LES CAHIERS
HENRI BARBUSSE
CAHIER n° 19-20
Directeur:
André PICCIOLA
Comité de rédaction: Philippe Baudorre, Danielle
Bonnaud-Lamotte, Frédéric Caby, Francis Combes, Georges Doussin, Pierre
Gamarra, Eliane Gavelle, Paul Markidès, André Picciola, Jean Relinger, Jean Sirodeau
(Rédacteur en chef), André Vieuguet
*
Revue publiée par les Editions du Réveil des Combattants,
100, Avenue de Stalingrad - 94807 VILLEJUIF CEDEX
Tel (01) 46 78 47 00
Prochaine adresse à partir du 1° Novembre 1996:
2 place du Méridien - 94807 VILLEJUIF CEDEX
__________________________________________________________________________
"Les
Cahiers Henri Barbusse" sont adressés gratuitement aux membres
des Amis d'Henri Barbusse ayant
acquitté leur cotisation
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SOMMAIRE
Editorial 3
Hommages à Henri Barbusse
- 1992 - Claude
Villard: Barbusse antifasciste 6
Francis
Combes: Barbusse poète 11
- 1993 Maurice
Bambier 19
Roger
Garaudy (avec une note liminaire du
Bureau) 24
La vie de l'Association - Nos peines 30
-
Notre ami Roger Louis 32
-
Le colloque de Villejuif 1993 35
-
Au 46° Congrès de l'ARAC, par André
Picciola 38
Etudes et documents
- Un livre de Jean Relinger: Henri Barbusse, écrivain combattant": 43
présentation par André
Picciola
- Thèse de Doctorat de Jocelyne Prézeau: Le mouvement Amsterdam - Pleyel 53
- Une lettre de P.L.Couchoud à H.Barbusse, sollicitant sa collaboration 55
- Une lettre inédite d'Henri Barbusse, sur la foi en Dieu 58
- Une lettre de S.Zweig à H.Barbusse, sur "Les enchaînements" 61
- Une préface à "La guerre des soldats" par Henri Barbusse 63
LES AMIS D'HENRI BARBUSSE
Président d'honneur: Pierre Paraf
COMITE D'HONNEUR
Hervé BAZIN Jean-Claude
LEBLOND-ZOLA
Maurice DRUON Jack
RALITE
Charles FITERMAN Madeleine
REBERIOUX
Roger GARAUDY André
STIL
Frédérique HEBRARD André
TOURNÉ
Claude
WILLARD
CONSEIL
D'ADMINISTRATION
Présidence: Georges DOUSSIN, Pierre GAMARRA, André PICCIOLA, Jean RELINGER
Vice-Présicence: Danielle BONNAUD-LAMOTTE, Suzanne DEMOULIN-LABY, André FILIERE, André
VIEUGUET
Secrétaire général: Jean SIRODEAU
Trésorier: Frédéric CABY
Membres: Noël ARCEDIANO, Philippe BAUDORRE, Jean-Pierre BOSINO, Francis COMBES,
François DEBETTE, Madeleine DORGELES, Valentine FAURE, Eliane GAVELLE, Guy
KRIVOPISSKO, Guy LAMOTHE, Jacky LAPLUME, Paul MARKIDES, Yvonne PLAUD, Bezhad
SHOIA.
EDITIONS
LE REVEIL DES COMBATTANTS - 94807
VILLEJUIF CEDEX
SUPPLEMENT
1996 - ISSN 1761-4128
EDITORIAL
NOUS SOMMES EN RETARD AU
RENDEZ-VOUS
Nous sommes en retard au rendez‑vous.
Un retard énorme, qui a inquiété et parfois irrité certains de nos amis. La
question est souvent revenue, au cours de ces années de silence forcé:
"Alors, vous ne paraissez plus ?"
Eh non! nous ne pouvions plus
paraître.
Notre dernier numéro - un numéro
double, 17‑18 ‑ date de juin 1492: depuis quatre ans, la voix des
Amis d'Henri Barbusse a cessé de résonner là où l'on avait l'habitude de
l'entendre. Nous avions pris l'engagement, dès notre premier numéro, de donner
à nos Cahiers une parution au moins annuelle. Nous n'avons pas réussi à tenir
cet engagement.
Ce retard, on s'en doute, nous n'en
portons qu'indirectement la responsabilité. Celles et ceux qui liront ces
lignes auront déjà compris, sans qu'il soit besoin d'aller plus loin, que ce
sont des contraintes financières qui nous ont étranglés.
Certes, nous ne sommes pas seuls à
connaître une telle situation: ce n'est pas une excuse, bien entendu, mais
c'est une explication. Les associations d'amis d'écrivains sont les parents
pauvres des associations culturelles (qui sont loin, elles‑mêmes, de
rouler sur l'or); elles éprouvent du mal à assurer au créateur, à l'artiste
dont l'oeuvre et le souvenir les rassemblent, le rayonnement qu'il mérite et
qui ignore les frontières de l'espace et celles du temps. Certaines de ces
associations ont la bonne fortune d'avoir intéressé un éditeur à la publication
de périodiques qui, de toute manière, coûtent plus qu'ils ne rapportent. Ce
n'est pas notre cas. Nous paraissons depuis presque vingt ans; pour y parvenir,
nous n'avons jamais disposé que de ressources puisées dans la trésorerie de
notre association, et dans la générosité de l'ARAC à notre endroit. Autant dire
qu'avec les cotisations de nos
adhérents, l'essentiel de notre
budget éditorial était alimenté par des subventions. Nous subissons aujourd'hui
de plein fouet le contrecoup du marasme économique qui pèse sur nos sociétés en
cette sombre fin de siècle. Nos subventions se sont considérablement réduites,
ou ne nous arrivent qu'au prix d'énormes difficultés, sans que soit d'ailleurs
en cause la bonne volonté des organismes ou des collectivités qui nous ont
aidés.
Or, dans le même temps que nos
ressources diminuaient, nous nous efforcions a maintenir et à développer nos
activités.
Vous savez, tous nos amis savent
les rencontres fraternelles qui nous réunissent, tous les ans, à Aumont, dans
cette "Villa Sylvie" où demeurent tant de mystérieux et émouvants
souvenirs.
Nous avons organisé, en novembre
1993, à Villejuif, un colloque international sur "l'Europe en 1919:
pacifisme et révolution", qui fut un succès. Les Actes de cette réunion
d'universitaires et de chercheurs, dont nous avons assuré la parution,
témoignent de la richesse et de la féconde diversité des communications qui y
furent présentées. Ils sont une contribution à l'étude d'une période cruciale
dans la vie de l'Europe, qui influa fortement sur l'évolution intellectuelle
d'Henri Barbusse.
Nous avons pu aider, dans la mesure
de nos moyens, au montage d'une somptueuse exposition sur la vie et l'oeuvre
d'Henri Barbusse, organisée à Péronne par l'Historial de la Grande Guerre.
Et surtout nous nous sommes
attachés a donner forme et vie à une vieille ambition: faire de la maison
qu'habita Henri Barbusse à Aumont, un haut lieu de mémoire et un centre de
recherches qui permette de répondre pleinement a l'intérêt que nous sentons
poindre à présent autour de l'auteur du Feu. Maintenant que s'achève la
première tranche des travaux, maintenant qu'un coquet pavillon, dans le cadre
riant de la villa Sylvie, autorise la présence permanente d'un animateur‑gestionnaire
(notre ami Frédéric Caby), nous nous retournons vers la période écoulée, non
certes totalement satisfaits de nous‑mêmes, mais au moins avec conscience
d'avoir travaillé dans la voie où nous avaient engagés nos devanciers.
Seulement il reste un point noir:
nos Cahiers.
Nous ne nous résignons pas à
l'irrégularité de leur parution. Les Cahiers Henri Barbusse constituent d'abord
une sorte de carte de visite de notre association; ils
nous font connaître
et reconnaître, ils
sont notre voix et
apportent la preuve, dans le monde
des Lettres, que nous existons; ils nous situent, parmi les associations
d'amis d'Ecrivains, à une place fort honorable. Ce n'est rabaisser personne que
de constater la bonne tenue et l'importance que nous sommes parvenus a donner à
nos Cahiers. Grâce a eux, un lien concret s'est établi entre tous nos
adhérents; ils représentent, pour celles et ceux qui ne peuvent toujours se
déplacer lors de nos manifestations, le témoin vivant de leur appartenance à
notre association. Ils assument le rôle indispensable d'introducteur auprès de
ceux auxquels s'adressent nos démarches.
C'est pourquoi nous estimons
nécessaire d'appeler aujourd'hui à nous toutes celles et tous ceux qui nous ont
suivis jusqu'à présent dans cette difficile mais exaltante aventure du combat
contre le silence et l'oubli. Chaque numéro de notre revue nous est revenu à
une somme oscillant entre dix et quinze mille francs, chiffre qu'il faut
d'ailleurs majorer lorsqu'il s'agit d'un numéro double. Nous avons réussi, pour
ce numéro que vous tenez entre les mains, à réduire les frais de composition.
Nous ne sommes pas, loin s'en faut, tirés d'affaires.
Si nos Cahiers devaient cesser de
paraître. le rayonnement de l'Association en serait notablement amoindri.
Ne le permettez pas. Aidez‑nous.
Parlez, autour de vous, de notre publication. Ecrivez‑nous: toutes les
suggestions seront les bienvenues pour sauver nos Cahiers. Ne tolérez pas que
les difficultés du moment parviennent à nous fermer la bouche.
André
PICCIOLA
LA VIE DE L'ASSOCIATION
NOS PEINES
Charles DUPUIS, Trésorier-Payeur Général honoraire, haut
dignitaire de la Franc-Maçonnerie (33ème grade au Grand Orient de France), ami
de plus de cinquante ans de Pierre Paraf (ils collaboraient avant guerre au
même quotidien "La République"), journaliste, écrivain pacifiste et
poète. En 1989, il avait publié ses Souvenirs
(1902 - 1938); en vers.
Roger LOUIS, collectionneur de manuscrits autographes; Nous accueillerons
un Fonds Roger Louis dans notre musée
rénové car, selon son désir, sa femme nous a transmis l'essentiel de son
"Dossier Barbusse", ce dont nous la remercions chaleureusement. On
lira ci-après l'hommage de son neveu.
Maurice BAMBIER, Maire de Montataire et conseiller Général de
l'Oise, est décédé des suites d'une longue maladie. Il venait d'avoir 68 ans.
Engagé à 17 ans dans la Résistance, il adhère au P.C.F. clandestin. Il sera le
Premier Secrétaire de la Fédération de l'Oise, Adjoint au Maire de Creil et
Conseiller Régional de Picardie. La pérennité de la mémoire d'Henri Barbusse
lui doit beaucoup, notamment la conservation et la rénovation de la villa Sylvie à Aumont. Il était Officier dans
l'Ordre National du Mérite, était titulaire de la Croix du Combattant 39 - 45
et des Palmes Académiques.
Madeleine DORGELES - Madeleine Dorgelès n'est plus. Veuve de
Roland Dorgelès, l'auteur des "Croix
de bois", membre de l'Académie Goncourt et fondateur de l'Association
des écrivains A.C., Madeleine Dorgelès était l'animatrice des Amis de Roland
Dorgelès. Elle nous a quittés à jamais. Ses obsèques se sont déroulées le 21
août 1996 en l'église Saint‑Pierre-de‑Montmartre.
Madeleine
Dorgelès, membre du Conseil d'administration des Amis d'Henri Barbusse et du
Comité d'Honneur de l'ARAC, était une amie fidèle de notre Association.
Son époux,
combattant de la Grande guerre de 14‑18, est l'auteur notamment de "La drôle de guerre 39‑40".
Replié en Zone Sud, dans le Comminges, il se comporta en vrai patriote.
Les Amis d'Henri
Barbusse, l'ARAC et le Réveil des Combattants garderont de cette amie, fidèle à
la mémoire des oeuvres parallèles du "Feu"
et des "Croix de Bois" un
souvenir affectueux.
_________________
NOTRE AMI ROGER LOUIS
Engagement dans le siècle, passion historienne,
éclectisme intellectuel: Roger Louis, qui vient de s'éteindre, a été d'une
curiosité aux rares limites. Dès son jeune âge, il est attiré par les choses de
l'esprit, mais, atteint à 18 ans par la tuberculose, il doit se soigner et se
trouve éloigné des études universitaires. Sa culture se nourrit grâce à un
travail et à des recherches personnelles qui le conduisent à s'intéresser sa
vie durant à de nombreux écrivains d'horizons divers.
C'est d'abord Eustache Deschamps,
poète peu connu des XIV-XVème siècles, auquel il voue une grande admiration.
Puis c'est Charles Péguy, dont il recueille les Cahiers de la Quinzaine et les écrits.
Félicité de Lamennais l'occupe
ensuite pendant de longues années. Il collectionne avec passion ses lettres,
ses manuscrits et quantité de documents se rapportant à ce monument du XIXème
siècle. Il devient tout naturellement un fidèle adhérent des Amis de Lamennais.
La période étudiée mène sa
curiosité vers la révolution de 1848 et vers les opposants politiques des
régimes établis de l'époque: Louis Blanc, Proudhon, Hugo, etc.
Toujours passionné, sans cesse à
l'affût de la pièce rare, mêlant engagement et intérêt intellectuels, il en
arrive à la Commune de Paris. Ses soucis de santé devront être réellement
préoccupants pour que son siège soit vide au banquet annuel des Amis de la Commune de Paris.
Sans tourner la page du siècle
dernier, Roger Louis se mobilise pour une période plus récente à travers Henri Barbusse. L'auteur du Feu sera l'occasion de son dernier
engagement.
Bouillonnant d'idées, capable de
tous les enthousiasmes, il peut mener à bien les travaux d'écriture que ses
proches et les spécialistes appellent de leurs voeux. Il est trop impatient,
sautant d'une cause à l'autre, emporté par son sujet, trop désireux de vouloir
compléter ses connaissances encore et toujours.
Marqué par son engagement dans la
résistance au Maquis de Ventoux, où il court tous les risques avec son épouse
Bernadette qui l'accompagne à travers tous les orages, il entend montrer qu'il
y a une logique dans ses passions. Jusqu'au mouvement de 68 où il se mobilise,
toujours au nom d'une certaine exigence de vie.
