LES CAHIERS

HENRI BARBUSSE

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CAHIER n° 19-20

 

Directeur: André PICCIOLA

Comité de rédaction: Philippe Baudorre, Danielle Bonnaud-Lamotte, Frédéric Caby, Francis Combes, Georges Doussin, Pierre Gamarra, Eliane Gavelle, Paul Markidès, André Picciola, Jean Relinger, Jean Sirodeau (Rédacteur en chef), André Vieuguet

                                                                           *

Revue publiée par les Editions du Réveil des Combattants,

100, Avenue de Stalingrad - 94807 VILLEJUIF CEDEX

Tel (01) 46 78 47 00

Prochaine adresse à partir du 1° Novembre 1996:

2 place du Méridien - 94807 VILLEJUIF CEDEX

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"Les Cahiers Henri Barbusse" sont adressés gratuitement aux membres

des Amis d'Henri Barbusse ayant acquitté leur cotisation

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                                                  SOMMAIRE du n° 19-20  (1996)

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Editorial                                                                                                 3

Hommages à Henri Barbusse

 - 1992 -   Claude Villard: Barbusse antifasciste                                         6

               Francis Combes: Barbusse poète                                                        11

 - 1993     Maurice Bambier                                                                       19

               Roger Garaudy (avec une note liminaire du Bureau)                          24

La vie de l'Association        - Nos peines                                                          30

                                   - Notre ami Roger Louis                                        32

                                   - Le colloque de Villejuif 1993                                35

                                   - Au 46° Congrès de l'ARAC, par André Picciola  38

Etudes et documents

  - Un livre de Jean Relinger: Henri Barbusse, écrivain combattant":            43

         présentation par André Picciola

  - Thèse de Doctorat de Jocelyne Prézeau: Le mouvement Amsterdam - Pleyel    53

  - Une lettre de P.L.Couchoud à H.Barbusse, sollicitant sa collaboration              55

  - Une lettre inédite d'Henri Barbusse, sur la foi en Dieu                                      58

  - Une lettre de S.Zweig à H.Barbusse, sur "Les enchaînements"                         61

  - Une préface à "La guerre des soldats" par Henri Barbusse                     63

 

 

LES AMIS D'HENRI BARBUSSE

Président d'honneur: Pierre Paraf

 

COMITE D'HONNEUR

 

Hervé BAZIN                                                                     Jean-Claude LEBLOND-ZOLA

Maurice DRUON                                                    Jack RALITE

Charles FITERMAN                                                           Madeleine REBERIOUX

Roger GARAUDY                                                  André STIL

Frédérique HEBRARD                                            André TOURNÉ

                                                                               Claude WILLARD

                                          

                                          

 

CONSEIL D'ADMINISTRATION

 

 

Présidence: Georges DOUSSIN, Pierre GAMARRA, André PICCIOLA, Jean RELINGER

 

Vice-Présicence: Danielle BONNAUD-LAMOTTE, Suzanne DEMOULIN-LABY, André FILIERE, André VIEUGUET

 

Secrétaire général: Jean SIRODEAU

 

Trésorier: Frédéric CABY

 

Membres: Noël ARCEDIANO, Philippe BAUDORRE, Jean-Pierre BOSINO, Francis COMBES, François DEBETTE, Madeleine DORGELES, Valentine FAURE, Eliane GAVELLE, Guy KRIVOPISSKO, Guy LAMOTHE, Jacky LAPLUME, Paul MARKIDES, Yvonne PLAUD, Bezhad SHOIA.

 

 

EDITIONS LE REVEIL DES COMBATTANTS - 94807 VILLEJUIF CEDEX

SUPPLEMENT 1996 - ISSN 1761-4128

 

EDITORIAL

 

      NOUS SOMMES EN RETARD AU RENDEZ-VOUS

 

Nous sommes en retard au rendez‑vous. Un retard énorme, qui a inquiété et parfois irrité certains de nos amis. La question est souvent revenue, au cours de ces années de silence forcé: "Alors, vous ne paraissez plus ?"

Eh non! nous ne pouvions plus paraître.

Notre dernier numéro - un numéro double, 17‑18 ‑ date de juin 1492: depuis quatre ans, la voix des Amis d'Henri Barbusse a cessé de résonner là où l'on avait l'habitude de l'entendre. Nous avions pris l'engagement, dès notre premier numéro, de donner à nos Cahiers une parution au moins annuelle. Nous n'avons pas réussi à tenir cet engagement.

Ce retard, on s'en doute, nous n'en portons qu'indirectement la responsabilité. Celles et ceux qui liront ces lignes auront déjà compris, sans qu'il soit besoin d'aller plus loin, que ce sont des contraintes financières qui nous ont étranglés.

