après dans un hôpital de Berlin. Les juges de Berlin de
1993 décidèrent maintenant que Carl von Ossietzky avait été condamné à juste
raison en 1932. Des secrets industriels ne pourraient être divulgués sous le
prétexte d’oeuvrer pour la paix. Récemment, le 15 mars1994, le Cour Fédérale
Suprême cassa un jugement contre le néo-nazi Deckert qui avait été condamné à
Mannheim pour avoir nié publiquement les crimes d'Auschwitz. Nier les crimes ne
suffit pas pour être condamné, dit la Cour Suprême, il faut aussi prouver que
cette négation soit conforme à l'idéologie raciale des nationaux-socialistes.
Devant des protestations énergiques en
Allemagne et à l’étranger, le Bundestag a voté il y a quelques semaines une loi
punissant d'office la négation du crime d'Auschwitz. Il faudra voir
l’application de cette loi. La liste des verdicts pro-nazis est longue et je
n'ai pu citer ici que des exemples. Autant que les crimes contre des étrangers
et des institutions juives, ces décisions des juges allemands montrent
l'ampleur du danger néo-nazi dans le pays, d'où est partie cette idéologie
barbare qui a mis le monde à feu et à sang. Non, malheureusement les assassins
néo-nazis qui brûlent des femmes et des enfants turcs vivants, ne sont pas
complètement isolés. Ils ont du moins des sympathies en haut lieu et cela
encourage les violences.
Henri Barbusse avait fustigé les juges
allemands du procès de l’incendie du Reichstag contre Dimitroff et ses
coaccusés comme symboles repoussants d'un système corrompu et appelé à
disparaître. Certes, leur pouvoir n'est plus celui de l’époque nazie, mais il y
en a toujours, et les idéaux auxquels Barbusse a consacré sa vie restent à
atteindre. En Allemagne et dans bien d'autres pays. Les guerres locales en
Europe et sur d'autres continents, les violences, oppressions et injustices
sociales intolérables menacent la paix de tous les peuples. Henri Barbusse
concevait le combat des pacifistes et des défenseurs de la liberté toujours par
une action internationale, concertée, rassemblant les forces vives de par le
monde. C'est ce qui manque aujourd'hui.
Les résurgences de l'idéologie et des
actions néo-fascistes en Allemagne, en Italie, en France même, les guerres
persistantes, réclament des initiatives et une coordination internationale des
antifascistes et combattants pour la paix. Il a déjà été prouvé qu'il a été
possible de rassembler par exemple les Anciens Combattants de pays,
d'associations et d'horizons si différents à Vienne en 1986. De nouveaux pas
sont nécessaires dans l'esprit de Barbusse qui dit et répéta qu'il ne faut
jamais abdiquer. Il y a trois semaines, des Anciens Combattants et Résistants
anti-nazis de Russie, du Viêt-nam, de Slovénie, de Hongrie, de Grande-Bretagne,
du Canada, de France et d'Allemagne se sont rencontrés sur l’initiative de l’ARAC
à Villejuif. Ils se sont mis d'accord sur de premières initiatives et
coordinations internationales des Anciens Combattants luttant pour un nouvel
ordre international de solidarité et de fraternité entre les peuples. Agir,
unir, écarter tout ce qui peut empêcher le rassemblement le plus large, ces
enseignements d'Henri Barbusse, dont nous honorons la mémoire aujourd'hui, ne
cesseront pas de nous guider pour le présent et pour l’avenir.
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HOMMAGES DU 24 JUIN 1995
ALLOCUTION de
Gilbert BADIA
"Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg,
Clara Zetkin, Willi Münzenberg,
les « Barbussiens allemands » (1913 ‑
1935)"
Je
voudrais vous parler de ceux que j'appelle les "Barbussiens"
allemands. J'entends par là quelques hommes et quelques femmes connu(e)s ou
inconnu(e)s de Barbusse et qui ont mené les mêmes combats que lui, c'est‑à‑dire
lutté contre le militarisme et le fascisme et, à l'opposé, travaillé au
rapprochement entre les peuples. C'est‑à‑dire, défendu la cause de
l'internationalisme. Mais auparavant, nous allons faire un petit détour par le
berceau de la famille Barbusse, par Anduze et Tornac.
Il se trouve que, par un des hasards
de l'existence, je passe depuis dix ans, deux mois par an à Fressac, tout petit
village à quelques kilomètres de Tornac. Au mois d'avril de cette année, sur
une carte d'état‑major, j'ai cherché le lieudit Barbusse et j'ai décidé
d'aller le voir. Une fois arrivé a Tornac, sur ma route, j'ai demandé à un
vieux vigneron qui revenait de sa vigne s'il savait où était Barbusse. Il me
l'a indiqué. Je lui ai parlé d'Henri Barbusse. Il s'est alors souvenu avoir lu
Le Feu quand il était jeune, il y a cinquante ans. Le titre du livre, il
l'avait oublié, mais pas son contenu, ni l'effet que lui avait fait cette
lecture. « C'est à cause de ce livre
que je suis devenu antimilitariste et je le suis resté » a‑t‑il
conclu.
Le hameau de Barbusse est non pas un
petit village, comme l'écrit Philippe Baudorre dans son livre qui m'a tant
appris, mais un petit groupe de bâtiments, occupe aujourd'hui par un Suisse et
un Français. M. Lemaître, qui habite Meudon, est en train de restaurer joliment
les bâtiments qu'il a acquis et qui s'intéresse beaucoup à la famille qui a
donné son nom à ces maisons. Revenons maintenant à ces quelques Allemands,
compagnons de lutte d'Henri Barbusse. Je parlerai peu de Karl Liebknecht, parce
qu'il en a été question à plusieurs reprises lors de journées analogues à celle‑ci.