Père d'une famille nombreuse, ami
de René Char, de Francis Ponge, de Georges Braque et de tant de lumières de
l'esprit, il s'éteint à l'issue d'une vie accomplie. La source Roger Louis, à
laquelle sont venues s'abreuver des générations de personnes fascinées par son
savoir multiforme - sans être pour autant des disciples -, s'est tarie le 21
juin 1993.
Patrice LOUIS
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HOMMAGES A HENRI BARBUSSE
1992
ALLOCUTION de
Claude WILLARD
BARBUSSE ANTI-FASCISTE
En
cette année 1992, bicentenaire de la République, 60ème anniversaire du Congrès
d'Amsterdam, rendons un hommage reconnaissant au pionnier français de la lutte
antifasciste. Et ce d'autant plus que son combat inlassable contre les deux
frères siamois, le fascisme et la guerre, explique largement l'ostracisme dont
il reste frappé. Un de ces innombrables hommages du vice à la vertu!
Comme beaucoup d'intellectuels,
Henri Barbusse s'abreuve aux sources de l'humanisme révolutionnaire: la
philosophie des Lumières, la Révolution française, le socialisme, le
dreyfusisme. Un humanisme qui implique pacifisme, oecuménisme, amour de la
liberté, éthique de la libération humaine, mais aussi action militante contre
les fossoyeurs.
Première initiation: la guerre. "C'est la guerre qui m'a éduqué; pas seulement
l'horreur de la guerre, mais aussi la signification de la guerre impérialiste".
Et Barbusse de se jeter aussitôt dans la mêlée: un livre, Le Feu; une organisation de combat,
l'Association Républicaine des Anciens Combattants, l'ARAC (fondée avec
Raymond Lefèbvre, Vaillant‑Couturier et Georges Bruyère).
Sur l'Europe de l'après-guerre, des
traités de Versailles, s'amoncellent les sombres nuages du fascisme. En
Italie, le 29 octobre 1922, Mussolini s'empare du pouvoir. En décembre,
Barbusse fustige le "massacre de Turin" et, en 1924, il déclenche la
campagne internationale contre l'assassinat du député socialiste antifasciste,
Matteoti. En 1925, cette terreur blanche s'est abattue sur les Balkans (Bulgarie,
Roumanie, Yougoslavie). Le Secours Rouge International (S.R.I.) s'attache à
informer l'opinion publique mondiale et à organiser la solidarité. Il envoie un
premier "voyageur en antifascisme", un avocat, Marcel Willard (mon
père), qui à son retour, rédige une brochure datée de juillet 1925: Ce que j'ai vu en Bulgarie. En novembre
1925, Barbusse participe à une Commission Internationale d'enquête. Au
spectacle, je le cite, de "ce chaos
tragique que représente le sud de l'Europe", il abandonne, pendant
trois mois, tous ses travaux pour écrire Les
Bourreaux (qui paraissent en juin 1926). Accuser, mais aussi agir. Henri
Barbusse crée et anime les "Comités de Défense des Victimes de la Terreur
Blanche dans les Balkans"
Pour Barbusse, son engagement
découle tout naturellement de sa fonction d'intellectuel, de littérateur: "L'écrivain est un homme public. Il a
un rôle social et un devoir social... Les écrivains doivent prendre part à la
cause commune et être des soldats et des ouvriers", ou encore:
"L'homme de lettres doit être un accusateur".
Henri Barbusse est un des
tout-premiers - dès les années 1920 - à essayer de conceptualiser le fascisme: "On peut dire que le fascisme est un
phénomène unique, universel, qui se diversifie et se ramifie, mais présente une
terrible unité foncière". Donc un seul moule, mais avec des spécificités
nationales.
Avec l'appui discret de
l'Internationale Communiste, Barbusse préside le Comité d'Initiative, qui prépare
et organise le grand congrès antifasciste de Berlin, les 5 et 10 mars 1929, A
ses côtés, des intellectuels pacifistes renommés, tel Romain Rolland.
Barbusse prononce le discours
d'ouverture: "Nous sommes venus ici
de tous les points de l'univers, comme des juges, pour dresser un réquisitoire
vivant contre des forces triomphantes de cette époque, contre le fascisme".
Et d'ajouter: "Il faut qu'un grand
front antifasciste se constitue dans chaque pays et qu'il soit international.
Tant qu'il y aura des bourreaux, il faut mettre sur pied l'armée des
victimes... Construisez pierre à pierre le contre-fascisme".
Ce congrès préfigure sur le fond
comme sur la forme le congrès d'Amsterdam.
La très forte poussée fasciste
qu'engendre la crise, les périls de guerre qu'elle implique, convainquent
Barbusse de la nécessité d'un vaste rassemblement unitaire, seul susceptible
d'exorciser ces démons qui menacent de mort l'humanité.
Cette lutte inlassable et
passionnée de Barbusse pour l'unité et le rassemblement débouche sur le congrès
d'Amsterdam. Nous connaîtrons mieux encore ce rôle moteur d'Henri Barbusse
lorsqu'à l'automne Jocelyne Prézeau soutiendra sa thèse sur Amsterdam-Pleyel.
Après un entretien, en mars 1932,
avec Vaillant-Couturier, mandaté par le Parti Communiste, Barbusse s'assure le
concours de R.Rolland. Les deux écrivains partagent la même passion, la paix;
ils utilisent leur renommée pour mobiliser contre la guerre les grands
intellectuels, en alliance avec la classe ouvrière.
Mais les deux hommes divergent sur
les moyens: R.Rolland plaide - contre l'Internationale Socialiste - pour un
congrès de tous les partis. H.Barbusse - comme l'internationale Communiste -
pour un congrès planant au-dessus des partis, ouvert à des courants, à des
hommes et des femmes jusqu'alors inorganisés politiquement.
L'appel commun des deux grands
écrivains, publié le 22 mai 1932, soulève un profond écho. Dans le Comité
d'initiative international, constitué par Barbusse, siègent Barbusse, Rolland,
Langevin pour la France; Einstein et Heinrich Mann pour l'Allemagne; Dreyser,
Dos Passos, U.Sinclair pour les Etats-Unis; Mme Sun Yat San pour la Chine;
Katayama pour le Japon. Ils seront bientôt rejoints par Signac, V.Margueritte,
B.Russel, F.Maserel..
Le "Congrès mondial contre la
guerre impérialiste" se déroule à Amsterdam du 27 au 30 août 1932,
rassemblant 3.200 délégués venus de 25 pays et d'horizons idéologiques divers.
Par-delà des divergences certaines, le manifeste du congrès dresse un très
sévère réquisitoire contre le capitalisme fauteur de guerre. Il appelle à
l'union et à la mobilisation tous les exploités manuels et intellectuels,
contre leur propre bourgeoisie et pour la défense de l'URSS menacée. Et, un peu
partout, essaiment les comités d'Amsterdam.
Mais la peste brune triomphe en
Allemagne: en janvier 1933, Hitler est légalement porté au pouvoir et instaure
aussitôt sa dictature sanglante. Pour Rolland, comme pour Barbusse, le pire
serait le renoncement, la passivité: "Agir!
Ne point abdiquer, ni se dérober, à l'heure fatale. La pire défaite, la seule
défaite irrémédiable, est celle qui vient, non de l'ennemi, mais de soi" (lettre
de Rolland à Stéfan Zweig, 31 mars 1933)
Au congrès international contre le
fascisme tenu à Paris, salle Pleyel, du 4 au 6 juin 1933, Barbusse est le
porte-parole du mouvement Amsterdam: "Nous
ne séparons pas, nous ne pouvons pas séparer la lutte contre la guerre et la
lutte contre le fascisme". Et Barbusse de conclure son discours:
"de l'unité d'action des masses
dépend le "salut même de l'humanité".
Les deux mouvements fusionnent.
Amsterdam-Pleyel est né. Mais sa croissance est hérissée d'obstacles: le
sectarisme persistant de l'Internationale communiste, l'anticommunisme primaire
ou secondaire des socialistes et de certains pacifistes, la concurrence du
Front Commun de Bergery, puis du Comité de Vigilance des Intellectuels
Antifascistes qui divisent et désorientent les antifascistes. En dépit de
succès réels, Amsterdam-Pleyel ne peut jouer ce rôle de rassembleur
antifasciste que lui assignait Barbusse.
Par ailleurs, Barbusse se bat pour
sauver les proies des griffes hitlériennes: d'abord (et, là aussi, avec mon
père), dans le Comité pour la Liberté des Accusés de Leipzig; la victoire
remportée (Dimitrov arraché des geôles nazies), Barbusse lutte pour la
libération du dirigeant communiste allemand, Thaelmann. Il dénonce
le nazisme qui "a brûlé les livres, a brûlé le Reichstag et s'apprête à mettre le
feu à l'Europe" (1).
Floraison et fruit de son action:
le Front Populaire. A son baptème de masse, le 14 juillet 1935, Barbusse, au
nom d'Amsterdam-Pleyel, "salue cette
immense foule libératrice, que se déchaîne aujourd'hui pour la plus grande des
causes -pour défendre son droit à la vie, son droit à la liberté et son droit
d'imposer la paix à tous ceux qui veulent la guerre". Et d'ajouter: "Que cette grande marée qui va déferler
toute la journée ne s'arrête pas ce soir! Dès demain, nos ennemis coalisés se
mettront à l'oeuvre. Dès demain, mettons-nous à l'oeuvre ensemble et jurons que
ce que nous commençons aujourd'hui, nous le continuerons ensemble jusqu'au
bout".
Deux jours plus tard, Barbusse part
à Moscou. Mais, épuisé de fatigue, usé, il contracte une très grave pneumonie.
Ses derniers mots, glissés à sa très fidèle secrétaire et biographe, Annette
Vidal, ont valeur de testament: "Moi,
cela importe peu... Il faut faire un mouvement toujours plus grand, toujours
plus large, de ceux qui haïssent la guerre. Il faut sauver le monde".
Barbusse meurt le 30 août 1935. Un
demi-million de personnes assistent à ses funérailles au Père-Lachaise.
En Barbusse se conjuguent et
fusionnent les combats pour la paix, les libertés, la culture. Comme l'écrivait
Eluard: "Fleur et fruit de mémoire
ont force d'avenir".
En cette fin de millénaire, où
chacun cherche à donner un sens à la vie et à l'histoire, où l'humanisme doit
faire front contre le virus de la sinistrose, contre le renoncement et
l'endoctrinement régnant, Henri Barbusse reste actuel et vivant.
(1) Le discours du 20 mai 1934, dans le bois de
Vincennes, devant près de 30.000 personnes. A Berlin, le 10 mai 1933, déjà,
l'autodafé s'était attaqué aux oeuvres de Barbusse.
_________________________
ALLOCUTION de
Francis COMBES
BARBUSSE POÈTE
HENRI
BARBUSSE est l'un des écrivains français, (ils ne sont pas si nombreux) qui,
aux quatre coins du pays, ont donné leur nom à des rues, des places, des
écoles. Bien sur, cette gloire ne garantit nullement que ceux qui prononcent de
ce fait son nom sachent qui il fut.
Pour beaucoup (et pas seulement
dans les générations les plus anciennes) le nom de Barbusse symbolise le
rejet, par les hommes du feu eux‑mêmes, de la guerre et de ses horreurs.
Mais parfois Barbusse peut‑il apparaître plus proche par les combats
qu'il a menés et qui se continuent aujourd'hui que par son oeuvre d'écrivain.
Un temps, je dois le reconnaître, il en fut ainsi pour moi. La figure du
militant, du "soldat de la paix" cachait quelque peu à mes yeux la
"haute et frémissante image du poète", dont parlait Pierre Paraf.
Mais Henri Barbusse fut aussi un poète, et c'est à le dire que je voudrais
m'attacher aujourd'hui.
On sait qu'il publia, à l'âge de
vingt‑deux ans, un livre de vers, Les
Pleureuses, maintenant introuvable, mais qui connut, lors de sa sortie,
plus qu'un succès d'estime. Ce fort volume publié par Charpentier et Fasquelle
en 1895 est encore plein des échos du romantisme, des Feuilles d'automne de Hugo aux dernières lueurs de la poésie
symboliste; il est plein du sentiment de l'absence, de la douceur des regrets,
de la palpitation des amours qui s'avouent.On y rencontre des soleils pâles,
des lacs, des clairs de lune et des sous‑bois. Souvent, à lire ces
poèmes, on s'imagine entendre le bruissement du vent dans les feuilles des
arbres, ces arbres qui furent ses familiers.
Aux sentiers où je vais mon
triste pas résonne,
Nous nous sommes quittés, il
fait froid, il a plu.
Je viens dans le grand parc où
ne vient plus personne
écrit‑il, et je ne sais pas
de quel parc il nous parle. s'il existe ou s'il n'est que songerie. Mais
aujourd'hui, c'est nous qui sommes ici, près de ses arbres frissonnants,
oublieux et fidèles, autour de cette Villa
Sylvie, baptisée, et ce n'est pas par hasard, du nom de l'héroïne de Gérard
de Nerval. Sans doute, on pourrait s'étonner de la tristesse des vers de ce
jeune homme qui semble déjà presque las avant que d'avoir vécu, ce jeune homme
qui écrit par exemple:
O bon passé toi qui me charmes
O vague hiver où j'ai pâli,
Revenez les maux et les
larmes,
Dans le sourire de l'oubli.
Tout juste est‑ce si, de temps
en temps, il nous accorde une précieuse éclaircie, comme dans ces deux vers que
j'aime particulièrement sans pouvoir en dire exactement la raison; peut‑être
justement parce que je n'en peux pas dire exactement la raison:
L'eau
qui court au milieu du demi-jour des berges
Et qu'on fait murmurer en y trempant les
doigts
Mais ce n'est qu'un répit dans un
poème où s'exprime surtout une rêveuse solitude.
Cela peut donner de très beaux moments de poésie. Qu'on
en juge par ce quatrain, entre autres:
Parcourons le vieux parc qui
fut jadis le nôtre,
Le parc de vieux étangs, de
feuilles et d'amours,
Marchons désespérés et très
doux l'un à l'autre...
Oh! la vie, oh ! le mal de
s'en aller toujours...