Certes, nous ne sommes pas seuls à connaître une telle situa­tion: ce n'est pas une excuse, bien entendu, mais c'est une explication. Les associations d'amis d'écrivains sont les parents pauvres des associations culturelles (qui sont loin, elles‑mêmes, de rouler sur l'or); elles éprouvent du mal à assurer au créateur, à l'artiste dont l'oeuvre et le souvenir les rassemblent, le rayonnement qu'il mérite et qui ignore les frontières de l'espace et celles du temps. Certaines de ces associations ont la bonne fortune d'avoir intéressé un éditeur à la publication de périodi­ques qui, de toute manière, coûtent plus qu'ils ne rapportent. Ce n'est pas notre cas. Nous paraissons depuis presque vingt ans; pour y parvenir, nous n'avons jamais disposé que de ressources puisées dans la trésorerie de notre association, et dans la générosité de l'ARAC à notre endroit. Autant dire qu'avec les cotisations de nos

adhérents, l'essentiel de notre budget éditorial était alimenté par des subventions. Nous subissons aujourd'hui de plein fouet le contrecoup du marasme économique qui pèse sur nos sociétés en cette sombre fin de siècle. Nos subventions se sont considérablement réduites, ou ne nous arrivent qu'au prix d'énormes difficultés, sans que soit d'ailleurs en cause la bonne volonté des organismes ou des collectivités qui nous ont aidés.

Or, dans le même temps que nos ressources diminuaient, nous nous efforcions a maintenir et à développer nos activités.

Vous savez, tous nos amis savent les rencontres fraternelles qui nous réunissent, tous les ans, à Aumont, dans cette "Villa Sylvie" où demeurent tant de mystérieux et émouvants souvenirs.

Nous avons organisé, en novembre 1993, à Villejuif, un colloque international sur "l'Europe en 1919: pacifisme et révolution", qui fut un succès. Les Actes de cette réunion d'universitaires et de chercheurs, dont nous avons assuré la parution, témoignent de la richesse et de la féconde diversité des communications qui y furent présentées. Ils sont une contribution à l'étude d'une période cruciale dans la vie de l'Europe, qui influa fortement sur l'évolution intellectuelle d'Henri Barbusse.

Nous avons pu aider, dans la mesure de nos moyens, au montage d'une somptueuse exposition sur la vie et l'oeuvre d'Henri Barbusse, organisée à Péronne par l'Historial de la Grande Guerre.

Et surtout nous nous sommes attachés a donner forme et vie à une vieille ambition: faire de la maison qu'habita Henri Barbusse à Aumont, un haut lieu de mémoire et un centre de recherches qui permette de répondre pleinement a l'intérêt que nous sentons poindre à présent autour de l'auteur du Feu. Maintenant que s'achève la première tranche des travaux, maintenant qu'un coquet pavillon, dans le cadre riant de la villa Sylvie, autorise la présence permanente d'un animateur‑ges­tionnaire (notre ami Frédéric Caby), nous nous retournons vers la période écoulée, non certes totalement satisfaits de nous‑mêmes, mais au moins avec conscience d'avoir travaillé dans la voie où nous avaient engagés nos devanciers.

Seulement il reste un point noir: nos Cahiers.

Nous ne nous résignons pas à l'irrégularité de leur parution. Les Cahiers Henri Barbusse constituent d'abord une sorte de carte de visite de notre association;  ils  nous  font  connaître  et  reconnaî­tre,  ils  sont  notre voix et

apportent la preuve, dans le monde des Lettres, que nous existons; ils nous situent, parmi les associa­tions d'amis d'Ecrivains, à une place fort honorable. Ce n'est rabaisser personne que de constater la bonne tenue et l'importance que nous sommes parvenus a donner à nos Cahiers. Grâce a eux, un lien concret s'est établi entre tous nos adhérents; ils représen­tent, pour celles et ceux qui ne peuvent toujours se déplacer lors de nos manifestations, le témoin vivant de leur appartenance à notre association. Ils assument le rôle indispensable d'introduc­teur auprès de ceux auxquels s'adressent nos démarches.

C'est pourquoi nous estimons nécessaire d'appeler aujourd'hui à nous toutes celles et tous ceux qui nous ont suivis jusqu'à présent dans cette difficile mais exaltante aventure du combat contre le silence et l'oubli. Chaque numéro de notre revue nous est revenu à une somme oscillant entre dix et quinze mille francs, chiffre qu'il faut d'ailleurs majorer lorsqu'il s'agit d'un numéro double. Nous avons réussi, pour ce numéro que vous tenez entre les mains, à réduire les frais de composition. Nous ne sommes pas, loin s'en faut, tirés d'affaires.

Si nos Cahiers devaient cesser de paraître. le rayonnement de l'Association en serait notablement amoindri.

Ne le permettez pas. Aidez‑nous. Parlez, autour de vous, de notre publication. Ecrivez‑nous: toutes les suggestions seront les bienvenues pour sauver nos Cahiers. Ne tolérez pas que les difficultés du moment parviennent à nous fermer la bou­che.

 

                                                                                   André PICCIOLA

 

LA VIE DE L'ASSOCIATION

 

NOS PEINES

 

Charles DUPUIS, Trésorier-Payeur Général honoraire, haut dignitaire de la Franc-Maçonnerie (33ème grade au Grand Orient de France), ami de plus de cinquante ans de Pierre Paraf (ils collaboraient avant guerre au même quotidien "La Républi­que"), journaliste, écrivain pacifiste et poète. En 1989, il avait publié ses Souvenirs (1902 - 1938); en vers.

 

Roger LOUIS, collectionneur de manuscrits autographes; Nous accueillerons un Fonds Roger Louis dans notre musée rénové car, selon son désir, sa femme nous a transmis l'essentiel de son "Dossier Barbusse", ce dont nous la remercions chaleureusement. On lira ci-après l'hommage de son neveu.