Je rappellerai simplement que Liebknecht a été le premier député allemand a
refuser les crédits de guerre (en décembre 1914, pas en août). En août au tout
début de la guerre, Liebknecht s'était laissé convaincre que, par discipline,
la minorité des députés sociaux‑démocrates opposée au vote des crédits
devait se plier à la décision de la majorité et tous les députés socialistes
avaient voté les crédits. C'est‑à‑dire approuvé la guerre.
En mai 1915, Liebknecht rédige le
tract devenu célèbre: « Pour chaque
combattant, l'ennemi principal est dans son propre pays ». Le premier
mai 1916, les Spartakistes, c'est‑à‑dire la petite cohorte de
socialistes allemands qui dénoncent le caractère impérialiste de la guerre,
organisent une manifestation au coeur de Berlin, au cours de laquelle Karl
Liebknecht s'écrie: « A bas la
guerre, à bas le gouvernement! ». Il est aussitôt arrêté, condamné à
trente mois de prison, peine aggravée en appel (c'est le ministère public qui a
fait appel a minima contre un verdict jugé trop clément), Liebknecht est, en
juin, condamné a quatre ans de bagne. Bien que le procès se soit déroulé a huis‑clos,
même si les tracts spartakistes qui en relatent le déroulement n'atteignent
qu'un petit nombre de personnes, la popularité du condamné n'a jamais été aussi
grande, surtout parmi les soldats. En août 1916, Karl Kautsky (2) écrit au
socialiste autrichien Victor Adler: « Liebknecht
est aujourd'hui l'homme le plus populaire dans les tranchées ».
Que Barbusse ait mis, dans Le Feu, son
nom dans la bouche d'un soldat français, prouve que cette popularité avait
gagné au‑delà de 1'Allemagne, les tranchées françaises. Liebknecht est
devenu un symbole, au point qu'en octobre 1918, à peine constitué, le nouveau
gouvernement allemand dont font partie pour la première fois des sociaux‑démocrates,
se demande s'il ne faudrait pas libérer Liebknecht. Le chancelier demande au
socialiste Scheidemann: « Pouvez‑vous
agir sur Liebknecht? » - « Non, répond Scheidemann, on ne peut l'influencer ». Trois
semaines plus tard, nouvelle discussion en Conseil des ministres. Le
gouvernement décide de libérer Liebknecht qui, rentré à Berlin, y reçoit un
accueil enthousiaste. Scheidemann note: « Liebknecht
porté en triomphe par des soldats décorés de la croix de fer, qui eût cru
possible pareille chose, il y a trois semaines? »
La popularité de Barbusse parmi les
soldats français n'est pas moindre que celle de Liebknecht, auprès des soldats
allemands. Liebknecht sera assassiné dans la nuit du 15 janvier 1919 par la
contre‑révolution en même temps que Rosa Luxemburg (Sur les dernières
années de Karl et de Rosa, j'ai publié un livre, il y aura bientôt trente ans,
intitulé Le spartakisme. Henri
Barbusse a‑t‑il connu l'action de Rosa Luxemburg avant la guerre?
Je ne sais pas.
En 1912, en Europe, la guerre menace.
L'Internationale Socialiste convoque un Congrès a Bâle, au cours duquel Clara
Zetkin lance un appel pathétique aux hommes et aux femmes pour qu'ils empêchent
le massacre qui se prépare. Vous connaissez peut‑être le roman d'Aragon, Les Cloches de Bâle, qui rappelle ces
événements. Tout au long des mois suivants, Rosa Luxemburg, au cours de
meetings auxquels assistent des milliers d'Allemands et d'Allemandes, dénonce
les préparatifs de guerre et s'écrie: « Si l'on attend de nous que nous levions nos armes de mort contre nos
frères français, nous déclarons: non, nous ne le ferons pas ». Rosa
Luxemburg est aussitôt poursuivie. Un tribunal militaire la condamne à un an de
prison. Elle sera inculpée une seconde fois quelques mois plus tard pour
insulte à l'armée. Rosa Luxemburg purgera intégralement sa peine pendant la
guerre, du 19 février 1915 au 19 février 1916... avant d'être internée de
nouveau en juillet de la même année. Et cette fois les autorités militaires ne
la lâcheront plus. Elle ne quittera la prison de Breslau qu'en novembre 1918, à
la fin de la guerre. On sait qu'elle sera assassinée dans la nuit du 15 janvier
1919 par des militaires qui ratissent Berlin et font la chasse aux révolutionnaires.
Moins de quinze ans plus, tard les
assassins et leurs complices, devenus les cadres des S.A. et des S.S., animeront
ce fascisme allemand que Barbusse combattra de toutes ses forces. En 1923,
quatre ans après l'assassinat de Rosa, Barbusse est à Berlin où il assiste au
Congrès annuel de 1'Internationale des Anciens Combattants. En janvier 1923, la
Ruhr a été occupée par des troupes françaises. C'est aux soldats français que
s'adresse Barbusse en des termes très proches de ceux que Rosa Luxemburg avait
employés en 1913 pour convaincre les soldats allemands de ne pas tirer sur
leurs camarades français: « Si l'on
vous dit de marcher contre vos frères allemands, s'écrie Barbusse, ne le faites jamais ». Paroles
qui lui vaudront à son retour en France d'être inculpé, comme l'avait été Rosa
dix ans plus tôt "d'incitation de militaires à la désobéissance"(6).
Outre leur haine de la guerre et leur
constante lutte contre le militarisme, deux traits rapprochent Barbusse et Rosa
Luxemburg. Leur internationalisme d'abord. En 1915 Rosa Luxemburg réussit à
faire paraître, en pleine guerre, une revue qu'elle intitule l'Internationale
(publication aussitôt saisie par la police, tandis que ses auteurs sont
poursuivis pour haute trahison). L'année suivante, dans sa prison, elle rédige
des thèses qui précisent ce que devrait être 1'Internationale nouvelle, son
fonctionnement, de façon à éviter qu'elle ne sombre dans le chauvinisme, comme
cela avait été le cas, en août 1914, pour la Deuxième Internationale.