Chacun peut évidemment les entendre
comme il le veut, comme il l'entend, ai‑je envie de dire... On peut y
voir les stigmates de ce mal du siècle qui finit, et dont le jeune Barbusse ne
serait pas encore dégagé... On peut y ressentir plutôt derrière la pose du
poète l'insatisfaction de ce qui est, et l'attente du nouveau. On peut aussi,
considérant que le sentiment compte ici moins que son expression, y retrouver
des intonations qui me semblent appartenir à toute l'histoire de la poésie
française, en tout cas de sa grande tradition lyrique, de Joachim du Bellay,
d'Apollinaire ou d'Aragon souvent marquée du sceau léger et grave de la
mélancolie et de la sensation du temps qui passe et qui s'enfuit...
La nostalgie, ce grand sentiment
des romantiques (qui exprime la vive conscience de l'absence et de la
vulnérabilité des êtres et des choses), cette nostalgie s'impose comme le
climat essentiel de ces poèmes. Elle s'attache à ces vers de jeunesse, comme le
lierre au mur d'une maison heureuse... Car il semble bien que le Barbusse de
cette époque, qui jetait sur le monde un regard d'ombrage et de piété, tout aux
rêveries ambitieuses de la jeunesse, fut un homme heureux, comblé par l'amour,
par les lettres et par la société. Il possédait le talent, le métier et déjà
une certaine position sociale, que lui procurait son emploi, dans des cabinets
ministériels d'abord, puis dans l'édition. De plus, il bénéficiait d'un début
très prometteur de reconnaissance par ses pairs.
Le fils du journaliste Adrien
Barbusse écrivait des vers depuis l'enfance. Elève au collège Rollin, il avait
eu pour professeurs, (cela eut‑il une influence ?) Bergson et Mallarmé...
Stéphane Mallarmé qui, à propos des Pleureuses
lui écrivit:
"Tout à coup et sous le voile d'un poème qui simplement charmait se
détache une pure merveille de sentiment et de parole, un de ces gestes nus de
l'Idée... Par tous ces dons, vous l'êtes, mon ami, poète, et j'aurais dû commencer
par dire cela et m'y tenir en vous pressant les mains comme à l'un des
meilleurs d'entre nous."
Déjà, ses premiers essais avaient
été récompensés par deux prix du concours de poésie organisé par L'Echo de Paris, que dirigeait Catulle‑Mendès,
l'un des poètes les plus célébrés du moment (et des plus oubliés aujourd'hui)
qui le salua et l'invita chez lui. C'est là d'ailleurs qu'il fit connaissance
de la jeune et blonde Hélyonne, la fille du poète (et la descendante, paraît‑il,
d'Alfred de Vigny) qui ne devait pas tarder à devenir sa femme. Henri Barbusse,
à ce moment, avait tout pour devenir un poète distingué, reconnu et peut‑être
même choyé.
Mais on peut sans trop se hasarder
affirmer que si sa poésie n'avait pas rencontré les chemins de l'Histoire, ces
succès littéraires ne lui auraient pas assuré la gloire que l'on sait. Bien
sûr, toute sa vie, au moment même où il se révélera un organisateur et un
homme d'action, Barbusse restera l'homme de lettres qu'il fut dans sa jeunesse.
On l'imagine, tel que nous le montrent ses photos plus tard, avec ses mains
fines et son regard aigu, sa haute exigence de la forme, son souci du mot, de l'image
justes qui le feront batailler avec l'Oeuvre
pour qu'ils respectent les ultimes corrections qu'il apportait au texte du Feu, quand celui‑ci paraissait en
feuilleton.
Bien sûr aussi, dès ses premiers
vers, on peut sentir percer l'écrivain qu'il deviendra. Un écrivain qui aura
toujours le souci d'allier au combat pour la justice l'esprit de compassion,
l'attention pour les humbles et les faibles, le sentiment de la pitié, synonyme
à ses yeux de tendresse, et qui est selon lui le plus parfait des sentiments
humains. En témoignent dans Les Pleureuses
des pièces comme L'Ouvrière ou A une petite aveugle. Des vers comme
ceux‑ci, aussi:
Mes mains ont froid pour tous
les coeurs
Ou bien:
Les dieux et les pauvres sont
frères
Par le peu d'enfance qui rit
Ou encore:
Je porte l'avenir dans mes
yeux pacifiques,
Calme et désespéré comme un
consolateur
Mais déjà se font entendre des
accents moins contemplatifs, et des vers au ton parfois quasi‑évangélique
sonnent comme des professions de foi qui annoncent le Barbusse combatif et
révolutionnaire. Car cet écrivain sensible partage l'orgueil des révoltés. Il
est le descendant de Camisards cévenols envoyés aux galères, et qui refusèrent
d'abjurer. Et l'admiration qu'il professa toute sa vie pour Jésus va à
l'insoumis; non à celui qui prêcherait la résignation.
A cette époque, Henri Barbusse, qui
se voudra bientôt le Crieur des rues, le frère de Vallès, voit la mission du
poète comme celle d'un Prophète. Mais il pressent que parler pour les
lendemains est un chemin de croix.
Dans le poème qu'il intitule
précisément le Prophète, et qui
mériterait à lui seul une longue étude, il lui vient des accents qui ne
peuvent pas nous laisser insensibles et que l'on se retient pour ne pas
qualifier de prophétiques:
Le destin fut amer au vieux
monde où nous sommes;
Si peu que nous ayons aimé la
vérité,
La vérité peut‑être a
moins aimé les hommes!
Et, plus loin :
Demeure pâle et pur, dans le
silence en choeur
Si dépouillé, si las, au fond
de ta défaite,
que l'on voit presque à nu la
clarté de ton coeur.
Et qu'on ne me reproche pas de
faire dire aux mots plus et autre chose que ce qu'ils disent; car c'est là
justement l'apanage même de la poésie.
Mais si l'on sent ainsi, après
coup, l'intellectuel qui va naître, le Barbusse des Pleureuses n'est pas encore celui du Feu ni de Clarté. Un
monde les sépare. Il faudra que l'Histoire passe par là et que souffle sur les
nostalgies anciennes la brûlure ineffaçable de ses gaz meurtriers.
"La guerre, écrivit plus tard Barbusse, a
appris à s'approcher l'humanité et à entrer en contact avec elle, non seulement
en artiste ou en rêveur, en mystique ou en fabricant de formules, mais en
homme".
Faut‑il entendre par là qu'il
condamne les artistes, les rêveurs, les fabricants de formules, en d'autres
mots les poètes?
Cet écrivain, cet homme qui plonge
dans la fournaise et en revient à jamais marqué, aurait‑il pour son
compte cessé de croire en la poésie?
Ne peut en convenir que celui qui
aurait décidé de limiter une fois pour toutes le royaume du poème aux formes
fixes de la prosodie. Certes, Barbusse n'écrit plus de vers. Ou si peu... Mais
c'est peut‑être dans sa prose qu'il se révèle le plus étonnamment poète.
Un poète audacieux, fort, novateur. Un poète qui, à la faveur des circonstances,
a accompli en lui‑même une révolution. Il est devenu le Poète du
"Feu": celui qui n'hésite pas à mêler à son style personnel, naturellement
très tenu et soigneusement élevé, le vocabulaire le plus cru et le plus imagé
de la langue du peuple, une langue qui jusque là n'avait guère été autorisée à
pénétrer dans les pages des livres qu'après s'être essuyé les pieds et avoir
chaussé des souliers vernis. D'où par exemple, mais pas seulement, les fameux
"gros mots", qu'on lui reprocha. Il ne s'agit bien sûr plus de poésie
éthérée et aérienne, mais d'une prose saignante et terrestre. Mais cela n'a‑t‑il
rien à voir avec la poésie que cette volonté de redonner aux mots de la tribu,
à défaut d'un sens plus pur peut‑être, au moins leur chair et leur sang?
En fait, dussè‑je paraître
paradoxal, je crois pouvoir affirmer que c'est quand il renonce à la
versification, dans laquelle il excellait pourtant, que Barbusse se donne les
moyens, non pas de devenir poète (poète, il l'était déjà), mais en tout cas
d'inventer, de produire une poésie neuve, une poésie originale et nécessaire
qui apporte à la littérature et à la conscience de son temps, et mérite aujourd'hui
d'être redécouverte, d'être lue et de rester.
Et quand après le Feu, qui ne se veut que le journal d'une
escouade, Henri Barbusse reprend cette matière vive pour composer un vrai
roman et qu'il écrit Clarté, chacun
peut juger de ce qu'il n'a en rien renoncé aux prérogatives de l'image
poétique.
Chaque page s'éclaire de
descriptions, de métaphores, plus surprenantes les unes que les autres, et qui
laissent loin derrière ce que les vers de jeunesse pouvaient encore traîner
avec eux de convention. Il est impossible de citer ici quelque extrait que ce
soit de ce très beau roman qui est, et cela n'a dans ma bouche rien de
péjoratif, le roman d'un poète.
Barbusse lui‑même écrit
d'ailleurs: "Le roman est la forme
moderne du grand poème"; ce qui est une conception qui ne manquerait
pas d'étonner de nos jours encore. J'ajouterai enfin que c'est souvent dans ses
actes eux‑mêmes que Barbusse est un poète. Cette façon qu'a eue Barbusse
de faire de son roman un manifeste, et de vouloir, en créant l'organisation Clarté, donner vie à son oeuvre, la
voir sous ses yeux s'incarner en un véritable mouvement agissant d'intellectuels
capables de contribuer à changer le monde, est bien d'un poète. Rêve énorme et
qu'on peut juger insensé, rêve qui fut déçu assurément, mais rêve impérieux et
toujours nécessaire.
Parlant, je n'oublie évidemment pas
m'être, pendant quelques années, occupé d'un journal qui portant le nom du Nouveau Clarté, ni qu'aujourd'hui nous
sommes quand même quelques‑uns (et même un peu plus) qui considérons
toujours, et peut‑être plus que jamais d'actualité "l'Internationale
de la pensée" que Barbusse appelait de ses voeux, et qui devait annoncer
l'internationale des peuples.
A quelques pas de nous, dans
l'herbe est planté le buste de Barbusse. La pierre en est usée, moussue et
verte.
Fichée dans le sol comme un
couteau, elle a conservé de Barbusse quelque chose qu'elle nous rend, son air
de rigueur inquiète, sa sensibilité d'arbuste en même temps que sa droiture,
son esprit inflexible de lame. Mais ce buste n'est bien sûr qu'une pierre, qui
ne nous entend pas, ne nous répondra pas. Inutile d'essayer de faire dire aux
morts ce que nous avons à faire. Mais puissions‑nous, sans oublier les
morts, parler aux vivants!
Francis
COMBES
______________________
HOMMAGES A HENRI BARBUSSE
1993
ALLOCUTION de
MAURICE BAMBIER
Je
tiens tout d'abord à saluer l'ensemble des personnalités et amis présents ce
matin pour une manifestation qui, davantage qu'un pèlerinage, s'apparente
chaque année à un véritable hommage rendu à Henri Barbusse, à sa vie et à son
oeuvre.
Nous sommes réunis dans le jardin
de cette villa "Sylvie" qui abrita de 1910 à 1935 le grand écrivain
et militant de la paix. Je voudrais pendant quelques instants aborder la nature
des liens entretenus par Henri Barbusse avec cette maison d'Aumont, ainsi que
le devenir de celle‑ci.
Henri Barbusse la découvre en 1910,
à l'occasion d'une promenade. Alors qu'il relève d'une grave maladie, il
séjourne chez un ami à proximité d'ici. Contemplant cette maison, il est frappé
par "la nef de verdure sous le dôme
de silence".
Ce fut la maison du bonheur. Avec son
épouse Hélyonne, fille du poète Catulle Mendès, il emménage dans cette demeure
qui porte le nom d'une de ces "Filles du feu" auxquelles Gérard de
Nerval a consacré un recueil de nouvelles. Henri Barbusse avait, pour cette
maison, une véritable passion. Il l'aménage, l'agrandit et la transforme. Dans
cette harmonieuse résidence d'Aumont, Barbusse se repose, travaille, se
promène dans la fôret avec ses chiens. La photo de couverture du numéro
d'Europe de Janvier 1969 a contribué à immortaliser cette vision d'Henri
Barbusse au temps de la composition et de la parution de "L'enfer",
et jouant avec ses animaux préférés.
A Aumont, Henri Barbusse reçoit
notamment ses beaux‑frères, Weber et Julia, qui sont d'anciens camarades
du collège Rollin. On se rappelle que l'auteur des "Suppliants"
fréquenta de 1874 à 1891 cet établissement devenu ensuite le lycée Jacques
Decour. Dans les notes de son carnet de guerre, matériau de base du futur livre
"Le Feu", on trouve, entre
de terribles visions du conflits, des projets et des plans pour
l'embellissement de la villa "Sylvie". Enfin, Pierre Paraf gardera,
parmi ses plus chers souvenirs, celui de ce jour d'hiver de 1923 où Henri
Barbusse l'accueillit dans cette maison si chaleureuse et si amicale.
Comme vous le savez, Henri
Barbusse mourut à Moscou fin août 1935. Pendant l'occupation nazie, la maison
d'Aumont fut saccagée par l'envahisseur fasciste. Dans le jardin même où nous
nous trouvons, des livres et des manuscrits furent brûlés. De cette sinistre
façon était à sa manière souligné le rôle qu'avait joué Henri Barbusse pour la
paix et contre le fascisme.
A la Libération, Hélyonne, son
épouse, commença de relever la maison. Puis elle institua Pierre Paraf comme
exécuteur testamentaire, à dessein de veiller sur l'oeuvre de son époux et de
créer, à l'endroit même de la villa "Sylvie", un musée qui porte le
témoignage de la vie et de l'oeuvre de l'auteur d'"Elévation".
Depuis, tous les efforts de l'association
des Amis d'Henri Barbusse se sont donné pour objectifs d'entretenir et de
valoriser ce musée. C'est aujourd'hui l'occasion de rappeler, comme l'année
précédente, en quoi cette volonté se caractérise. Il s'agit d'abord de
conserver à ce lieu sa dimension de souvenir et de présence vivante. Il s'agit
ensuite de faire ressortir son importance, et par là même, de permettre à un
nombre de visiteurs plus important de se rendre dans ces lieux. Au‑delà,
par la volonté de l'exécuteur testamentaire d'Hélyonne Barbusse, Aumont doit
représenter un lieu d'études, de travail et de recherches pour de jeunes écrivains.