 

Maurice BAMBIER, Maire de Montataire et conseiller Général de l'Oise, est décédé des suites d'une longue maladie. Il venait d'avoir 68 ans. Engagé à 17 ans dans la Résistance, il adhère au P.C.F. clandestin. Il sera le Premier Secrétaire de la Fédération de l'Oise, Adjoint au Maire de Creil et Conseil­ler Régional de Picardie. La pérennité de la mémoire d'Henri Barbusse lui doit beaucoup, notamment la conservation et la rénovation de la villa Sylvie à Aumont. Il était Officier dans l'Ordre National du Mérite, était titulaire de la Croix du Combattant 39 - 45 et des Palmes Académiques.

Madeleine DORGELES - Madeleine Dorgelès n'est plus. Veuve de Roland Dorgelès, l'auteur des "Croix de bois", membre de l'Académie Goncourt et fondateur de l'Association des écrivains A.C., Madeleine Dorgelès était l'animatrice des Amis de Roland Dorgelès. Elle nous a quittés à jamais. Ses obsèques se sont déroulées le 21 août 1996 en l'église Saint‑Pierre-de‑Montmartre.

Madeleine Dorgelès, membre du Conseil d'administration des Amis d'Henri Barbusse et du Comité d'Honneur de l'ARAC, était une amie fidèle de notre Association.

Son époux, combattant de la Grande guerre de 14‑18, est l'auteur notamment de "La drôle de guerre 39‑40". Replié en Zone Sud, dans le Comminges, il se comporta en vrai patriote.

Les Amis d'Henri Barbusse, l'ARAC et le Réveil des Combattants garderont de cette amie, fidèle à la mémoire des oeuvres parallèles du "Feu" et des "Croix de Bois" un souvenir affectueux.

 

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NOTRE AMI ROGER LOUIS

 

 

Engagement dans le siècle, passion historienne, éclectisme intellec­tuel: Roger Louis, qui vient de s'éteindre, a été d'une curiosité aux rares limites. Dès son jeune âge, il est attiré par les choses de l'esprit, mais, atteint à 18 ans par la tuberculose, il doit se soigner et se trouve éloigné des études universitaires. Sa culture se nourrit grâce à un travail et à des recherches personnelles qui le conduisent à s'intéresser sa vie durant à de nombreux écrivains d'horizons divers.

C'est d'abord Eustache Deschamps, poète peu connu des XIV-XVème siècles, auquel il voue une grande admiration. Puis c'est Charles Péguy, dont il recueille les Cahiers de la Quinzaine et les écrits.

Félicité de Lamennais l'occupe ensuite pendant de longues années. Il collectionne avec passion ses lettres, ses manuscrits et quantité de documents se rapportant à ce monument du XIXème siècle. Il devient tout naturellement un fidèle adhérent des Amis de Lamennais.

La période étudiée mène sa curiosité vers la révolution de 1848 et vers les opposants politiques des régimes établis de l'époque: Louis Blanc, Proudhon, Hugo, etc.

Toujours passionné, sans cesse à l'affût de la pièce rare, mêlant engagement et intérêt intellectuels, il en arrive à la Commune de Paris. Ses soucis de santé devront être réellement préoccupants pour que son siège soit vide au banquet annuel des Amis de la Commune de Paris.

Sans tourner la page du siècle dernier, Roger Louis se mobilise pour une période plus récente à travers Henri Barbusse. L'auteur du Feu sera l'occasion de son dernier engagement.

Bouillonnant d'idées, capable de tous les enthousiasmes, il peut mener à bien les travaux d'écriture que ses proches et les spécialistes appellent de leurs voeux. Il est trop impatient, sautant d'une cause à l'autre, emporté par son sujet, trop désireux de vouloir compléter ses connaissances encore et toujours.

Marqué par son engagement dans la résistance au Maquis de Ventoux, où il court tous les risques avec son épouse Bernadette qui l'accompa­gne à travers tous les orages, il entend montrer qu'il y a une logique dans ses passions. Jusqu'au mouvement de 68 où il se mobilise, toujours au nom d'une certaine exigence de vie.

Père d'une famille nombreuse, ami de René Char, de Francis Ponge, de Georges Braque et de tant de lumières de l'esprit, il s'éteint à l'issue d'une vie accomplie. La source Roger Louis, à laquelle sont venues s'abreuver des générations de personnes fascinées par son savoir multiforme - sans être pour autant des disciples -, s'est tarie le 21 juin 1993.

 

                                                                                                  Patrice LOUIS

 

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HOMMAGES A HENRI BARBUSSE

 

1992

 

ALLOCUTION de

Claude WILLARD

 

BARBUSSE ANTI-FASCISTE

 

En cette année 1992, bicentenaire de la République, 60ème anniversaire du Congrès d'Amsterdam, rendons un hommage reconnaissant au pionnier français de la lutte antifasciste. Et ce d'autant plus que son combat inlassable contre les deux frères siamois, le fascisme et la guerre, explique largement l'ostracisme dont il reste frappé. Un de ces innombra­bles hommages du vice à la vertu!

Comme beaucoup d'intellectuels, Henri Barbusse s'abreuve aux sources de l'humanisme révolutionnaire: la philosophie des Lumières, la Révolution françai­se, le socialisme, le dreyfusisme. Un humanisme qui implique pacifisme, oecuménisme, amour de la liberté, éthique de la libération humaine, mais aussi action militante contre les fos­soyeurs.