Autre trait commun: leur profonde
humanité. Lorsque Rosa est libérée en novembre 1918, elle accourt à Berlin et
prend la direction de journal spartakiste: Le
Drapeau rouge (Die rote Fahne).
Les armes se sont tues à peine quelques jours plus tôt, et qu'écrit cette
femme, que des publicistes imbéciles appellent "Rosa la sanguinaire"
(die blutige Rosa)? Dans un de ses premiers éditoriaux, elle propose
l'abolition de la peine de mort.
S'il n'a sans doute pas connu
Liebknecht ni Rosa, Barbusse a en revanche rencontré à plusieurs reprises
l'amie de Rosa, Clara Zetkin. Une photo le montre dans la maison de repos
d'Arkhangelskoïe près de Moscou, où lui‑même séjourna, en conversation
avec Clara à l'occasion du soixante‑dixième anniversaire de cette
militante.
La façon dont Barbusse est accueilli
en Union Soviétique en octobre 1927 m'a rappelé tout à fait l'accueil réservé à
Clara Zetkin en 1920 quand elle se rend pour la première fois en Russie
soviétique (7). A chaque gare, un comité d'accueil, des fleurs, des discours.
Et le cérémonial sera le même quand il (quand elle) se rendra dans le Caucase,
en Géorgie. De tous les Allemands, Clara Zetkin est sans doute la personnalité
la plus connue en Union Soviétique et je crois qu'aucun autre Français n'a joui
en URSS, dans les années trente, d'une renommée aussi grande qu'Henri Barbusse.
Cela tient sans doute à leur passé, mais aussi au combat commun que tous deux
ont mené pour aider, faire connaître, défendre le pays de la révolution
d'Octobre. Tous deux font partie du Comité d'aide à la Russie soviétique,
frappée en 1921 par une terrible famine. Tous deux président à Moscou le 14
novembre 1927, la séance de clôture des Amis
de l'URSS. Tous deux s'emploieront, dans le cadre du Secours ouvrier
international ou du Secours rouge, dont Clara Zetkin assure la présidence, à
défendre les révolutionnaires poursuivis dans le monde entier. Tous deux
prendront en particulier une part très active à la campagne menée pour tenter
de sauver Sacco et Vanzetti.
A la fin de sa vie, Clara Zetkin a
fait partie du comité d'organisation du Congrès d'Amsterdam. Ce Congrès mondial
contre la guerre impérialiste au succès duquel Barbusse a contribué de façon
tout à fait remarquable. Et le dernier ouvrage que Clara Zetkin rédige en 1932,
l'année qui précède sa mort, s'intitule Les
Guerres impérialistes contre les travailleurs et les travailleurs contre les
guerres impérialistes. Mais le communiste allemand que Barbusse a sans
doute le mieux connu, avec lequel il a collaboré le plus étroitement, ce fut
Willi Münzenberg, organisateur remarquable, fondateur d'un véritable Konzern de
presse en Allemagne, d'une société de production de film. Münzenberg, grâce aux
fonds dont il dispose en tant que responsable du Secours ouvrier international,
a pu en somme réaliser en Allemagne, a la fin des années vingt, ce que Barbusse
tente en France, sans le même succès, avec la publication de sa revue Monde,
par exemple. Münzenberg avait été la cheville ouvrière du Congrès d'Amsterdam,
dont le retentissement fut mondial. Avec l'arrivée au pouvoir de Hitler, et les
arrestations de communistes et de socialistes dont l'incendie du Reichstag
avait été le prétexte au début mars 1933 (8), Münzenberg doit fuir 1'Allemagne.
Il arrive en France, Barbusse
s'emploie à lui faire obtenir les titres de séjour indispensables. Tous deux,
avec Alfred Kurella, devenu membre de la rédaction de Monde, prennent une part
décisive à l'organisation du congrès antifasciste qui se tient à Paris, salle
Pleyel, du 4 au 6 juin 1933. A la même époque, Münzenberg dirige l'équipe qui
rédige et publie, à l'occasion du procès de Leipzig intenté à Dimitrov, Le livre Brun de la terreur hitlérienne
qui sera traduit en seize langues et connaîtra une diffusion mondiale.
Barbusse, il le lui écrira en décembre
1934, « admire et aime »
Willi Münzenberg. Ce qui ne l'empêche pas à l'occasion de critiquer vivement
ses méthodes. Dans le troisième livre que notre équipe a publié il y a dix ans
sur l'émigration allemande en France, de 1933 a 1945 (9), j'avais étudié de
près le Comité constitué pour la défense d'Ernest Thaelmann, leader communiste
allemand emprisonné dès 1933 par les nazis et exécuté en août 1944 à
Buchenwald. J'avais consulté à cette occasion les documents conservés à
l'Institut de recherches marxistes, en particulier le Fonds Barbusse; il y
figure entre autres une série de lettres et de rapports dans lesquels Barbusse
parle de Münzenberg. On sait que Barbusse était responsable du Comité mondial
de lutte contre la guerre et le fascisme, né de la fusion du comité créé à
Amsterdam et de celui fondé au Congrès de Pleyel (en juin 1933). Dans un
rapport de décembre 1933, destiné probablement à l'Internationale communiste,
Barbusse se plaint, je cite: « que
les comités de base d'aide aux victimes du fascisme fondés par Münzenberg
tendent à supplanter les comités de lutte que lui‑même (Barbusse)
s'efforce de constituer ». Accusant Münzenberg de se parer des plumes
du paon, Barbusse poursuit: « On a
pu lire, même dans la Pravda, que le Comité d'aide aux victimes du fascisme (de
Münzenberg) prenait à son compte des
initiatives que le comité de lutte que dirige Barbusse avait eues et avait réalisées ».