Ces motifs m'amènent au projet qui
existe actuellement pour le rénover et l'améliorer encore. Il vise à la
construction d'un pavillon destiné à loger la personne qui tiendra à la fois le
rôle de conservateur, d'animateur et de gardien de ce lieu. Ce projet vise
également à transformer l'ensemble de la maison elle‑même. Bien entendu,
le caractère et l'architecture de la villa seront respectés. Mais l'objectif
de l'Association des Amis d'Henri Barbusse, c'est justement d'en faire ce lieu
de recherches et de rencontres évoqué, au‑delà de sa fonction de Musée.
C'est la raison pour laquelle,
après avoir sollicité divers concours financiers, nous sommes à même de pouvoir
annoncer que le financement de la première tranche des travaux est assuré. Elle
va pouvoir commencer à se concrétiser dans les tout prochains mois. Nous
pouvons compter sur les subventions de différents conseils généraux, de
municipalités, d'organisations nationales, voire internationales. Je me permettrai
d'insister sur un point: le département de l'Oise recèle un très riche
patrimoine en matière architecturale, muséographique et culturelle. Sans doute
le musée Henri Barbusse ne peut‑il prétendre rivaliser avec les musées de
Compiègne, de Chantilly, ou avec celui du département. Néanmoins, la villa
"Sylvie" appartient pleinement au patrimoine culturel et historique
de notre département.
C'est plus largement un pan de
l'histoire littéraire de notre pays et de l'histoire nationale tout court, que l'Oise
a le privilège d'abriter. Bien des rues, des avenues, des stades portent en
France le nom d'Henri Barbusse. A ce titre, il n'est pas inconnu, mais il est
souvent méconnu. Il reste encore beaucoup à entreprendre pour faire connaître
de façon plus fine, plus approfondie, et plus complète, la dimension d'Henri
Barbusse, à la fois l'Homme, le Militant et le Créateur.
En particulier, je pense qu'il est
utile de rendre beaucoup plus populaire le nom de l'auteur du "Feu" auprès des jeunes générations
pour qui la Première, voire la Seconde guerre mondiale, apparaissent
fréquemment comme événements dépassés et figés dans les manuels d'histoire.
L'état actuel de notre monde, avec la multiplication de ses foyers de guerre,
rend plus que jamais nécessaire la mise en valeur de l'action du combattant de
la paix que fut Henri Barbusse. Cette dimension est inséparable de celle du
militant antifasciste, dont l'importance n'est pas moindre, au moment ou
resurgissent les démons de la haine, de l'intolérance et du racisme.
Répondant à une enquête faite
auprès d'une série de personnalités sur les dangers de guerre, Barbusse
écrivait le 15 mars 1932: "Le devoir
de tous les travailleurs, manuels et intellectuels, et spécialement des
écrivains, qui n'ont pas le droit d'ignorer cet état de choses et qui ne peuvent
s'en désintéresser sans faillir à leur mission d'homme public, est d'ouvrir les
yeux de tous sur une situation devenue tragique, car on peut dire que l'intérêt
et le salut du genre humain sont aujourd'hui engagés". Qui mettrait en
doute, en cette terrible fin du siècle, la profonde actualité de ces propos
d'Henri Barbusse et l'urgence qu'ils contiennent?
Vous savez quel infatigable
animateur le mouvement d'Amsterdam‑Pleyel trouva chez Henri Barbusse, en
compagnie, notamment, de Romain Rolland. Nous nous rappelons tous ici que ce
mouvement, né en 1932 dans la ville hollandaise, et développé en 1933 dans la
salle parisienne se donnait pour but la lutte contre la guerre et le fascisme.
Devant les délégués d'Amsterdam,
Henri Barbusse disait, dans son discours d'ouverture: "Nous n'avons tous ici qu'un seul et même but: chercher et trouver
les moyens d'action effectifs et positifs contre la guerre". L'année
suivante, il ajoutait: "nous n'en
séparons pas, nous ne pouvons pas en séparer la lutte contre le fascisme, qu'il
soit installé et meurtrier, ou qu'il soit encore réduit à une mobilisation des
couches moyennes dont on exploite le mécontentement par des promesses
démagogiques".
Là encore, ces dernières paroles ne
résonnent‑elles pas aujourd'hui à nos oreilles comme une exigence de
vigilance et de mobilisation? Chaque année, des écrivains et des personnalités
diverses ont su parler du fondateur de "Clarté", chacun avec sa sensibilité propre. A travers ces
allocutions successives, ce sont des aspects nouveaux et très riches de
l'oeuvre d'Henri Barbusse qui ont été mis en lumière. Je mentionnerai une fois
encore notre très regretté et très cher ami Pierre Paraf qui savait, année
après année, en parler avec ampleur de vue, avec passion et avec un très grand
talent. Aujourd'hui, c'est Roger Garaudy, philosophe, que nous accueillons, et
qui va, à son tour, évoquer la figure et l'oeuvre de celui qui nous réunit ce
matin.
"Soyez des éclaireurs et des animateurs. Travaillez dans l'espoir et
dans la joie" disait Henri Barbusse devant le Congrès de la Jeunesse contre la guerre,
le 23 septembre 1933, à la Mutualité parisienne. C'est, je crois, un bon
exergue à faire ressortir, avant l'intervention de notre orateur. Roger Garaudy,
vous avez la parole.
_______________________
ALLOCUTION DE
ROGER GARAUDY
NOTE LIMINAIRE
Cette allocution a été prononcée par Roger Garaudy, à Aumont, devant
la maison d'Henri Barbusse, lors de nos rencontres mensuelles, en juin 1993.
"Le Réveil de Combattant", quelques semaines plus tard, en
offrait à ses lecteurs de larges extraits. Les abonnés des "Cahiers"
en auraient pris connaissance in extenso dans
la livraison de 1994, si nous n'avions été contraints de différer jusqu'à
présent la parution de notre revue. C'est dire qu'il y a deux ans, le texte de
Roger Garaudy, qui garde à nos yeux toute sa valeur, eût été publié sans qu'il
fût besoin d'aucune note préliminaire.
Il n'en va plus de même aujourd'hui où l'opinion publique s'est sentie
scandalisée par un récent ouvrage de Garaudy qui tient en suspicion la réalité
des massacres dont furent victimes, durant la seconde guerre mondiale, des
millions d'hommes, de femmes, d'enfants, auxquels il n'était reproché que leur
origine ethnique.
Nous n'intervenons ici ni sur l'utilisation politique des morts, ni sur
l'origine ou le nombre exact des victimes, mais nous disons que ce qui suscite
une horreur sans limite, c'est l'existence même des camps de concentration et
des fours crématoires. Au-delà des choix politiques qui furent les siens, ce
qui commande notre attitude, c'est notre fidélité à Henri Barbusse, à son
humanisme, aux exigences morales qui le guidaient, au combat contre l'oppression
et le fascisme auquel il donna da vie. Nous estimons qu'il est de notre devoir
de rappeler qu'il n'existe aucun seuil numérique qui permettrait d'établir une
distinction entre les grands assassins et les assassins un peu moins grands, et
que les crimes contre l'humanité, perpétrés au nom d'une idéologie démentielle,
demeurent imprescriptibles.
L'époque que nous vivons est trop sollicitée par les vieux démons de la
haine raciale pour que nous n'attendions pas des serviteurs de la pensée,
surtout sur ce sujet, la plus grande rigueur et à la fois la plus grande vigilance.
Notre Conseil d'Administration, au cours de sa séance du 23 mai 1996, a pris
la décision de demander à la prochaine Assemblée Générale le retrait du nom de
Roger Garaudy de Comité d'Honneur de l'Association.
C'est la première fois, depuis qu'existent les Amis d'Henri Barbusse,
que nous prenons une telle décision. Nous le faisons avec détermination mais
non sans tristesse, en considérant à quelle dérive intégriste a pu conduire la
logique de combat que RogerGaraudy a choisi de mener.
Le
Conseil d'Administration
___________
TEXTE DE L'ALLOCUTION
DE ROGER GARAUDY
Les
morts ne sont pas morts quand ils ont donné un sens à leur vie. Leur appel à
une vie plus grande vit en nous. Henri Barbusse est l'un de ces relayeurs qui
transmettent la torche de vie.
En 1993, je voudrais évoquer deux
anniversaires de l'épopée de ce chevalier de l'espérance: 1923 et 1933.
1923, c'est l'année de son adhésion
au Parti Communiste.
1933, c'est l'année où Dimitrov
écrit à Barbusse pour saluer sa lutte contre le fascisme lors de l'arrivée
d'Hitler au pouvoir, de l'incendie du Reichstag et du procès de Dimitrov à
Leipzig.
Quelle est aujourd'hui l'actualité
de ces choix vitaux d'Henri Barbusse? Barbusse n'a pas attendu midi pour croire
au soleil. En 1923, même après la guerre et le Feu, le capitalisme n'avait pas encore fait apparaître toutes
ses conséquences meurtrières. Mais son choix était sans équivoque: il avait
discerné déjà ce qui apparaît aujourd'hui dans une lumière éclatante et
sinistre: d'abord "la dictature
intégrale du capitalisme ...masquée de démagogie démocratique", comme
il l'écrivait en 1935 pour la convocation d'un congrès universel des
écrivains, plus d'un demi siècle avant que l'on appelle "libéralisme"
et"démocratie" l'hégémonie mondiale des Etats‑Unis et son
monothéisme du marché.
Il avait démasqué les formes
nouvelles du colonialisme poursuivant son brigandage par d'autres moyens que
l'occupation militaire: "il ligote
les pays par des traités, par des tarifs, par des contrôles, par des
monopoles", disait‑il, en 1927, au Congrès anti‑impérialiste
de Bruxelles, bien avant que le FMI, la Banque Mondiale et le GATT n'exercent
leurs ravages sur le Tiers‑Monde. Il ajoutait dans le même discours, deux
tiers de siècle avant que le Traité de Maestricht ne stipule que "l'Europe
sera le pilier européen de l'Alliance Atlantique": "il faut être aveugle pour ne pas voir que les capitalistes de New‑York
sont en train de coloniser une partie de la vieille Europe. Oui,
"coloniser", on a employé ce mot et l'on a eu raison, pour qualifier
cette prise de possession économique, dont le monde du travail supporte la plus
lourde part".
Il avait décelé la nécessaire
dérive du capitalisme vers le fascisme et le soutien des
"démocraties" occidentales, et notamment des Etats‑Unis, aux
dictatures sanglantes de l'Amérique Latine et de ses Pinochet, de l'Afrique et
de ses Mobutu, de l'Asie avec ses Marcos et ses coréens du Sud.
Il notait, en 1935,: "Tous les pays capitalistes sont
fascisés ou en voie de fascisation", et il en prévoyait les variantes:
"le fascisme, avatar suprême du
système de l'exploitation de l'homme par l'homme... procède par la violence... et il procède
aussi par le mirage et la tromperie ... par la démagogie démocratique."
Répondant à une lettre que Barbusse
lui avait adressée dans sa prison, Dimitrov, en 1933, saluait sa lucidité et
son courage dans "sa lutte contre la
guerre impérialiste et le fascisme."
Barbusse lui répondait à son tour: "Notre programme révolutionnaire est
celui de la sagesse et de la science".
De ce choix pour Marx, fait par
Barbusse il y a soixante dix ans, tout aujourd'hui vérifie en effet qu'il était
celui de la science et de la sagesse. Au moment où tant de fossoyeurs de l'avenir
veulent nous faire croire que Marx est mort, il convient de rappeler qu'aujourd'hui,
comme au temps où Barbusse allait vers lui, Marx a apporté la méthode de
déchiffrement du sens de l'histoire moderne et contemporaine et qu'elle est
plus actuelle que jamais. La thèse centrale de Marx, c'est que le capitalisme
(sous quelque étiquette qu'on le camoufle) est créateur de richesse et de
progrès technique (et Marx ne ménage pas son admiration à cet aspect du
système), mais, en même temps, il est créateur d'inégalités, de misère, d'exclusion
et donc de violence. Même dans les pays les plus riches: M. Clinton, en 1993,
reconnait qu'aux Etats‑Unis, 1 % de la population accapare 70 % de la
richesse produite. La polarisation est pire encore à l'échelle mondiale, où 80
% des ressources de la planète sont contrôlées et consommées par 20 % de ses
habitants. Avec cette conséquence: 25 millions de morts par la malnutrition ou
la faim dans le monde. L'équivalent de morts d'un Hiroshima par jour. Un
Hiroshima par jour!
Cette dialectique de la
concentration du capital et de la paupérisation des masses, analysée par Marx,
trouve là son illustration la plus véhémente et la plus tragique.
Marx a montré aussi que le progrès
technique dans l'industrie chasse l'homme de la production et aggrave son
aliénation jusqu'à en faire un appendice de chair dans une machinerie d'acier,
et à créer et accroître sans cesse "l'armée de réserve du capital".
Cette loi féroce se vérifie aujourd'hui avec un éclat sinistre; la
"croissance" ayant pour moteur une informatisation et une robotisation
croissantes de la production et des services, non seulement, depuis 1975, elle
ne crée plus d'emplois mais elle engendre à la fois une productivité plus
grande et un chômage généralisé. Un seul exemple: en 1985, en Belgique, il
fallait 40.000 ouvriers pour produire 11 millions de tonnes d'acier. En 1990,
il suffit de 21.000 pour en produire 12,5 MT, c'est‑à‑dire 10 % de
production supplémentaire avec la moitié moins d'ouvriers.
La croissance ne crée plus
d'emploi, et la seule solution n'est pas seulement une réduction du temps de
travail afin que les gains de productivité n'aillent pas seulement aux
propriétaires des moyens de production mais aussi ceux qui les mettent en
oeuvre, mais surtout une mutation radicale des rapports avec le Tiers‑Monde,
pour que la production n'ait plus seulement pour débouchés les "besoins
solvables", mais crée les conditions pour que les besoins vitaux du Tiers‑Monde
deviennent "solvables". Alors qu'en 1993, les 3/4 des échanges commerciaux
se font entre les trois zones riches de la planète: les Etats- Unis, le Japon
et l'Europe. A cette unique solution font obstacle aujourd'hui les institutions
par lesquelles les dirigeants des pays les plus riches maintiennent, avec des
méthodes nouvelles, les anciens rapports colonialistes.