Première initiation: la guerre. "C'est la guerre qui m'a éduqué; pas seulement l'horreur de la guerre, mais aussi la signifi­cation de la guerre impérialiste". Et Barbusse de se jeter aussitôt dans la mêlée: un livre, Le Feu; une organisa­tion de combat, l'Association Républi­caine des Anciens Combattants, l'ARAC (fondée avec Raymond Lefèbvre, Vaillant‑Couturier et Georges Bruyère).

Sur l'Europe de l'après-guerre, des traités de Versailles, s'amoncel­lent les sombres nuages du fascisme. En Italie, le 29 octobre 1922, Mu­ssolini s'empare du pouvoir. En décembre, Barbusse fustige le "massacre de Turin" et, en 1924, il déclenche la campagne internatio­nale contre l'assassinat du député socialiste antifasciste, Matteoti. En 1925, cette terreur blanche s'est abattue sur les Balkans (Bulga­rie, Roumanie, Yougoslavie). Le Secours Rouge International (S.R.I.) s'attache à informer l'opinion publique mondiale et à organiser la solidarité. Il envoie un premier "voyageur en antifas­cisme", un avocat, Marcel Willard (mon père), qui à son retour, rédige une brochure datée de juillet 1925: Ce que j'ai vu en Bulgarie. En novembre 1925, Barbusse participe à une Commission Internationale d'enquête. Au spectacle, je le cite, de "ce chaos tragique que représente le sud de l'Europe", il abandonne, pendant trois mois, tous ses travaux pour écrire Les Bourreaux (qui paraissent en juin 1926). Accuser, mais aussi agir. Henri Barbusse crée et anime les "Comités de Défense des Victimes de la Terreur Blanche dans les Balkans"

Pour Barbusse, son engagement découle tout naturellement de sa fonct­ion d'intellec­tuel, de littérateur: "L'écrivain est un homme public. Il a un rôle social et un devoir social... Les écrivains doivent prendre part à la cause commune et être des soldats et des ouvriers", ou encore: "L'homme de lettres doit être un accusateur".

Henri Barbusse est un des tout-premiers - dès les années 1920 - à essayer de conceptualiser le fascisme: "On peut dire que le fascisme est un phénomène unique, universel, qui se diversifie et se ramifie, mais présente une terrible unité foncière". Donc un seul moule, mais avec des spécificités nationales.

Avec l'appui discret de l'Internationale Communiste, Barbusse préside le Comité d'Initiative, qui prépare et organise le grand congrès anti­fasciste de Berlin, les 5 et 10 mars 1929, A ses côtés, des intellec­tuels pacifistes renommés, tel Romain Rolland.

Barbusse prononce le discours d'ouverture: "Nous sommes venus ici de tous les points de l'univers, comme des juges, pour dresser un réquisi­toire vivant contre des forces triomphantes de cette époque, contre le fascisme". Et d'ajouter: "Il faut qu'un grand front antifasciste se constitue dans chaque pays et qu'il soit internatio­nal. Tant qu'il y aura des bourreaux, il faut mettre sur pied l'armée des victimes... Construisez pierre à pierre le contre-fascisme".

Ce congrès préfigure sur le fond comme sur la forme le congrès d'Amsterdam.

La très forte poussée fasciste qu'engendre la crise, les périls de guerre qu'elle implique, convainquent Barbusse de la nécessité d'un vaste rassemblement unitaire, seul susceptible d'exorciser ces démons qui menacent de mort l'humanité.

Cette lutte inlassable et passionnée de Barbusse pour l'unité et le rassemblement débouche sur le congrès d'Amsterdam. Nous connaî­trons mieux encore ce rôle moteur d'Henri Barbusse lorsqu'à l'automne Jocelyne Prézeau soutiendra sa thèse sur Amsterdam-Pleyel.

Après un entretien, en mars 1932, avec Vaillant-Couturier, mandaté par le Parti Communiste, Barbusse s'assure le concours de R.Rolland. Les deux écrivains partagent la même passion, la paix; ils utilisent leur renommée pour mobiliser contre la guerre les grands intellectuels, en alliance avec la classe ouvrière.

Mais les deux hommes divergent sur les moyens: R.Rolland plaide - contre l'Internatio­nale Socialiste - pour un congrès de tous les partis. H.Barbusse - comme l'internatio­nale Communiste - pour un congrès planant au-dessus des partis, ouvert à des courants, à des hommes et des femmes jusqu'alors inorganisés politiquement.

L'appel commun des deux grands écrivains, publié le 22 mai 1932, soulève un profond écho. Dans le Comité d'initiative international, constitué par Barbusse, siègent Barbusse, Rolland, Langevin pour la France; Einstein et Heinrich Mann pour l'Allemagne; Dreyser, Dos Passos, U.Sinclair pour les Etats-Unis; Mme Sun Yat San pour la Chine; Katayama pour le Japon. Ils seront bientôt rejoints par Signac, V.Margueritte, B.Russel, F.Maserel..

Le "Congrès mondial contre la guerre impérialiste" se déroule à Amsterdam du 27 au 30 août 1932, rassemblant 3.200 délégués venus de 25 pays et d'horizons idéologiques divers. Par-delà des divergences certaines, le manifeste du congrès dresse un très sévère réquisitoire contre le capitalisme fauteur de guerre. Il appelle à l'union et à la mobilisation tous les exploités manuels et intellectuels, contre leur propre bourgeoisie et pour la défense de l'URSS menacée. Et, un peu partout, essaiment les comités d'Amsterdam.