Barbusse rencontre Münzenberg. Celui‑ci
admet que ces critiques sont fondées « au moins en partie ». En avril 1934, 1'Internationale semble
trancher le différend en faveur de Barbusse: « Toutes les actions contre le fascisme, lit‑on dans un
télégramme du Komintern, doivent être
placées sous la direction du Comité mondial », que dirige Barbusse.
Néanmoins, Münzenberg ne change pas d'attitude; en témoigne la lettre que lui
adresse Barbusse le 6 décembre 1934, et dans laquelle on peut lire: « Je dois vous dire, mon cher ami, que
beaucoup de faits qui ont été portés à ma connaissance semblent indiquer que
vous ne vous pliez pas aux nécessités du travail collectif et que vous avez
tendance à prendre à votre compte, ou au compte des organisations que vous
dirigez exclusivement, des réalisations qui ont été prises en commun ou qui
devraient l'être, ou bien que vous vous désintéressez du travail en
commun » (10).
Dans ce conflit qui oppose Barbusse à
Münzenberg, ne sont en cause, à mon avis, ni les convictions des deux hommes,
ni leur dévouement à la cause antifasciste. Simplement ils sont concurrents.
Tributaires l'un et l'autre, politiquement et, sans doute pour une part au
moins, financièrement, de l'Internationale, chacun s'emploie ‑ sans doute
de bonne foi ‑ à persuader Moscou que les actions qu'il organise ou
impulse sont les plus efficaces et qu'elles doivent donc être soutenues
prioritairement. La mort de Barbusse l'année suivante mettra fin à ce
différend. Münzenberg apparemment l'emporte... pour quelques années, puisqu'en
1938 il entre en conflit avec la direction du K.P.D. et est exclu du parti, en
dépit de ses interventions auprès de Dimitrov et de ses protestations de
fidélité à Staline (11).
Les obsèques solennelles d'Henri
Barbusse à Paris apportent la preuve de sa notoriété en Allemagne. Les plus
grands écrivains allemands, contraints à l'émigration par Hitler, ont tenu à
lui rendre un dernier hommage: Heinrich Mann, bien sûr, qui était à ses côtés à
Amsterdam et a fait partie de la plupart des comités que Barbusse a fondés ou
animés, mais aussi Ernest Toller, qui porte la gerbe des écrivains allemands,
Lion Feuchtwanger, Max Brod, Anna Seghers, Rudolf Leonhard, et celui qui est
entre temps devenu ou est resté le plus célèbre d'entre eux, Thomas Mann, qui
en 1917 se situait, dans tous les sens du terme, de l'autre côté de la
barricade et qui participe à présent au combat contre le fascisme hitlérien.
Voilà donc, brièvement retracés, les
liens que Henri Barbusse, par son action antimilitariste et antifasciste,
avait su tisser avec un grand nombre de personnalités allemandes, ceux que j'ai
appelé les "Barbussiens" allemands.
______________________
NOTES
(1)
- Philippe Baudorre, Barbusse ‑ "Le pourfendeur de la grande
guerre", Flammarion, 1995, p.13.
(2)
- Karl Kautsky, social‑démocrate allemand et théoricien célèbre, qui se
situait à l'aile gauche du parti jusqu'en 1910.
(3)
- Dirigeant social‑démocrate, Président du Conseil des ministres au début
de la République de Weimar.
(4)
- Gilbert Badia, Le Spartakisme. Les dernières années de Rosa Luxemburg et de
Karl Liebknecht (1914‑1918) - L'Arche, édit., 1967. Voir également
Gilbert Badia, Les Spartakistes, 1918; L'Allemagne en révolution, collection
archives, Julliard‑Gallimard, 1966.
(5)
- Sur Clara Zetkin, lire l'ouvrage de G. Badia, Clara Zetkin, féministe sans
frontières, Ed. de l'Atelier, 1993.
(6)
- Voir Philippe Baudorre, Barbusse, ouvrage cité, p.237.
(7)
- Voir G. Badia, Clara Zetkin, ouv. cité, p. 207‑214.
(8)
- Sur ce sujet on peut lire Gilbert Badia, "Feu au Reichstag",
Editions Sociales, 1983.
(9)
- Ouvrage collectif, "Les Bannis de Hitler", Ed. de l'Atelier, 1985.
(10)
- Cité dans "Les Bannis de Hitler", p. 208‑209.
(11)
- Voir à ce sujet Willi Münzenberg 1889‑1940, "Le temps des
Cerises", 1993.
__________________________
HOMMAGES
du 15 juin 1996
ALLOCUTION de
Philippe BAUDORRE
Avant toute chose, permettez‑moi
de vous remercier de l'honneur que vous me faites en me donnant la parole ici,
dans ce jardin de "Sylvie", à quelques pas de cette maison que
Barbusse a si longtemps habitée. Bien plus qu'une simple maison, c'est pour
nous tous un lieu de mémoire où flotte encore le souvenir de celui qui l'a
façonnée, aménagée, aimée. C'est un lieu de fidélité pour tous ceux qui, à travers
ce jardin et ces modestes murs, ont défendu et continuent à défendre l'oeuvre
et la mémoire de l’écrivain. L'aboutissement du projet, pour lequel les Amis
d'Henri Barbusse se battent depuis des années, doit être pour nous un
encouragement à poursuivre, chacun dans notre domaine, ce travail de
commémoration, de présentation mais aussi de communication et d'enseignement
afin que les lecteurs d'aujourd'hui, les lycéens, les étudiants d'aujourd’hui
s'intéressent de plus en plus nombreux à l'oeuvre et à l'action de Barbusse.