Oui, le choix de Barbusse était
celui de la science et de la sagesse. Mais il était aussi celui d'une foi
indomptable en l'homme.
A la racine de son action militante
comme de son art d'écrivain, il y avait le même choix moral que celui de Marx
qui, en 1843, vingt ans avant le Capital,
proclamait "l'impératif catégorique
de bouleverser tous les rapports sociaux où l'homme est un être dégradé,
asservi, abandonné, méprisable." A partir de cette exigence, Marx,
dans "L'Idéologie allemande",
définissait le socialisme, non par ses moyens, mais par ses fins: une société
créant les conditions économiques, politiques, sociales, culturelles, telles,
disait‑il: "que celui qui
porte en lui le génie de Raphaël ou de Mozart, puisse le développer pleinement".
Tel fut le choix d'Henri Barbusse.
Descendant d'une famille de protestants ayant vécu à quelques kilomètres de ce
"Musée du Désert" de Mialet, où, sur la liste des camisards des
Cévennes, que Louis XIV envoya aux galères pour leur foi, figurent plusieurs
ancêtres de Barbusse, il a gardé d'eux le message d'une résistance inflexible
à toute oppression de l'homme.
Cette exigence messianique de "diviniser la vie", comme il
l'écrit dans l'Enfer, le conduit à consacrer
trois ouvrages à la personne de Jésus, ce "briseur
d'idoles" qui sait "faire
de l'espoir avec du désespoir".
Briseur d'idoles, et d'abord de
celle d'un Dieu extérieur et supérieur qui dirigeait d'en haut l'histoire des
hommes en les privant de leur responsabilité. Un tel Dieu, écrit Barbusse, "c'est la contre‑révolution en
personne," par "l'usage que
l'on fait de cette autorité suprahumaine pour combattre toutes les initiatives
émanant des "damnés de la terre", et pour leur arracher le réalisme des
mains".
Cet athéisme, qui est rejet de
toutes les idoles, est un moment nécessaire de la foi, de cette "mystique" que Barbusse
définissait comme "un amour
passionné ... pour une cause, l'exaltation qui pousse vers le but", ce
but qui est, pour lui, "la
participation au bonheur de tous ".
Briseur de ces idoles aussi que
sont les prétendues fatalités de l'ordre établi, et qui se résument aujourd'hui
dans l'idolâtrie du marché. Barbusse écrit dans sa Postface à son premier livre
sur "Jésus" qu'il l'a fait "pour
pouvoir m'adresser aux inquiets et aux tourmentés des temps où nous sommes. Aujourd'hui,
ajoute‑t‑il, des
fatalités économiques, sociales, politiques, intellectuelles et morales,
incitent l'homme à être, selon l'exemple sacré qu'il ne lui a jamais été donné
que d'entrevoir, un briseur d'idoles."
En ce double anniversaire de 1923
et de 1933, nous nous heurtons aux forces d'écrasement de l'homme contre
lesquelles Barbusse luttait de toutes les forces de sa vie et de son art. Elles
ont atteint aujourd'hui un paroxysme d'agressivité et d'arrogance avec
l'unification des capitalismes et des colonialismes sous le commandement unique
des Etats‑Unis et de leurs multinationales: un idéologue du Pentagone
voudrait nous faire croire que cette défaite de l'homme est la "fin de
l'histoire".
Henri Barbusse nous a donné
l'exemple d'une manière de vivre par le temps d'orage, au nom de l'homme et de
sa dignité.
Nous pouvons lui dire ce qu'Aragon
disait à Neruda:
"Nous sommes les gens de
la nuit qui portons le soleil en nous
Il nous brûle au plus profond
de l'être
Nous avons marché dans le noir
à ne plus sentir nos genoux
Sans atteindre le monde à
naître".
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LE SALUT DES
AMIS D'HENRI BARBUSSE AU
46ème CONGRES DE L'ARAC
Je
remercie les organisateurs de ce congrès de distraire quelques instants de
travaux pour me permettre de vous entretenir d'Henri Barbusse. C'est un grand
honneur que de remplir, après André Vieuguet, cet office si longtemps assuré
dans le passé par Pierre Paraf, qui était l'un des derniers, parmi les
survivants de la première guerre mondiale, à avoir connu Barbusse. Il aurait eu
cent ans cette année. Je ne pouvais commencer sans lui rendre hommage et je
désirerais faire entendre ici ce qu'il aurait souhaité sans doute pouvoir
dire: que nul, davantage qu'Henri Barbusse, n'aura contribué par ses écrits,
par sa parole, par son action, au rassemblement de tous les Anciens Combattants
qui partageaient le même attachement aux valeurs républicaines, afin qu'ils
opposent, aux menaces de guerre, le barrage de leur volonté et de leur
détermination.
Certes, pour cet écrivain déjà
reconnu par ses pairs, le mérite n'était pas mince de se jeter ainsi dans la
mêlée au sortir de la guerre. Au rôle de crieur de vérité qu'il a voulu assumer,
Barbusse aurait pu préférer celui, plus confortable, d'écrivain couvert
d'honneurs par la bonne société, qui ne lui a d'ailleurs pas pardonné son
dédain. Il le pouvait. Il a choisi d'apporter le concours de son prestige et
de son art, d'abord à ceux qui avaient été les sacrifiés des tranchées ou des
lits d'hôpitaux, et ensuite, comme par un mouvement logique de sa pensée, à
l'ensemble des opprimés, dans son pays et hors de son pays.
S'engageait‑il de la sorte
parce que le révoltait un carnage gigantesque et insensé, où s'affrontaient
deux peuples qui ne se connaissaient pas? La guerre qui, comme il devait
l'écrire, laboure les peuples jusqu'à
l'âme, avait, il est vrai, profondément retenti en lui. Mais ce genre
d'émotion ne suscite que la protestation d'un moment. L'engagement de Barbusse,
qui a duré toute sa vie, tenait à des raisons situées plus au coeur de son
être. C'était d'abord un de ces impératifs de la morale qui ont toujours occupé
la première place dans sa vie, un appel de la conscience auquel il était impossible
de se dérober; et c'était aussi (les deux sont inséparables) la présence d'une
culture qui plongeait ses racines dans sa lignée de protestants cévenols: ce
pays d'une rude beauté où la tradition est de défendre, au besoin par la force
des armes, la liberté de croire, la liberté des convictions qui finit par se
confondre avec la liberté tout court; et c'était encore un besoin de voir clair
et de répandre autour de soi la clarté: parce qu'il savait qu'on ne saisit
complètement une vérité qu'en la faisant partager aux autres.
Barbusse ne croit pas, parce que sa
raison s'y refuse, que c'est un enchaînement des fatalités qui pèse sur
l'humanité et la conduit à la mort. Et il veut pénétrer jusqu'au coeur du
mécanisme qui engendre les carnages, et comprendre. Il connaît qu'il importe de
comprendre le monde réel si l'on veut agir sur lui et le transformer.
Mais constater - et dire ‑
qu'un monde d'où sortaient des tragédies comme celle qu'il venait de vivre, se
condamnait lui‑même devant l'histoire, ne lui suffisait pas. Très vite sa
raison éclaire totalement ce qui n'était encore, lorsqu'il écrivait Le Feu, qu'une vision (je le cite): Le vieux monde sera changé par l'alliance
que bâtiront un jour entre eux ceux dont le nombre et la misère sont infinis.
Il n'est pas en lui de n'être que spectateur de cette alliance, il en est
partie prenante. Dès 1920 il écrit: L'arme
des idéalistes que nous sommes, des rêveurs méthodiques qui prétendent malgré
tout tracer parmi les infamies et les absurdités actuelles les belles lignes
d'un monde meilleur, c'est la calme vérité. Si à cette époque, il ne sait
pas encore quels moyens il choisira pour se faire entendre, il annonce déjà ce
qu'il veut faire: combattre les mensonges à l'aide desquels on conduit un
peuple à accepter ce qui est inhumain et inacceptable, et porter partout la
parole de vérité, qui est parole de vie. Il convient d'user de ces termes, qui
éveillent un écho religieux, si l'on veut évoquer le combattant qu'il s'apprête
à devenir à ce moment. Son ascendance protestante inclinait son esprit à une
activité semblable à celle d'un pasteur: un pasteur athée et révolutionnaire
au fond duquel subsistaient néanmoins les traces d'un premier enseignement où
s'était imprimé fortement le message de la Bible et des Evangiles. Cette
combinaison de l'élan religieux et de la volonté d'édifier un monde à la
mesure du rêve des hommes, fait songer à P. Teilhard de Chardin qui ne voyait
pas d'opposition irréductible entre l'En‑haut
chrétien et l'En‑avant marxiste: elle contribue à faire d'Henri
Barbusse une personnalité singulière et dont on ne peut plus se détourner après
qu'on l'a rencontrée. Il était convaincu que si la raison de l'homme peut seule
éclairer la route à suivre, pour s'engager sur cette route, en dépit des
crevasses, des ornières et des pièges, il faut sentir en soi l'appel d'une
autre force: ce que certains nomment une passion, et qu'il appelait, lui,
mysticisme, c'est‑à‑dire (je le cite): «Fureur d'évidence, exaltation amoureuse pour une certitude utile...
qui nous donne la force d'abandonner un avantage personnel pour acheter par ce
sacrifice un profit collectif. On
pourra discuter s'il était, malgré l'admiration proclamée pour Marx, véritablement
marxiste. Il est indéniable, en revanche, malgré son ouverture au phénomène
religieux et la sympathie lucide qu'il lui porte, qu'il était, foncièrement, un
rationaliste, comprenant l'importance première du monde réel, comme le montrent
ces lignes qui datent de 1927 (je cite): La
raison monte de la terre, comme les récoltes, les oeuvres, les douleurs, les
colères... .
Ce souci de tout soumettre au
tribunal de la raison constitue l'un des fondements de l'intégrité
intellectuelle de Barbusse. L'autre aspect est le refus que prenne place, entre
la pensée et l'acte, une distance qui rendrait la pensée suspecte et peu
crédible. Lorsqu'en 1923, décidant d'apporter son adhésion au parti qui
incarne pour lui l'espoir d'une révolution salvatrice, il explique: puisque j'ai épousé leurs idées, je dois en
épouser les risques, il marque, de façon nette son refus de la quiétude
intellectuelle, son refus de se soustraire aux conséquences de ses paroles.
Et certes, à l'intérieur de ses
choix, Barbusse a parfois pu se tromper, louer par exemple l'expérience soviétique
sans savoir, à côté de réalisations grandioses, la part d'imposture qu'elle
contenait aussi. Mais il ne s'est pas trompé sur l'essentiel du combat qu'il a
choisi de mener. Et il n'a jamais triché, jamais un mot n'est sorti de sa plume
qui ne fût en accord avec sa conscience.
En notre fin de siècle, où sont
piétinées par les "médias", par les modes, par les gadgets, les
valeurs qui firent la grandeur de l'homme, où l'argent‑roi pourrit les
individus, où l'on tente, en falsifiant l'histoire, d'altérer la conscience de
notre passé, un homme qui ne triche pas, c'est comme une bouffée d'air pur dans
une atmosphère viciée, c'est un exemple revivifiant.
Là réside probablement la grandeur
de Barbusse. Une oeuvre, un livre, continuent de vivre lorsqu'on ne peut les
refermer sans se poser de questions, sans éprouver l'envie de discuter avec
leur auteur: ‑ là, je veux bien, là non, je ne suis pas d'accord ‑
comme on ferait avec un proche compagnon. Et imaginer que Barbusse est toujours
à nos côtés parce que ses écrits nous atteignent, malgré l'éloignement dans le
temps (en mai de cette année on aurait pu fêter son cent vingtième
anniversaire), ne pouvoir le lire sans immédiatement penser : «Mais elles sont
d'aujourd'hui ces lignes, on croirait qu'elles viennent d'être écrites»,
combien d'écrivains seraient dignes d'un tel éloge?
Trois quarts de siècle et plus
nous séparent des événements qu'il a connus. Bien évidemment, la situation de
ces événements s'est déplacée, et les conditions de leur déroulement ont changé.
Mais un coup d'oeil jeté sur ce qu'était l'Europe à la fin de la première
guerre mondiale ne nous donne pas, loin s'en faut, une impression d'étrangeté.
Un mouvement populaire broyé par la
force des armes? C'était à Berlin en janvier 1919 et c'était a Budapest en août
de la même année. Là où naguère l'administration de vastes empires pesait
lourdement sur les peuples qu'elle gouvernait, on voit ces mêmes peuples soudain
en quête d'identité et de frontières, s'affronter en des conflits fratricides:
et il s'agissait des Tchèques, des Allemands, des Ruthènes, ‑ et il
s'agissait encore des Polonais jetés sur l'Ukraine pour des intérêts qui
n'étaient pas les leurs. Et très vite d'autres dangers se précisent, qui
guettent une Europe aux mains d'apprentis sorciers: le maintien d'un certain
ordre public ‑ l'ordre des possédants ‑ par la force des armes, ce
n'est pas la démocratie qui en est bénéficiaire, c'est une porte qui s'ouvre
sur le fascisme ‑ un régime de violence portant en lui le danger de
nouveaux affrontements. C'était hier, cela, c'était la situation qui
sollicitait Barbusse en 1919: et pourtant comment méconnaître que son combat
est toujours d'actualité?
Cette actualité de Barbusse, je
vais en terminer par là, deux événements la mettent en ce moment en lumière.
Je veux parler d'abord du colloque L'Europe
en 1919: pacifisme et révolution, que nous organisons, en collaboration
avec l'ARAC à Villejuif, du 5 au 7 novembre. Ceux d'entre vous qui pourront y
assister (je souhaite qu'il y en ait beaucoup) seront les bienvenus. Nous
espérons montrer qu'en 1919 les impérialismes rivaux, les intérêts égoïstes et
la courte‑vue politique ont fait perdre à l'Europe une chance pour
plusieurs décennies.