Mais la peste brune triomphe en Allemagne: en janvier 1933, Hitler est légalement porté au pouvoir et instaure aussitôt sa dictature sanglante. Pour Rolland, comme pour Barbusse, le pire serait le renoncement, la passivité: "Agir! Ne point abdiquer, ni se dérober, à l'heure fatale. La pire défaite, la seule défaite irrémédiable, est celle qui vient, non de l'ennemi, mais de soi" (lettre de Rolland à Stéfan Zweig, 31 mars 1933)

Au congrès international contre le fascisme tenu à Paris, salle Pleyel, du 4 au 6 juin 1933, Barbusse est le porte-parole du mouvement Amster­dam: "Nous ne séparons pas, nous ne pouvons pas séparer la lutte contre la guerre et la lutte contre le fascisme". Et Barbusse de conclure son discours: "de l'unité d'action des masses dépend le "salut même de l'humanité".

Les deux mouvements fusionnent. Amsterdam-Pleyel est né. Mais sa croissance est hérissée d'obstacles: le sectarisme persistant de l'Internationale communiste, l'anticommunisme primaire ou secondaire des socialistes et de certains pacifistes, la concurrence du Front Commun de Bergery, puis du Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes qui divisent et désorientent les antifascistes. En dépit de succès réels, Amsterdam-Pleyel ne peut jouer ce rôle de rassembleur antifasciste que lui assignait Barbusse.

Par ailleurs, Barbusse se bat pour sauver les proies des griffes hitlériennes: d'abord (et, là aussi, avec mon père), dans le Comité pour la Liberté des Accusés de Leipzig; la victoire remportée (Dimitrov arraché des geôles nazies), Barbusse lutte pour la libération du dirigeant communiste allemand, Thaelmann. Il dénonce

le nazisme qui "a brûlé les livres, a brûlé le Reichstag et s'apprête à mettre le feu à l'Europe" (1).

Floraison et fruit de son action: le Front Populaire. A son baptème de masse, le 14 juillet 1935, Barbusse, au nom d'Amsterdam-Pleyel, "salue cette immense foule libératrice, que se déchaîne aujourd'hui pour la plus grande des causes -pour défendre son droit à la vie, son droit à la liberté et son droit d'imposer la paix à tous ceux qui veulent la guerre". Et d'ajouter: "Que cette grande marée qui va déferler toute la journée ne s'arrête pas ce soir! Dès demain, nos ennemis coalisés se mettront à l'oeuvre. Dès demain, mettons-nous à l'oeuvre ensemble et jurons que ce que nous commençons aujourd'hui, nous le continuerons ensemble jusqu'au bout".

Deux jours plus tard, Barbusse part à Moscou. Mais, épuisé de fatigue, usé, il contracte une très grave pneumonie. Ses derniers mots, glissés à sa très fidèle secrétaire et biographe, Annette Vidal, ont valeur de testament: "Moi, cela importe peu... Il faut faire un mouvement toujours plus grand, toujours plus large, de ceux qui haïssent la guerre. Il faut sauver le monde".

Barbusse meurt le 30 août 1935. Un demi-million de personnes assistent à ses funérailles au Père-Lachaise.

En Barbusse se conjuguent et fusionnent les combats pour la paix, les libertés, la culture. Comme l'écrivait Eluard: "Fleur et fruit de mémoire ont force d'avenir".

En cette fin de millénaire, où chacun cherche à donner un sens à la vie et à l'histoire, où l'humanisme doit faire front contre le virus de la sinistrose, contre le renoncement et l'endoctrinement régnant, Henri Barbusse reste actuel et vivant.

 

 

(1) Le discours du 20 mai 1934, dans le bois de Vincennes, devant près de 30.000 personnes. A Berlin, le 10 mai 1933, déjà, l'autodafé s'était attaqué aux oeuvres de Barbusse.

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ALLOCUTION de

Francis COMBES

 

BARBUSSE POÈTE

 

HENRI BARBUSSE est l'un des écri­vains français, (ils ne sont pas si nombreux) qui, aux quatre coins du pays, ont donné leur nom à des rues, des places, des écoles. Bien sur, cette gloire ne garantit nullement que ceux qui prononcent de ce fait son nom sachent qui il fut.

Pour beaucoup (et pas seulement dans les générations les plus ancien­nes) le nom de Barbusse symbolise le rejet, par les hommes du feu eux‑mêmes, de la guerre et de ses horreurs. Mais parfois Barbusse peut‑il apparaître plus proche par les combats qu'il a menés et qui se continuent au­jourd'hui que par son oeuvre d'é­crivain. Un temps, je dois le reconnaître, il en fut ainsi pour moi. La figure du militant, du "soldat de la paix" cachait quel­que peu à mes yeux la "haute et frémissante image du poète", dont parlait Pierre Paraf. Mais Henri Barbusse fut aussi un poète, et c'est à le dire que je voudrais m'attacher aujourd'hui.