Nous fêtons cette année le 80ème
anniversaire du Feu, et je voudrais à
cette occasion rendre hommage au grand artiste qui en fut l'auteur. Si la
guerre a fait de Barbusse un intellectuel combattant, le porte‑parole, le
guide de toute une génération, ces tragiques années nous montrent aussi à quel
point il fut même essentiellement un écrivain. Incorporé, en septembre 1914, il
écrit, il continue à noter, comme il l'a toujours fait, sur ces carnets qui ne
le quittent jamais, des idées de nouvelles, des réflexions, des observations,
mais surtout il écrit à son épouse Hélyonne, chaque jour, des lettres très
détaillées, très précises, à la graphie souvenir soigné, au style travaillé,
qui, pieusement conservées à la Bibliothèque Nationale, publiées pour une bonne
part, constituent un des plus extraordinaires témoignages sur la vie
quotidienne des soldats. C'est une discipline quotidienne qu'il s'imposera,
jusqu'au bout; quelles que soient les circonstances, y compris en première
ligne, dans la boue des tranchées, sous le feu, Barbusse écrit. Ecrire, c'est
d'abord partager, communiquer à un être qui lui est cher ce qu'il voit, ce
qu'il vit; mais c'est aussi déjà mettre en forme son expérience, revenir sur
l'anecdote vécue quelques heures ou quelques jours auparavant, fixer une
conversation, croquer une attitude ou une silhouette; c'est descendre peu à peu
au fond des événements et de soi‑même, comme seule l'écriture permet de
le faire. Barbusse écrit aussi pour rester debout, pour rester justement
"un homme qui écrit", pour ne pas abdiquer cette part de lui-même qui
est essentielle et qui doit le rester, nécessité de plus en plus impérieuse au
fur et à mesure que s'accentuent les dangers. l'inconfort, la faiblesse
physique et les doutes, que s'éloigne cette vie d'avant la guerre dont on ne
sait plus si elle a existé un jour. Ecrire, c’est rester digne, dans ce
mouvement général de régression, de simplification, de retour à l’élémentaire,
au "primitif", note‑t‑il dans Le Feu, c'est s'accrocher à ce geste qui place l'homme au‑dessus
de la condition animale. « Le moment
des lettres, note‑t‑il également dans Le Feu, est celui où l'on est
le plus et le mieux ce que l'on fut ». Ecrire, pour lui, c'est
survivre.
Mais en même temps, cette écriture,
souvenir de la vie d'autrefois, porte la trace du profond bouleversement qui
s'effectue en lui. Cet homme qui, en septembre 1914, ne supportait pas la
promiscuité de la caserne, cet homme qui a toujours été habité d'une ardente
curiosité pour ses semblables mais qui, comme le narrateur de L'Enfer, les regardait de loin, par‑dessus
le mur, le voilà qui se fond dans le groupe, voilà que sans abandonner ce qui
le caractérise, son âge, sa culture, son histoire, ses valeurs, il s'assimile,
il s'intègre: « Arrachés ensemble
par un destin irrémédiable, emportés malgré nous sur le même rang par l'immense
aventure, on est bien forcé, avec les semaines et les nuits, d'aller se
ressemblant. L'étroitesse terrible de la vie commune nous serre, nous adapte,
nous efface les uns dans les autres. » C'est pour lui une expérience
déterminante dont témoigne sa correspondance: pas de complaisance narcissique,
pas d'apitoiement sur soi; il observe avec bienveillance, avec curiosité, avec
compréhension ceux qui l'entourent, "les copains" écrit‑il; il
les désigne par leurs noms et leurs manies, il les décrit avec une tendresse
retenue, pudique, qui ne juge personne, qui met chacun au niveau de tous, sans
hiérarchie. sans condescendance, mais sans illusion ou naïveté, avec une
lucidité, une clairvoyance qui n'excluent pas la tolérance, la solidarité,
l'amour.
Mais il reste un artiste; il oublie sa
position sociale, ses relations prestigieuses, la douceur de la vie
d'autrefois; il n'oublie pas ce qu’il est au plus profond de lui-même, ce que la
réussite professionnelle n'avait jamais recouvert, un artiste animé par la
volonté de capter le réel et de le transcender, de l'amener à sa plus haute
expression artistique. Il a longtemps rêvé d'un regard qui percerait jusqu'au
plus intime de l'homme: il l'a. Il y est désormais en enfer, au plus profond de
l'enfer; mais il ne le contemple plus par un trou, depuis la pièce voisine; il
est lui‑même dans le tableau, il est homme parmi les plus humbles des
hommes, à la recherche d'une parole qui ne l'exprimera plus lui, dans son
irréductible individualité, mais qui les exprimera tous. Double abandon de soi:
dans le groupe, dans les mots, et cette écriture, cet acte simple qui lui
permet de résister, de survivre, va porter la trace, va garder l'écho de cette
voix collective, de cette parole partagée.