Le deuxième événement, c'est la
parution en janvier du livre que Jean Relinger a tiré de sa thèse d'Etat: Henri
Barbusse écrivain combattant. Ce livre manquait: il est l'un des plus
complets et surtout des plus intelligents qui aient été écrits sur Barbusse. Il
est en souscription auprès du «Réveil du combattant»; lisez‑le: ce sera
une occasion précieuse de découvrir ou de mieux connaître Barbusse et de nous
aider... Mais j'ai tort de dire: nous.
Comment vous, militantes et
militants de l'ARAC, pourriez‑vous ne pas être aussi, tous des amis
d'Henri Barbusse? Alors mes amis, poursuivons ensemble le combat de Barbusse,
travaillons ensemble, combattons ensemble le mur du silence qu'une bourgeoisie
haineuse a prétendu élever autour de l'homme qui continue de montrer un avenir
délivré des menaces de guerre et qui va vers la fraternité, vers la beauté,
vers le bonheur.
André
PICCIOLA
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SUR UN OUVRAGE RECENT
DE JEAN RELINGER
A PROPOS D'HENRI BARBUSSE
par André Picciola
Les
Amis d'Henri Barbusse peuvent considérer avec quelque plaisir l'activité
littéraire de ces derniers temps. Il y eut d'abord la publication de Henri Barbusse, écrivain combattant de
Jean Relinger (PUF, 1994, dans la collection "Ecrivains"), bientôt
suivie par une biographie de Barbusse, pleine de ferveur et de volonté de
comprendre, due à Philippe Baudorre (Barbusse,
le pourfendeur de la Grande Guerre, chez Flammarion, 1995) et dont je
rendrai compte dans une prochaine livraison. Et enfin une réédition luxueuse du
Feu: un volume de toile bordeaux
rehaussée à l'or fin, comportant un portrait de l'auteur sur la couverture et
qui s'ouvre sur une préface chaleureuse et éclairante de Jean Relinger
(Flammarion, 1995).
L'accueil réservé à ces ouvrages
est plus qu'encourageant: c'est le signe d'un retour de Barbusse, à la fois
dans la culture de notre époque et dans l'histoire des Lettres françaises, où
pendant si longtemps on s'est appliqué à l'ignorer (1).
Henri Barbusse, écrivain combattant: on attendait ce livre depuis le temps que Jean
Relinger avait brillamment soutenu sa thèse de doctorat consacrée à l'auteur
du Feu. On attendait cette manière
d'aborder Henri Barbusse, plus simple, moins hérissée d'érudition que les trois
gros volumes de la thèse. Voici notre attente récompensée, voici une édition élégante
et soignée, sur fort beau papier, présentée aux Presses Universitaires de
France, et qui donne tout de suite envie d'ouvrir l'ouvrage. Et on l'ouvre, et
on le lit sans que jamais faiblisse une seule fois l'intérêt. On croyait
connaître l'écrivain parce qu'on avait lu Le
Feu (et peut‑être L'Enfer ou
Clarté...) On croyait connaître
l'intellectuel engagé parce que son action en faveur de la paix, contre le
fascisme et le capitalisme, restait dans les mémoires. Eh bien! non: on ne le
connaissait que superficiellement, et l'un des mérites de Jean Relinger est de
nous agripper par le bras pour nous dire: Et ceci, vous l'aviez vu ? Et cela ?
Et ceci encore ?... Et des pages denses, riches d'aperçus, nous révèlent un
Barbusse inattendu, surprenant parfois, attachant toujours.
Marquons d'entrée de jeu, et pour
ne plus y revenir, un regret: 288 pages, pour un sujet d'une telle ampleur, ce
n'est pas assez. Et je sais bien que ce sont les contraintes imposées par
l'éditeur qui sont ici en cause: on se rend compte, à la lecture, que l'auteur
a dû trancher dans le vif, supprimer tel chapitre, condenser, ou se contenter
de marquer des repères, renoncer, faute de place, à certains développements
qu'appelait l'importance de la question ‑ les intellectuels et
l'engagement politique, l'utilisation idéologique de Jésus et les données de
l'histoire, Staline et le problème soviétique... Qu'il soit permis de le
déplorer: le livre refermé, l'envie demeure d'en connaître davantage. Il est à
souhaiter que le succès rencontré par cet Henri
Barbusse, écrivain combattant incite à une réédition complétée et enrichie.
Et puis, surtout, une réédition qui n'ignorerait plus les nécessités d'un
"appareil critique" fourni, d'une bibliographie, d'un index, qui
permettent, pas seulement au chercheur, mais au simple curieux, d'aller plus
loin et de combler ses lacunes en empruntant à son tour les voies que l'auteur
a parcourues d'un pas rapide.
Cela dit, ne boudons pas notre
plaisir, à commencer par le choix heureux des formules. Ainsi la présentation
du livre, qui s'intitule: Avis de recherche.
Et c'est en effet à retrouver un homme, un artiste, un militant que nous
convie Jean Relinger: il nous est proposé une connaissance objective de sa vie ‑
une vie publique - et de son oeuvre "dans
la globalité d'un itinéraire" que marquent diverses tentatives, des
avancées et des échecs, des faiblesses et des réussites. Très vite on est
impressionné par la rigueur et la logique qui caractérisent cet itinéraire,
dominé d'un bout à l'autre par la volonté de Barbusse de comprendre le monde où
il vit. Et "comprendre" a bien ici le sens de "prendre",
"saisir" une réalité dépouillée de ses voiles et de ses mensonges,
afin d'agir sur sa trajectoire.
Et voici posé le problème
essentiel: celui de l'intelligence, par Barbusse, du réel sur lequel il
travaille. Le sillon qu'il trace, où il engage sa vie, ce sont en fait ses
oeuvres qui le tracent: ses oeuvres, c'est‑à‑dire les outils qu'il
a forgés pour atteindre le monde réel; et ces outils, en retour, modifient son
regard, l'élargissent, l'amènent à regarder plus avant.
Telle est la thèse, au sens plein
du terme, que défend Jean Relinger. Mieux et plus complètement sans doute que
d'autres écrivains, Barbusse illustre cette dialectique continue de l'homme et
de l'oeuvre: le créateur est poussé par sa création qui le dépasse et le force
à se dépasser lui‑même, comme à la recherche d'une synthèse jamais achevée.
Ce mouvement dialectique anime la
réflexion de Barbusse et l'approfondit sans jamais dévier de sa trajectoire.
L'objet de cette réflexion, c'est l'homme - avec son angoisse d'exister, ses
désirs, ses élans et ses chutes; avec la dimension érotique de son être et les
situations cruelles et illusoires qu'elle suscite et dont jamais ne
s'interrompt la lancinante sollicitation. Que de symboles, ici, dans le choix
des images, que Jean Relinger note, chemin faisant, sans s'y attarder (il n'en
a ni le temps ni la place) et qui laissent songer à ce que donnerait - comme
hypothèse de recherche ‑ une lecture freudienne systématique de l'oeuvre
de Barbusse. Ainsi, a propos de L'Enfer (exemple
entre mille): "La chambre épiée est
vivante, féminine, avec son "trou", son "ouverture", sa
"porte ouverte presque encore remuante et ses "meubles [qui]
m'apparaissent de vagues organes, obscurément vivants"...
Modernité de Barbusse: c'est l'idée
qui vient spontanément à l'esprit ‑ modernité et richesse en même temps -
qui font de cet auteur, si marqué qu'il soit par la culture de son époque, l'un
des plus actuels de nos contemporains. Son rayonnement a atteint bien des
écrivains qui ne se sont jamais souciés de reconnaître la dette qu'ils avaient
contractée envers lui. Jean Relinger démontre, par de significatifs
rapprochements, des parentés qui sont presque des filiations avec La Nausée et Huis‑Clos de Sartre, avec L'Etranger
de Camus, et surtout (sujet qui mériterait une étude approfondie) avec
toute une part de cycle romanesque d'Aragon. "Il est étonnant, écrit-il, de voir Aragon, Camus, peut-être Sartre, entretenir avec ce livre (il
s'agit ici de Clarté) des rapports de séduction-répulsion: ils le
connaissent intimement, lui empruntent des thèmes, des images, tiennent grand
compte de son atmosphère et de sa structure, mais ils taisent cette filiation
comme un secret honteux".
Une différence toutefois, par rapport
à Camus ou Sartre, une différence de taille: Barbusse. quelque tragique que
soit sa vision de l'Homme, ne cesse de croire en son avenir et travaille, de sa
place et avec les moyens qui sont les siens, à déchirer les illusions, à
dénoncer les emprises insidieuses du conformisme social et idéologique, ‑
à vouloir un homme libre.
Ainsi donc, Henri Barbusse un et
multiple,nécessairement déroutant pour tous. Avec les années il sera amené à
préciser son engagement militant, en quelque sorte à le durcir. Il a choisi son
camp sans retour. Mais il reste tout aussi déroutant. Il appartient à cette
catégorie (rare) d'écrivains dont le
statut officiel dépasse les simples fonctions du littérateur : il est la conscience
morale d'une partie de la nation, en même temps qu'il jouit d'une autorité
internationale que nul ne songe à lui disputer.
Et l'on comprend qu'il ait été
méconnu, même de son vivant (après sa mort on n'a plus voulu le connaître, on
persiste encore aujourd'hui dans cette attitude: mais c'est une autre
histoire). Les surréalistes, impatients que l'on reconnût qu'ils étaient la
Révolution (et eux seuls...) l'attaquèrent avec une rare violence, ce qui était
leur manière habituelle de traiter leurs adversaires. Les choses allèrent si
loin que la direction du PCF éprouva le besoin d'exprimer sa confiance à
Barbusse. Mais ses propres camarades de parti ne le comprirent pas mieux
lorsqu'à partir de 1927 il lança dans la mare marxiste le plus inattendu des
pavés : Jésus... Et cette fois il
s'avéra plus délicat de soutenir l'écrivain. Certes, on eut l'intelligence, à
Paris, de résister aux pressions venues de la IIIème Internationale: le parti
eût à coup sûr plus perdu que gagné à se séparer de Barbusse. Il n'empêche:
lorsqu'on fait profession d'athéisme, de matérialisme, quelle idée d'aller
s'occuper de Jésus!
Il eût suffi cependant de lire d'un
peu plus près Barbusse pour qu'il fût hors de propos de se montrer surpris ou
scandalisé. Prenez par exemple Clarté qui
paraît en 1919 et qui révèle une étape importante dans la réflexion de
Barbusse: le Jésus de 1927 y est déjà dessiné, au sein d'une conception
générale de l'histoire dont on ne peut méconnaître la permanence. C'est d'abord
l'homme Jésus qui apparaît au héros ‑ l'homme dépouillé de son auréole,
donc pleinement humain, et qui dénonce le mensonge de l'élaboration religieuse
cristallisé autour de son nom : "Ne
reconstruisez pas les églises, elles ne sont pas ce que vous croyiez qu'elles
étaient... Je ne méritais pas le mal qu'ils ont fait avec moi."
Apparition épisodique ? Elle est
cependant nécessaire à l'intelligence du roman. qui apparaît, à de certains
moments, comme un démarquage des
Ecritures.
La présence, presque jusqu'à
l'obsession, des références scripturaires n'est toutefois pas la seule grille
de lecture possible. Jean Relinger note encore d'autres thèmes obsessionnels
propres à Barbusse: l'eau et le feu, le sexe et la mort... Et il avance cette
idée neuve et hardie, susceptible de nourrir de féconds débats: au fond, Clarté est un roman d'amour.
Il n'y a pas que Clarté. Le problème religieux s'est
emparé de Barbusse, pratiquement au sortir de l'adolescence. Sa toute première
oeuvre en vers (non publiée à ce jour) et dont certains passages sont repris
dans Pleureuses met en scène le
premier homme et la première femme qui, après leur mort, loin de se réjouir
d'avoir retrouvé le paradis terrestre, regrettent leur séjour sur la terre,
avec ses douleurs et ses extases, ses inquiétudes et ses émotions heureuses...
Et il serait facile de repérer, d'oeuvre en oeuvre, sous des formes variées, la
continuité, l'imprégnation presque de la pensée de Barbusse par le drame
religieux, considéré comme le drame énorme de l'humanité.
Devant ce drame religieux, sa
position ne déviera pas. Elle s'exprime, en simplifiant les choses, d'abord par
un refus. L'idée d'une divinité au‑dessus des hommes fait l'objet de
véhémentes dénégations. Si Dieu existe, il est fou. Heureusement pour lui qu'il
n'existe pas. La seule preuve de son existence, c'est le besoin qu'on en a, besoin
tout artificiel. Comment ne pas noter ici la rencontre avec Marx, dont Jean
Relinger cite le texte célèbre - objet de contresens ‑ sur la
"religion opium du peuple", conclusion imagée d'une analyse
dialectique sur un phénomène de civilisation qui est à la fois l'expression
d'une détresse réelle et la protestation contre cette détresse?
Dieu n'existe pas: la logique, la
raison et comme un sursaut aussi, venu du fond de l'être, s'insurgent contre
l'hypothèse de cette existence qui vouerait l'humanité au malheur. Par
conséquent, pour Barbusse, c'est Jésus qui existe: voilà l'aspect positif de sa
réflexion; au sein du monde mystique qu'il porte en lui, Jésus représente la
figure antithétique de Dieu. Lorsque le démiurge cruel et dément aura été
chassé de la place qu'il usurpait dans l'imaginaire des hommes, lorsque seront
tombées les incohérences et les absurdités de la vieille idole rancunière et
sadique, apparaîtra alors en pleine lumière Jésus, le sauveur humain des
hommes, l'être tendre et lucide dont le message, destructeur du rêve et de
l'illusion, libère l'humanité et la rend propre au bonheur. Peu importe que Jésus ne paraisse qu'en 1927, cela fait
des années que Barbusse nourrit et sent battre en lui le coeur de cet
"homme divinement homme" qui doit annoncer le nouvel évangile.
Il ne s'apercevait pas, il n'était
peut‑être pas assez dialecticien pour cela, que l'image inversée d'une
erreur ne représente pas une vérité -mais une autre erreur. Un anti‑Dieu,
c'est encore un Dieu ?