On sait qu'il publia, à l'âge de vingt‑deux ans, un livre de vers, Les Pleureuses, maintenant introu­vable, mais qui connut, lors de sa sortie, plus qu'un succès d'es­time. Ce fort volume publié par Charpentier et Fasquelle en 1895 est encore plein des échos du romantisme, des Feuilles d'automne de Hugo aux dernières lueurs de la poésie symboliste; il est plein du sentiment de l'absence, de la douceur des regrets, de la palpi­tation des amours qui s'avouent.On y rencontre des soleils pâles, des lacs, des clairs de lune et des sous‑bois. Souvent, à lire ces poèmes, on s'imagine entendre le bruissement du vent dans les feui­lles des arbres, ces arbres qui furent ses familiers.

 

      Aux sentiers où je vais mon triste pas résonne,

      Nous nous sommes quittés, il fait froid, il a plu.

      Je viens dans le grand parc où ne vient plus personne

 

écrit­‑il, et je ne sais pas de quel parc il nous parle. s'il existe ou s'il n'est que songerie. Mais aujourd'hui, c'est nous qui sommes ici, près de ses arbres frisson­nants, oublieux et fidèles, autour de cette Villa Sylvie, baptisée, et ce n'est pas par hasard, du nom de l'héroïne de Gérard de Nerval. Sans doute, on pourrait s'étonner de la tristesse des vers de ce jeune homme qui semble déjà presque las avant que d'avoir vécu, ce jeune homme qui écrit par exemple:

 

      O bon passé toi qui me charmes

      O vague hiver où j'ai pâli,

      Revenez les maux et les larmes,

      Dans le sourire de l'oubli.

 

Tout juste est‑ce si, de temps en temps, il nous accorde une précieuse éclaircie, comme dans ces deux vers que j'aime particu­lièrement sans pouvoir en dire exactement la raison; peut‑être justement parce que je n'en peux pas dire exactement la raison:

 

           L'eau qui court au milieu du demi-jour des berges

       Et qu'on fait murmurer en y trempant les doigts

 

Mais ce n'est qu'un répit dans un poème où s'exprime surtout une rêveuse solitude.

Cela peut donner de très beaux moments de poésie. Qu'on en juge par ce quatrain, entre autres:

 

      Parcourons le vieux parc qui fut jadis le nôtre,

      Le parc de vieux étangs, de feuilles et d'amours,

      Mar­chons désespérés et très doux l'un à l'autre...

      Oh! la vie, oh ! le mal de s'en aller toujours...

 

Chacun peut évidemment les entendre comme il le veut, comme il l'entend, ai‑je envie de dire... On peut y voir les stigmates de ce mal du siècle qui finit, et dont le jeune Barbusse ne serait pas encore dégagé... On peut y ressentir plutôt derrière la pose du poète l'insatisfaction de ce qui est, et l'attente du nouveau. On peut aussi, considérant que le sentiment compte ici moins que son expres­sion, y retrouver des intonations qui me semblent appartenir à toute l'histoire de la poésie française, en tout cas de sa grande tradition lyrique, de Joachim du Bellay, d'Apollinaire ou d'Aragon souvent marquée du sceau léger et grave de la mélancolie et de la sensation du temps qui passe et qui s'enfuit...

La nostalgie, ce grand sentiment des romanti­ques (qui exprime la vive conscience de l'absence et de la vulnérabilité des êtres et des choses), cette nostalgie s'impose comme le climat essentiel de ces poèmes. Elle s'attache à ces vers de jeunesse, comme le lierre au mur d'une maison heureuse... Car il semble bien que le Barbusse de cette époque, qui jetait sur le monde un regard d'ombrage et de piété, tout aux rêveries ambitieuses de la jeunesse, fut un homme heureux, comblé par l'amour, par les lettres et par la société. Il possédait le talent, le métier et déjà une certaine position sociale, que lui procurait son emploi, dans des cabinets ministériels d'abord, puis dans l'édi­tion. De plus, il bénéficiait d'un début très prometteur de reconnais­sance par ses pairs.

Le fils du journaliste Adrien Barbusse écrivait des vers depuis l'enfance. Elève au collège Rollin, il avait eu pour professeurs, (cela eut‑il une influence ?) Bergson et Mallar­mé... Stéphane Mallarmé­ qui, à propos des Pleureuses lui écrivit:

 

"Tout à coup et sous le voile d'un poème qui simplement charmait se détache une pure merveille de sentiment et de parole, un de ces gestes nus de l'Idée... Par tous ces dons, vous l'êtes, mon ami, poète, et j'aurais dû commencer par dire cela et m'y tenir en vous pressant les mains comme à l'un des meilleurs d'entre nous."

 

Déjà, ses premiers essais avaient été récompensés par deux prix du concours de poésie organisé par L'Echo de Paris, que dirigeait Catulle‑Mendès, l'un des poètes les plus célébrés du moment (et des plus oubliés aujourd'hui) qui le salua et l'invita chez lui. C'est là d'ail­leurs qu'il fit connaissance de la jeune et blonde Hélyonne, la fille du poète (et la descendante, paraît‑il, d'Alfred de Vigny) qui ne devait pas tarder à devenir sa femme. Henri Barbusse, à ce moment, avait tout pour devenir un poète distingué, reconnu et peut‑être même choyé.