C'est ensuite que vient la réflexion,
le regard de l'artiste conscient de ses devoirs et de ses moyens. Quand cette
deuxième étape apparaît au début de 1916, le mouvement est donné, les mots ont
déjà tracé en lui leur chemin. La matière brute, déjà exprimée ou encore vive
dans sa mémoire, cette matière brute est importante, solide, incontestable mais
elle n'est rien, elle ne ressemble pour l'instant à rien, pour une bonne part
elle reste éparpillée dans ses lettres, esquissée dans ses carnets. Il va
devoir la reprendre et réfléchir à l'orientation qu'il lui donnera. Jusqu'à
présent il écrivait; maintenant il écrit quelque chose ‑ mais quoi? Le
génie de Barbusse est d'avoir alors travaillé cette abondante matière, fruit de
ses observations, de ses remarques, en la respectant, sans la dénaturer. Le
risque était la transformation de ces notes en objet esthétique, en oeuvre; la
métamorphose du soldat en auteur, du poilu en membre respecté de la Société des
gens de lettres, la trahison. Il a su l'éviter et c'est peut‑être là sa
plus grande réussite, son plus grand génie: il n'a pas retrouvé ses réflexes
d'écrivain, il a su rester un poilu qui écrit. Paradoxalement, les conditions
dans lesquelles il vivait alors l'ont aidé: une vie chaotique d'hôpital en
hôpital, des difficultés de communication avec Paris, avec les éditeurs, avec
son épouse, des difficultés d'élaboration, le manque de temps, l'impossibilité
de se relire, tout cela a créé une alchimie qui a protégé Le Feu. Mais il faut aussi louer le sens artistique de Barbusse qui
a su composer son oeuvre en brisant les contraintes des genres constitués, en
déjouant les habitudes, les repères des lecteurs: une esthétique du fragmenté,
du discontinu: pas de personnage central, mais un personnage collectif,
l'escouade: pas de trame narrative; pas de narrateur identifiable. Le Feu est une oeuvre atypique
exceptionnelle comme l'événement dont elle est le témoin. Il a également
compris qu'il fallait faire vite, faire de ce qui s'écrit un acte, un moment de
l'histoire qu'il est en train de vivre. D'objet devenir sujet. L'écriture même
du Feu, sa composition hâtive, sa
publication en feuilleton d'août à novembre 1916, la volonté d'obtenir un prix
et donc de faire l'événement, de frapper l'opinion, témoignent de cette
conscience historique, de cette confiance historique: l'artiste peut refléter
l'histoire, il peut aussi, en retour, faire l'histoire.
L'impact du Feu, vous le savez, a été considérable. Je voudrais simplement
m'arrêter sur un élément qui permet d'en comprendre les raisons: sa force de
représentation du réel. Ce que Le Feu
donne à voir et à entendre.
Ce livre a fait voir la guerre à ceux
qui en étaient éloignés, qui ne savaient pas, qui ne pouvaient pas se
représenter une réalité qui dépassait toute imagination. Il l'a rendue ainsi
visible pour eux, pour nous, pour tous ceux qui viendront mais aussi, et peut‑être
d'abord, pour ceux qui depuis des mois étaient dans les tranchées. Les
témoignages les plus bouleversants, dans les lettres reçues par Barbusse, ne
sont pas ceux qui lui disent: « En
vous lisant, j'ai reconnu ce que je voyais depuis des mois » mais « En vous lisant j'ai vu ce qui
m’entourait depuis des mois et que je n'avais pourtant jamais vu
auparavant ». Le Feu, tel un
appareil photographique, fixe les images de la guerre; c'était le souci de
Barbusse demandant à sa femme un appareil Kodak pour « fixer les physionomies et les événements extraordinaires que
je vis ici ». Mais plus que photographe, Barbusse est surtout peintre;
son oeuvre éduque le regard, forme le regard, accomplissant ce que Paul Klee
fixait comme objectif à la peinture et à l'art en général: « La grandeur de l'oeuvre d'art n'est pas de montrer le visible
mais de rendre visible ».
Le
Feu donne aussi beaucoup à entendre: Barbusse est un
oeil mais aussi une oreille, un appareil enregistreur d'une grande sensibilité,
fasciné par les mots, les accents, les voix. Les plus grands stylisticiens, Léo
Spitzer ou plus près de nous Henri Mitterrand, ont étudié la langue du Feu
comme un extraordinaire témoignage de la langue populaire, de l'argot des
tranchées, mais tous ont souligné que l'essentiel était beaucoup plus profond,
Barbusse ne se contente pas de plaquer quelques expressions pittoresques pour créer
l'illusion du vrai: il a su capter les inflexions de voix, le rythme des
phrase, les accents, les intonations, et les rendre dans une prose qui n'est
pas une plate transcription de l'oral mais son équivalent musical, cette
"petite musique" qu'un autre de nos grands stylistes, Louis‑Ferdinand
Céline, a passé sa vie à chercher, et qu'il avouait avoir trouvé chez Barbusse.
Il peint les hommes par leur langue, dans leur langue; la voix ou plutôt les
voix des soldats nous parviennent dans leur grande variété, leurs nuances, et
cette polyphonie est la plus pure expression de leur esprit, de leur courage,
de leur résignation, de leur âme.
« Roman,
poème, épopée, Le Feu est donc
d'abord une oeuvre d'art », écrivait, il y a dix ans, Jean Relinger.
C'est ce que j'ai voulu rappeler aujourd'hui. Comme tout grand artiste,
Barbusse a su miraculeusement exprimer ce qu'en 1916 personne n'avait encore
exprimé ou même perçu et ce, sans bénéficier d'aucun recul, en restant au coeur
de l'événement. Si Le Feu échappe à
son époque. ce n'est pas seulement parce que des guerres aussi sauvages, aussi
absurdes que celle qu'il nous donne à voir continuent à ensanglanter le monde,
c'est aussi parce que Barbusse, comme tout véritable artiste, y saisit notre
souffrance, notre misère, notre pauvre condition humaine et les transfigure,
retourne la blessure en force, la déchéance en dignité, la destruction en
création. Telle est la réussite et la grandeur du Feu, telle a été aussi la
grandeur de Baudelaire, un des artistes français dont Barbusse a peut‑être
été le plus proche. En lisant de nombreux passages du Feu, on pense au grand et terrible poème des Fleurs du mal: Une Charogne. Mais il ne faut pas
chercher dans ces deux oeuvres une complaisance morbide; il faut y voir au
contraire le courage d'artistes qui regardent en face la misère de l'homme et
ont le courage de l'assumer jusqu'au bout, jusqu'à la métamorphoser en art. Je
voudrais, pour terminer, rappeler la dernière strophe d'un autre poème de
Baudelaire, Les Phares:
Car c’est vraiment, Seigneur, le
meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre
dignité
Que cet ardent sanglot qui roule
d'âge en âge
Et vient mourir au bord de votre
éternité!