Non, répond Barbusse, rejoignant
ainsi toute une tradition socialiste du XIXème siècle. Il y eut, au début de
notre ère, un homme qu'on appelait Jésus et qui était un révolutionnaire. Sa
mise à mort traduit la haine des possédants pour tous ceux qui veulent la
libération des opprimés. Il manque un chapitre dans le livre de Jean Relinger:
celui où auraient été examinés les arguments de la défense. Ces arguments se
trouvent dans Les Judas de Jésus, qui
paraissent la même année, Car Barbusse refuse que son Jésus soit le simple fruit
d'une aspiration dépourvue d'ancrage dans la réalité. Il nous livre, pour
établir la validité de sa réflexion, une étude qui prétend à l'objectivité et à
la rigueur de l'histoire. Ces Judas de
Jésus constituent, pour qui veut comprendre Barbusse, un document capital,
issu de lectures arides, de recherches et d'interprétations parfois ingénieuses
sinon fondées. On n'est pas toujours convaincu par les arguments développés
autour du sens qu'il conviendrait de donner au problématique passage, en Judée,
il y a vingt et quelque siècles, d'un obscur agitateur sur le compte duquel on
ne sait pas grand chose. Mais la vision synthétique de Barbusse, simplificatrice,
arbitrairement réductrice par moments, reste néanmoins valable comme tentative
de laïciser l'histoire du christianisme. Problème à reprendre.
Jésus était
un missile envoyé au coeur d'une société qui avait fait de la religion un
gendarme, gardien de l'ordre établi. Barbusse entendait retourner contre cette
société l'arme dont elle s'était servie. Jésus, affirmait‑il,
n'appartient pas aux prêtres qui avilissaient et dénaturaient son message en
pactisant avec les puissants; Jésus appartenait au peuple. En l'arrachant des
mains de l'Eglise, le peuple reprenait son bien et désarmait l'Eglise auxiliaire
du pouvoir politique.
L'ambition était belle. Prenait‑elle
son élan à partir d'un socle très solide? On hésite à l'affirmer. Barbusse ne
semble pas avoir aperçu que le mythe de Jésus, Messie rédempteur, s'inscrit
dans une continuité cohérente: le pêché originel et la chute, puis l'espoir de
la rémission et de l'éden retrouvé. Si l'homme ne s'était pas perdu, aurait‑il
eu besoin d'un sauveur?
La difficulté résidait dans
l'historicité douteuse de Jésus, qui faisait de lui un personnage peu
saisissable, pas tout à fait homme, et peu susceptible d'être arraché à ceux
qui en étaient les inventeurs.
Le pari, trop audacieux peut‑être,
ne pouvait de toute manière être gagné dans le court terme : on ne détruit pas
en quelques années une construction de vingt siècles, même imaginaire. Or le
court terme est le temps privilégié du combat politique: la classe ouvrière
était requise par des tâches plus urgentes que de s'occuper de Jésus. Quelque
intérêt que présentât sa tentative, Barbusse ne fut pas suivi, non plus sans
doute qu'il ne fut compris.
Autre incompréhension, toujours
actuelle, celle‑là, quoique pour d'autres raisons: le malaise irrité que
provoque le dernier ouvrage que Barbusse ait publié de son vivant: Staline, un monde nouveau vu à travers un
homme. Que l'auteur du Feu fût
également l'auteur de Staline ‑
cette biographie uniformément laudatrice, produite à la gloire d'un despote
criminel, insensé et paranoïaque, quelle aberration!
Jean Relinger s'attache d'abord à
éclairer sous leur véritable jour les questions que soulève la biographie du
dictateur soviétique. L'ouvrage paraît en 1934 et les manifestations les plus
meurtrières du stalinisme sont postérieures à cette date. Il convient de juger
selon ce qu'on savait à l'époque de l'URSS et ne pas exiger de Barbusse qu'il
eût connu le "rapport Khrouchtchev" de 1956.
La remarque est pertinente. Il faut
cependant fouiller un peu plus la question. D'autres témoignages sur l'URSS, à
l'époque, ont su se montrer critiques, à l'inverse de celui de Barbusse, qui ne
l'est pas du tout. Doit‑on parler, dans son cas, de myopie
intellectuelle?
"Barbusse, Jean-Richard Bloch, Aragon, écrit Jean Relinger, ne sont ni plus sots, ni plus malhonnêtes
qu'Istrati, ou Gide, ou Guilloux. Les uns et les autres ont vu les mêmes choses
en URSS. Mais les seconds ont été déçus là où les premiers ont connu
l'enthousiasme".
Dirais‑je que je ne suis pas
absolument convaincu que les uns et les autres ont vu les mêmes choses ? Barbusse partait pour l'URSS non en touriste
simplement curieux et sans trop d'idées préconçues, non en historien rompu à
certaines méthodes de recherches (qui ne garantissent pas un jugement objectif,
mais préservent généralement de l'hagiographie); Barbusse était un écrivain
engagé, un militant chez qui voir pour comprendre, voir pour apprécier et
convaincre, ne formaient qu'une seule démarche. Ceux qui ne partageaient pas,
au même degré, ses engagements, leurs regards construiraient une autre réalité,
pourvue d'un sens différent. Il était d'autant plus facile d'opérer cette sélection
des informations que la découverte, forcément partielle, de l'URSS accumulait
devant le visiteur des visions contrastées et déconcertantes.
Remarques banales, j'en conviens:
tout a été dit sur la fragilité, la subjectivité du témoignage humain. Ici,
avec le cas soviétique, nous nous trouvons pourtant devant une situation
particulière: jamais les témoignages à son égard n'ont été reçus sans
qu'intervînt dans cette réception une part prépondérante de passion. Les propos
favorables suscitaient, dans une partie de l'opinion, une suspicion extrême.
Quant à ceux qui revenaient déçus d'Union soviétique, ils étaient accusés, par
une autre partie de l'opinion, de répandre une image mensongère du "pays
du socialisme". Entre les deux attitudes, aucun moyen terme.
L'exemple d'André Gide se révèle à
ce titre particulièrement riche d'enseignements. Il livre des premières
impressions, dans son Retour de l'URSS, qui
ne sont pas véritablement hostiles. Les réserves qu'il émet, les critiques
qu'il formule, c'est avec le souhait, ‑ il l'affirme ‑ qu'elles
amèneront une correction de la trajectoire et préviendront que ne s'enlisent
les grands espoirs que l'expérience a soulevés.
Ses remarques eussent, à la
rigueur, appelé la discussion. Mais il portait une main sacrilège sur le rêve
d'une société où les travailleurs, libérés de toute aliénation, forgeaient leur
destin. Il fut injurié et rejeté.
Un tel opprobre se justifiait‑il
? En théorie non, sans aucun doute. Pourquoi l'estimait‑on légitime
concrètement, au sein du monde réel?
Le monde réel, ce sont les régimes
fascistes installés dans une partie de l'Europe, la guerre qui menace, l'anti‑soviétisme
omniprésent, l'emprisonnement ou l'assassinat de militants qui vivent dans une
clandestinité où fourmillent pièges et provocations; et dans les pays encore
libres, c'est un prolétariat qui doit lutter pied à pied, chaque jour, pour
défendre son droit à vivre décemment. La nuance n'a pas cours dans un tel
contexte d'affrontement; l'approbation réticente, la critique mesurée et ponctuelle
sont des luxes qu'on n'a pas les moyens de s'offrir, surtout lorsque l'ennemi
de classe peut s'en emparer.
Gide, ou d'autres, qui demeuraient
étrangers à cette logique militante, ne censuraient ni leurs phrases ni leur
regard. Barbusse, parce qu'il s'était voulu dès le début, dès la parution du Feu, le militant de l'émancipation
définitive des opprimés, avait donné valeur et dimension d'actes à chacun de
ses écrits. Et ces actes n'acquéraient leur pleine signification qu'inscrits au
nombre de toutes les actions, grandes ou petites, obscures ou éclatantes,
accomplies par l'ensemble de ses camarades militants. Au sein de cet ensemble,
Staline et l'URSS tenaient un rôle nécessaire.
On voit le piège: il s'était
refermé sur bien d'autres que sur Barbusse, il serait le drame des générations
à venir : refuser l'examen critique au nom des tensions sociales ou politiques
du moment, constituaient une échappatoire, ‑ maintes fois déjà utilisée
dans le passé, et qui servirait encore. Les conditions n'étaient pas réunies
(le seraient‑elles jamais?) qui auraient permis de s'interroger sur la
validité des informations transmises par les Soviétiques, ou sur l'authenticité
des images qu'ils présentaient comme exemples chez eux d'un socialisme en
construction. Ou il aurait alors fallu tout remettre en question et
s'interroger aussi sur l'ensemble de la stratégie et des pratiques qui
régissaient, depuis 1917, par le canal de la Troisième internationale, la
totalité du mouvement communiste.
L'ouvrage de Jean Relinger est le
premier livre qui s'efforce à restituer un portrait de Barbusse aussi précis,
aussi rigoureux et qui, dans la mesure du possible, traque l'ombre et
l'incompréhension. On sort de cette lecture étonné d'avoir rencontré un
personnage d'une singulière richesse, d'une curiosité multiforme, d'une
extraordinaire lucidité par endroits et d'une surprenante candeur en d'autres.
Son oeuvre publiée, si on la juge au nombre des volumes qu'elle contient, est
certainement moins importante que celle de tel ou tel de ses contemporains (il
est vrai que la mort est venue tôt arrêter sa plume). Mais la qualité et
l'importance des problèmes posés ‑ au moins posés, s'il ne les a pas tous
résolus - suscite une considération fort proche de l'admiration sans réserve.
Sa sensibilité frémissante réagissait aux questions de son époque, avec quelque
confusion peut‑être, mais avec la volonté d'être présent, de répondre. Et
c'est probablement pour cela que soixante ans après sa mort, il continue de
s'adresser a nous. On n'en a pas fini avec Barbusse. Il est tout à fait
révélateur que la conclusion du livre de Jean Relinger ait pour titre: A suivre...
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(1) Signalons également d'autres
études plus récentes:
- CASABIELHE Olivier: Le Feu: roman de la Grande Guerre, Guerre mondiale et conflits contemporains, Juillet
131‑145.
- Dossier Barbusse‑Ramuz
(1917‑1927) Fondation C.f.Ramuz, Bulletin
1994, 1‑16.
- DUCAS‑SPAES Sylvie,‑
Prix littéraires et récits de guerre: Du Feu
de Barbusse aux Croix de bois de
Dorgelès, L'Ecole des Lettres, 1er
juillet 15-35
___________________________
UNE LETTRE INEDITE
D'HENRI BARBUSSE
au poète Jean MULLER
Cher monsieur,
Je vous remercie de la lettre que
vous me faites l'honneur de m'adresser. J'attache beaucoup de prix à
l'appréciation d'un poète de votre qualité, et je vous sais beaucoup de gré
d'avoir pris la peine de me la faire connaître.
Quant à la question métaphysique
que vous soulevez, votre éloquente lettre m'a fort intéressé. Je ne crois pas
en Dieu parce que rien ne prouve qu'il existe et que tout prouve qu'il n'existe
pas. La notion d'être parfait m'apparait comme une conception utopique dont je
trouve précisément le mécanisme dans votre argumentation même. Après avoir
dit: "je n'ai souci que de logique", vous ajoutez: "Si Dieu
n'existe pas, quel prix à la vie?" Quel lien logique y a-t-il entre une
existence réelle, comme celle qu'il s'agit d'établir et le désir que vous avez
de donner du prix à la vie ? Est-ce qu'une aspiration, un besoin, qu'ils
émanent de l'esprit ou qu'ils émanent du sentiment, enfantent une réalité? Tout
l'intérêt idéal qu'il y aurait,selon vous, à ce que Dieu existât, ne prouve pas
qu'il existe. Ce n'est pas émettre un argument que de dire: "Ce serait
trop malheureux s'il en était autrement!" En vérité, ce besoin de notre
intelligence (doublé et renforcé d'un besoin de notre sensibilité en présence
des injustices et des misères de la vie) ne crée pas Dieu, mais il en a créé de
toutes pièces la notion, qui s'est imposée comme une réponse toute faite à nos
aspirations terrestres. Cette réponse est péremptoire: naturellement,
puisqu'elle a été faite pour cela.
Dieu n'est que notre appel au
divin; c'est une idole, plus abstraite, mais aussi artificielle que les
"images taillées". Dieu, c'est une prière; ce n'est pas un être.
Cette opération illicite de l'esprit qui, avec ses seules ressources, passe à
la réalisation, n'est qu'une forme spécieuse et pratique du fameux argument de
Saint-Anselme qui, de l'idée seule de la perfection, prétendait tirer une
preuve de son existence, sous prétexte que si elle n'existait pas, il lui
manquerait quelque chose et qu'elle ne serait donc pas la perfection.
Tous ces sophismes sont aussi
fragiles l'un que l'autre, et ils se réduisent en définitive au raisonnement
trop simpliste du petit enfant qui tend les mains à son rêve. En réalité,
l'esprit humain ne peut prouver que sa propre existence. La métaphysique divine
part d'une vérité inébranlable: "Je pense donc je suis" de Descartes,
mais à partir de ce commencement irréfutable où l'intuition spirituelle se
confond en effet avec la réalité, il n'y a plus que des hypothèses fantaisistes
et des réalisations indues. Tout le monument de Dieu n'a qu'une pierre solide,
la première, et si la logique et la raison seules présidaient à sa construction,
on ne pourrait pas en poser une seconde sur celle-là.
Ceci dit, est-il exact que la
suppression de l'illusion divine stérilise à ce point la vie? Je ne le crois
pas, et, à mon sens, l'individu n'a pas plus besoin d'un Dieu pour vivre sa vie
profonde, que la société n'a besoin d'une religion pour remplir sa destinée
collective. Le bonheur de l'un, le bien-être de l'autre ne seront jamais sans
doute que relatifs. Mais en peut-il être autrement, et peut-on même concevoir
qu'il en soit autrement? Nos satisfactions ont, ici-bas, quelque chose
d'insuffisant, de passager, de pauvre (puisqu'elles reposent presque toujours
sur un continuel, un inépuisable désir de nouveau, d'autre chose), mais c'est
ce qui fait leur profondeur, leur grandeur, leur intensité, et aussi, je
l'avoue fermement, leur beauté et leur gloire. Et puis, quelle que soit cette
formule, elle est ainsi, et est-il possible d'en envisager une autre? Il
faudrait changer la forme de la joie humaine.