Mais on peut sans trop se hasarder affirmer que si sa poésie n'avait pas rencontré les chemins de l'Histoire, ces succès littéraires ne lui au­raient pas assuré la gloire que l'on sait. Bien sûr, toute sa vie, au moment même où il se révélera un organisa­teur et un homme d'action, Barbusse restera l'homme de lettres qu'il fut dans sa jeunesse. On l'imagine, tel que nous le montrent ses photos plus tard, avec ses mains fines et son regard aigu, sa haute exigence de la forme, son souci du mot, de l'image justes qui le feront batailler a­vec l'Oeuvre pour qu'ils respectent les ultimes corrections qu'il apportait au texte du Feu, quand celui‑ci paraissait en feuilleton.

Bien sûr aussi, dès ses premiers vers, on peut sentir percer l'écri­vain qu'il deviendra. Un écrivain qui aura toujours le souci d'allier au combat pour la justice l'esprit de compassion, l'attention pour les humbles et les faibles, le sentiment de la pitié, synonyme à ses yeux de tendresse, et qui est selon lui le plus parfait des sentiments humains. En témoignent dans Les Pleureuses des pièces comme L'Ou­vrière ou A une petite aveugle. Des vers comme ceux‑ci, aussi:

 

      Mes mains ont froid pour tous les coeurs

 

Ou bien:

 

      Les dieux et les pauvres sont frères

      Par le peu d'enfance qui rit

 

 Ou encore:

 

      Je porte l'avenir dans mes yeux pacifiques,

      Calme et désespéré comme un consolateur

 

Mais déjà se font entendre des accents moins contemplatifs, et des vers au ton parfois quasi‑évangé­lique sonnent comme des professions de foi qui annoncent le Barbusse combatif et révolutionnaire. Car cet écrivain sensible partage l'orgueil des révoltés. Il est le descendant de Camisards cévenols envoyés aux galères, et qui refusè­rent d'abjurer. Et l'admiration qu'il professa toute sa vie pour Jésus va à l'insoumis; non à celui qui prêcherait la résignation.

A cette époque, Henri Barbusse, qui se voudra bientôt le Crieur des rues, le frère de Vallès, voit la mission du poète comme celle d'un Prophète. Mais il pressent que parler pour les lendemains est un chemin de croix.

Dans le poème qu'il intitule précisément le Prophète, et qui mérite­rait à lui seul une longue étude, il lui vient des accents qui ne peuvent pas nous laisser insensibles et que l'on se retient pour ne pas qualifier de prophétiques:

 

      Le destin fut amer au vieux monde où nous sommes;

      Si peu que nous ayons aimé la vérité,

      La vérité peut‑être a moins aimé les hommes!

 

Et, plus loin :

 

      Demeure pâle et pur, dans le silence en choeur

      Si dépouillé, si las, au fond de ta défaite,

      que l'on voit presque à nu la clarté de ton coeur.

 

Et qu'on ne me reproche pas de faire dire aux mots plus et autre chose que ce qu'ils disent; car c'est là justement l'apanage même de la poésie.

Mais si l'on sent ainsi, après coup, l'intellectuel qui va naître, le Barbusse des Pleureuses n'est pas encore celui du Feu ni de Clarté. Un monde les sépare. Il faudra que l'Histoire passe par là et que souffle sur les nostalgies anciennes la brûlure ineffaçable de ses gaz meurtriers.

 

"La guerre, écrivit plus tard Barbusse, a appris à s'approcher l'humanité et à entrer en contact avec elle, non seulement en artiste ou en rêveur, en mystique ou en fabricant de formules, mais en homme".

 

Faut‑il entendre par là qu'il condamne les artistes, les rêveurs, les fabricants de formules, en d'autres mots les poètes?

Cet écrivain, cet homme qui plonge dans la fournaise et en revient à jamais marqué, aurait‑il pour son compte cessé de croire en la poésie?

Ne peut en convenir que celui qui aurait décidé de limiter une fois pour toutes le royaume du poème aux formes fixes de la prosodie. Certes, Barbusse n'écrit plus de vers. Ou si peu... Mais c'est peut‑être dans sa prose qu'il se révèle le plus étonnamment poète. Un poète audacieux, fort, novateur. Un poète qui, à la faveur des circons­tan­ces, a accompli en lui‑même une révolution. Il est devenu le Poète du "Feu": celui qui n'hésite pas à mêler à son style person­nel, naturel­lement très tenu et soigneusement élevé, le vocabulaire le plus cru et le plus imagé de la langue du peuple, une langue qui jusque là n'avait guère été autorisée à pénétrer dans les pages des livres qu'après s'être essuyé les pieds et avoir chaussé des souliers ver­nis. D'où par exemple, mais pas seulement, les fameux "gros mots", qu'on lui reprocha. Il ne s'agit bien sûr plus de poésie éthérée et aérienne, mais d'une prose saignante et terrestre. Mais cela n'a‑t‑il rien à voir avec la poésie que cette volonté de redonner aux mots de la tribu, à défaut d'un sens plus pur peut‑être, au moins leur chair et leur sang?

En fait, dussè‑je paraître paradoxal, je crois pouvoir affirmer que c'est quand il renonce à la versification, dans laquelle il excellait pourtant, que Barbusse se donne les moyens, non pas de devenir poète (poète, il l'était déjà), mais en tout cas d'inventer, de produire une poésie neuve, une poésie originale et nécessaire qui apporte à la littérature et à la conscience de son temps, et mérite aujour­d'hui d'être redécouverte, d'être lue et de rester.