Le
Feu a bien été cet "ardent sanglot" et
reste aujourd'hui encore "le meilleur témoignage de notre dignité".
____________________
ALLOCUTION de
Frédéric CABY
Responsable de la Maison d’Henri Barbusse
C'est avec beaucoup d'émotion que je
m’adresse à vous. D'abord parce que c'est la première fois de ma vie que je
prends la parole. Ensuite, parce que je suis très sensible à l'honneur et à la
confiance que vous m'accordez en me confiant l'animation de cette maison.
Enfin, parce que c'est grâce à vous que je vais habiter cette propriété, dans
laquelle je sens toujours la présence d'une jeune femme, Simone Dumas, qui,
entre 1927 et 1929, partagea ici l'affection d'Henri Barbusse, et qui plus tard
épousa Robert Caby et fut ma mère.
Ce rôle d'animateur, je vais m'y
consacrer avec bonheur. Il consistera d'abord à être l'interlocuteur local
entre notre Association et l'Architecte et ses Entrepreneurs, qui vont rendre
cette maison accueillante et fonctionnelle. Il consistera ensuite à y
installer, non seulement les collections de meubles et d'objets qui ont entouré
Henri Barbusse, mais aussi l'ensemble des livres et des documents qui
constitueront le Fonds Henri Barbusse.
En effet, c'est, non plus seulement un
musée, mais une véritable "Maison d'Ecrivain" que va devenir la villa
Sylvie, qui va pouvoir ainsi accueillir à nouveau les visiteurs, isolés ou en
groupe, mais aussi les chercheurs et les intellectuels qui continuent à faire
vivre l'oeuvre et la pensée d'Henri Barbusse.
Parce qu'au-delà de la fonction de
"lieu de mémoire", une Maison d'Ecrivain peut et doit être un lieu de
convergence où l'on vient, pour voir, comprendre, se recueillir, mais aussi et
surtout un lieu d'où rayonneront vers l'extérieur les études, les idées et les
actions qui prolongeront vers notre monde, toujours si violent et si déchiré,
les idées et les actions que Barbusse a menées dans le sien avec tant de
grandeur, pour l'infléchir vers plus de liberté, de bonheur et de paix.
Pour accomplir cette mission
d'animation, je ne serai pas seul, je sais que je serai épaulé par tous les
amis d’Henri Barbusse.
____________________
L’EXPOSITION HENRI
BARBUSSE
à PERONNE (Aisne)
Allocution d’ouverture de
Marie‑Pascale PREVOST‑BAULT,
Conservateur
de L’Historial de Péronne
LE FEU, D'HENRI BARBUSSE,
PRIX GONCOURT 1916
« Je vous
aiderai à garder en vous l'enfer que vous avez hanté: les cycles sinistres où
se creuse la guerre, les champs de bataille où, voisinant avec des peuples sans
cesse nouveaux de morts, vous avez enterré vos existences et semé votre sang,
et qui semblent eux‑mêmes noyés, défigurés, des cadavres de champs. Je
vous empêcherai d'oublier de quel rayon de beauté morale et de parfait
holocauste s'éclaira là‑bas, en vous, la monstrueuse et dégoûtante
horreur de la guerre. » (Henri Barbusse,
Préface à une édition spéciale du Feu, 1917)
Quatre-vingts ans après celle qui
devait être la "Der des Ders", notre décennie n'a retenu de
l'importante production littéraire publiée en 1914‑1918 qu'un nombre
restreint d'oeuvres marquantes. 403 hommes de lettres français sont morts dans
cette guerre, pour la plupart convaincus de se battre pour une civilisation
différente et plus forte. Mais tous les écrivains n'ont pas exprimé la
sauvagerie et les horreurs du "feu" et tous n'ont pu témoigner de
leurs souffrances et de leur sacrifice.
Le
Feu d'Henri Barbusse, soldat‑écrivain, a bouleversé les mentalités de
1916: il rompt avec la mystique combattante et les discours prônant honneur,
patriotisme et courage. De la littérature à la guerre réelle, le fossé est
grand. Ce que le Poilu subit fut enfin révélé avec réalisme et compassion, loin
des clichés habituels. Ce "journal d'une escouade" brava la censure
et fit apparaître toute l'absurdité de cette "course à l'abîme"
qu'est la guerre. Que ce 80°
anniversaire de la publication du Feu
‑ 1916, année des enfers de Verdun et de la Somme ‑ ranime le
souvenir de tous ceux qui partagèrent les angoisses et les épreuves de
Volpatte, Fouillade, Barque, Pépin, Blaire et autres " bonshommes ".
Henri Barbusse naît le 17 mai 1873 à
Asnières, issu d'une famille de protestants cévenols. Son père, journaliste à
Paris, joue un grand rôle dans son éducation. Henri Barbusse suit des études
classiques au collège Rollin à Paris. Il a pour professeurs Stéphane Mallarmé,
Henri Bergson, Pierre Janet. En 1891, il s'inscrit à la Sorbonne pour une
licence de lettres. Très jeune, il épanche sa sensibilité et son imagination
dans la poésie. Il participe à des concours littéraires et adresse "poèmes
et contes" à 1'Echo de Paris littéraire illustré. Catulle Mendès, grande
figure littéraire de l'époque, lui accorde son appui pour publier son premier
ouvrage, Pleureuses, en 1895.
Barbusse. n'a que 22 ans et rencontre dès lors les écrivains en vogue: Marcel
Schwob, Hérédia, Paul Valéry, Henri de Régnier... Ses poèmes sont alors marqués
par l'intimisme et une sensibilité remettant en cause le symbolisme.
Rédacteur du Bureau de Presse au
Ministère de l'intérieur, Barbusse mène une activité journalistique importante.