Vous rêvez, pour rallonger le peu
de bonheur qu'on a, de quelque chose de tellement différent de notre nature
vivante et émotive, que cela demeure parfaitement incompréhensible. Par quelle
litanie béate et sacramentelle prétendriez-vous compléter la tragédie de la
vie? Le coeur qui souffre sur terre demande une réponse terrestre et non une
espèce de compensation à terme dans une réalité absolument différente de sa
réalité présente. Au reste, les douleurs et les joies de ce monde, au moment où
elles sévissent et s'épanouissent, se moquent pas mal du paradis ou de l'enfer!
Ai-je besoin d'ajouter que l'idée
religieuse, vulgarisation puérile de l'idée de Dieu, a apporté jusqu'ici une
entrave énorme au progrès humain - nonobstant les pures intentions des
fondateurs de dogmes-, par suite de l'effort constant accompli à toutes les
époques par les représentants et les dirigeants des divers cultes pour
conserver les anciennes traditions oppressives qui maintiennent elles-mêmes
leur prestige, leur influence de caste et leur pouvoir temporel.
Je vous serre cordialement les
mains.
Henri
Barbusse.
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UNE LETTRE
INEDITE
DE STEFAN ZWEIG
A HENRI BARBUSSE
A propos de
son livre "Les Enchaînements"
Kapuzinerberg
5
SALZBURG
- AUTRICHE
18.IV.1925
Cher Henri Barbusse, j'ai tardé de vous écrire. J'étais absent et après
mon retour, les premiers jours étaient trop occupés pour commencer un livre
comme le vôtre, dont l'envoi à moi me causait un grand et sincère plaisir. Je
l'ai mis à côté pour le bien lire et je l'ai lu maintenant lentement, attentivement
et avec toute l'affection que je sens pour vous.
La première chose que j'admirais, c'était - comme toujours chez vous - le
courage. Vous avez entrepris quelque chose d'absolument neuf, qui étonnera et
même froissera votre public (on veut de nous toujours la même chose, encore et
encore une fois). La conception qui embrasse le monde entier, qui parcourt à
vol de vision les siècles, demande une attention plus ardente que le grand
public aime à accorder même à ces favoris. J'admire la hardiesse avec laquelle
vous avez dessiné ce panorama gigantesque de l'humanité entière pour une, qui
est peu capable d'en embrasser l'étendue morale et poétique. J'étais moi-même
frappé par la nouveauté de ce procédé, j'avais des moments d'impatience et de
doute, mais seulement en route. Il faut être arrivé à la fin pour apercevoir,
comme du sommet du livre, tout son étendue et la fantasmagorie ardente de tous
ces visions: vu de la fin, le chemin qui au commencement paraissait tordu et
lent, se montre dans sa nécessité claire et intellectuelle. Vous avez semé dans
cette oeuvre une richesse extraordinaire de pensées et de passions, plus à mon
avis que dans les oeuvres antérieures - seulement cette fois le terrain est
plus dur, et il durera probablement plus de temps, avant qu'on s'apercevra de
toute cette abondance qui se perd presque dans l'immensité du plan. Mon cher
Barbusse, quelle énergie vit en vous! A côté de vous on se paraît paresseux,
lâche littérateur, égoïste - il est quelque chose dans vos livres qui stimule
moralement tous nos bonnes germes en nous, qui nous veut faire sortir de notre
vie privée, trop artistique; je sens toujours comme une brûlure cette ferveur
d'appel qui sort de vos oeuvres. Comme vous vivez fort dans la vie des autres,
cher Barbusse, comme vous savez travailler, bon bûcheron dans la forêt des
idées. L'effort moral, artistique, humain de votre livre est grandiose, et je
me sens vraiment pauvre en paroles pour vous dire merci de toute cette richesse
d'énergie vitale et généreuse que vous partagez avec nous. Restez, tel que vous
êtes, cet homme de foi inébranlable et continuez à étouffer l'éternel
scepticisme en nous, les plus faibles dans la foi, mais fidèles à ceux qui sont
plus forts qu'eux-mêmes.
Sincèrement votre Stefan
Zweig
_____________________
UNE
LETTRE DE P.L. COUCHOUD
À HENRI BARBUSSE
On sait la place occupée par le phénomène
religieux et le problème de Jésus dans la pensée d'Henri Barbusse. S'il donne,
en 1927, une forme à peu près achevée à ses préoccupations, ces problèmes n'ont
cessé de le hanter, on peut le percevoir dès ses premiers essais littéraires.
Lui‑même le précise avec netteté dans "Les
Judas de Jésus". Après avoir refusé qu'on voie dans ses écrits de 1927
"une oeuvre de parti‑pris résultant lourdement des idées révolutionnaires
[qu'il] tâche aujourd'hui de défendre et de propager, il déclare: "... certains traits essentiels de
cette même image de Jésus étaient déjà indiquées dans mon premier roman Les Suppliants,
longue méditation sur l'idée de Dieu, écrite il y a quelque vingt ans, à une
période de ma vie où je ne songeais guère à prendre une part militante dans les
luttes sociales" (pp. 119-120).
La lettre que
lui adresse, deux ans plus tôt, P.L. Couchoud n'en prend que plus de relief.
Son auteur dirigeait la collection "Christianisme"
dont les études ont souvent été utilisées par Barbusse au moment qu'il
entreprenait ses essais sur "Jésus"
et "Les Judas de Jésus".
18 juillet 1925
Cher Monsieur,
J'ai demande à
la maison Rieder de vous envoyer les volumes parus de la collection "Christianisme". Mes éditeurs
et moi sommes très honorés de l'intérêt que vous voulez bien porter à cette
collection. Si vous passez prochainement à Paris, je serai très heureux de
m'entretenir avec vous du problème de Jésus. Notre bon maître Anatole France,
dans les dernières années de sa vie, donnait une grande attention a ce
problème.
Je considère
l'hypothèse de la non‑historicité de Jésus comme une hypothèse de
travail, qui offre une clef nouvelle pour expliquer l'état des textes, leur
chronologie et l'origine même du christianisme. Il faut l'essayer à mon sens et
en épuiser toutes les ressources. Même si elle se découvre fausse, elle aura
fait serrer de plus près la question. Mon maître M. Loisy écrit dans son "Luc" (P. 46): "La légende de Jésus, dans son
ensemble, n'est pas un choix de souvenirs historiques. C'est comme une
réduction du mythe christologique élaboré sur les textes de l'Ancien
Testament". J'adopte cette formule et dès lors toute légende
historique me paraît superflue.
Nous serions très honorés si vous
vouliez bien donner un essai à la collection "Christianisme", par exemple un "Adieu au Christianisme", grave, ému, cultivé,
irrévocable ‑ ou "Après le
Christianisme", un essai de construction de l'ordre nouveau, mystique
et éthique, ou "Christianisme et
Patrie", la déchéance et la fin du christianisme dans le patriotisme
qui s'est substitué à lui; ou bien "La
vieillesse du Christ" qui n'a plus grand chose à dire dans la crise de
civilisation d'aujourd'hui; ou "Le
communisme et la religion" (le communisme russe placé au carrefour des
trois grandes religions: bouddhisme, islam, christianisme - et religion lui‑même);
ou "L'homme nouveau"
(l'homme d'aujourd'hui qui n'est plus le disciple de Renan et d'Anatole France,
qui est obligé de nier et d'affirmer, de construire fortement sur les
précipices du christianisme, sa foi nouvelle); ou "La pensée religieuse d'Emile Zola"; ou "Le christianisme et le peuple",
ou plutôt un essai que vous proposeriez vous-même. Nous essayons dans la
collection d'entremêler quelques essais d'écrivains aux études d'érudits. Notre
prochain "Cahier" sera un
essai très profond et tragique sur Miguel de Unamuno.
Veuillez trouver ici, cher
Monsieur, le témoignage de ma rare estime et de ma fidèle admiration.
P.L.COUCHOUD
THESE
Notre amie Jocelyne Prezeau, membre
de notre association, a soutenu avec succès sa thèse de doctorat:
AMSTERDAM‑PLEYEL (1932‑1939):
HISTOIRE D'UN MOUVEMENT DE MASSE
( 497 pages, à l'Université de PARIS VIII )
Jocelyne Prézeau a mené à bien son
travail sur le Mouvement Amsterdam-Pleyel (1932‑1939) en utilisant une
très riche documentation et en ne laissant aucune source inexploitée: ouvrages
généraux, travaux universitaires, documents de l'époque, archives nombreuses
(en particulier celles de Barbusse, le fonds français de l'Internationale
Communiste à l'IRM, celles dites du "séquestre" de l'Institut d'Histoire
Sociale de la C.G.T...). Elle apporte en annexe un nombre important et très
utile de textes inédits ou peu connus.
Elle a réussi à dominer cette
richesse d'informations dans une étude à la fois chronologique et synthétique,
qui rend compte de l'évolution du Mouvement, du rôle qu'il a joué a son époque
et de son originalité spécifique. Elle montre comment le Mouvement contre la
guerre est né dans le souvenir de la Première guerre mondiale, puis a évolué et
s'est transformé en fonction de la nouvelle période historique et des
sollicitations de l'I.C. et du P.C.F., comment il a pris en compte les
nouvelles donnes de la menace fasciste mais aussi des exigences d'unité qui lui
ont fait jouer un rôle de premier plan dans le Front populaire et jusqu'à la
guerre.
Jocelyne Prézeau en a rendu compte
avec la plus grande honnêteté intellectuelle et avec objectivité, en ne
projetant aucun jugement de valeur personnel sur cette histoire, en s'efforçant
de la rendre intelligible, par un langage simple et direct. Ce remarquable
souci didactique de clarté dans la présentation, atténue peut‑être un
peu le fait que, dans sa complexité, le Mouvement a été l'objet d'une confrontation
idéologique où tout n'était pas joué d'avance, mais le lecteur attentif
décèlera bien que cette idée est sous‑jacente à ce travail.
Le Mouvement Amsterdam‑Pleyel
entre dans l'histoire du pacifisme, du communisme, de la gauche française, des
intellectuels au cours des années trente... A ce titre et par sa qualité, par
les interrogations stimulantes qu'elle suscite, cette bonne thèse constitue un
ouvrage de référence indispensable.
____________________
LA MEMOIRE DE LA GUERRE
PAR L'ECRIT
Les 8 et 9
novembre 1996 se tiendra, à Péronne et à l'Université d'Amiens, un colloque co‑organisé
par l'Historial de la Grande Guerre et l'association des Amis d'Henri Barbusse,
sur le thème: "L'art mémoire de la guerre, l'art mémoire de
l'indicible."
Cette
manifestation a pour ambition de marquer (avec d'autres initiatives semblables)
le quatre‑vingtième anniversaire de la publication du "Feu" et
de son couronnement par le prix Goncourt.
En avant‑propos
du colloque, il nous a paru de quelque intérêt de reproduire la préface que
Barbusse donnait à "La guerre des soldats", recueil de témoignages
assemblé par Paul Vaillant‑Couturier et Raymond Lefebvre au lendemain de
la guerre.
PREFACE
[à la "GUERRE DES
SOLDATS"]
par Henri Barbusse
Si je prends la
parole avant les auteurs de la "Guerre des Soldats" c'est pour avoir
la joie et l'honneur de dire que ce livre mérite pleinement ce noble titre,
pour saluer en ce recueil de drames une oeuvre de réalité où des types et des
décors de la vraie guerre apparaissent dans une belle forme saisissante.
Cette vérité
dans la vision de la guerre est rare de nos jours, peut-être parce que les
écrivains qui ont vu et fait la guerre sont moins nombreux qu'on ne le suppose
généralement... Et puis, en tout état de cause, c'est une lourde charge que de
montrer ce que l'on a vu: il faut bien des dons et bien des qualités pour
arriver jusque là. Raymond Lefebvre et Paul Vaillant-Couturier ont eu ce magnifique
mérite; dans cette réalisation, cette confession des cauchemars de leurs
souvenirs, ils ont apporté assez de notion du devoir littéraire pour vouloir
être sincères, assez de talent pour pouvoir l'être.
Lisez ce livre.
Lisez, apprenez et réfléchissez. Et je dis cela non seulement à ceux qui, pour
une cause ou pour une autre, ont vécu à l'écart ou sur le bord de la plus vaste
tragédie des temps modernes; je le dis aussi aux femmes que de loin la mêlée a
tellement déchirées, je le dis aussi à vous, vous tous prolétaires du champ de
bataille, ouvriers, paysans, qui êtes pêle-mêle, soldats, foule immense dans
laquelle se sont creusés tant d'abîmes. En lisant les livres qui montrent,n qui
marquent la guerre telle qu'elle fut - ces confuses évolutions d'êtres vivant
dans la monotonie infernale d'un labeur surnaturel, leur rampement dans les
boyaux infinis, leurs dispersions dans les carrefours grondants et foudroyés,
dans les linceuls géants des plaines - vous prendrez mieux conscience de votre
misère et aussi de votre grandeur, et aussi de votre devoir. Cette conscience
lucide qui éclora au fond de vous, vous vous en servirez, vous qui, après comme
avant, serez toujours la puissance, non pour des révoltes étroites et désordonnées,
non pour nourrir des rancunes stériles ou de vaines revendications prématurées,
mais pour changer plus tard les destinées humaines dans le sens qu'il faut.
Que les grandes flammes terribles
d'aujourd'hui éclairent l'avenir. C'est la seule absolution, la seule raison
logique du cataclysme fou qui nous écrase. Parmi les errements vagues et
fantastiques des temps présents, que ces flammes répandent sur les temps qui
viendront la clairvoyance fertile et se changent en lumière! Au-dessus des
sophismes qui emprisonnement encore la masse humaine morcelée en nations,
au-dessus des faux prestiges agités par des aveugles ou des criminels, des
préjugés hurleurs où l'on tombe comme dans des pièges, au-dessus des clochers
des églises et des dômes des Invalides, il y a une loi morale. Elle nous
commande de vivre ici-bas pour la paix et pour le juste travail, pour la
douceur du foyer, pour le bien-être de tous, pour les découvertes, pour les accords,
pour les vertus. C'est à cause d'elle, à cause de vous, à cause de son éternité
et de votre volonté que les rêves deviendront vivants. En attendant, la
sincérité, la véracité dégagent votre voie et ouvrent vos yeux, et c'est pour
cela que les livres de vérité sont aussi des livres de justice.
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