Et quand après le Feu, qui ne se veut que le journal d'une escoua­de, Henri Barbusse reprend cette matière vive pour composer un vrai roman et qu'il écrit Clarté, chacun peut juger de ce qu'il n'a en rien renoncé aux prérogatives de l'image poétique.

Chaque page s'éclaire de descriptions, de métaphores, plus surprenantes les unes que les autres, et qui laissent loin derrière ce que les vers de jeunesse pouvaient encore traîner avec eux de convention. Il est impossible de citer ici quelque extrait que ce soit de ce très beau roman qui est, et cela n'a dans ma bouche rien de péjoratif, le roman d'un poète.

Barbusse lui‑même écrit d'ailleurs: "Le roman est la forme moderne du grand poème"; ce qui est une conception qui ne manque­rait pas d'étonner de nos jours encore. J'ajouterai enfin que c'est souvent dans ses actes eux‑mêmes que Barbusse est un poète. Cette façon qu'a eue Barbusse de faire de son roman un manifeste, et de vouloir, en créant l'organisation Clarté, don­ner vie à son oeuvre, la voir sous ses yeux s'incarner en un véritable mouvement agissant d'intellectuels capables de contribuer à changer le monde, est bien d'un poète. Rêve énorme et qu'on peut juger insensé, rêve qui fut déçu assurément, mais rêve impérieux et toujours nécessai­re.

Parlant, je n'oublie évidemment pas m'être, pendant quelques années, oc­cupé d'un journal qui portant le nom du Nouveau Clarté, ni qu'au­jourd'hui nous sommes quand même quelques‑uns (et même un peu plus) qui considérons toujours, et peut‑être plus que ja­mais d'ac­tualité "l'Internationale de la pensée" que Barbusse appelait de ses voeux, et qui devait annoncer l'internationale des peuples.

A quelques pas de nous, dans l'herbe est planté le buste de Barbusse. La pierre en est usée, moussue et verte.

Fichée dans le sol comme un couteau, elle a conservé de Barbusse quelque chose qu'elle nous rend, son air de rigueur inquiète, sa sensibilité d'arbuste en même temps que sa droiture, son esprit inflexible de lame. Mais ce buste n'est bien sûr qu'une pierre, qui ne nous entend pas, ne nous répondra pas. Inutile d'essayer de faire dire aux morts ce que nous avons à faire. Mais puissions‑nous, sans oublier les morts, parler aux vivants!

 

                                                                                   Francis COMBES

 

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HOMMAGES A HENRI BARBUSSE

 

1993

 

ALLOCUTION de

MAURICE BAMBIER

 

 

Je tiens tout d'abord à saluer l'ensemble des personnalités et amis présents ce matin pour une manifestation qui, davantage qu'un pèlerina­ge, s'apparente chaque année à un véritable hommage rendu à Henri Barbusse, à sa vie et à son oeuvre.

Nous sommes réunis dans le jardin de cette villa "Sylvie" qui abrita de 1910 à 1935 le grand écrivain et militant de la paix. Je voudrais pendant quelques instants aborder la nature des liens entre­tenus par Henri Barbusse avec cette maison d'Aumont, ainsi que le devenir de celle‑ci.

Henri Barbusse la découvre en 1910, à l'occasion d'une promenade. Alors qu'il relève d'une grave maladie, il séjourne chez un ami à proximité d'ici. Contemplant cette maison, il est frappé par "la nef de verdure sous le dôme de silence".

Ce fut la maison du bonheur. Avec son épouse Hélyonne, fille du poète Catulle Mendès, il emménage dans cette demeure qui porte le nom d'une de ces "Filles du feu" auxquelles Gérard de Nerval a consacré un recueil de nouvelles. Hen­ri Barbusse avait, pour cette maison, une véritable passion. Il l'aména­ge, l'agrandit et la transforme. Dans cette harmo­nieuse résidence d'Aumont, Barbusse se repose, travaille, se promène dans la fôret avec ses chiens. La photo de couverture du numéro d'Europe de Janvier 1969 a contribué à immorta­liser cette vision d'Henri Barbusse au temps de la composition et de la parution de "L'enfer", et jouant avec ses animaux préférés.

A Aumont, Henri Barbusse reçoit notamment ses beaux‑frè­res, Weber et Julia, qui sont d'anciens camarades du collège Rollin. On se rappelle que l'auteur des "Suppliants" fréquenta de 1874 à 1891 cet établisse­ment devenu ensuite le lycée Jacques Decour. Dans les notes de son carnet de guerre, matériau de base du futur livre "Le Feu", on trouve, entre de terribles visions du conflits, des projets et des plans pour l'embellissement de la villa "Sylvie". Enfin, Pierre Paraf gardera, parmi ses plus chers souvenirs, celui de ce jour d'hiver de 1923 où Henri Barbusse l'accueillit dans cette maison si chaleureuse et si amicale.

­Comme vous le savez, Henri Barbusse mourut à Moscou fin août 1935. Pen­dant l'occupation nazie, la maison d'Aumont fut saccagée par l'enva­his­seur fasciste. Dans le jardin même où nous nous trouvons, ­des livres et des manuscrits furent brûlés. De cette sinistre façon é­tait à sa manière souligné le rôle qu'avait joué Henri Barbusse pour la paix et contre le fascisme.