Il devient rédacteur en chef de Je Sais
Tout, de Femina, et en 1912, est
nommé directeur littéraire chez Hachette. Deux romans, Les Suppliants, publiés en 1903, L'Enfer, publié en 1908, témoignent de son souci de réalisme et de
son orientation vers des convictions politiques de gauche.
Bien que dégagé des obligations
militaires par son âge de 41 ans et ses problèmes de santé, Henri Barbusse
s'engage comme simple soldat dès la mobilisation générale du 1er août 1914.
Comme presque tous les socialistes pacifistes, il est persuadé que cette guerre
est une "Guerre sociale" contre le militarisme et l'impérialisme.
Incorporé à Melun, puis à Albi, il est versé à sa demande au 23ème Régiment de
ligne et part au front le 21 décembre 1914. Il partage sur la rive gauche de
l'Aisne la vie de son escouade avec marches et corvées. Début mai 1915, il
participe en Artois à des travaux de défense et connaît dans la région de
Souchez des affrontements meurtriers. Le 8 juin 1915, Henri Barbusse reçoit la
croix de guerre avec citation à l'ordre de la Brigade. Une deuxième citation
lui est accordée le 15 octobre, alors qu'il est brancardier. Pour des raisons
de santé, il abandonne ce poste le 18 novembre 1915 et est alors affecté au 8° Régiment
Territorial. Avant d'être réformé le 1er juin 1917, il est secrétaire a
l’Etat-major du 21°
Corps d'Armée dans le secteur de Verdun.
Peu à peu il change d'opinion sur la
guerre. Il s'interroge de plus en plus sur sa validité et il estime qu'il
faudra construire la paix sur l'entente des peuples. Dès juillet 1915, des
journaux lui demandent de leur envoyer des articles sur la vie des soldats au
front. A partir de janvier 1916, plus disponible en tant que secrétaire, il
rédige ce qui deviendra Le Feu,
publié en feuilletons dans l'Oeuvre en
août 1916. Barbusse termine certains chapitres à l'hôpital pour une rédaction
définitive en décembre 1916, que Flammarion édite à 1.000 exemplaires.
Composé à partir des lettres adressées
à sa femme Hélyonne et de son journal de route, Le Feu montre la réalité tragique et le monde clos dans lequel les
soldats vivent au front. Le sous titre "journal d'une escouade"
évoque bien la particularité de ce roman qui est avant tout un témoignage,
celui du soldat‑écrivain Barbusse. Il rappelle combien fut important pour
le soldat le "groupe primaire" des camarades, ce noyau qui unit des
individus d'origines différentes dans l'expérience collective de la guerre.
Puisant dans son propre vécu, il développe ses réflexions personnelles et
critiques, au gré de la succession des tableaux. Le cadre du drame y est décrit
avec détails; les personnages révèlent individuellement, en un court moment,
leur personnalité. La guerre, omniprésente, est dépeinte dans toute sa
monstruosité: Barbusse rend compte du réel avec sincérité et avec tout le recul
nécessaire que lui confèrent son âge et son expérience. En une écriture
directe, dans une durée réelle d'une dizaine d'heures, Barbusse a fait de ce
roman une épopée d'une grandeur réaliste et d'une dimension prophétique.
Message de haine contre la guerre, Le Feu connaît un succès retentissant
dès sa parution. Barbusse reçoit des centaines de lettres de soldats et de
civils, le remerciant d'avoir osé dire enfin la vérité sur la guerre.
Cependant, Le Feu fut violemment
critiqué dès sa publication: d'une part, parce qu'il a été reproché à Barbusse
de ne pas avoir eu de véritable expérience du combat et de la vie dons les
tranchées ‑ propos réfutable par bien des preuves ‑ et d'autre
part, parce que son discours idéologique, sa volonté de changer le monde pour
un avenir meilleur, le firent passer selon l'avis de certains pour une oeuvre
de démoralisation, "un livre de propagande allemande", un
"brûlot pacifiste"... L'Académie, courageuse dans son choix, attribua
à l'auteur du Feu le prix Goncourt de
1916, consécration qui conféra à l'écrivain une renommée internationale: le Feu
fut traduit en 70 langues et illustré par des artistes comme Luc‑Albert
Moreau, Berthold Mahn, Eugène Délé, ou Otto Dix.
Devenu "soldat de la paix",
Henri Barbusse fonde en 1917 avec Georges Bruyère, Raymond Lefevre et Paul
Vaillant‑Couturier l'Association Républicaine des Anciens Combattants
(A.R.A.C.), l'Internationale des Anciens Combattants et, en 1919, le mouvement Clarté, mouvement international
d'intellectuels ayant son journal et ses groupes locaux en France et à
l’étranger. Anatole France, Roland Dorgelès, Georges Duhamel, Laurent Tailhade
en firent partie. Romain Rolland après hésitation, refusa d'adhérer. Barbusse,
ardent propagandiste du bolchevisme précisa sa pensée dans La lueur dans l'Abîme (Ce que veut le groupe Clarté), Paroles d'un combattant (articles et
discours 1917‑1920), Le Couteau
entre les dents (1921). Il adhéra au Parti communiste en 1923.
Dès lors, son destin littéraire et son
engagement politique se confondirent. Il fonda avec Romain Rolland le Comité antifasciste international, le Congrès mondial contre la guerre d'Amsterdam
et le Comité d'Amsterdam‑Pleyel
en 1933, qui eut une grande activité nationale et internationale.
Parallèlement, Barbusse joua de 1920 à 1935 le rôle de chef de file culturel du
mouvement révolutionnaire français et eut, entre autres fonctions, celle de
directeur de la revue du mouvement Clarté
de 1919 à 1924, et celle de directeur littéraire de L'Humanité de 1926 à 1929.
Henri Barbusse meurt à Moscou le 30 août 1935. Sa maison d'Aumont, dans l'Oise, est en cours de réaménagent en vue d'en faire un musée à la m